Chapter 6
Mais Nane, dédaigneuse des épigrammes, quitte la cheminée et se couche, occupation où beaucoup de gens s'accordent avec moi à la juger irrésistible.
Un peu de temps se passe et ce n'est que plus tard que Dolcini retombe dans la conversation.
--.........................?
--Non, c'est lui qui est venu me voir, avoue Nane avec une candeur presque excessive.
--Et alors?...
--Mais non, je vous assure. Et d'ailleurs, s'ils sont tous aussi mollassons que lui à Venise! Alors, quand j'ai vu ça: «Ouste, je lui ai dit, mon enfant. On vous a assez eu». Le malheur, c'est que ça ne lui entrait pas et qu'il a fallu lui expliquer avec douceur, quoi, qu'il commençait à me courir, qu'on ne l'avait pas fait venir pour entretenir le feu--et si son père l'avait fait faire dans les prisons--comme les noix de coco. Du coup, il a mis son chapeau sur sa tête; et il est parti, avec votre parapluie, même.
--Vous comprenez, Nane, que si on ne peut plus sortir sans risquer d'être dépouillé de tout ce qu'on aime...
Etc., etc. Là-dessus, on dormit un peu. Mais sur les dix heures:
--Nane, Nane, criai-je en la secouant, je viens de recevoir une dépêche. Nous partons pour Paris. A moins que vous ne restiez à conquérir des Vénitiens.
--Ah! non, répondit Nane en bâillant: leur bouche!
IX
L'indifférent
«Zelotypus..., qui enim imaginatur mulierem, quam amat, alteri sese prostituere, non solum ex eo, quod ipsius appetitus coercetur, contristabitur, sed etiam quia rei amatæ imaginem pudendis et excrementis alterius jungere cogitur, eandem aversalur.»
(BENEDICTI DE SPINOZA _Ethica: Pârs III Propos. XXXV in Schol._)
Le jaloux, à imaginer sa maîtresse qui fait l'amour, se chagrine non seulement que ses propres désirs en soient empêchés, mais encore qu'il lui faille joindre l'image de celle qu'il aime aux membres nus d'un autre, à ses hontes, et la détester avec lui.
Certes, il faudrait être aussi dénué d'idées générales que feu Alexandre Bain, pour ne pas savoir que nous aimons à retenir ce qui est à nous, mais à partager le bien des autres. Aussi n'est-ce point une preuve qu'on soit amoureux, tant de soins apportés à se croire le seul amant de la femme même qu'on aida naguère à tromper le sien.
Non que je prétende n'avoir jamais éprouvé pour Nane que les sentiments du cambrioleur, tour à tour, et du propriétaire. Et il y eut même un temps où les grâces de cette belle personne m'attachèrent plus qu'il n'était raisonnable, si bien qu'après l'avoir prise sans zèle, pour obéir en quelque sorte à la tyrannie de l'occasion, je m'aperçus que les mouvements harmonieux de son corps devenaient une part nécessaire de mon bonheur.
Mais le temps amortit toute chose, et déjà, à Venise, j'avais ressenti que Nane commençait à n'intéresser plus que ma curiosité. Aujourd'hui surtout, distrait par le Paris frivole de l'hiver, par le Paris nocturne, tour à tour bleuâtre et froid, ou enseveli sous ces brouillards dorés de gaz, j'éprouvais avec joie et, pour ainsi dire, à pleins poumons, combien cela m'était égal qu'elle palpitât en d'autres lits que le mien, frémissante des flancs et des lèvres, les yeux mi-clos.
Trop heureux si elle avait partagé cette indifférence. Mais, au risque d'être fat, il me fallait bien croire à quelque amour de sa part, rien qu'à subir sa curiosité jalouse, comme aussi l'ardeur de ses embrassements. En ceci du moins sa folie ne laissait pas d'être contagieuse, car Nane caressa toujours à la perfection.
Je fus donc surpris, le peintre Lycoris nous ayant priés à son bal diabolique, qu'elle acceptât de bonne grâce de s'y rendre sans moi, qui ne l'y aurais pu conduire, ayant engagé ma soirée jusqu'à deux heures de la nuit. Au fond, j'étais ravi qu'elle le prît comme cela.
