Mon amour

Part 3

Chapter 33,978 wordsPublic domain

Elle est venue me reconduire jusque dans ce petit corridor d’entrée où manquent, au portemanteau,--je l’observe toujours,--le chapeau et la canne d’un homme. Elle est venue me reconduire. Pendant que je mettais mon pardessus, elle était debout devant moi, et ne disait rien. Je ne disais rien. Cela commençait à devenir assez sérieux, et mon esprit, qui se moque toujours de moi, allait risquer un mot qui pût nous faire rire, elle et moi, et nous permettre de nous quitter là-dessus. Une souris fila, dans le corridor à demi obscur: nous la vîmes tous les deux, nos regards la suivirent jusqu’à l’endroit où ces petites bêtes disparaissent comme par enchantement. L’intervention de la souris pouvait me dispenser du mot spirituel: à la vue de la souris, on s’agite, on ramène ses jupes, on pousse un cri, on s’égaye ou bien on a peur. Rien de tout cela. Nous ne fîmes pas allusion à la souris: ce fut comme si nous ne l’avions pas vue ou comme si nos pensées étaient, ensemble, ailleurs; nous nous serrâmes la main, sans sourire, et sans nous être rien dit qu’«au revoir, au revoir!»

Une fois dehors, je fus saisi d’un désespoir à me rouler par terre. En y réfléchissant aujourd’hui, je songe qu’il n’y avait peut-être pas là précisément de quoi me désespérer.

1er août.

Oh! mon Dieu! si je ne devais plus jamais poser ma bouche sur deux lèvres aimées qui s’entr’ouvrent!...

2 août.

Le cauchemar de mes nuits, c’est la vision soudaine de l’Amour qui se détourne de moi... Il est grand et beau, drapé dans un manteau de laine légère; il baisse la tête, il étend le bras en avant, signifiant une résolution inexorable, et il s’éloigne. J’entends le bruit décroissant de son pas; un peu après, je ne l’entends plus... «Amour! Amour!...» Je l’appelle. Mais ma voix se perd dans une vallée colossale et déserte, dont l’horreur me réveille pleurant comme un enfant.

4 août.

En cinq minutes, au beau milieu du jour, la nuit est tombée; il se soulève un colosse d’ombre barbouillé avec la cendre d’un brasier, sur lequel la maison voisine, en construction, paraît d’un blanc éclatant. Pas un souffle. Le drapeau que les maçons ont hissé sur la cheminée qui termine leur œuvre est flasque et immobile. Le thermomètre est descendu à six degrés. Sur la nuée obscure, un panache de fumée blanche s’élève, élégant, joli, aussitôt évaporé. Tout à coup, le drapeau se détache de sa hampe, et d’une seule claque de vent, devient rigide et plat comme une girouette. Deux hirondelles passent, éperdues, au niveau du troisième étage; sur la chaussée, des chiens courent; puis l’on entend les pas se précipiter et les voitures rouler plus nombreuses. Enfin voici la pluie: et la sinistre cendre du ciel a perdu déjà son ton de colère; elle s’éclaircit. C’est une crise passée; tout s’affadit et retourne au commun.

* * * * *

Je sais bien que, quelquefois, l’amour n’est qu’une bourrasque qui passe!...

* * * * *

Pourquoi mon attention fixée sur la procession d’images que le temps fait défiler sous mes yeux, décuple-t-elle invariablement mon tourment ou ma joie? De quel lien secret sont unies les choses extérieures et ma vie intime, pour qu’elles se puissent à la fois si aisément ignorer, et pour que, si je les rapproche, elles semblent aussitôt se connaître, de longtemps, et s’épanchent, avec une complaisance d’anciennes compagnes de pensionnat?

5 août.

Sur le point de partir pour la Normandie, j’ai eu un singulier scrupule, qu’il faut peut-être une longue hérédité chrétienne pour expliquer: n’ai-je pas pensé que je devais à la femme que j’aime de ne point prendre de plaisir loin d’elle, fût-ce le plus innocent, comme d’aller respirer l’air de la mer au mois d’août?... Je jure que j’ai éprouvé cela. Je ne suis pas assez naïf pour que cette idée ait retardé dix minutes l’achèvement de ma valise, mais du fond obscur de mon âme remontent parfois, comme des bulles d’air à la surface d’un étang, de telles mignardises de conscience, aussitôt évaporées.

