Part 2
Cependant elle s’est intéressée soudain au jardin voisin, où des marronniers et des ormes chargés d’années font une forêt de verdure vingt fois grande comme le jardin de madame Delaunay. Le mur est bas, un banc s’y adosse: elle a grimpé sur le banc; je l’y ai suivie; nos regards ont pénétré ensemble dans l’ombre du sous-bois profond. Un petit lac reflétant la lueur d’un bec de gaz, un vase blanc, un marbre, seuls, gardaient quelque apparence; un chat s’enfuit et fit plonger des grenouilles; peu à peu nous discernâmes une muraille de lierre, les arcades d’une orangerie, une chaumière rustique; au bord de l’eau, un saule. L’air était calme; nous fîmes taire madame Delaunay et quelques amis qui bavardaient; on entendait, par intervalles, dans les nuées du feuillage, un oiseau frissonner. Je dis:
--Curieuse!... curieuse!...
Elle me toucha, d’un doigt, le dessus de la main, puis elle porta à sa bouche--sans arrière-pensée, certes!--l’extrémité de ce même doigt et fit:
--Chut!...
Pour la mieux voir, je descendis du banc. Elle avait une robe de foulard, à ramages, et la relevait, de la main gauche, en arrière, jusqu’à la cheville; en se haussant, elle pliait la fine semelle des souliers vernis; du salon, une lampe, au travers d’un abat-jour rose, la caressait d’une lueur de veilleuse.
Je lui tendis la main, pour qu’elle mît pied à terre: elle sauta. Un instant, court, presque inappréciable, je l’ai soutenue, elle, tout son corps, par sa main, entre mes doigts...
16 juin.
On parle de vitesse: trains électriques, transatlantiques, automobiles: mais la rapidité de la fuite des jours! «Hier...» «le mois dernier...», «l’an passé...», «il y a dix ans de cela, mon pauvre vieux!...» paroles de voyageurs! Et nous attendons demain, la semaine prochaine et la future année avec impatience. Nous ne vivons pas, nous sommes sans cesse sur le point de vivre: «Quand la maison sera bâtie...» «Quand nous serons tirés d’embarras...» «Quand ma santé sera meilleure...» ou bien: «Quand les jours seront longs!...»--O amour de l’été prochain!
Et le moment présent? On n’a pas le temps de le saisir. C’est un éclair qui éblouit. On dit: «J’y repenserai ce soir...» Mais ce serait du passé déjà; et d’ailleurs le sommeil vous surprend. Il n’y a qu’espoir et souvenir.
Cependant, j’attends mercredi prochain...
Je me fais une image de ma vie: c’est une personne qui marche, un bras tendu, en tâtonnant, non sans un certain effroi, tandis qu’elle tourne la tête en arrière avec un sourire attristé, avec la nostalgie du chemin parcouru.
22 juin.
Ce soir, rue du Bouquet-d’Auteuil, on a parlé littérature, romans, et, plus particulièrement, de ce goût, qui est à la mode, et qui consiste à se laisser vaincre, subjuguer, anéantir par le plus modeste phénomène naturel. Un parfum: on est ivre; une couleur: on est ébloui; un son: l’on tombe en syncope!
--Ne serait-ce pas, a demandé quelqu’un, qu’il n’y a plus d’émotions véritables, et que, par faiblesse, un auteur recourt précipitamment au geste ou à l’expression extrêmes, auxquels les émotions réelles les plus fortes n’aboutiraient elles-mêmes qu’exceptionnellement, avouez-le!
--Me sentir défaillir, dit madame de Pons, ne me semble pas tant que cela un plaisir; j’aime bien, au contraire, constater que je suis un peu la maîtresse chez moi. Si je vois une belle chose, je m’en sens plus fière et plus forte; la musique, même celle qui m’émeut jusqu’aux larmes, loin de me faire tomber, me redresse, me donne de la force, m’élève. Ce goût d’anéantissement, cet appétit de mort me sont étrangers, et même hostiles...
Madame Delaunay juge, elle, que se pâmer à tout propos est indécent; mais elle aime assez qu’en son récit un auteur lui indique nettement les sentiments qu’il désire qu’on éprouve...
--C’est que, dit-elle, ces messieurs sont souvent difficiles à lire, et, s’il y a de «l’embrouillamini», je m’y perds...
