Mon amie Nane

Chapter 7

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--Le collier est à moi, dit-elle d'un ton rageur, le monsieur pareillement; mais lui, on peut le garder.

C'était donc un homme aussi, la soubrette! J'interroge Nane, que j'ai fait asseoir dans un coin, et qui pleure.

--Bien sûr que c'en est un, gémit-elle: c'est d'Elche. Vous savez bien qu'il m'avait emprunté de l'argent?

--Comment diantre voulez-vous que je sache ces choses-là?

--Enfin, il l'a fait. Et puis dernièrement, comme je n'en avais plus, il m'a pris des bijoux; je ne voulais pas d'abord; mais il m'a forcée.

--Comment forcée?

--Oui, enfin. Il a--il a insisté. Ensuite, il ne m'a pas rendu les reconnaissances. Et ce soir, je le vois portant mon collier--et, avec un homme. Mais c'est bien fini--je le jure.

Et Nane pleure toujours.

--Enfin, vous l'aimez encore, ce poisson-là?

--Moi! je ne peux pas le souffrir, vous savez bien.

--Ce n'est pas, je suppose, l'estime, ni l'admiration qui vous retiennent dans ses bras?

--Dans ses bras! Et Nane, haussant les épaules, rit avec mépris parmi ses larmes. Comme s'il y avait quelque chose à y faire! (Seigneur! Seigneur! que je suis malheureuse.)

--Pourquoi ne pas le faire pincer? D'après ce que vous me dites, en disant un mot aux inspecteurs.

--Non, non, s'écrie-t-elle d'une ardeur soudaine. Je ne veux pas qu'on lui fasse du mal. (Seigneur!)

Un silence désobligeant tombe sur nous, et dure. Malgré le brouhaha, j'entends que Nane soupire, de toute son enfantine douleur.

--Mais enfin, Nane, si vous ne l'aimez pas, ce d'Elche, ni ne l'estimez, et qu'il ne soit d'aucun usage, pourquoi le gardez-vous?

Nane interrompt ses pleurs, et réfléchit derrière la grille de ses cils:

--Je ne sais pas, dit-elle.

Cependant un petit cercle s'est formé, qui nous entoure. La Milanaise a repris son aigre boniment:

--C'est une femme, crie-t-elle, une vraie femme.

L'Arlequin aux losanges de peau est là aussi, appuyé contre une colonne. On dirait qu'il est ivre; et tandis que le rouge de ses joues, en fondant, découvre une peau bleuâtre, de sa batte il agite l'air épais, avec mélancolie.

XI

Les charités de Nane

I

_Primavérile de Ver_

«Caritas habenda est ad orrmes.»

_(Im. Christ. I, 3.)_

Quant aux Oeuvres, mieux vaut ne s'en mêler point du tout que d'y porter des soucis de parti, ou de secte. Si entêté que vous soyez de votre dieu, l'en croirez-vous mieux établi, de l'avoir fait confesser pour une pièce d'or, comme don Juan?

Quelle chose fut jamais plus changeante qu'un matin d'avril, si ce n'est mon amie? Les pitres eux-mêmes, au visage mobile, sauraient-ils figurer ses caprices? Car Nane, comme une eau sinueuse, que le vent froid du matin éveille et fait frémir au pied des saules, ce n'était que frisson, imprévus détours, secrète pente.

Mais c'est envers ses amies surtout qu'on la vit se piquer d'inconstance. Cette Noctiluce, par exemple, à qui elle parut se fixer un instant, ne fit, comme les autres, que traverser sa vie. Étrangère, d'ailleurs, et nul ne sachant rien de son passé, elle disparut soudain sans rien laisser derrière elle que le sillage inquiétant de son souvenir. C'est ainsi qu'en été, au crépuscule, un large papillon, fait d'ouate noire, entre par la fenêtre avec l'odeur des herbes et des arbres, palpite autour des lampes, un instant, et de nouveau se perd dans la nuit.

Puis vint Primavérile de Ver, petite et charmante personne, aussi printanière que ses noms, et qui aime à se vêtir, comme un tabouret Louis XVI, de rayures et de fleurs. C'était, de les voir toutes deux ensemble, maints délicats tableaux: on aurait juré qu'elles s'aimaient vraiment. Cela n'allait pas même sans un peu de jalousie, et j'eus d'abord à en souffrir du côté de Primavérile. Elle laissa percer plus d'une fois le déplaisir que lui causait ma présence entre elles; et jusqu'à me traiter de «fourneau», ce qui n'avait aucun sens, comme je lui en fis la remarque.