Cela se rattache au culte de la douleur, plus profond, plus beau, je le crois, plus voluptueux, assurément, que celui du plaisir.

Je ne sais quelle voix maligne me souffle: «Je te connais, toi: tu ne seras à aucun moment si heureux qu’à celui où l’on te torture...»

7 août.

On peut pleurer d’attendrissement au souvenir d’un geste, d’un regard, d’un mot, qui vous ont à peine touché à leur heure. Le bourdonnement d’une mouche ou la boucle rapide de son vol, pour peu qu’un témoin soit là, peuvent avoir des prolongements illimités. Les lèvres de madame de Pons, se séparant un jour, pour prononcer la syllabe _mé_ du mot «Amédée», et le petit éclair des dents brillantes, au même instant, sont présents à mes yeux; j’entends la même syllabe; je revois le petit éclair! Et un débordement de tendresse et de jalousie inonde cette image dont l’original, vieux de plusieurs années, n’avait même pas paru atteindre ma rétine.

8 août.

Je ne rêve jamais d’elle. En me promenant, parfois, je piétine de rage, ou bien, à ma table même, je cogne le sol, de mon talon, avec colère, parce que sa forme chérie m’apparaît, mais toujours de dos. Elle ne se détourne pas de moi: elle s’en va; elle a à faire ailleurs.

9 août.

Seul, par un temps doux, voilé, je suis adossé, ce matin, à une falaise de sable au bord de la mer.

Toujours non satisfait, toujours triste, toujours inquiet, me voilà revenu ici, comme chaque été, et je crois voir, sur la mer et le ciel confondus, l’immense cadran d’une horloge dont l’aiguille marque le chiffre qui signifie un an écoulé.

Dans un moment de paix, durant une trêve de tous les mouvements humains, et quand j’aspire, de toute ma fatigue, au silence, le grand murmure de la mer basse semble me dire que le silence, jamais je ne le goûterai. Il vient de la mer, à deux cents pas de moi environ, un bruit clair, fait de sons argentins minuscules, quasi gais, chacun pris à part, déchirants dans leur ensemble: j’y reconnais les rires, les cabrioles et les singeries de la vie en commun... Et de beaucoup plus loin vient un sourd et large grondement pareil à des orages ou bien au grave ronflement d’une conque marine: cela est à peine perceptible, cela est monotone, mais, si l’on prête l’oreille, c’est une mélopée sombre et pathétique, une plainte d’abord, sur une note grêle et répétée, puis qui s’enfle, puis qui s’exaspère comme le cri de la sirène dans le brouillard, et pour revenir sans cesse à la petite note initiale, grêle, monotone, fondamentale: ce bruit lointain, c’est mon âme même, et c’est mon amour. C’est moi, grondant et douloureux, que cache incomplètement la troupe aux menus mouvements de son argentin, et qui joue en famille la comédie quotidienne...

Le soir.

Ce n’est pas de l’infini que je sens l’hostilité; ce n’est pas Dieu qui m’effraie, car entre l’univers sans borne, l’idée divine et moi-même, à quelque modestie que je me réduise, il y a comme une secrète entente, le souvenir ou l’espoir d’une entrevue où un mot essentiel--ne fût-ce que: «j’admire» ou «j’adore»--pourra être échangé; et enfin il y a, me semble-t-il, la qualité de mon amour... Mais c’est de ce monde, si proche de moi et si étranger, qui me fait fête, à qui je souris, mais sans que je l’aime ni qu’il m’aime: c’est lui mon ennemi...

10 août.

J’ai reçu d’Aix des cartes postales, en échange de celles que j’ai envoyées à Aix... Joli pays, Aix, je ne dis pas non! Jolie invention, la carte postale: sous le prétexte que tout le monde la peut lire, on y écrit banal comme entrefilet de journal, et la lettre fermée, à présent, prend une importance!... Y recourir, c’est confesser qu’on a des cachotteries.

Elle a écrit au-dessous d’une vue du lac du Bourget ces seuls mots: «Il fait beau.» Moi, j’avais mis, sous une maison normande: «Il pleut.»--«Il pleut», cela pouvait signifier: «Je m’ennuie»; mais «il fait beau», cela ne veut pas nécessairement dire: «Venez donc...»