--De sorte que, maman, dit en souriant sa fille, si tu lis: «La situation était tendue à se rompre», tu le crois, sans que tu t’en sois aperçue en tournant les pages, et, si l’auteur te dit que «les pierres mêmes du chemin en eussent été attendries...»
--Je pleure, dit la bonne madame Delaunay, ma parole d’honneur!...
29 juin.
Madame de Pons m’a dit:
--Vous avez un secret. Allez-vous vous marier?... Je suis curieuse, vous savez!...
J’ai eu l’air si naïvement étonné qu’elle m’a dit aussitôt:
--Ah! non, je me suis trompée; ce n’est pas cela...
Ma gorge s’est encore fermée; je n’ai rien ajouté, pas même un mot sur sa gentille curiosité.
Quelquefois je regarde sa main, uniquement sa main. Je la regarderais des heures... Est-ce que je sais seulement si elle est jolie? C’est sa main... Litanies! métaphores! épithètes même! quels jeux, indignes du vrai amour! Il a peu souci de belles images celui qui meurt du besoin de répéter qu’il aime.
2 juillet.
Mon amour s’élève; je monte avec lui. Je m’en aperçois à mon dédain croissant pour toute vulgarité. Je suis sur le vaisseau en pleine mer; je suis dans le ballon qui plane... Comment se fait-il que l’amour qu’on a pour une femme vous exhausse au-dessus de vous-même?
Qu’est-ce qui m’embellit? Est-ce l’espoir, qui, par moments, me tourne la face vers le soleil? Est-ce la grande douleur de ne pas espérer, plus fréquente que l’espoir? Est-ce la dignité de l’être que j’aime? Est-ce moi seul, en aimant, qui produis le fard dont je me sens tout paré? Vaines questions! Pour moi, j’ai assez que mon âme soit embellie.
Je vais d’instinct aux poètes; non pas à ceux qui parlent d’amour. Je cherche une émotion sœur de la mienne, c’est-à-dire une espèce de beauté, mais qui ne soit pas la mienne, c’est-à-dire l’amour: en vérité, toute peinture de l’amour me déplaît.
La musique m’ennuie ou m’exaspère; mais, l’autre jour, la _Sonate à Kreutzer_ tout à coup m’a comblé. Le plaisir qui m’a envahi est de même essence que celui que je désire et attends. A l’_andante_, cette chose qui, depuis quelque temps, me soulève la poitrine de bas en haut me suffoqua: cela voulait fuir par ma gorge; et j’aurais dû quitter la salle, si je n’avais osé pleurer.
Hier, j’ai prié madame de Pons de nous jouer au piano la _Sonate à Kreutzer_.--Elle la sait à merveille et la joue bien.--J’ai vu madame de Pons qui jouait la _Sonate à Kreutzer_; mais la _Sonate à Kreutzer_, je ne l’ai pas entendue. La sonate peut avoir des affinités avec mon émotion amoureuse; mais, côte à côte au point de se choquer, l’amour tue l’art même.
Je ne m’étais pas aperçu que madame de Pons m’avait regardé; elle s’est levée soudain et m’a dit:
--Mais, mon cher, il faudrait au moins écouter!
Elle est bien fine! Que ne devine-t-elle pas? Suis-je assuré de lui cacher quelque chose?
3 juillet.
Mon sentiment, comme un parfum, enivre ma mémoire de souvenirs charmants. Tout ce qui fut heureux dans ma vie se groupe et fait cortège à mon amour. Ainsi nos heures se tiennent par la ressemblance de leur visage: les belles s’assemblent entre elles pour chanter et danser, et les méchantes pour grincer des dents ou gémir. Si l’on voit l’une d’elles, on voit toutes ses pareilles, presque infailliblement, et point les autres.
Il ne fait aujourd’hui ni chaud ni beau; mais quel temps fait-il dans mon cœur? Je viens de revoir tout à coup un soir d’août au bord du lac de Côme, et je me souviens avec mignardise des plus petites choses que j’y ai vues et pensées. Il y avait au-dessus de Bellagio une lune pleine et superbe, et l’eau colorée par son reflet miroitait sous la brise avec un entrain endiablé. Je me plaisais à vouloir que cette eau fût prise soudain d’une belle ardeur pour la lune et que chaque flot combattît pour conquérir la grosse joufflue indifférente. Ces petits flots luttaient en une mêlée mortelle, ils tuaient et ils étaient tués pour l’amour de la lune; mais incessamment l’armée bariolée recevait des renforts nouveaux qu’une même frénésie animait, et la tache lumineuse, tantôt agrandie par les renforts, tantôt réduite par un combat funeste, avançait petit à petit sur le lac, vers moi qui pensais:
«Mon Dieu! mon Dieu! est-il bien possible que la plus grande volupté de l’homme soit de mourir pour ce qu’il aime!»