Il est vrai de dire qu'elle se montrait tout autre aussitôt que Nane avait le dos tourné. L'impertinence était alors remplacée par les plus séduisantes agaceries, des airs mutins, une main sur mon épaule, et le spectacle multiple de ses jambes au milieu de ses jupes; spectacle, en vérité, bien propre à émouvoir un honnête homme.

Cela vint au point que je souhaitais les absences de Nane, pour étudier sa petite amie mieux à fond. Je ne suis pas de bois, à parler franc, mais enclin au contraire à embrasser les formes plaisantes: celles de Primavérile l'étaient. Il ne faut donc point s'étonner si je me trouvai un jour riche de ses promesses les plus formelles, et d'un rendez-vous pour le lendemain au Plutus, «où on ne connaît personne.»

Mais à les voir, comme j'avais fait la veille encore dans la chambre de mon amie, après un essayage (me dit-on), qui en aurait cru aucune capable de trahir l'autre? C'était le plus délicieux abandon. Nane, en chemise longue et dans un grand fauteuil, faisait sauter sur ses genoux une Primavérile à peine mieux vêtue qu'elle, si ce n'eût été une culotte de satin paille et des chaussettes cachou, qui lui donnaient l'air d'un petit garçon. Elle avait aussi des rubans aurore à ses genoux, et, cependant, de sa voix en fer de lance, criait:

A Paris, A Paris, Sur un petit cheval gris.

C'est ainsi que le lendemain je me trouvai, un peu avant dîner, au Plutus. Il y faisait bon, il y faisait meilleur de toute la bourrasque qu'on entendait meurtrir aux carreaux ses ailes humides; de tout le froid qu'on devinait sur le boulevard. Du reste, j'y avais tout de suite été reconnu par un monsieur âgé. Puis Alcide de Cintra entra, me tendit la molle charcuterie de ses doigts, déposa pareille offrande dans la main du vieux raseur, et, je ne sais pourquoi, s'assit à mon côté.

--Il fait bon, ici, dit Cintra.

--Et il y a du linge.

--C'est vrai; c'est comme dans le distique.

--Quel distique? interrogea poliment le macrobe.

--Vous ne savez que ça; ce qu'on lit l'été, sur les devantures:

Vu l'élévation de la température, Aujourd'hui la volaille est à l'intérieur.

Il fait très bien dans le décor, Cintra, au milieu des stucs magnifiques. Parmi tous ces gens de théâtre, dont il est, avec ses yeux agiles et fins, sa barbe à huit reflets, ses oreilles si rouges qu'elles en ont un air fraîchement tiré, c'est encore une figure bien parisienne, Cintra: je l'aime beaucoup.

--Mais, me dit-il, en quel honneur vous voit-on ici? Vous avez cet aspect qu'on prend malgré soi, lorsqu'on attend une autre dame que celles qui sont là. Est-ce que vous auriez fait un béguin, par hasard?

Et se passant sur les lèvres une langue qui est comme un rond de betterave, il ajoute: C'est d'ailleurs la chose la plus agréable...

Il dit cela d'un ton suprême, qui m'agace un peu. C'est vrai, après tout, que je suis au Plutus pour attendre une dame à qui j'ai inspiré (pourquoi m'en défendrais-je?) un tendre caprice. Et c'est vrai que les questions de Cintra, comme sa compagnie, m'agacent. Pour couper court:

--Vous qui connaissez tout le monde, lui dis-je, qui est-ce donc, tout près de nous, cette petite femme--qui a gardé ses peaux de bête--et il y a deux dos de Messieurs--dont un en raglan--qui lui font vis-à-vis?

--C'est Mary Merrycourt, une Arlésienne: vous ne la connaissez pas?

--Si, si, mais je n'en voyais qu'un triangle de joue.

J'appuie un peu à droite. Mary, qui m'aperçoit, cligne un sourire, à quoi je réponds par une des meilleures grimaces de mon répertoire, qui est vaste, et va de Léonard à Hoksaï. Tout de suite, elle baisse le bout rose de son nez, mais, au bout d'un moment, regarde encore: autre grimace, du genre tragique, cette fois. Mary est hypnotisée, a envie de rire, et ne peut se tenir de regarder mes jeux de visage, que j'accentue, en les variant. Et soudain, ça y est: elle pouffe dans son verre. Les deux messieurs se retournent; mais moi, j'ai déjà revêtu l'olympienne physionomie de feu Wolfgang; et je critique le plafond.