--J'irai, me dit-elle, avec Luce de Rosmarin, et d'Elche, qui doit l'y mener.
--D'Elche?
--Vous savez bien, l'ami de ma soeur.
--Mais elle est mariée.
--Eh bien, et avant? Mais il me semblait que vous l'aviez rencontré chez moi.
D'Elche? Cela me rappelle d'abord la bizarre _Salammbô_ du Louvre, aux lèvres carminées--et puis une histoire assez confuse que m'a contée Jacques, de son séjour en Alger, où ce Monsieur jouait un rôle: rien d'héroïque, autant qu'il m'en souvienne.
Toute jalousie à part, la combinaison ne me paraît convenable qu'à moitié.
--Voulez-vous attendre jusqu'à une heure? Je me sauverai de façon à pouvoir vous prendre vers cette heure-là.
--Oh! c'est beaucoup trop tard: on arrive de bonne heure chez Lycoris.
--Comme vous voudrez, alors.
La scène est au Palais de Glace. Nane me quitte pour patiner, je la suis de l'oeil, qui glisse et tourne, pleine d'une languissante aisance: si elle se flanquait par terre, au moins; qu'elle fût ridicule, et criât. Mais le ciel reste sourd d'ordinaire à nos voeux les plus légitimes.
Quelqu'un vient s'accouder à côté de moi: c'est Yeïte, jolie fille, qui est en train de passer à la mode, non sans y recruter vraiment un peu trop d'électeurs. Métis il n'y a pas un an encore, il faut le dire, qu'elle faisait de la figuration dans les tavernes du quartier Latin; et il lui en reste quelque chose.
--Ah! ah! me dit-elle! nous z'yeutons Madame. (Beaucoup de gens ont cette opinion déraisonnable que je suis jaloux de Nane.)
--Si vous saviez ce que cela commence à me laisser froid. Elle ne m'en fera jamais autant que je lui en voudrais rendre--avec vous.
--Chich!
--Mais êtes-vous veuve?
--Vous parlez, Charly. Mon sénateur est à la chasse, et de ce temps-là je travaille aux pièces.
--Venez jusqu'au bar: je vous raconterai une histoire.--Qu'est-ce que vous buvez?
--Un marathon cocktail.
On nous sert.
--Est-ce que vous allez au bal de Lycoris?
--Qu'est-ce qu'il vend, Lycoris?
--Peinture. C'est à Montmartre. Voulez-vous venir? Nous avons tout le temps jusqu'à demain soir, pour votre travesti.
--Mais en quoi me mettrai-je?
--Eh bien, en diable quelconque: un maillot rose, couleur de la bête, et un domino noir, fermé, avec beaucoup de trous.
--Et une paire de cornes d'argent, à travers le capuchon.
--Oui, et une belle queue d'écureuil. Ça va-t-il?
--Ça va. Mais Nane?
--Eh bien, nous l'intriguerons.
Yeïte est séduite: elle achève son manhattan et nous prenons rendez-vous pour le costumier.
Le lendemain, vers une heure après minuit, nous faisions notre entrée chez Lycoris. Le bal battait, comme on dit, son plein. Dans le vaste atelier, tendu de cuirs chatoyants, tout un enfer de chair et de taffetas bruissait, tournait, caquetait, pressé d'habits noirs. Des tziganes, inévitables comme la mort, grinçaient sur la galerie, non loin du vestiaire-lavabo; et l'on y pouvait monter par une échelle, si l'on n'aimait pas mieux prendre l'escalier.
Tout de suite j'aperçus Nane, debout, une coupe à la main, qui causait avec deux hommes. Elle me vit aussi, me fit un signe de tête, et, sans paraître remarquer à côté de moi Yeïte, qui était pourtant charmante assez pour éveiller en elle quelque inquiétude, reprit sa conversation.
Il me faut avouer que ce parti pris d'indifférence ne m'agréa point: j'ai déjà dit que je n'étais plus amoureux de Nane; mais enfin, de la trouver familière ainsi, rieuse, abandonnée presque envers des gens qui n'étaient même pas de mes amis, était à mon sens une espèce d'inconvenance. A ce moment, son voisin de gauche, un peintre norvégien que je connaissais un peu, enveloppa son bras nu d'une main épaisse, dont je me rappelai qu'elle était couverte de poils roux; et il me sembla soudain que cette chair ambrée, dont je pouvais me rappeler le goût rien qu'en fermant les yeux, en était comme souillée. Elle cependant appuyait ses doigts délicats sur l'épaule de l'autre homme; ses yeux mordorés, qu'elle avait détournés de moi, étaient sans doute fixés sur lui; et il me parut ridicule, de petite taille, avec une tête à la Boulanger, trop grosse, branlante, dont tout son corps paraissait comme accablé.