Même jour.
Aucun de ceux qui sont restés fidèles à madame de Pons ne lui fait la cour. Ceux qui la lui ont faite, autrefois, étaient du parti de son mari, et ils la connaissaient mal.
Hubert, qui vient tous les huit jours à Auteuil, m’a dit, en sortant:
--C’est une femme qu’on adore, mais l’aimer ne serait pas drôle.
--Pas drôle?...
--Je m’entends.
Hubert est peu commun, fort lettré, homme de goût; mais il aime le paradoxe.
Il me dit que ce qu’il estime surtout dans la compagnie de madame de Pons, c’est qu’elle le repose agréablement, intelligemment, de la compagnie des femmes qu’il fréquente.
--La plupart de mes amies, me dit-il, ne sont pas loin de me rappeler ce qu’étaient, il y a dix-huit ans, les demoiselles altérées auprès desquelles nous faisions au quartier latin nos débuts de galanterie. Elles sont incomparablement mieux mises, j’en conviens; leurs parfums et leur linge sont autrement fins, et les milieux où nous les rencontrons sont élégants au lieu de sordides; l’avantage à passer des unes aux autres est évident; mais la transition a été si douce qu’on a pu la remarquer à peine. Et, ma foi, ne l’aurait-on pas aperçue, qu’il n’y aurait pas inconvénient, la conversation, de part et d’autre, étant à peu près la même par les sujets traités et par la façon libre dont on les traite. Nous avons plus d’esprit qu’à vingt ans, c’est vrai, pour quelques-uns... Ces pauvres filles nous recevaient à des tables où l’on buvait en jouant aux dominos ou à la manille; aujourd’hui, c’est le _bridge_. Elles ne recevaient pas indifféremment tous les hommes; elles adoptaient et se disputaient entre elles leurs clients, boudaient ceux-ci, tiraient la langue à ceux-là et choisissaient leurs amants parmi cette sélection: c’est le monde. Boire ou jouer n’était pas le but de la clientèle des brasseries, car elle l’eût pu faire ailleurs à meilleur marché, mais s’asseoir à côté d’une femme qui vous accordait, une ou deux nuits par semaine, la faveur de partager sa couche. Ceux qui s’accoudaient à ces tables se savaient amants d’une même femme, ou aspirant à l’être; ils savaient leur jour et leur heure, et n’en montraient à peu près pas de jalousie: c’est notre indulgente société à la mode.
--Elle vous plaît cependant!
--Rien n’est amusant comme un monde où la vie amoureuse est facile, variée, sans danger. Et ces femmes sans retenue, sans passion désobligeante, et «entraînées» par l’habitude des intrigues, sont des maîtresses bien commodes. Je me plais parmi elles, parce qu’elles sont élégantes, vivantes, et, j’oserai le dire, parce qu’elles sont à la mode... Je me plais parmi elles parce que je suis presque jeune encore et que ces femmes-là, généralement peu déformées par la maternité, sont baignées, massées, assouplies, charnues comme des courtisanes... J’ajouterai qu’elles ont plus de naturel, plus de spontanéité et de piquant en leur esprit borné que mainte femme d’un monde plus cultivé. Enfin, que diable! ce sont de délicieuses petites bêtes...
--Mais lorsque vous serez vieux et qu’elles ne seront plus jeunes?...
--Ah!... j’accorde que tout être qui se ride ou blanchit n’a de charme qu’autant qu’il a su mettre dans sa vie quelque chose au-dessus de sa sensualité, et que ces femmes-là ne sauront jamais porter de cheveux blancs...
--Connaissez-vous dis-je, à Hubert, une lettre de Flaubert à George Sand, datée de 1871, après la guerre? Il y attribue notre faiblesse à ce qu’alors, en France, tout était faux: «Faux réalisme, dit-il, fausse armée, faux crédit et même fausses catins. On les appelait _marquises_, de même que les grandes dames se traitaient familièrement de _cochonnettes_.»