Cintra ne m'écoute pas: il achève une petite histoire aussi personnelle que possible.

--... Il faut vous dire que, de ce temps-là, j'étais fauché comme un tennis...

--Ce n'est pas, insinue l'autre, le tennis que l'on fauche.

--Oui, oui, je sais, c'est le lawn. Toujours est-il que j'étais enchanté de mon aventure: «Un petit souper tout simple» elle avait dit, et, là-dessus, désigné à son cocher un restaurant fort connu que je ne connaissais encore que de nom. Traversée brillante, chuchotements sur le passage, attention générale, escalier, etc.; petit salon simple mais très cossu; je remarquais aussi qu'elle commandait beaucoup de choses. Nous soupons donc, et, tout fini, on apporte la note, que j'attendais sereinement avec la somme que j'ai dite, cinq ou six louis. Il y en avait pour trois cents francs, Monsieur: un vol manifeste. Je commence par crier, par donner ma parole que je ne paierai pas...

--Vous pouviez toujours leur donner ça, comme à compte...

--Et la klebbe, pendant ce temps, qui me regardait avec ses airs de Diane au mépris; je l'aurais saignée. Il fallut tout de même la prendre dans un coin, lui expliquer. Ah! ce rire qu'elle eut; je l'entends encore: c'est des choses qui vous durcissent le coeur, pour le reste de la vie.

Quand même, elle me consola: «Je n'ai pas ma bourse, me dit-elle; mais le gérant me connaît, tu parles. On va lui faire le boniment.» Là-dessus, monte le gérant, qu'elle prend à part; un gros, c'était, qui est mort depuis dans les tours Notre-Dame, d'une frayeur qu'il a eue, il paraît. Et je le voyais faire des grands bras d'assentiment. Alors on est venu enlever l'addition. Pendant ce temps, ma douce amie était à causer et rire avec la femme du vestiaire. Puis on rapporta les vêtements, et nous nous séparâmes, moi un peu fraîche, elle voulant me retenir. Mais j'allai me coucher; j'en avais ma claque, des tragédiennes. Et voilà qu'en ôtant mon pardessus, je déniche trois billets de cent francs, qu'elle y avait mis. Ah! je vous promets que je n'ai fait qu'un bond jusque chez elle!

--Vous étiez furieux?

--Pensez donc, d'avoir été si gourde avec une femme comme ça; une femme de coeur, monsieur. Le plus drôle, c'est qu'elle m'attendait.

--C'est tout ce qu'il y a à faire, après l'amorçage.

Le vieux monsieur, qui est peut-être pêcheur, n'a pas l'air de l'avoir dit méchamment, et le conteur clôture par ces mots:

--Pas une fois, d'ailleurs, nous n'avons reparlé de ça ensemble.

--Mais, la note?

--Je n'ai pas besoin de vous dire que je l'ai payée, ou plutôt fait payer par un homme d'affaires; on a même fait une réduction. Car, dans les grands restaurants, c'est toujours meilleur marché de faire attendre.

Tout cela étant plus riant, au fond, pour Cintra que pour moi, je me remets à faire des grimaces à Mary Merrycourt, qui prend un air furieux, et change de place avec un de ses cavaliers. Je ne puis pourtant pas continuer ma mimique avec le Monsieur. Alors je retombe à la conversation: ce n'est plus Cintra qui parle, maintenant; mais son compagnon n'est guère plus drôle, et raconte des aventures de jeunesse.

A la longue, et le récit en paraissant devoir renaître sans cesse de ses cendres:

--Pardon, lui dis-je, si je vous coupe, comme disait Samson au poète André de Chénier, mais il me semble que tout cela, pour si flatteur qu'il vous paraisse et qu'il vous soit, n'a rapport que d'assez loin à cette espèce de passion canaille dénommée béguin, dont vous vous êtes longuement entretenus et que pour ma part...

--Là, là, dit Cintra, reposez-vous.

--Tenez, je puis vous fournir un exemple plus authentique, de béguin; et ce n'est pas à l'orateur, cette fois-ci, que c'est arrivé, mais à un Belge du Congo, que vous avez peut-être rencontré à Léopoldville, ou au Bois--qu'on appelait: Romuald... Romuald A'Benissen van Thulda.

Les deux hommes hochent la tête.