* * * * *

Le fait est que la Normandie n’est pas un pays: c’est le déluge. Oh! Et puis cette universelle verdure, ces vallées, ce ruisseau,--ce tapis de drap du conférencier dont le verre d’eau s’est répandu!--ces petites collines en meules de foin!... Oh! Et puis ces chemins, entre haies, d’où l’on ne voit rien, et qui ne communiquent pas entre eux, chemins égoïstes et qui vont, chacun pour soi, jusqu’au bout de leur idée, sans rien entendre!... Oh! Et puis ces vaches, toujours ces vaches, ces museaux baveux, cette mâchoire infatigable, ces yeux bêtes! cette odeur de bouse et de lait!... Et les paysans, qui croient toujours qu’on se moque d’eux, et qui se moquent de vous sans qu’on le croie!... Oh! oh! j’en ai contre la Normandie!

Autour de moi, l’on plaisante:

--Pourquoi y venez-vous tous les ans? Jusqu’aujourd’hui vous ne vous en plaigniez pas?

--Jusqu’aujourd’hui j’étais aveugle, et je vois.

Quelqu’un m’a dit:

--Jusqu’aujourd’hui vous voyiez, et vous êtes aveugle.

* * * * *

Évidemment, je suis le siège de phénomènes curieux et nouveaux, parmi lesquels mon orgueil outrecuidant, surtout, m’étonne... Un amour tel que le mien exige-t-il donc ce ridicule?...

11 août.

J’ai marché, sur la route, pendant toute une après-midi, pour me donner un prétexte à ne rien faire: car mon travail, pour la première fois de ma vie, me semble ennuyeux et vain. En marchant, on se donne un certain air d’agir: on compte ses pas, on compte les bornes, on consulte sa montre, on se gare des automobiles... Et quand la fatigue commence à vous peser sur les jarrets, on est sur le point d’être presque content de soi: c’est un peu comme si l’on avait fait quelque chose; on s’attirera même de la considération, en rentrant, si l’on certifie un bon nombre de kilomètres parcourus... Cependant eux, qui en ont «fait» trois cents sur leur «soixante chevaux», sont plus fiers...

Et cela me porte à rêver, ce soir... Voilà des gens, paresseux, qui se lèvent tôt et partent en automobile, n’ayant plus qu’un désir et qu’un but: atteindre le lieu fixé pour le déjeuner; ils l’atteignent, déjeunent mal, sans plaisir,--et n’ont plus qu’un désir et qu’un but: revenir là d’où ils sont partis... Et rien ne donne, plus que cette course muette, folle, dépourvue d’agrément et sans utilité aucune, la sensation d’un jour bien employé... Quant à moi, rien ne m’épouvante comme la constatation d’un pareil fait:--si l’instinct, toujours puissant et sûr chez les gens qui réfléchissent peu, indiquait à ceux-là, pour fin dernière et vraiment bien simple de la vie, cette triste action: tuer le temps!...

12 août.

Il y a les raffinés de la matière comme il y a les raffinés de l’esprit: tous aboutissent à des extravagances. L’homme qui travaille pour gagner sa vie ou augmenter son bien-être est le seul, sans doute, dont l’action ait de la beauté; mais celui qui, n’ayant rien à faire, singe celui qui travaille,--ou celui qui marche le long des routes à l’imitation du colporteur ou du chemineau, pour s’épargner d’entendre battre son cœur, sont comiques.

Qu’ils se moqueraient donc de moi si, lorsqu’ils me demandent, au retour de leurs expéditions dont je me moque: «Qu’avez-vous fait tout le jour?» je leur répondais: «J’ai aimé!... aimé à trois cents lieues de la femme que j’aime!...»

Lorsqu’ils sont loin, et que je suis seul, je m’assieds dans une guérite dont la capeline d’osier cintré me cache toute vue à droite et à gauche, et, en face de la mer nue, je me laisse aller à aimer. Le ciel et la mer se peuplent: le passé ressuscite; l’avenir prend une forme, passe, et s’évanouit comme un nuage. Et cela peut durer des heures. Oh! qu’après cela il me semble que j’ai bien rempli ma journée!

