Part 4
Je ne lui ai pas confessé la vérité, qui diffère trop peu de ce qu’il m’a fallu lui conter, et qui, en somme, comporte le même hasard exactement.
Chétif incident! niaiseries que tout cela!... Mais l’amour est servi souvent par une valetaille qui ne paie pas de mine.
Elle a été heureuse en me voyant, c’est certain, mais cela peut venir de ce qu’elle s’est ennuyée jusqu’ici...
Mais elle s’est peut-être ennuyée jusqu’ici parce que...
6 septembre.
C’est une petite villa située dans le haut d’Aix; elle n’est pas fort jolie et n’a point de nom romanesque. On la désigne, ainsi que trois de ses voisines, par le nom du propriétaire auquel on joint un numéro: encore est-ce le numéro qui est le moins disgracieux à dire: c’est la «villa Cervollet, numéro 2».
Et voilà une appellation banale qui est entrée désormais dans le trésor poétique de ma mémoire. A cet assemblage de mots si plats est lié, pour le reste de ma vie, le souvenir de la minute pour moi la plus triomphante: celle où madame de Pons m’est apparue, hier, dans une petite pièce quelconque, venant à moi la main tendue, et portant, en toute sa personne, l’éclat d’une joie affectueuse qui ne saurait tromper.
Elle venait tout entière au-devant de moi, je l’ai vu: sa main, son regard, son visage, sa bouche gonflée de tendres paroles, et ce genou qui pointait sous la robe claire d’été, et ce corps qui venait à moi!... Tout autre, à ma place, eût ouvert les bras à cette femme!... C’est d’imaginer par avance une volupté trop forte qui me la fait repousser quand elle s’offre: je la crois irréelle, je m’arrête en reconnaissant ma féerie... Nous nous sommes serré la main, très correctement. Et nous avons échangé des paroles ordinaires.
Madame Delaunay est venue, bien fatiguée par son traitement. Ces dames se sont plaintes de l’endroit qu’elles habitent, et moi de celui d’où je viens.
--Où donc est-on bien?
--Entre amis, ai-je dit, l’endroit n’importe guère!...
Quand je me suis retrouvé seul avec madame de Pons, j’ai cru remarquer qu’elle sentait qu’il y avait entre nous la façon expansive dont elle s’était avancée vers moi dans la petite pièce. Subtilité d’amoureux! mais certitude. Ravissement!... Lorsqu’elle m’a offert d’aller visiter le jardinet, je lui ai baisé la main et je lui ai dit:
--Mon amie, que je suis heureux de vous revoir!...
Nous avons visité ensemble le jardinet. Elle déplorait qu’on n’eût, de là, aucune vue sur le lac; je le déplorai avec elle, d’un singulier ton, sans doute, car elle me dit:
--Comme ça a l’air de vous être égal!... Voyons! ajouta-t-elle, asseyons-nous et causons!
Nous nous assîmes sur un banc, pour causer. La vue de son bras découvert et de la main que j’avais baisée m’étourdissait.
--J’ai peur d’être bête, lui dis-je en souriant; parlez, vous!
Ma franchise mal contenue me poussait presque à un aveu.
Elle devint triste, tout à coup; sa figure se voila. Nous causâmes, mais comme autrefois. Le nuage repassa, d’ailleurs, sur son visage. Cependant je ne m’en suis pas alarmé.
Même jour.
Que de temps j’ai vécu à ne pas espérer qu’elle pût m’aimer un jour! Et voilà qu’une tranchée de désespoir me coupe les entrailles, aujourd’hui, quand je viens à penser: «Si elle ne m’aimait pas!...»
Même jour.
Est-ce que je ne pourrais pas interpréter l’attitude de sa mère envers moi, afin de connaître ses sentiments à elle-même?
Idée absurde!... Elle trompe sa mère sur ses propres sentiments, car, si sentiments il y a, elle se trompe elle-même!... Comment cela? Mais parce qu’elle ne croit point m’aimer. Une femme peut aimer sans qu’elle s’en doute. Celles qui ne pensent qu’à l’amour et qui se tâtent le pouls, chaque soir, afin de savoir si elles aiment, peuvent croire qu’elles aiment alors qu’elles n’aiment pas; mais celles qui s’emploient, par un reste de fidélité tenace, à éloigner d’elles toute pensée d’amour décorent de noms innocents--tels qu’amitié, plaisirs intellectuels, communauté de goûts--ce qui est amour.