--Ah! on l'appelait comme ça, fait Cintra. Et est-ce qu'il venait?

--Parfaitement. Donc, il avait cueilli, dans je ne sais quel Moulin, une fille quelconque, assez jolie, qui s'obstina longtemps à le prendre pour un marchand de savon, et qui en était folle. A ce point qu'un beau jour, munie d'une de ses cartes de visite, elle alla se faire tatouer au blanc de la cuisse ces paroles mémorables, que timbre un coeur transpercé d'un couteau: «J'aime (j'aimerai toujours) Romuald A'Benissen van Thulda, représentant de l'État libre du Congo, 279, rue de Villersexel»...

--... Ci-devant rue de Mailly, continua le vieillard: il y avait là jadis un parc délicieux.

--... Mais mon Belge, excédé d'avoir ce témoignage sans cesse devant les yeux...

--Oh! sans cesse...

--Enfin, quelquefois. Mon Belge, donc, repartit pour son Congo; et maintenant la môme gagne tout ce qu'elle veut avec les étrangers. Elle est en passe (si j'ose dire) de devenir inscription historique; et je crois qu'elle a un traité avec Cook.

--Mais, toujours à propos de béguin, demande Cintra ironique, et le vôtre? Vous allez en être réduit, tout à l'heure...

A ce moment, la porte s'ouvre.

--Quand on parle de la louve..., lui dis-je. Et la petite Primavérile s'en vient à nous, capricante, menue, les yeux luisants comme deux gouttes de café. Elle s'assied tout contre moi: sa robe, exacte aux hanches, me défend mal contre le toucher d'une chair étroite et dure.

--Je ne veux pas, me dit-elle à l'oreille, dîner avec ces mufles-là... Vous tout seul...

--Dans un fauteuil?

II

_Le bon chien Cocktail_.

«Vix invenires fabulam quae istam insulsitate superest.» (J. DE LAUNOY. _Op_.)

Il est certain que ce chapitre-ci ne présente pas un grand intérêt.

Nane n'a eu aucun soupçon de ma fugue avec Primavérile de Ver. Et moi, j'en ai gardé le meilleur souvenir. Outre qu'elle se montra à la suite d'ébats divers, d'un désintéressement difficile à vaincre. Et ces choses-là, dirait Cintra, vous vont au coeur.

Quant à Nane, la voici abusée d'une tendresse nouvelle. C'est un toutou, cette fois, où son coeur s'intéresse, un mauvais toutou de gouttières, qu'elle a ramassé rue Dauphine, venant de se faire écraser la patte par un camion--et qui hurlait son âme. Il était hirsute, d'ailleurs, crotté, et, sauf qu'il n'avait pas de collier, on l'aurait pris pour un socialiste de gouvernement.

Grâce aux avis de son docteur et deux vétérinaires, elle a réussi à retarder quinze jours la guérison de cette pauvre bête. Aujourd'hui, qu'il est enfin sur ses pattes, le voilà tout à coup familier, gourmand, cela va sans dire, mais goulu, encore, jusqu'à ronger les descentes de lit; et qui répond au nom de Cocktail comme si c'était celui même de ses pères, de ses nombreux pères.

--Il est vilain, Nane, votre cabot; mais il paraît racheter cela par sa bêtise.

--Bête, Cocktail! Vous ne comprenez rien aux bêtes, mon cher. C'est à croire que vous n'avez jamais eu de coeur. Et si vous saviez, quelles dispositions il a pour sauter! Cocktail ici!

Et elle prend une canne. Cocktail, dévoré d'inquiétudes à la vue d'un bâton, se réfugie derrière les rideaux de la fenêtre.

--Cocktail, ici, Cocktail! Stoupide bête! Cocktail ne bouge, mais, comme Nane finit par lui donner des coups de canne, il cherche un havre entre mes jambes.

--Comme c'est ingrat, dit-elle, les chiens: on dirait des hommes. En voilà un que j'ai soigné, embrassé, pendant un mois; que j'ai fait tondre, laver, pomponner. Et pour quelques malheureux coups de canne, ça fait la tête.

Nane paraît près de tomber dans une affreuse mélancolie--quand on vient lui annoncer sa soeur.

--Ne bougez pas, me dit-elle, je vais la recevoir dans ma chambre, et l'expédier tout de suite.

Nane ayant, à son ordinaire, laissé la porte ouverte, et la causerie des deux soeurs bientôt monté de ton, je distingue tout ce qui se dit, à travers la portière.

