Mon amour

Part 1

Chapter 13,985 wordsPublic domain

RENÉ BOYLESVE

MON AMOUR

PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3

DU MÊME AUTEUR

CONTES

LES BAINS DE BADE (épuisé) 1 vol. LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC 1 --

ROMANS

LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol. SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 -- LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 -- MADEMOISELLE CLOQUE 1 -- LA BECQUÉE 1 -- L’ENFANT A LA BALUSTRADE 1 -- LE BEL AVENIR 1 -- MON AMOUR 1 --

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.

Published, october fifteenth nineteen hundred and seven.

Privilege of copyright in the United States reserved, under the Act approved March third, nineteen hundred and five, by _Calmann-Lévy_.

ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY

E. GREVIN, SUCCr

A

HENRI DE RÉGNIER

MON AMOUR

Ne pense qu’à charmer ton cœur...

MIMNERME.

Avignon, 15 avril.

J’ai dû m’arrêter à Avignon pour compléter un rapport sur les tableaux de la vieille école de Provence. J’ai pris, ce matin, à la tête du pont du Rhône, un tramway bancroche et famélique et je suis allé sonner à l’hospice de Villeneuve. Une petite sœur avenante et proprette m’a mené à la salle qui sert de musée, et a bien voulu me laisser là, seul. J’ai écrit, une heure durant, dans une paix délicieuse, notamment sur la figure réaliste, vivante, fine, presque spirituelle, si gracieuse, si près de nous et cependant si belle, d’une «Vierge couronnée» d’Enguerrand Charronton.

Il y a une beauté doucement familière et tout humaine, que je ne dis pas que l’art grec n’a pas connue, mais que nous ne connaissons pas dans l’art grec, et que les Français ont excellé à rendre, principalement dans leur sculpture, avant la Renaissance. Cette Vierge a un front large et haut, plein d’esprit, de minces sourcils et des yeux allongés, une bouche fine, assez grande et qu’embellit la mystérieuse moue, l’expression essentielle peut-être du visage humain, la moue que fait l’enfant encore simple, la moue que nous donnent le sommeil, la pensée, la mélancolie et la mort.

Je note pour moi-même, et comme coïncidence curieuse, que cette figure d’une femme qui a vécu vers le milieu du XVe siècle, ou bien cette conception d’un peintre, est le portrait de madame de Pons.

Avignon, 16 avril.

Je ne manquerai pas de dire à madame de Pons que j’ai vu son portrait au petit musée de Villeneuve-lez-Avignon. Elle ne manquera pas de me faire observer, avec ce demi-sourire attristé,--qui est bien celui de la «Vierge couronnée»,--que c’est une manie assez commune de découvrir des ressemblances contemporaines dans toute figure encadrée. Oserai-je lui dire qu’il est moins commun de reconnaître, entre un Père éternel et un Fils, un peu gênés par les ailes éployées d’un Saint-Esprit, et entourés d’une légion d’anges et de bienheureux, la figure d’une femme du monde chez qui l’on dîne, et de ne pas la trouver comique?... En effet, laquelle de ses pareilles eût supporté une telle compagnie?... Mais cela pourrait être pris pour un compliment, pour un certain compliment grave, et que je ne ferai pas, je le sens bien, parce qu’il est trop juste, ou parce que l’on sentirait trop que je le crois juste...

J’ai passé la journée à Vaucluse. Quel paysage! quel lieu de retraite pour un grand esprit farouche! Quel vase où cultiver un superbe amour! C’est large et c’est nettement limité. On a de quoi s’y gonfler le cœur pour un objet unique et précis. C’est âpre, et il y a aussi des reposoirs de tendresse. Le vaste enclos rétrécit le ciel, mais c’est pour qu’on y puisse bondir plus droit et plus haut. La géante coupée des rocs à pic a la rigueur du destin, mais la petite vallée d’eau gazouillante et d’herbe fraîche baigne et caresse la chair de l’homme au pied du terrible mur. J’imagine le prisonnier de cette gigantesque cellule: quand il va se heurter pour s’y briser à ce roc de deux cents mètres, et perpendiculaire, véritable bout du monde, pour peu qu’il s’arrête un instant et regarde en arrière, le voilà radouci et ramené à l’espérance par la vue de cette lointaine colline semi-circulaire, où de jolis gradins illusoires, faits de végétations parallèles, ont l’air de lui offrir une évasion facile. Tout semble organisé là pour faire durer un beau supplice. Je me suis penché sur le trou profond d’où jaillit la Sorgue, par intermittences, en tourbillons furieux; aujourd’hui tout était calme; sous la voûte écrasée par l’épouvantable rocher, il n’y avait qu’un lac d’encre... et la menace perpétuelle de l’irruption soudaine.