Même jour, le soir.
Je lis ce que j’ai écrit tantôt. Je n’en suis pas dupe:--je me cramponne à mon optimisme, parce que je mesure des yeux la chute que je vais faire si je le lâche.
8 septembre.
Elle espérait que je ne me montrerais pas différent de l’ami que j’étais quand nous nous sommes séparés à Paris. Mon étourdissement de l’autre matin, et le mot que j’ai dit, lui ont montré que le temps et l’absence ont fait mûrir le fruit. Il faut le cueillir en sa saison!...
Mais elle-même, ne s’est-elle point vue venir au-devant de moi dans cette petite pièce? Elle voudrait, à présent, que je ne l’eusse point vue, moi!... Elle joue à nier l’évidence. Elle boude parce qu’elle constate que l’été ardent nous brûle, alors qu’elle souhaitait que le printemps durât.
«Il faut pourtant avancer, dit Pascal, mais qui peut dire jusques où?»
9 septembre.
Je sens aussi que je me tiens mal: il doit être apparent que son corps me trouble. Peut-être sent-elle cela?
Quel que soit le tourment que je souffre près d’elle, je ne l’échangerais pas contre la paix assurée--loin d’elle.
Je ne rapporte ici que le pire, c’est-à-dire mon doute. Mais le doute, avant l’aveu, est accompagné d’une infinité d’espérances dont le nombre et la gentillesse le travestissent et l’ornent constamment. Et il faut songer qu’après l’aveu, le doute, entre amants, est là toujours, mais non plus toutes les espérances.
Il est si bon, avant l’aveu, de ne pas savoir tout à fait quel sort vous est réservé, qu’on ferait durer volontairement cette période! Elle a des ardeurs et des délicatesses comme n’en saurait offrir que l’époque où l’on redoute un cataclysme.
10 septembre.
--Son mari?--me dit la bonne madame Delaunay;--mais, cher monsieur, que ce bandit se présente aujourd’hui ou demain, elle est femme à le recevoir!...
Je souris.
Madame Delaunay s’en fâche.
--Je souris, lui dis-je, parce que je ne puis croire que cela soit.
--Ah! vous ne pouvez pas croire que cela soit?... Eh bien! je vais vous citer un fait qui vous fera croire que cela est: son appartement du boulevard Malesherbes? eh bien! elle n’a pas fait une démarche pour en résilier le bail!... elle a payé le terme de juillet!...
--Aurait-elle des nouvelles de son mari?
--Pour cela, non!
--Voyons, décidément, l’aimait-elle?...
--Un chenapan!...
--Le chenapan était, après tout, son mari... Le jugeait-elle?... N’a-t-elle pas des principes très enracinés?... Ah! madame, peut-être l’avez-vous trop bien élevée?...
Qu’elle est drôle, madame Delaunay, en se défendant là contre, branlant la tête et pétillant des yeux:
--Ce n’est pas moi, je vous prie de le croire, qui lui ai _fourré_ ces idées-là dans la tête!...
C’est une façon vive de dire: «Ma fille a des idées capables de la faire agir contrairement à son désir et à son bonheur.» Et l’instinct de la mère se révolte.
11 septembre.
Je les ai emmenées, elle et sa mère, dîner dans les jardins du casino, avec Guglielmo Santi, l’historien milanais, qui fait une saison ici. Quelle culture chez ce vieillard alerte! quelle finesse et quelle fermeté dans le jugement des hommes et des œuvres! et quelle grâce virile peut atteindre un esprit qui garde de l’ingénuité avec tant de savoir! Qu’il est élégant à un homme vraiment grand de ne rapporter des sommets qu’un air plus pur! Lorsque les hommes consentent, en faveur d’une femme intelligente, mais rien que femme, à présenter d’une façon courtoise les fleurs de leurs connaissances, de leur jugement et de leur goût, le joli jeu pour elle de les accueillir, de paraître les trier dans sa main, et de montrer, après, qu’elle en est toute parée, embellie!
Elle semblait bien heureuse. Tout le plaisir possible de l’esprit se mêlait à l’agrément des lumières tamisées, des toilettes claires, et de tant de bras nus ou chargés de bijoux, et de l’arôme des fraises, et de l’air de la belle nuit, un peu lourd.
J’ai eu envie de lui crier:
--Si votre mari était là, sapristi! est-ce qu’une pareille soirée nous eût été possible?