Dans cet état, tout, un rien même, devient signe, symbole: comme je comprends la superstition des amoureux! Le ciel du couchant a rougi, des barques ont passé... Pourquoi suis-je hanté tout à coup, et encore une fois, de ce souvenir d’une seule heure, à Livourne, il y a quinze ans, dans l’intervalle de deux trains, entre Pise et Florence? C’était le soir, sur le port; il y avait, je me souviens, de beaux vieux murs de briques, et un trois-mâts en partance: nous regardions ses voiles se déployer, puis se gonfler. Qu’il était joli et tentant! Il invitait au voyage; il partait! Et tout à coup, on vit un mouvement d’hommes sur les jetées, et des barques dans l’avant-port: le trois-mâts, ayant à peine doublé la lanterne, s’échouait...

13 août.

Les moindres de mes pensées d’amour me semblent d’essence si supérieure à tout ce que j’entends, que je suis sans cesse irascible, et indigné des propos les plus innocents. Une certaine langue est chantée en moi, par des voix pures, auprès de laquelle les conversations ordinaires forment un bruit insupportable.--Est-ce là quelque chose d’analogue à ces belles illusions du rêve, qui nous font croire que nous voyons des paysages indicibles ou que nous avons d’ineffables conceptions, dont une seule chose nous demeure au réveil, à savoir que nous les avons eues, mais non pas un souvenir un peu net et qui se puisse exprimer?

Qu’est-ce donc que je touche par la seule habitude nouvelle de penser toujours amoureusement? Quel ennoblissement ai-je reçu en élisant simplement une femme entre toutes et en la jugeant digne d’accaparer toutes mes facultés? Je me sens, en vérité, haussé dans la hiérarchie des êtres. Est-ce par la vertu de cet acte si étonnant de l’esprit et du cœur qu’on nomme _foi_? est-ce par la vertu de cet autre acte humain, incompréhensible, qui est le _dévouement_?... En effet, je crois en une femme, c’est-à-dire que j’ai la certitude absolue que cette femme est incomparable à aucune autre, et je lui suis dévoué: je lui appartiens, corps et biens.

Comme la plupart des religions, ce genre d’amour rend orgueilleux. On est fier de croire; on plaint celui qui ne croit pas de même; on le trouve bien petit.

14 août.

Ils aiment le bruit, le tintamarre, le charivari infernal. La plénitude de la santé physique, le corps flatté par l’exercice et mille soins, une sorte d’inconscience heureuse les reportent à leurs origines primitives, et d’ingénieux Américains, pour fournir les rythmes musicaux qui s’adaptent exactement aux civilisés d’aujourd’hui, n’ont eu qu’à les emprunter aux nègres. Il y a du brutal, du sanguin, et une lubricité animale dans ces secousses de torses et de sons; elles leur procurent un plaisir réel, naturel, le plaisir même que réclamaient ces êtres nouveaux en qui il semble qu’on ait lâché pour la première fois, depuis dix-huit cents ans, la bête. Elle se porte bien!

En les écoutant, en les voyant tourbillonner comme un cyclone, ce soir, par les fenêtres du salon illuminé, j’ai eu, dans l’ombre de la terrasse et sous la voûte du ciel pur, l’illusion que j’aboutissais à l’extrême fin des civilisations qui ont enseigné à l’homme tant de manières, de si contenues, de si saugrenues et de si charmantes, et, qu’à côté de moi je voyais le monde qui recommençait.

Je me suis en allé, sur la longue plage solitaire, le plus loin possible essayer de goûter le délice de l’inertie et du silence.

15 août.

Un goût de néant, que je n’avais pas, m’est venu. Il y a des jours où je me plais dans l’inaction même de mon amour inavoué. Tant que le mot n’a pas été dit, mon imagination nourrit librement l’espérance. Mais je sens toute la lâcheté que mon cas suppose; aussi, d’autres jours, je me relève et je vais agir.

Tâchons de pénétrer jusqu’au fond de tout cela: un secret instinct me murmure à l’oreille qu’un amour du genre de celui qui m’agite s’idéalise par l’absence, se purifie par son contraste même avec la vie médiocre ou bestiale qui m’environne, et que, de cet amour, c’est l’image que j’aurai le plus embellie qui me vaudra le plus de joie.--Je puis constater que ma pensée amoureuse est plus ardente et plus radieuse depuis mon séjour en un endroit presque détesté: elle se nourrit de mes colères. Mon amour progresse bien, si l’on veut admettre que l’amour puisse être «subjectif», comme disent les philosophes; mais il n’avance point du tout, si l’amour est en définitive un duo, comme disent les musiciens, qui s’y entendent mieux que les philosophes.