J’ai pensé à cette «inondation de passion» dont parle Pascal.

Là-haut sont les restes d’un château où fréquenta Pétrarque; en bas est le lieu où fut sa petite maison. Au fond de cette vallée, il s’emplissait d’amour et d’ambition; quand son âme allait déborder, il fuyait, et courait le monde:--un ermite et un agité, mais l’un et l’autre frénétiquement et le cœur haut placé toujours.

Je suis resté là, assis, longtemps. Par un sentier, je voyais monter des touristes. J’ai vu une femme donnant la main à un petit enfant. Elle était grande, avec des yeux à paupières lentes, et les traits des bustes antiques; elle avait cet air réservé et ce pas de panathénées, religieux, rythmé, dont la seule indication sur un marbre me touche. Ne fut-ce pas ainsi que le poète vit Laure?

Paris, 22 avril.

En arrivant à Paris, j’apprends que la porte est rigoureusement fermée chez les Pons.

--Que se passe-t-il?

--Rien de bon... ou plutôt...

--Quoi?

--Cela dépend; c’est selon le point de vue...

--Celui du mari ou celui de la femme?

--Ah bien! je n’hésite pas à choisir mon point de vue.

--Ni moi.

--Je vous en félicite.

Personne n’ignore, sauf sa femme, que Pons se ruine depuis deux ans avec une fille qui a déjà perdu T... et D... Depuis plus longtemps, madame de Pons est délaissée de son mari, sinon maltraitée par lui, ce que quelques-uns ont affirmé, mais ce qu’a toujours dissimulé la discrétion un peu hautaine de cette femme rare et irréprochable. Tout ce que l’on connaît de la situation, jusqu’à présent, c’est par les propos cyniques du mari; madame de Pons est certes fort éloignée de croire qu’aucun même des familiers de la maison puisse être informé de ce que vaut son mari. On a soutenu qu’elle l’aimait: c’est l’opinion de ceux qui lui ont fait la cour.

Aujourd’hui on dit que Pons aurait fui. Je suis impatient de savoir le sort de cette pauvre femme.

23 avril.

Le bruit est confirmé. Madame de Pons aurait appris, à onze heures du matin, par le valet de chambre, que monsieur n’était pas rentré de la nuit et qu’il avait laissé sur sa table une lettre pour madame.

On dit que, l’avant-veille, le misérable aurait eu l’audace de demander à sa femme ses bijoux: «Ma chère, ils ne sont pas en sûreté; on cambriole, le jour comme la nuit: permettez que je les enferme dans le coffre-fort...» Il a emporté les bijoux, et la fortune avec.

28 avril.

Madame de Pons s’est retirée rue du Bouquet-d’Auteuil, chez madame Delaunay, sa mère. J’y suis allé tantôt. On ne cache rien, sauf le rapt des bijoux. Madame de Pons n’a pas paru. On a parlé de divorce; la mère serait d’avis de déposer une demande, mais la fille s’y oppose. On prétend--mais est-ce vraisemblable?--qu’elle aurait dit:

--Il reviendra. Je l’attendrai.

L’aimait-elle donc?... Oh! le chenapan!

2 mai.

Pons est parti avec Gaby Brewster, sa maîtresse. Bon pour une promenade aux lacs italiens ou une dernière semaine de Biarritz! Cette fille-là le ramènera à Paris.

On dit, chez le notaire Lavergne, que les trois quarts de la dot de madame de Pons sont du voyage. Madame Delaunay, la mère, n’est guère riche. Est-ce que la pauvre femme, à trente ans, se verrait frustrée de tout?

On ne parle que d’elle. Je ne puis penser qu’à elle.

Je souffre pour elle; mais je ne me dissimule pas que j’éprouve une certaine satisfaction d’avoir acquis, par cet événement public, le droit de penser à elle, et de le dire.

3 mai.