Après les avoir reconduites, je suis resté seul, sur la route, derrière les villas Cervollet 1, 2, 3, 4; et, au lieu de redescendre vers la ville, je me suis enfoncé dans la campagne. La nuit, la solitude, la magnificence du calme absolu, et mon dieu enfermé là, non loin, sous le petit toit d’ardoise qui s’argente à la montée du croissant de lune!... Griserie, plénitude de vie, espoir un peu forcé, mais espoir! et je ne sais quoi de douloureux, en moi, qui se mélange si bien à la nuit!... Regards béats vers les étoiles; une envie d’éclater en mille morceaux, en milliards de miettes, et d’aller scintiller si loin, si haut! un désir d’échapper à moi-même comme n’importe qui, par les grands mots lyriques!... Montagnes, vallée, lac, ville endormie, silence!--Quelle illusion que ces grandioses envolées! la vérité est qu’un seul point m’attire: ce plat petit toit d’ardoise qui coiffe un vilain cube de briques, nommé la villa Cervollet nº 2.
13 septembre.
Cela s’est passé bien simplement. Nous étions partis, elle et moi, seuls, pour aller nous promener dans la campagne, et sa mère, en la voyant si jolie et si rieuse sur le pas de la porte, m’avait dit à l’oreille:
--Elle s’émancipe!... ma parole d’honneur!...
Nous avions pris un chemin très rustique à travers les vignes, sur la pente du Revard, et je pensais, tout en causant:
«Quand nous serons arrivés à une certaine prairie que je sais,--où d’ailleurs nous n’arriverons pas de sitôt,--et d’où l’on a, au pied d’un orme, une très belle vue sur la Dent de Nivolet et Chambéry, nous nous assoirons, et alors je lui parlerai...»
Arrivés à l’endroit voulu, nous nous sommes assis, en effet, et avant que je lui «parle», elle m’a dit, sans préambule:
--Je ne crois pas que je vous aime.
Instantanément, j’ai posé ma main en écran, devant moi, et j’ai dit:
--Assez! assez! je vous en prie.
Elle a tout de même ajouté:
--Vous voyez que je suis franche...
J’ai dit:
--Oui, oui.
Et nous avons causé, comme si de rien n’était.
Même jour.
Évidemment il était fatal que, faisant une première promenade en tête à tête, avec elle, dès le moment que nous serions assis, je dusse «parler». Femme, elle a senti cela, elle a pris les devants pour m’épargner d’avoir cet air toujours un peu sot qu’on a quand on fait, sur un ton chaleureux, une proposition qui n’est pas acceptée.
Je pense: «Elle a été cruelle...» Mais non! Devinant que j’allais lui dire: «Je vous aime», elle me devance et me dit: «Je ne crois pas que je vous aime...» Elle sait mon amour-propre, elle sait le supplice rétrospectif qu’eût été pour moi, après coup, le souvenir de mon attitude en formulant l’aveu, et de mon émotion, de mon émotion dédaignée! Sa brusquerie a été un moindre mal; par là, elle entendait ménager une susceptibilité qu’elle connaît trop! D’ailleurs, elle croyait que nous «parlerions» encore, après coup. Et comme elle eût, j’en suis certain, pansé la fraîche blessure! Elle y comptait, elle avait tous ses baumes; ma douleur, elle l’aurait endormie; nous serions revenus causant, non pas de notre amour, mais d’amour; et ce sujet, entre elle et moi, comme elle était persuadée qu’il me serait doux!... C’est moi qui ne l’ai pas voulu...
Je ne l’ai pas voulu!... Oh! non, pas de consolation pour moi! J’aime mieux une douleur aiguë, le sang qui gicle vif et pur, après le coup rapide, le stylet retiré aussitôt.
Non, non! J’avais désiré trop. D’amicales caresses, allons! auraient été dérisoires. «Je ne crois pas que je vous aime»: discuter cela, qui donc y songe? Je sais fort bien et ce que cela contient de franchement négatif et ce que cela contient pour moi d’espérance:--juste assez pour ne me point décourager de souffrir!
Car ces paroles ne sont pas mortelles. Un soupirant moins déraisonnable y puiserait réconfort. Madame de Pons admet la pensée d’être aimée de moi; elle admet la pensée de m’aimer; elle demeure avec ces pensées, elle s’entretient avec elles, depuis longtemps peut-être,--mais elle n’est pas sûre de pouvoir longtemps les admettre, demeurer et s’entretenir avec elles... Elle n’est pas sûre, et cela suffit à me briser, moi qui aime; mais, elle qui n’aime pas, quelle condescendance et quelle tendre bonté de vouloir bien me dire: «Je ne suis pas sûre»!... C’est moi qui ai été brutal en lui coupant la parole.