--Il y aura bientôt quarante ans de cela!
--J’avoue ma répugnance pour la confusion des genres.
--Je vous comprends si bien, me dit Hubert, que je vais, comme vous voyez, chaque semaine chez madame de Pons.
--Oui, mais vous, vous allez aussi ailleurs!...
Un mot d’amoureux exclusif--non pas d’amant--m’a échappé. Il est vrai que j’ai dit cela à Hubert en souriant. Comme je le haïrais s’il n’allait que chez madame de Pons!
4 juillet.
Je crois... je ne sais sur quoi m’appuyer pour prétendre cela, mais je crois que madame de Pons ne pense pas trop à son mari. Elle pense à la situation un peu anormale que le départ de son mari lui a faite, mais il est apparent--à quoi? grand Dieu!... à quoi?... peu importe!--il est apparent que le règne d’Amédée, s’il continue, n’est pas pesant. Enfin, elle n’a pas la figure d’une femme qui pleure l’homme aimé: voilà!... On pouvait admettre, les premiers temps, qu’elle se composait une figure; mais le masque, aujourd’hui, serait tombé: or il tient. C’est bien d’elle-même, ce n’est pas par un effort de volonté qu’elle rit, qu’elle cause, qu’elle reçoit, dans le salon de sa mère, avec plus de bonne humeur qu’autrefois chez elle-même.
Beaucoup de gens se décident à la venir voir. J’admire la prudence du monde. Ils ont pris le temps de la réflexion: on eût dit que le cas de cette femme abandonnée et volée par un bandit était douteux!... Il faut qu’ils se concertent; ils agissent en corps; ils condamnent ou approuvent à la majorité des suffrages.
Elle est flattée qu’on la vienne voir. Je lui ai dit:
--Vous croyiez-vous donc coupable?
--Le monde, m’a-t-elle répondu, est une puissance aveugle, comme la mer: il obéit on ne sait à quoi, au vent, à la lune, à combien d’influences mêlées! S’il vous est favorable, on en est fier: non qu’on l’estime précisément lui-même, mais parce qu’on se croit protégé du Dieu qui fait marcher les éléments.
Presque tous, à propos d’elle, n’ont à la bouche que le mot «divorce». Elle n’en veut pas entendre parler plus qu’au premier jour; elle dit simplement:
--J’ai mes idées sur le mariage.
Elle ne laisse point devant elle attaquer son mari.
Cependant je maintiens qu’elle ne pense pas trop à son mari.
6 juillet.
Tantôt, elle est venue tout à coup s’asseoir à côté de moi sur un tabouret, et elle m’a dit:
--Vous seriez gentil tout plein, si vous restiez à dîner avec nous.
J’ai cru que d’autres seraient priés; mais peu à peu tout le monde s’est retiré, et je me suis trouvé seul avec madame de Pons et sa mère. Je me rappelle que je me suis commandé énergiquement:
«Ne pense pas! n’interprète pas! Tu commettrais une niaiserie...»
Et, en effet, je n’ai pas pensé, je n’ai pas interprété: je me suis abandonné, simplement, au plaisir de passer une soirée avec elle. Pour les imaginatifs, il n’y a de plaisirs que les imprévus, tous les autres étant gâchés par avance.
Sa mère est une femme pleine de sens, avec un certain libéralisme d’idées, qu’elle a certainement reçu de son mari, mais qu’elle conserve pieusement, comme le souvenir de cet homme, qui fut, dit-on, très remarquable. Par elle-même, elle est moins «distinguée»--comme on disait jadis--que sa fille: c’est de son père que tient madame de Pons. C’était un homme féru de lettres anciennes et d’histoire. Il a causé avec sa fille dès qu’elle eut sept ou huit ans: il lui a appris beaucoup en se jouant; il lui a épargné de connaître l’appareil professoral, la pompe du cours public, la fatuité de prendre part à un enseignement «savant», de sorte que tout ce qu’elle possède, elle le sait aussi naturellement qu’elle sait s’habiller, se coiffer, ou plaire. Elle doit à son père le rare privilège de pouvoir parler avec des hommes sans leur donner, au bout d’un quart d’heure, cette sensation de quatrième acte vide, après quoi il ne reste qu’à folâtrer ou partir.