Pons était de bonne famille, bien élevé, mais vulgaire. Il n’était pas sot; mais, sans culture, ancien cancre au collège, rebelle aux examens, il portait trois ans de caserne. On l’avait mis dans l’industrie: il gagnait plus d’argent que nous tous et méprisait nos diplômes et nos goûts; il ne se plaisait pas avec ceux qui se plaisaient avec sa femme, et ceux qui aimaient à causer avec sa femme ne trouvaient rien à lui dire, à lui. Sur combien d’entretiens n’a-t-il pas pesé chez lui-même, à sa table, de tout son poids d’illettré, de balourd, de fabricant fermé à toute idée du monde moral! Sa femme nous tirait d’embarras avec un tact, une promptitude, une simplicité à faire croire qu’elle n’avait pas remarqué la sottise ou que nous-mêmes avions pu nous tromper. Jamais elle ne parut choquée par le rustre, mais pas une fois elle ne manqua de dissiper l’effet de la maladresse. Si, dans la causerie, nous paraissions trop oublier son mari, elle nous rappelait qu’elle était sa femme en disant: «mon mari», ou bien en l’interpellant: «Amédée!...»

C’était un gaillard blond, ni beau ni laid. Il est parti. Bon voyage!

5 mai.

Nous ne nous sommes pas trouvés nombreux, tantôt, chez madame Delaunay. Madame de Pons n’était pas là, d’abord. Au bout de dix minutes, j’ai vu remuer la tapisserie qui forme portière sur le petit salon, et une main a touché la bordure. Madame de Pons a paru. C’était la première fois qu’elle se montrait, depuis l’événement. Son visage était reposé; elle a parlé comme de coutume, sans tomber toutefois dans l’affectation de vouloir ignorer ce qui est. Elle a dit gentiment:

--Donnez-moi des nouvelles, je ne sors plus guère...

Elle a eu un mot assez raide. A sa mère qui ne se rappelait plus la date d’un petit fait, elle a dit:

--Maman, voyons! c’était la veille du départ d’Amédée.

On a un peu frissonné. Mais le mot n’était pas prémédité; il correspondait à sa pensée, simplement: Amédée est parti à telle date, personne ne l’ignore; pourquoi ne point dater du départ d’Amédée? Elle le nomme Amédée: s’en étonne-t-on? Mais c’est qu’il a nom Amédée: elle ne va pas l’appeler «ce goujat!»... Tout de même, cela signifie qu’il n’est pas mort, qu’il n’est pas supprimé. Il est parti, mais sa qualité de mari subsiste: le règne d’Amédée continue.

* * * * *

La voix de madame de Pons, il me semble qu’elle suspend le mouvement, la circulation, dans ma poitrine: tout s’arrête en moi, pour entendre.

* * * * *

Quand sa longue jambe remue sous la soie légère, j’éprouve une espèce de frémissement qui me rappelle celui que certaines choses d’art m’ont causé. Ce n’est cependant pas d’admiration que je suis ému, et je ne crois pas que ce soit de désir...

* * * * *

Elle m’a dit:

--Eh bien, ce voyage d’Avignon?

C’est moi qui l’avais oublié... Est-ce que son malheur m’aurait troublé plus qu’elle-même?

* * * * *

Avignon! c’est juste... Mais voilà que maintenant je ne trouve plus que la «Vierge Couronnée» ressemble à madame de Pons... Est-ce que la «Vierge» a cette cendre épaisse de cheveux blonds? est-ce qu’elle a dans ses yeux clairs et minces cette honnêteté? est-ce qu’elle a cette bouche?... Ah! ah! ah! cette bouche, est-ce qu’elle l’a, la pauvre «Vierge?»...

6 mai.

Il y a des âmes délicates. Il serait curieux qu’il y en eût eu, et qu’il n’en subsistât pas une! L’affinement, dont on nous parle, consiste-t-il à vivre, à aimer comme les bêtes?...

Ce n’est point le scrupule religieux ni l’enchaînement au devoir d’épouse qui créent la plus belle pudeur de la femme, car la servitude volontaire enlève une certaine grâce, mais c’est ce goût qu’un être qui se sent libre a pour soi-même, pour la propreté, si j’ose dire, de son vêtement, pour l’élégance achevée de sa personne. Tous les traités de morale ou d’amoralisme n’y feront rien: la prétendue liberté des mœurs n’y fera rien: la plupart des femmes sont nées monogames. Leur instinct les voue à un seul homme; leur prédisposition à ne subir qu’un mâle, un maître unique, est plus forte que leur penchant à l’amour. Elles peuvent faillir à cette vocation d’unité, mais interrogez-les: de leur aveu profond, leur idéal était là.