Je devrais me traîner à ses pieds.
15 septembre.
La vie continue entre nous; mais elle est double: il y a ce que nous disons et ce que nous ne disons pas. Dès auparavant, oui, sans doute, ces réticences, en nos causeries, nous les soupçonnions; désormais, nous les connaissons, et elles nous gênent, comme le voisin de campagne, derrière sa clôture basse, à partir du jour où on lui a été présenté. On le tenait pour inexistant: maintenant il est là. Lui-même semblait ne pas entendre votre langue; à présent, on croit qu’il écoute. On s’observe, on se contient; on écarte tout sujet propre à piquer sa curiosité. A force d’éliminer à cause de lui tels sujets, on s’en laisse imposer d’autres par lui: c’est lui qui gouverne vos entretiens. Bientôt on s’aperçoit que c’est pour lui uniquement que l’on parle; il n’est plus de l’autre côté de la clôture, il est là.
Ni à elle ni à moi ne conviennent la dissimulation et la contrainte. Ne désirerions-nous pas nous quitter?
16 septembre.
Qu’il faut donc que j’aie l’air malheureux!... Je lui trouve, à elle, un air compatissant.
Elle a compris que j’avais souffert horriblement du _coup_: car, si elle ne l’avait pas compris, elle aurait été humiliée et froissée de ce que je ne l’ai pas seulement laissée s’expliquer, parler, enfin ajouter un mot au sujet dont elle me faisait, je le reconnais, le grand honneur de m’entretenir. J’ai bien compris, sous le _coup_ même, qu’elle me faisait très grand honneur; mais ma sensibilité fut trop vive. Néanmoins elle ne m’a pas de rancune, et, à la dérobée, elle me plaint.
C’est par finesse d’esprit: elle me comprend ou me devine tout entier. Elle a, elle, toute sa tête!
Même jour, le soir.
J’ai dîné, seul, ce soir, au bord du lac. Orchestre, gamins en _smoking_, sablant le champagne avec des grues, de belles filles qui «se rasent», et des femmes septuagénaires vêtues en Juliettes et qui s’amusent, quelques piliers de tripot, des cabotins, un roi... Le mélange humain, animé et paré, aux lumières, au milieu des fruits, des bijoux, des peaux nues, et la musique aidant, n’est pas vulgaire pour moi, pourvu que je sois seul; il me ranime et me grise, et son contraste même avec ce fond de lac sombre, hautain, austère, inhospitalier et célèbre, produit en moi un heurt comme ces poèmes ou ces rythmes barbares qui ont presque à la fois de la sensualité triviale et du sublime.
Reconnu un tel et un tel: quand la foule anonyme prend, ici ou là, un nom, alors elle s’avilit; le charme est rompu...
Plus tard, loin du restaurant, j’ai marché au bord du lac à l’aspect tragique, sous une nuit chargée de nuages... Et j’ai pensé à tous les mots, aujourd’hui usés, qu’un amant du temps de Lamartine pouvait dire, dont l’âme d’une femme s’émouvait, et qu’un homme ne saurait adresser désormais à une jeune femme un peu «avertie». Elle en rirait... A un certain degré de culture, que l’ironie rend l’art de charmer difficile! Entre autres choses, cet art a abandonné le secours trop complaisant de la nature: flots, nuits étoilées, nuages, aquilons,--talismans qui ouvrirent tant de cœurs... Il faut une autre clef!
Et, d’autre part, il y a une pudeur--est-elle nouvelle?... je ne sais--qui retient une âme délicate d’avouer l’emprise de la nature. Est-ce orgueil: ne point vouloir être touché par les choses?... Est-ce humilité, au contraire: des éléments à moi, quelle fatuité d’admettre une relation!... L’homme qui me parle à brûle-pourpoint de ses «sensations» me gâte quelque chose, l’idée que j’avais de sa discrétion, de son tact, ou l’idée que j’avais des choses qu’il dit sentir. J’aime qu’il me montre qu’il a vraiment senti, mais par quelque détour ingénu ou bien à travers un voile tendu habilement; j’aime qu’il se laisse surprendre, ou bien qu’il dise: «Ce n’est rien! ce n’est rien!» quand on voit qu’il pleure.