Nous avons fait un dîner bien agréable. Qu’il est donc bon de s’entretenir avec une femme jolie et jeune qui n’a pas délibérément l’esprit désordonné et dont les sens, si on les soupçonne, ne sont pas là, en avant, à l’étal!... Le désir peut provoquer un certain genre d’esprit; mais permet-il qu’on soit intelligent?...
Et je me demandais quelle pouvait être autrefois la vie commune de ce rustre de Pons fermé au sujet moral le plus élémentaire, obtus comme un sabot à ce qui n’était pas le mouvement d’une mécanique ou le rendement, en chiffres, d’une opération positive, et, par là-dessus, d’une jovialité de sous-off!...
Après le dîner, madame Delaunay s’étant un moment écartée, madame de Pons est revenue s’asseoir à côté de moi, sur le même tabouret que tantôt. Alors mon cœur a battu, malgré le commandement que je m’étais fait, et j’ai eu une singulière émotion, presque peur.
Elle m’a dit, si près que son souffle m’a caressé les lèvres:
--Dites-moi, vous! on n’a pas entendu parler de _lui_?
Sa phrase s’est pelotonnée en une petite balle de plomb, qui m’est entrée là, entre les deux yeux.
J’espère qu’elle n’a pas vu mon trouble. J’ai répondu aussitôt:
--Je suis le plus mal informé de vos amis; pourquoi me demandez-vous cela, à moi?
Elle parut n’avoir pas entendu; elle dit:
--Mais cette fille! cette fille a dû écrire à quelqu’un, à une amie, à un amant, à une couturière, à une concierge, que sais-je!
--Que sais-je, moi-même?
--Vous semblez froissé!
Je compris que je n’étais plus maître de moi. Je me raidis et mentis:
--Froissé? dis-je, pouvez-vous croire!... et pourquoi?
--Je ne le demande, dit-elle. Enfin, vous devez comprendre mon angoisse: il s’agit de savoir si mon mari va revenir ou bien non.
Je lui ai promis de faire une enquête. Son angoisse est trop légitime, et, quant à ses sentiments, ne signifie rien.
Il reste que c’est à moi qu’elle a confié son angoisse.
Elle aurait pu la confier à Hubert, entre autres, qui est cent fois mieux placé que moi, par le monde qu’il fréquente, pour la soulager...
Ces alertes sentimentales me brisent.
11 juillet.
J’ai écrit, il n’y a pas longtemps, que mon amour m’élevait: aujourd’hui, il m’a conduit rue La Bruyère chez une concierge avec qui j’ai parlé, durant vingt minutes, de Gaby Brewster. Gaby semble bien n’avoir pas donné signe de vie.
Au surplus, la concierge m’a renvoyé chez une certaine Lise de Lys, intime amie de Gaby. Lise de Lys a été stupéfaite, et fâchée de découvrir un amant de Gaby qu’elle ne connaissait pas.
Quel moyen de lui faire entendre que je n’étais pas un amant de Gaby?
--Ah! elle m’a fait des cachotteries! a dit Lise de Lys; eh bien! rien ne m’étonne plus...
J’essayai de défendre Gaby.
--Rien ne m’étonne plus! reprit Lise de Lys. Ainsi, on m’a volé des boucles d’oreilles en diamants, vous n’êtes pas sans en avoir entendu parler par les journaux?... eh bien! je ne voulais pas le croire, non... c’était une femme qui s’était toujours conduite correctement avec moi; mais, à présent qu’elle a agi en cachette de moi...
Bon! voilà que j’étais cause qu’on accusait Gaby d’avoir dérobé les boucles d’oreilles en diamants! Je dus plaider tout de bon pour la disparue. J’étais venu pour m’informer d’elle; ce fut moi que l’on pressa d’interrogations. Ma discrétion extrême fut suspecte. Pour me tirer du mauvais pas et, du même coup, innocenter Gaby, je dus feindre de confesser que je ne m’étais servi du nom de Gaby que pour m’introduire près de la séduisante Lise de Lys.
--Ah! bien! me dit la belle, vous, par exemple, vous êtes un type!... Mais il y en a comme vous.