20 mai.

En me promenant dans Paris, j’ouvre les yeux comme un étranger, comme un enfant.

Quelqu’un est en moi. Un nouveau venu? pas tout à fait. Quelqu’un arrivé de fort loin, qui se tenait coi, provisoirement, gênant un peu, sans doute, mais ignorant de la langue et taciturne. Il sait la langue, à présent, et il parle: il faut tout lui dire. Il est curieux, insatiable. Je fais pour lui le guide dans Paris; moi-même, il me faut tout réapprendre. Et il a des opinions: il m’étonne, il me contredit, il me bouleverse. C’est qu’il s’impose!

Est-ce un autre que moi? est-ce moi? Tout est nouveau, tout est changé.

Depuis quand? pourquoi cela? Ah çà, que s’est-il passé?

Voilà: il y avait un homme qui, aimé ou non, digne ou non, était là, tenant un rôle, intime peut-être, public, en tout cas, de mari. Cet homme est devenu indigne, aux yeux de sa femme, je veux le croire, aux yeux de la société, assurément. C’est tout.

Et ce qui germait en moi est éclos, et pousse, et m’envahit.

Il y a des choses que je ne regardais pas. Je ne regardais pas l’eau de la Seine, les nuages sur le ciel, les canards au Bois de Boulogne. Je regarde tout cela, j’y vois des merveilles, et j’ai l’assurance que je suis seul à les y découvrir. J’ai envie de dire à tout le monde: «Que vous êtes sots! vous ne voyez donc pas?...» Et j’ai envie de parler, longuement, d’expliquer tout ce que je vois. C’est que je projette sur toutes choses son image. C’est partout son image que je vois.

21 mai.

Madame Delaunay nous a retenus, quelques-uns, à dîner. Allons! ce n’est pas un deuil; la vie n’est pas interrompue; madame de Pons ne porte aucune trace apparente de l’événement; nous avons passé d’un appartement dans un autre; la présence de la mère est plus douce que celle du mari, et les convives vont être triés peu à peu: l’atmosphère se purifie; le sens de la causerie est plus délié; et jusqu’à la contrainte, presque subtile, que nous impose la blessure de cette jeune femme, communique à notre petit groupe un certain air qui me plaît. Un homme sensible et fin y goûterait un rare plaisir, à la condition de n’être pas amoureux.

Mais l’amour est turbulent, taquin, satirique; il est tout nerf et muscle, et il bouscule volontiers les gens assis paisiblement et devisant en cercle. J’ai envie de mordre, de dire des mots qui fassent mal à quelqu’un, et de marcher, comme un gamin, sur un pois fulminant, au milieu de la réunion sereine. Puis cela passe, et je demanderais pardon de mes velléités d’incartade.

Elle m’a dit:

--Vous êtes méchant. Que c’est laid!

D’autres fois, je me jetterais au cou de n’importe qui; j’embrasserais tout le monde; tout le monde, oui, mais non pas elle... A elle, j’aimerais, en m’inclinant très bas, à lui baiser pieusement ses petites mules, pas plus... Quand j’ai, devant elle, ce désir, je me couvre les yeux et le front avec la main, car il me semble qu’il est écrit en feu sur mon visage.

23 mai.

Mon amour est d’une jeunesse qui m’étonne. On dirait qu’il manque de précédent et qu’il a à inventer de toutes pièces sa tenue et sa conduite futures. Il ne s’est pas encore exprimé, il n’a pas attaqué; ce n’est pas du tout l’amour qui fonce sur l’objet. Il a des énervements et des langueurs. Tantôt il s’imagine heureux,--c’est bien facile!--et il est ivre; tantôt il a la vision d’obstacles insurmontables, qui l’épouvantent: alors il se suicide et agonise théâtralement, sans qu’il ait éprouvé ses forces.

6 juin.

Je suis parti inopinément pour un petit voyage archéologique en Bourgogne. A mon retour, je trouve un mot de madame de Pons, vieux de quatre jours, et me priant à dîner le lendemain. Je cours expliquer mon absence.