--Je t'ai déjà écrit, fait Nane, que je ne pouvais rien faire. Je n'ai pas le sou et maman me coûte déjà assez cher comme ça.

--Ecoute-moi, Anaïs, je ne t'ai pas tout dit dans ma lettre; j'ai deux des enfants malades, l'un à la maison qui me mange de médicaments; et l'autre, c'est le dernier, mon petit Alfred. La nourrice m'écrit que je suis trop en retard, et que, si je ne lui envoie pas d'argent, elle va me le rapporter, en pleine rougeole: il mourrait sur la route.

--Tu comprends bien, que tout ça c'est du battage, une nourrice aime trop son nourrisson, en général, pour le faire mourir. Tout le monde sait ça. Et puis, tes enfants, après tout... tu n'as même pas voulu que je sois marraine.

--Mais, Anaïs, je t'ai expliqué..., ma belle-mère... mon mari...

--Ah! et qu'est-ce qu'y devient, ton mari, l'homme fort, le père de tes enfants? Sais-tu une chose: tu devrais me l'envoyer; nous arrangerions peut-être quelque chose ensemble. Je devine, au timbre de sa voix, que Nane sourit.

--Mais, 'Anaïs, crie encore la malheureuse, tu sais bien qu'il ne voudra jamais. S'il savait seulement que je suis venue, il serait capable de me battre.

--Que je le tienne seulement une heure; j'en ai maté d'autres, va! D'ailleurs, si vous êtes assez riches pour vous payer de la fierté! On reste chez soi, alors. Je ne vous emprunte pas d'argent, moi.

--Et à cette époque où tu étais si en dèche? Est-ce que je ne t'apportais pas un louis, comme tu dis, par semaine? Et Dieu sait si ça m'était commode.

--Je te les ai rendus, pas? Je voudrais bien que tu fasses de même. Sais-tu combien tu me dois? J'ai regardé hier, quand je t'ai écrit: 760 francs. Ça me paraît assez comme ça; vous finiriez par me prendre pour Madame le Bon. De l'argent, de l'argent, c'est facile à dire. Tâche d'en gagner toi-même, que diable. Fais comme moi, travaille!

--Mais, 'Anaïs! Tu ne veux pourtant pas que je me mette comme ça, tout de suite... je suis honnête, après tout.

--Oui, une honnête femme, qui a fait Pâques avant Carême.

--Puisque nous devions nous marier.

--Moi, je trouverais ça plus dégoûtant encore, de marcher avec quelqu'un, si je devais être sa femme. Et puis, quoi, cherche autre chose, alors. Grouille-toi. Mais ne compte pas sur moi, j'ai assez de charges, Dieu merci! Tu ne te figures pas que je vais te prendre comme seconde femme de chambre?

Ici Cocktail, en pénétrant dans la chambre à coucher, avertit ces deux Atrides que la porte est restée ouverte; on la ferme, et je n'entends plus rien.

Au bout de quelques minutes, Nane me rejoint:

--Elle a été dure à décramponner.

--Oui--j'ai entendu d'ailleurs la moitié de votre dialogue, et il me semble que c'est vous qui avez été dure. Donnez-moi au moins son adresse, je lui enverrai quelque chose de votre part.

--Ce n'est pas la peine, j'ai fini par lui donner cent sous (et Nane rit). Il fallait voir sa tête; mais elle les a pris tout de même. Si vous saviez ce que ça rend vil, d'être mère! Pour ses enfants, elle ramasserait de l'argent avec sa bouche--dans la boue.

--Comme vous dites, Nane. Mais ne pensez-vous pas qu'il aurait autant valu être charitable pour votre soeur, que pour le chien Cocktail.

--Parce que c'est ma soeur? Mais, justement, il me semble que la charité qu'on fait par devoir, ce n'est plus de la charité.

Et Nane paraît comme frappée elle-même par la contondance de son argument.

--Moi, je crois, sans tant de profondeur, que pour vous être défendue aussi bien, il faut que vous teniez à votre galette.

--Je tiens à ma galette, moi!

Le reproche parait l'émouvoir. D'un port indigné, elle marche à son bonheur-du-jour, l'ouvre et me tend un papier où je puis lire:

_Reçu de mademoiselle Hannaïs Danois, la somme de *** cents francs, pour avoir un béguin pour l'ami de Mme Nane.

Signé_: PRIMAVÉRILE DE VER.