J’ai fait très fidèlement le récit de ma mission à madame de Pons, et sans rire. Elle m’a écouté, elle-même, sans rire le moins du monde. Ce ne fut qu’un peu plus tard, lorsqu’elle eut pris son parti de l’échec de ma mission, qu’elle se laissa atteindre par le burlesque de l’aventure. Alors elle se mit à rire, trop. Franchement, elle n’a guère été gentille de me dire:
--Et moi qui allais me confondre en excuses pour vous avoir fait accomplir une démarche un peu bien ingrate!... mais vous me devez l’occasion d’avoir fait une aimable connaissance!...
Elle rit encore. Sa gaieté m’écorchait un peu. Et puis, tout à coup, entre deux propos tout à fait quelconques, elle me dit:
--Vous n’y retournerez pas, j’espère!
13 juillet.
L’été s’avance; je vois venir le moment où l’on va dire, comme la chose la plus naturelle du monde:
--Nous partons à la fin de la semaine: monsieur un Tel, venez, mercredi, faire un petit dîner d’adieu!...
23 juillet.
Il est fait, le dîner d’adieu.
24 juillet.
Elle est à Aix, où sa mère va chaque année faire une cure et s’éternise.
Comme un enfant de quinze ans qui trace partout les initiales de la femme dont il rêve, j’écris sur des bouts de papier, sur des bandes de journaux, sur mon buvard, le mot: «Aix». On le compose avec des lignes droites, on le déforme; on en fait des losanges, des chiffres romains, des étoiles et des figures cabalistiques où personne ne saurait soupçonner le mot primitif, devenu énigmatique. Mais moi, je le vois!
Elle m’a dit, bien entendu:
--Ne vous verra-t-on pas là-bas?--mais sur un ton distrait.
Je ne pouvais que répondre, d’un ton pareil:
--Je ne pense pas... Songez donc! je vais, comme chaque année, rejoindre ma famille...
Elle a ajouté:
--Où cela?
J’ai dit:
--Mais... en Normandie!...
Ne sait-elle pas que je vais, l’été, en Normandie? A-t-elle dit cet: «Où cela?» sans penser à ce qu’elle disait?
Si elle ne pensait pas à ce qu’elle disait, peut-être pensait-elle:
«Ah! il ne viendra pas là-bas?...»
Ou bien affectait-elle un air distrait afin que je n’allasse pas m’imaginer qu’elle tenait à m’avoir là-bas?...
Assez!... assez!... Ma tête!
25 juillet.
Ces séparations se font comme une opération chirurgicale: on en parle peu à l’avance, juste assez; le jour et l’heure sont fixés, on se rend à l’endroit voulu, et, en un tour de main, c’est exécuté. Il ne reste plus que la convalescence à traîner en longueur.
Le jour venu, nous avons gardé notre bonne humeur. Nous n’étions pas allés au jardin, parce qu’il avait plu; madame Delaunay se montrait un peu plus agitée qu’à l’ordinaire, parce qu’elle songeait à quelque objet à caser dans ses malles: elle sortait du salon, montait et redescendait... Je remarque, aujourd’hui seulement, qu’elle ne disait point ce qu’elle venait de faire... N’eût-elle pas pu dire: «C’est bien moi! j’allais oublier la théière»?... A aucun moment, et quoiqu’elle se soit absentée plusieurs fois, elle n’a dit quelque chose d’analogue à cela... Je remarque--aujourd’hui seulement!--que ni elle ni sa fille n’ont fait d’autre allusion au départ--je n’ose dire: «à la séparation»--que celle-ci: «Vous verra-t-on là-bas?...» Est-ce que cette réserve, ce silence concerté, n’étaient pas, par hasard, la plus exquise attention, un acte d’amitié d’un certain goût si rare qu’on ne lui connaît point de nom?...
Car enfin, il n’y a pas à dire, toutes deux m’ont épargné d’entendre parler de leur départ!...
Mais ainsi cette dernière soirée, au lieu d’avoir été banale et semblable à toute autre, n’aurait été qu’une infiniment délicate manifestation de deux femmes en l’honneur de mon amitié?... Mais, si elles ont voulu une telle manifestation, c’est-à-dire toute d’abstention, et si discrète! ne serait-ce pas qu’elles ont deviné en moi, les deux chères créatures, une sensibilité vraiment trop vive à tout ce qui me vient d’elles?...
* * * * *
Sensible? moi?... et j’ai failli ne point m’apercevoir tout justement de leur attention!... Butor, oui.
Mais voilà que je refais les événements, et dirige rétrospectivement les pensées, le mouvement des cœurs!