Elle m’a reçu. Elle m’a dit qu’elle éprouvait le besoin que ses amis ne s’éloignent pas d’elle, même pour huit jours, sans la prévenir; qu’elle s’appuyait sur eux, que, l’un d’eux manquant, c’était une brèche à la rampe de l’escalier, tout à coup, et que cela lui «pinçait le cœur». Elle a porté la main à sa poitrine, a pris une bribe d’étoffe entre deux ongles et l’a tortillée: la marque en est demeurée visible au drap, le temps de ma visite. Elle m’a dit:

--Vous comprenez?

Je comprenais que c’est une femme qui sent sa vie brisée et à qui les amitiés fidèles sont pour le moment le plus efficace secours. Me trouvant pour la première fois seul avec elle depuis son malheur, je remarquais combien l’événement l’avait affectée. Elle me l’avouait à sa manière: en me disant combien elle tenait à nous, elle confessait combien son mari lui manquait. Mais manquait-il à son amour? ou manquait-il à sa vie de femme du monde?... Comment savoir? Elle-même distinguait-elle?

Elle est sensible à la négligence de quelques hommes qui se montrent moins depuis qu’elle habite chez sa mère. Ce sont ceux qui, chez elle, autrefois, étaient du groupe de son mari plutôt que du sien. Je m’efforçai de lui faire entendre que ce n’étaient pas ceux-là ses meilleurs amis, à elle: ils ne l’estimaient pas à sa valeur; elle-même, avec eux, n’échangeait point de propos qui comptent. Tout de même, elle les regrette; elle ne veut pas avouer qu’elle préférait les uns aux autres, bien que, évidemment, elle les préférât. Elle regrette surtout sa maison, son salon. Il est possible qu’elle ne regrette son mari qu’en tant qu’il était celui qui lui donnait un nom, une situation dans le monde.

En me parlant, le cœur gros, de ces chagrins-là, elle glissait peut-être à de plus graves confidences. D’une chiquenaude, je l’y pouvais pousser; mieux même, en jouant un rôle passif, je voyais une femme s’attendrir et me révéler d’un coup ce que j’eusse fait campagne pour découvrir. Mais je l’arrêtai.

Lâcheté de ma part? Je ne sais. Crainte d’apprendre un secret du cœur redoutable? C’est possible. En vérité, je ne pourrais dire qui m’ordonna de faire dévier la conversation. Quel que fût le secret du cœur, favorable ou non à mon sentiment, j’en pouvais profiter, car celui qui a reçu une confidence s’élève au-dessus de celui qui l’a faite, et je me haussais de quelques degrés dans l’intimité de la femme que j’aime. Mais je fus si sec, je parus si étranger à son désir d’effusion que, d’elle-même, madame de Pons s’arrêta court et me dit:

--Voyons! causons archéologie...

A peine hors de chez elle, dès mon premier pas dans la rue, voici l’attaque de désespoir, avec la reconstitution de ma visite à madame de Pons, telle qu’elle aurait pu être. Et mille petites circonstances de cet entretien, détails réels, que je n’invente pas, dont j’ai été témoin, mais que ma conscience, occupée ailleurs, a négligés, se représentent à moi avec la netteté d’une hallucination.

Son entrée dans le petit salon, mon émoi!... Ses entrées ébranlent en moi un monde; je porte tout un peuple en alarme. C’est son regard qui m’imprègne d’abord, puis je vois la couleur de sa robe, le relief d’un genou, celui de la poitrine, puis ses cheveux dans la lumière, puis sa bouche éclatante et pure, sa main à baiser, en même temps que son parfum m’atteint et m’enveloppe dans une nuée dont je crois discerner et toucher la molle vapeur. Mais le son de sa voix rafle tout, toute ma sensibilité est à lui.

J’ai donc été vis-à-vis d’elle, seul à seule, par un hasard qui peut ne se pas présenter de nouveau. Jamais je n’ai été aussi certain qu’elle eût besoin d’affectueuses paroles, jamais invitation plus douce ne me fut faite à les lui dire; jamais je n’éprouvai plus débordante envie de causer tendrement avec elle; jamais les mots ne me fussent venus, sans doute, meilleurs, plus inspirés, jamais occasion ne s’offrira de les dire plus à propos! Et non seulement je n’ai rien dit, mais, de ma vie, je ne parus plus indifférent. J’eusse écouté la première venue, une mendiante dans un square, une prostituée narrant son infortune: je n’ai pas fait à madame de Pons l’honneur de seulement l’entendre.