Je demeure un peu chose sur le moment, et Nane, de son ongle dur et bombé me touchant l'épaule:

--Je vous donnerai, dit-elle, l'adresse de ma soeur, décidément: vous pourrez lui envoyer un peu de cet argent-là. Et ne dites plus que je ne suis pas charitable, de vous avoir offert cette petite.

Elle ajoute même, pour corroborer sa sentence de tout à l'heure:

--La vraie charité est celle que l'on fait au gré de son coeur.

III

_L'Hospitalité écossaise ou l'Electricien_

«Voces meretricibus convenientes ingerit, quas fortasse didicit a matre sua.» (J. WESTPHALUS _adv. Calvinum._)

Elle se ressent de ses origines, et fait parfois usage d'un langage hardi.

Qui ne connaît la maison de couture Furstendolch, où l'on inventa (quand la loi permit aux ouvrières de s'asseoir) le tabouret en pin des Landes, où les jupes s'enrésinent? Qui n'a admiré cette façade modern-style, que des fleurs tachent d'azur, tour à tour, ou de sang; et c'est une gloire de plus, dans ces parages glorieux de la colonne, que la maison Furstendolch. A passer devant tant de géraniums ou d'hortensias, on goûte une joie saine; on respire la campagne, l'honnêteté: on se sent meilleur.

Au temps qu'elle y occupait un emploi, la soeur de Nane, Mlle Clotilde Garbut, dit Clo-Clo, fit, honnête encore, la connaissance de M. Evenor Lemploy, contremaître ès-arts mécaniques.

Pour être plus précis, Lemploy appartenait à l'espèce dangereuse des électriciens, vêtus de bleu. Il était de ces anonymes qui envahissent les maisons par équipes, pour y clouer, le jour durant, des fils de fer contre les murailles éventrées, et qui organisent à coups de marteau des catastrophes complexes. Et puis, ils s'en vont d'un coeur léger, laissant derrière eux l'insomnie et la migraine.

Lui, Lemploy, était pareil à ses collègues. C'était un pauvre cerveau sans images, à qui le temps apparaissait comme une progression arithmétique pas très longue, l'espace comme un polygone irrégulier; car il ne pensait communément que sur deux dimensions. Mais les solutions des manuels lui tenaient lieu de raisonnement.

Tel quel, il aima Clo-Clo, l'engrossa, l'épousa.

Il n'y aurait pas eu grand mal s'il s'en était tenu à ce trio de sottises, et il pouvait à son usine gagner assez largement la vie de trois à quatre personnes. Clotilde, de son côté, n'était pas incapable d'aider au pot-au-feu, avec son aiguille. Par malheur, la manie de faire des enfants est une des moins guérissables qu'il y ait au monde. On a vu des épouses chrétiennes faire douze petits de suite; d'autres en mettre au monde jusqu'à trois à la fois, et tous les trois, horrible détail,--viables. Les ménages ouvriers surtout sont incorrigibles: couples naïfs, insoucieux d'une porcelaine où entendre clapoter Malthus.

Les Lemploy eurent donc un second lardon, puis une môme et un mioche, suivis d'un moutard. Aucun d'eux ne mourait, et ils mangeaient tous comme des enfants de pauvres. Au cinquième, Clo-Clo tomba malade, ne put pas nourrir. Cela fit des frais, et d'autant moins opportuns que le père avait pris de mauvaises habitudes.

C'était un assez beau gas, cet électricien; de ceux que les femmes du peuple jugent «costaux». Il avait les épaules larges, une moustache qui reluisait de cosmétique, la main grande, douce et velue. Brutal de son naturel, comme sont d'ordinaire les hommes caressants, il la levait souvent cette main, mais au grand dam surtout de ses amoureuses; car d'ailleurs il n'aimait pas beaucoup à taper sur sa propre famille.

D'amoureuses il ne manquait point, ayant trompé sa femme aussitôt qu'elle le fut devenue. C'est ce qui, peu à peu, le dérangeait, le rendait irrégulier à l'usine; beaucoup plus que de boire, où il était enclin aussi, mais ne se hasardait qu'avec prudence. Non que ce fussent des liaisons coûteuses; et elles auraient pu devenir tout l'opposé, s'il l'avait voulu. Mais, au fond, ce contremaître était un honnête homme, encore qu'il manquât de culture et de philosophie. Aussi bien était-il libre penseur; ce qui, peut-être dispense beaucoup de penser.