Je me demandai ce qu'il pouvait bien être officiellement: pour ce soir, gigolo sans doute, ou même pis; fait à souhait pour respirer en eau trouble, et rapporter à la maison les fleurs des vieux messieurs. Et, d'une gracilité qui semblait déjà près de s'épaissir, pareil à un cochon de lait bien en chair, il faisait, sous son frac très ajusté, les mines d'un ancien joli enfant.
Je m'oubliais un peu à ces menues observations, où j'avais plaisir à constater qu'il n'entrait ni partialité, ni amertume, lorsque ma compagne à la queue d'écureuil, lasse peut-être de rester là debout sans rien dire, me rappela à la courtoisie en me tirant par la manche. Je la menai aussitôt au buffet, où elle se fondit, dans la cohue et la conversation, comme du beurre aux doigts d'une cuisinière.
Tandis que j'essaye de renouer mes inductions psychologiques, quelqu'un me frappe sur l'épaule. C'est mon peintre Scandinave, et, comme il ne m'a jamais vu avec Nane, je le fais causer, sans effort, le ciel l'ayant créé d'un naturel bavard et poétique.
--Ah! cette poupée, toute vernie de poisons et de littérature. Voilà des jours que je la regarde. Figurez-vous, sa mécanique est détraquée; alors elle va à droite, à gauche, elle fait du mal, et de temps en temps, elle perd un peu de son.
--Vous êtes sévère. Moi je lui trouve quelque chose, une saveur de _différence_. Et ces gestes bizarres; il semble qu'ils n'ont plus pour nous de signification exacte, comme si c'étaient les signes d'une langue lointaine, oubliée déjà aux jours d'Adam.
--Oui, elle est mystérieuse comme la sottise. Mais elle a des prunelles magnifiques, des prunelles à reflets d'or, pleines de fourberie. Chez nous les filles ont les yeux couleur de leur âme, clairs et pâles, etc., etc.
Il continue un moment à m'entretenir de regards norvégiens: «Et le jeune homme, dis-je, à grosse tête, qui est avec elle?
--Ça, c'est un vicomte d'Elche--son vice, je pense. Car elle a l'air d'en tenir. Il l'avait quittée tout à l'heure un moment de trop; et alors elle l'a mordu à la main d'une façon vraiment gracieuse. On aurait dit un enfant qui retrouve son sucre d'orge.
Ce Norse m'ennuie avec ses métaphores; c'est dommage qu'il ne m'ait pas consulté pour son déguisement. Je lui aurais dit de s'habiller en soulier. Eh, que m'importe, après tout, ce vicomte de camelote! Qu'il lui rende ses morsures, à la poupée: je la lui laisse toute, avec sa peau fine, où du sang viendrait si vite sous les dents; du sang--du son.
Et puis, tout ça n'est peut-être pas vrai. Quelle apparence que Nane ait pu me dissimuler une tendresse de ce genre, depuis tant de jours que je la connais? Il y a bien cette histoire d'Alger que m'avait racontée d'Iscamps. Mais d'Iscamps était l'être le plus ridiculement jaloux qui se pût voir; avec ça d'une imagination grossissante, une vraie lentille. D'autre part, le d'Elche a tout l'air d'être ce que Yeïte appellerait un purotin: tranchons le mot, il marque mal; et on ne peut refuser à Nane le sens hiérarchique, incapable qu'elle est de tromper un gentleman avec autre chose qu'un gentleman.
Yeïte interrompt encore ce soliloque intérieur.
--Vous parlez de crampons, fait-elle avec son joli rire inexpressif: ne vous croyez donc pas obligé de me renier comme ça tout le temps.
--Excusez-moi, lui dis-je. Au fond, je suis bien sûr que vous ne manquez pas d'entourage.