17 septembre.
Mon Dieu! combien faut-il que je l’aime, pour ne pas l’aimer moins après le coup qu’elle m’a porté!...
J’ai failli lui dire: «Prenez garde! en vous refusant à mon amour, vous le rendez moins pur.» Ç’aurait été la vérité. Je le constate, et cela m’enrage.
On peut donc tant aimer avant le désir? Voici, maintenant seulement, que sa personne physique m’apparaît. J’ai bien pu, précédemment, la voir et la désirer, mais sans en avoir conscience; et, dans mes méditations amoureuses, c’était ce par quoi elle se différencie de toute femme, c’était son être, sa pensée, me semblait-il, oui, vraiment, je ne sais quoi qui ne se confond pas avec sa chair, que j’appelais, que je souhaitais qui m’appartînt. Qu’elle m’aimât! tout était là. Ah mais! aussi le violent souhait!
C’est un ancestral et barbare instinct qui nous inspire de la colère contre la femme qui ne nous aime pas! La colère n’est guère de mise, à présent que l’on ne prend plus une femme par la force; elle devrait être remplacée par la temporisation, la patience... ou la science un peu exacte de l’amour... Bon pour le conquérant qui ne cherche qu’un motif à chanter victoire, tout cela! mais une âme un peu fine veut avoir été aimée depuis toujours.
Je n’aurai point de satisfaction à la posséder demain, après des combats, si je n’apprends qu’elle s’était de longtemps donnée en pensée, sans que j’eusse rien fait pour cela.
Et, à ce propos, j’entends le subterfuge impertinent que le premier don Juan venu me fournit... L’Église, en certains cas, vous conseille: «Fréquentez les sacrements d’abord, et la grâce vous viendra.»--Où en suis-je tombé pour m’arrêter seulement à une pareille turpitude?
Même jour, le soir.
Beethoven m’a sauvé. Du fond de la loge, au concert, je regardais madame de Pons, sa nuque découverte en carré, son bras, l’étoffe soyeuse tendue sur le genou, et sa bouche dont la seule image me fait pâlir...
Mais la voix divine, c’est-à-dire ce rythme, le plus ferme pas qui ait été fait vers l’harmonie souveraine qui crée peut-être un peu Dieu chaque jour, a soulevé mon désir,--comme un coup de vent prend une fumée, la tord, l’allège et la fait se perdre en spirales éthérées dans l’azur,--et, sans le détruire, sans l’atténuer même, par la vertu de la seule douleur magnifiée, m’a rendu mon amour d’autrefois,--d’hier encore...
J’ai pu parler, j’ai pu causer, comme _avant_. Elle m’a dit tout à coup:
--On vous retrouve.
Elle m’a laissé plonger dans ses yeux, un moment assez long pour que j’y puise un peu de ce qu’elle pense de moi. Mais je lui ai dit:
--C’est vous qui regardez en moi, non pas moi en vous!
Elle a souri, tristement, car cela lui laissait découvrir que mon trouble était revenu.
Non, en vérité, je n’ai pas vu en elle! Mais, de mille petits faits, je conjecture qu’elle pense de moi précisément ce que j’ai si longtemps pensé d’elle,--et c’était dans les moments où je croyais l’aimer le plus:--«C’est surtout sa pensée que j’aime...» Ne croyais-je pas, par cela seul, la combler d’amour?... Et moi, je n’en suis pas satisfait!...
18 septembre.
Elle ne craint pas de se montrer avec moi. Nous sommes sortis plusieurs fois, seuls, dans la campagne, et en ville. Pas un autre être ne fut plus sûrement créé pour m’appartenir. Pas un homme, à moins qu’elle ne m’en cache bien adroitement le souvenir, ne fut mêlé si étroitement que moi à sa vie...
Ah! qu’est-ce donc qui m’empêche de lui dire, en nos causeries si libres: «Voyons! j’ai plus de force aujourd’hui: expliquez-moi pourquoi vous ne croyez pas m’aimer?...» Mais je me pare de l’orgueil de n’avoir pu, là-dessus, supporter davantage...
19 septembre.