16 août.

Mon désaccord avec les gens qui m’entourent, voici, je crois, ce qu’il est: ils vivent tout entiers dans le moment présent; ils jugent tout événement par rapport à la minute, à l’heure, à la journée où il échoit; tandis que je ne peux m’empêcher de voir toute l’étendue de ma vie, de la leur, depuis la nuit qui fut son point de départ jusqu’à la nuit qui sera son terme. Tant d’obscurité arrête le rire sur les lèvres. D’où venons-nous? Où allons-nous si vite, précipités comme des étoiles filantes? Voilà la question qui a causé au monde le plus d’angoisse, certes, mais le plus de ravissement aussi. L’idée religieuse la posa; l’irréligion nous la fera-t-elle oublier? En ce cas-là, il y aurait encore de certains amours qui, par de belles nuits, la feraient de nouveau formuler, entre des baisers, par la bouche de certains amants.

18 août.

Ce soir, sur la plage, à mer basse, étant seul, assis à même le sable, par une nuit noire, j’entendais, de loin, les pianos des villas... J’ai cru voir toutes ces jeunes femmes en robes claires, ces jeunes filles hardies, nuques et bras nus; et ces hommes de plaisir, qui vivent dans leur atmosphère parfumée. Et, le front dans mes mains, sans vouloir, même mentalement, donner un nom à ce que j’éprouvais, j’ai senti ma gorge se serrer; j’ai été surpris: j’allais sangloter!...

19 août.

Voyons, voyons, un peu de logique!... J’oppose sans cesse mon amour à leur amour. Mon amour, n’est-ce pas? est avant tout l’attachement d’une pensée à une pensée; le leur est tout délire des sens. Et c’est l’image de celui-ci qui, hier soir, m’a troublé...

20 août.

Je veux _agir_. Mais je ris de moi-même. Afin de me donner le change, je vais partir pour l’Italie, où je devais aller en novembre prendre la dernière image de la Cène, à Milan, et des Corrège de Parme, qui se détériorent. J’aurai vite fait mon petit travail et _il faudra_ que je passe par Aix pour rentrer en France. Ne pas m’y arrêter alors serait presque impoli... L’idée d’avancer ce voyage d’Italie est des plus simples!...

Parme, 28 août.

Et je suis là, un jour d’été torride, dans cette ville étrangère et morte. J’y suis venu autrefois, étant jeune, ayant l’âme légère, et je me souviens d’avoir médité dans la petite salle qui contient la _Madone de saint Jérôme_, où cette Madeleine, la plus voluptueuse des femmes qui aient jamais été conçue par un artiste, se laisse, tout inclinée, abandonnée, et le visage ravi, mettre par Jésus enfant la main dans ses beaux cheveux d’or!... A vingt-cinq ans, alors que je ne savais pas ce qu’est aimer, toute une vie d’amour et de plaisirs immesurés m’a été promise par cette femme admirable, et je suis sorti de la petite salle plus ivre qu’en aucun jour de ma vie.

J’ai eu quelque gêne à me retrouver tantôt en présence de la belle Madeleine: fut-ce dépit de mes vingt-cinq ans si lointains? fut-ce dédain d’une câlinerie élégante et langoureuse où je sais trop, à présent, la part de l’attitude?... C’est que j’aime!

J’aime: et tous ces beaux gestes, ces grâces exquises et, pour tout dire, cette savoureuse et délirante «manière corrégienne» me devient presque étrangère.

J’ai erré dans la ville, indifférent aux souvenirs qu’elle éveille. Près de madame de Pons mon amour tend à décupler le goût que les objets m’inspirent; loin d’elle, sa pensée seule me hante et je ne sens que l’exil.