--Encore s'y restaient autour. Mais sérieusement, j'ai tout ce qu'y faut de bêtes pour qu'on me couche. Alors, si ça vous chante de rentrer seul, ou avec Nane, vous gênez pas. Justement, je viens de la voir monter avec ce nabot à barbe jaune, qui vous remplace, ce soir.
--Ah! ils sont sur la galerie?
--Je crois qu'ils se choisissent un tzigane. A moins qu'ils ne soient dans le petit lavabo. Au revoir, alors, mon vieux.
Et elle disparaît, incrustée entre deux habits noirs.
Le bal est maintenant un peu plus calme; des gens sont partis; des couples causent de tout près dans les coins; et les tziganes jouent en sourdine une chose langoureuse, qui m'entre sous les ongles. Cela me rappelle une heure d'été passée à Armenonville. Il avait plu toute la journée sur la terre chaude; les branches s'égouttaient avec lenteur. Mille feuillages semblaient nous défendre du monde haïssable qui s'agite; on apercevait seulement en haut d'une haie le fouet des voitures allant et venant. Et un grand diable de Magyar qui était avec nous ayant conté aux musiciens des choses en leur langue, ils jouèrent cette valse qu'ils jouaient ce soir, voluptueuse.
Je cherchai Nane, je ne l'aperçus nulle part, et je m'imaginai seulement saisir sur un visage quelconque le sourire dont on enveloppe les amants malheureux: «Elle est dans le petit lavabo, pensai-je; dans le petit lavabo.» Je montai.
Je poussai la porte. Il y eut un petit cri: «N'entrez pas», d'une voix bien connue, et j'aperçus sur le sofa banal Nane et le d'Elche qui se dégageaient maladroitement.
--Oh pardon, je me suis trompé de vitre, dis-je; et je redescendis du plus grand calme.
Mais non pas tel, sans doute, qu'il ne m'en montât à la tête quelque méchante humeur, car, aussitôt rentré, je pris le lit avec un joli mal de gorge, orné de fièvre, qui ne dura guère que trois jours.
--On dirait un coup de sang, me dit le docteur: est-ce que vous auriez eu quelque contrariété?
X
Les Asphaltites
«.....homines.....doctrinà, studio, affectu, commercio, semifeminae; et qui solo fere pondere praeputii (et quo interdum se gravari dolent) distant a scortis.»
(ATLINGER. _oper. passim._)
Ce sont des orgiaques du commerce le plus dangereux. Parfois, dans leur frénésie, ils tournent les uns contre les autres ces armes dont le poids les importune, et leur rappelle qu'ils furent des hommes.
Non, toutes ces étincelantes cantharides qu'on voit vibrer autour d'un frêne, dans l'or du couchant, personne n'en saurait extraire de philtre tel que la jalousie. Cela réveillerait les morts: cela les réveille peut-être; et c'est alors que leur veuve en voit passer l'épouvante à travers son lit.
Rappelez-vous ces soirs trop tendres où l'on ne presse son amie encore qu'avec mollesse. Mais à s'imaginer seulement qu'elle a fléchi de même, peut-être, et roucoulé, auprès d'un autre, un peu avant, un éclair vous traverse; on se sent devenir un autre homme. Du reste je n'en parle que par ouï-dire, et nul sentiment ne m'est resté aussi étranger que celui-là.
Mais de cette sotte soirée chez Lycoris, où j'avais surpris Nane aux bras (si j'ose dire) de ce d'Elche, je gardai quelques jours l'âme perplexe, pour ne rien dire d'un mal de gorge que m'avait valu je ne sais quelle agitation du sang.
Du reste, Nane redevint mienne presque aussitôt. Dans sa chair, dont j'aimais l'élasticité et la fraîcheur; dans l'éclat de ce front convexe; dans son âme même (qui n'était point autre chose, sans doute, que l'harmonie de ses membres) habitait un charme sans lequel il ne me semblait plus possible d'être heureux. Et qui saurait oublier sa voix, cette voix qui apaise l'oreille comme un ruisseau qu'on écoute à travers le bois?