Elle plongeait une lourde vieille louche d’argent dans un bassin où des fraises flottaient sur le champagne, et, en même temps, elle soutenait la coupe qu’elle allait m’offrir. Nous étions seuls dans la petite salle à manger de la villa Cervollet nº 2; la dentelle de sa manche trempa dans le liquide; je vis l’accident, mais négligeai de le signaler aussitôt, et ne fis: «Oh! oh!» que lorsqu’elle avait déjà retiré la louche et en versait le contenu dans la coupe. C’était faire: «oh! oh!» un peu tard, l’opération étant délicate, les deux bras tendus, occupés, la louche pesante et mal commode. Madame de Pons vit le champagne se répandre, par la dentelle, goutte à goutte, sur la nappe, et prit un air si désolé que je me précipitai pour étancher la dentelle humide avec n’importe quoi, mon mouchoir. Mais je n’avais pas achevé de presser la dentelle, que je tombai comme un homme ivre, la bouche au creux de ce bras demi-nu...
Elle dut reposer la louche dans le bassin, la coupe sur la table, mais je n’en vis rien. Nous nous trouvâmes, madame de Pons et moi, assis, chacun sur une chaise. Elle frappait, avec trois doigts, de petits coups sur sa poitrine. Je crois que son cœur battait fort et la gênait; ses yeux me parurent cernés; je la vis tout à coup sourire et elle dit simplement:
--Eh bien, voilà!...
Son ton, son visage, son geste commentaient ces mots si peu lyriques et qui me parurent grands. Cela signifiait:
«Je m’attendais, vous le pensez bien, à ce qui est arrivé: cela était inévitable; je m’y suis exposée en vous laissant vivre si près de moi. Et, vous voyez, je ne récrimine pas, je ne vous fais aucun reproche... Mais cela va tout nous gâter...»
Cependant j’allais, moi, saisir de nouveau son bras et m’approcher de sa bouche: elle ne me l’eût peut-être pas refusée, et un fait accompli a bien de l’influence sur les idées et sur les sentiments. Elle aspira, à ce moment, comme pour parler: j’arrêtai mon élan; je ne fis pas ce que j’allais faire,--et j’eus tort!... Elle parla, mais une circonstance extérieure avait détourné sa pensée; elle me dit:
--J’entends maman qui revient du jardin.
En effet, madame Delaunay entra.
20 septembre.
Je suis tenté de croire: «Tout est perdu, faute d’un mouvement plus prompt. Un baiser échangé l’eût enchaînée, peut-être...»
Elle m’a dit, en me tendant la main, aujourd’hui:
--Mon ami, dispensez-moi de vous parler de mes sentiments. Je ne me crois pas le droit de savoir si j’en ai. C’est tout! C’est tout. La raison que je vous donne est la vraie: elle ne vous blesse pas, j’espère; elle ne peut pas vous désespérer.
Même jour.
Si je prends la peine de compter les mois écoulés depuis la disparition de son mari, je conclus qu’une femme de la race de madame de Pons ne peut vraiment tomber aujourd’hui entre les bras d’un amant...
Si indigne que soit son mari, elle n’eût pas été femme à le tromper jamais, à la condition qu’il fût demeuré là, qu’il eût gardé quelque décence: ce peu de décence, elle eût cru devoir le lui rendre au centuple.
En vérité, sait-elle seulement s’il n’est pas mort?
Quant à moi, demeurer désormais près d’elle, c’est m’exposer infailliblement à renouveler la scène de la salle à manger. M’exposer à cela, après les paroles qu’elle m’a dites, c’est gâcher tout ce qui est déjà le passé de mon amour et ce qui en pourra être l’avenir...
Même jour.
J’ai baisé le creux de ton bras! J’ai le goût de ta chair sur les lèvres! Il y a un moment qui ne peut plus être anéanti, c’est celui où mon désir de toi m’a fait voir le duvet doré de ton bras, penser à ta gorge penchée sur la coupe, penser à ta bouche entr’ouverte et prononcer tout à coup, et tout bas, pour la première fois, ton nom!... Le moment est venu. Pourquoi ce moment vient-il? Est-ce que, l’esprit étant tout saturé d’amour, l’amour enfin se répand dans les sens? Moi, je suis envahi!...
Je vois ta bouche, et tes dents! Je pense à ta gorge... Je crois baiser encore ton bras, le plus beau des bras que j’ai vus!...
21 septembre.
D’autres comptent jusqu’à cent pour se procurer le sommeil; moi, je m’oblige à noter sur mon carnet, minute par minute, l’heure qui coule, pour ne pas penser. Cette heure est la dernière que je passerai dans ce pays. Je m’en vais.