Un pays calciné, une ville rouge, un lit de rivière pavé de galets secs; des monuments clos, dirait-on, comme pour étouffer, à l’intérieur, une fournaise; des rues désertes. Je vais jusqu’au Jardin public, grand et beau parc solitaire. De longues allées aboutissent à un bassin d’eau croupissante qui contient un îlot planté d’ifs sombres et d’un pâle saule pleureur. Les arbres sont déjà jaunis, grillés, des feuilles tombent; j’aperçois des statues de marbre; une Flore, éplorée, là-bas, lève les bras, vers qui, vers quoi?... Pleure-t-elle les feuillages trop tôt disparus? est-elle lasse de solitude et de silence?... Et, de l’extrême tristesse, un charme naît soudain: je voudrais rester là, des journées, des journées pareillement immobiles et torrides, devant l’eau croupie, les ifs noirs, le saule et la Flore éplorée.

J’ai passé une heure au bout du jardin, sur des remparts très vieux, d’où l’on ne voit que des fossés vides, des murs de briques et une campagne où il semble qu’il n’y ait jamais eu rien.

1er septembre.

Pour suspendre un peu plus longtemps ma décision de m’arrêter à Aix, j’ai voulu passer encore une fois par Venise...

L’abus de la littérature descriptive, extatique, dégoûte un honnête homme, non seulement d’écrire, mais d’éprouver une émotion dans certains lieux renommés pour enivrer les voyageurs. Je sens approcher la réaction: elle sera terrible. Un Jules Renard viendra ici, qui, sous prétexte de mettre les choses au point, nous fera de Venise une page implacable où la puanteur des canaux, l’invasion des Allemands et de leur langue, la rengaine des chansons, la niaiserie des figures béates que l’on croise en gondoles et la forêt des points d’exclamation que l’on voit s’ériger ici à la fin de toute phrase écrite ou parlée,--prendront une telle vigueur, une telle verve de vérité, que nul n’osera plus seulement s’aviser de la splendeur des ors de Saint-Marc, du spectre du passé au tournant d’un canal obscur, ni, sur la lagune, de la bacchanale insonore des plus belles couleurs que puisse composer la lumière du jour.

Comme l’antiquité, Napoléon ou la mer, Venise est un motif à amplification facile, et son seul nom a touché le lecteur avant que l’écrivain ait placé sa première épithète. Venise est le refuge de ceux qui n’ont pas d’émotions véritables à rendre, c’est le cadre d’amour de tous ceux qui ne sont pas amoureux. L’impression forte et juste, celle dont le frisson est contagieux, je l’ai trouvée quelquefois chez le poète qui parle d’une ruelle de son village ou du rideau de peupliers qui borne son horizon. Quant aux amants, l’on confond: ce n’est pas eux qui cherchent les lieux renommés pour l’amour, mais bien les pauvres solitaires en quête d’amour; ceux qui s’aiment, ah! que tout est beau pour eux, n’importe où!

2 septembre.

Il y a des rencontres singulières; mes malles faites, mon billet retenu pour demain, après avoir décidé de m’arrêter à Aix, sans en avoir averti madame de Pons, je reçois d’elle une carte qui porte en tout, sous une vue banale de la gare d’Aix-les-Bains: «_Halte-là! s. v. p._»

Mon sort est trop beau! Mais arriver à Aix dans les vingt-quatre heures, ce serait obéir, et ce serait exagéré. Me voilà obligé de feindre: j’antidate une lettre annonçant à ces dames mon «passage» à Aix. Car on ne me croirait point, si je disais: «J’avais mon billet pour Aix quand vous m’avez prié d’y faire halte.»

4 septembre.

Que de résolutions dans ce train! Je ne me connus jamais tant d’audace.

Résolutions, audace, oui: tant qu’il n’est l’heure que de se dire: «J’adopte le parti d’être audacieux.» Mais, pour peu que plus de précision soit requise, par exemple: «Comment exercer cette audace? et quand?» qu’un homme vraiment épris est en peine!

Je sais bien comment je m’y prendrais si seulement je l’aimais un peu moins.

Aix-les-Bains, 5 septembre.

Il a été admis que nos lettres s’étaient croisées, et ce médiocre fait, cette rencontre de hasard,--moi annonçant mon arrivée à Aix, en même temps qu’elle m’invite à venir,--a agi, je l’ai bien vu, sur sa pensée, sur sa conscience: le plus petit mystère pénètre le cerveau d’une femme comme une goutte d’essence un sachet. Nullement crédule, madame de Pons est aujourd’hui, sinon convaincue, du moins soumise à cette idée que quelque chose de mieux qu’une puissance humaine a pu favoriser notre tendre amitié.