Et je me flatte que ce fut aussi l'idée virile du pardon qui me fit retourner vers elle, et trouver à ses baisers un goût inconnu jusqu'ici. Je suis assuré qu'il n'y eut là aucun avilissement; et de n'avoir pas agi à l'instar de ces amants ridicules, qui semblent courir sans cesse au-devant d'une honte nouvelle pour la dévorer à nouveau: comme ce Jacques d'Iscamps, par exemple, dont on sait les lâches faiblesses envers elle.
D'autre part, Nane me jura qu'elle n'aurait plus avec d'Elche que des relations de courtoisie, elle me jura aussi qu'elle ne l'aimait pas.
Il m'arriva de me heurter encore à lui; et c'est encore un bal qui fut cause de cette malencontre.
Il est onze heures du soir; et voici que, sur l'escalier du _Nouveau Mabille_, des masques équivoques apparaissent. Rares d'abord, par deux, par trois, ils descendent d'un pas hésitant, gênés par leurs talons trop hauts. La foule, ironique et sans colère, s'ouvre devant eux; mais ils ne s'y confondent pas.
En voici d'autres plus nombreux, d'autres encore. Des clameurs amicales maintenant les accueillent, des serrements de mains, de petits cris. Le troupeau commence à se sentir maître du parc, et les danseuses peu à peu cèdent le champ.
Nane, qui a voulu venir là, est assise à une balustrade, et regarde. Elle est en pleine toilette, toute noir-vêtue de dentelle, et fort décolletée.
--Comme il y en a, dit-elle. De quoi vivent-ils?
Aucun économiste n'étant parmi nous, cette question demeure sans réponse.
--Voyez, reprend-elle, leurs escarpins. Des godillots de soirée, quoi. (Seigneur, que ce Champagne est mauvais!) Mais pourquoi ont-ils la toilette roulée sous le nez?...
Et toujours de nouveaux masques arrivent, les derniers plus luxueux. A quelques-uns, plus illustres, on fait une entrée: «Vive la Chatte blanche!--Ah! le Fils-à-Papa!--Bravo, Otérotte! etc.» Cependant des habits noirs, à «tête» impénétrable, se glissent dans la foule, interrogent leur proie d'un oeil invisible, l'évaluent. D'où sortent-ils, ceux-là, dont le linge est souple, le frac seyant. Il semble qu'on les ait rencontrés déjà sur des parquets mieux cirés; on a peur d'en reconnaître.
Mais un cri général éclate:
--Valenciennes, Valenciennes!
Une Maja, «signée: Gaya y Lucientes», descend les marches d'un pas souple et lent. Sa jupe flottante est vert pâle; elle porte un boléro du même gris que son feutre. Ses yeux sont faux et profonds.
--Valenciennes, Valenciennes!
La chose fait des gestes avec les bras, envoie des baisers, et, sur le milieu des degrés un instant immobile, relève sa jupe couleur d'eau pour laisser voir un pantalon à plusieurs volants de dentelle.
La voici enfin descendue: l'ovation se resserre autour d'elle, et c'est une lutte pour l'approcher. Des habits noirs d'abord s'en emparent, la pressent: on entend de petits cris. Puis le remous s'entr'ouvre, et l'on voit que victoire est restée à deux cavaliers Henri III, en satin blanc, avec des bilboquets, des drageoirs, et si maquillés qu'on ne les saurait pas reconnaître demain. Ils prennent les deux côtés de la Maja: tous trois disparaissent, en se déhanchant, suivis de quelque trente curieux en banc de sardines.
--Valenciennes, Valenciennes!
--C'est le petit Septime, dit quelqu'un. Sa mère tenait le bar Sapor, vous vous rappelez. Il y a connu, tout jeune, des gens qui l'ont conseillé (sinon payé), des littérateurs, surtout; lui-même s'occupe de littérature.
--La réciproque dans la concurrence me serait un peu dure, dit Eliburru; mais il faut tout de même que je nage deux ou trois brassées là-dedans.
Et quand il revient:
--Vous n'avez rien vu, nous dit-il, de ne pas voir la mime Aïssa en mal d'éphèbe: un joli blond, ma foi!
--L'union des concurrences.
--Mon cher, avec cette virilité et cet aspect marocain qui la font un peu déplacée en son sexe, elle a pris le gosse sur ses genoux: ce pauvre petit en faisait une figure toute décontenancée. Pensez donc, des baisers sans épines!