Je me repentirais moins d’une mauvaise action que de la sottise que j’ai commise. Quand on aime bien, ne dirait-on pas que c’est la première fois qu’on aime?

7 juin.

Je me souviens d’avoir aimé! Cependant, si je songe à madame de Pons, avoir aimé me paraît puéril. Chose curieuse: je ne songe pas à être l’amant de madame de Pons; si je le suis un jour, la force des choses aura déterminé ce dénouement; je n’ai pas l’intention de hâter ce dénouement; cependant je suis au désespoir si je viens à m’aviser que je m’en éloigne... Mon sentiment est d’une essence plus fine que ceux que j’ai éprouvés. Quel est-il donc? Je n’en sais rien; mais je sens en moi, profondément, je sens que le brutal Amour des carrefours, celui qui préside tout nu à l’union des sexes, s’en rit; je l’entends, le gavroche: il m’appelle «aristo»!

Même jour.

A d’autres moments, le souvenir de la sottise que j’ai commise en mon tête-à-tête avec madame de Pons me revient sous un autre aspect: il me donne de la fierté. J’ai sacrifié le plaisir de manifester mon sentiment à la joie hautaine de garder mon sentiment tout en moi. Ma bouche a voulu taire mes intérêts immédiats: qui sait si elle n’a pas obéi à l’ordre obscur de la partie de mon âme la mieux éprise et, en définitive, la plus sûre gardienne de mon amour? L’amour a des façons et un langage secrets qui nous échappent à nous-mêmes; quand nous croyons qu’il a agi maladroitement, peut-être plaide-t-il avec la plus sûre éloquence, et l’âme à qui il s’adresse et que nous jugeons pour nous perdue, il l’a gagnée, c’est possible!

15 juin.

La maison qu’habite madame Delaunay, rue du Bouquet-d’Auteuil, a un petit jardin, de quoi faire environ vingt pas de long en large, où il y a l’amorce d’une allée de charmes très ancienne, qu’un mur et des constructions modernes ont coupée. Elle part, la belle allée, et aussitôt l’on est au bout. Jusqu’où menait-elle autrefois?... De plus fortunés que nous se sont promenés là-dessous, sans compter leurs pas; ils avaient devant eux l’espace, l’attrayant espace, qui est comme une garantie, une sécurité: l’image du temps que la destinée nous concède. Sous de longues charmilles, on était moins pressé: on avait le loisir de penser; on laissait mûrir et tomber à son heure un grave aveu; des couples partis d’ici timides encore ont pu là-bas, là-bas, au fin bout de l’allée ancienne, se toucher la main, et les lèvres à leur retour, ayant dit tout ce qu’il fallait pour qu’ils en vinssent là, décemment... On ne sait pas ce que nous avons perdu, avec les longues allées des jardins! En rognant tout, on nous a fait le souffle court; nous nous hâtons: nos conclusions sont prématurées et nos amours trop tôt cueillies ont goût de vert.

Nous avons évoqué, ce soir, dans le petit jardin de madame Delaunay, les gens, ceux qui sont connus et ceux qui n’ont pas de nom, qui firent ici jadis une plus longue promenade que la nôtre. C’était, au XVIIIe siècle, le parc de M. de la Popelinière: le jeu est facile, agréable et mélancolique. Sous ces arbres. Rameau composa; La Tour y vint en voisin; Vanloo, Chardin et Pigalle en amis, le maréchal de Saxe en triomphateur; Duclos y causa; Rousseau y distribua des pommes à d’humbles petites filles, et le maréchal de Richelieu y aima la maîtresse de la maison.

--Voilà bien des années, dit madame de Pons, que nous connaissons ces six arbres alignés au fond du petit jardin de maman: nous n’avons jamais songé qu’ils aient pu faire partie d’autre chose que de ce bout de jardin!...

J’ai offert de rechercher les vieux plans du château de Boulainvilliers et des dépendances, afin d’y retrouver la charmille:

--Non! non! s’est écriée madame de Pons, imaginons-la; comme c’est plus joli!