--Comment l'appelle-t-on, celui-là, savez-vous?
--J'en ignore: on pourrait demander le Tout-Sodome.
--Oh! regardez-moi ce fripon-là.
Un cupidon cinquantenaire, au déguisement souffreteux, passe devant nous; et son cotillon laisse apercevoir qu'il est très cagneux. On dirait un cordonnier triste, un cordonnier sans canari dans son échoppe, ni giroflée à sa fenêtre. Deux petites ailes cotonneuses palpitent tristement à son dos, comme de dégoût.
La bacchanale est à son comble. Des voix singulières, aiguisées pour ainsi dire, crient dans la fumée; les gestes qu'on y distingue ont je ne sais quoi de jamais vu, et comme un sens nouveau.
L'orchestre maintenant attaque une suite d'airs religieux, noëls et cantiques; sur quoi tout un quadrille s'organise, morne et monstrueux; et, tandis qu'en proie à je ne sais quelle épilepsie se désossent tous ces chicards de mauvais rêve, d'autres couples cherchent le mystère propice, se parlent de près, dans l'ombre.
La chaleur, l'ennui, un peu de répugnance nous font taire; et, inopinément, dans le silence, Nane déclare avec simplicité:
--C'est très joli.
--La musique aussi, n'est-ce pas?
--Tiens, c'est vrai, dit-elle, et chantonne:
C'est le mois de ...ie, C'est le mois le plus beau.
--Ça ne vous écoeure pas de voir ce que ces gens font avec des choses qui vous faisaient battre le coeur autrefois. Que vous deviez être aimable, Nane, à l'ombre parfumée d'une église, et toute recueillie en vous, comme un bouton de tubéreuse.
Mais quelle flatterie saurait percer la croûte de son scepticisme?
--Je trouve, répond-elle, que tout ça sert aussi bien à faire danser.
--...
--Et puis, vous m'ennuyez avec vos superstitions!
Elle hausse les épaules, et s'incline en avant de la balustrade.
Je me penche aussi pour découvrir sur son beau visage les grimaces de la contrariété; mais, au même instant, je la vois changer de couleur: ses yeux se fixent épouvantés sur un couple qui est en contre-bas de nous et qui, peu soucieux sans doute ou ignorant de notre présence, s'abandonne au plaisir de la conversation.
C'est d'abord une espèce de géant qui rit d'un accent germanique sous sa «tête», tandis qu'il étudie, de ses mains énormes et laiteuses, un masque d'apparence plus aimable, une soubrette, qui, ayant quitté son domino, le porte roulé sur un bras et demeure là en ce galant déshabillé d'estampe. Elle a gardé du fil de fer sur la figure, mais ses épaules sont nues, blanches au demeurant et ornées d'un large collier d'or vert, de perles, d'opales.
C'est ce collier que Nane contemple avec une attention passionnée. Enfin, elle s'exclame tout haut; la soubrette, ayant levé les yeux, nous aperçoit, quitte aussitôt son antagoniste et s'esquive parmi la cohue.
--Saleté! siffle Nane., et, prenant mon bras: Venez, me dit-elle, il nous faut l'attraper.
Dire que l'enthousiasme m'attache ses ailes aux pieds serait une exagération. Je suis, pourtant, sans tout à fait comprendre l'aventure, ni les raisons que peut avoir mon amie de haïr cette jeune personne en jupon à raies, dont l'aimable tortuosité trahissait tout à l'heure un sexe désormais presque inattendu en ces lieux. Nane cependant se tait, et suit sa piste.
Mais des gens, sans cesse, nous coupent. Une Milanaise, dont la robe de velours olive, fendue sur le côté, laisse apercevoir que le personnage est en maillot, s'incline révérencieusement devant Nane, et d'une criarde voix:
--Venez voir, tous, clame-t-elle, venez donc voir Madame!
Puis c'est un Arlequin d'une obscénité inattendue, dont le costume collant et versicolore laisse, ça et là, par quelques losanges vides, apparaître un peu de chair. Il brandit vers nous une batte qui a l'air d'un symbole ithiphallique, ou d'une palette à croupiers.
Nous passons. Voici Valenciennes encore et sa queue de provinciaux. Depuis plus d'une heure, sans savoir pourquoi, ils la suivent, comme ils suivraient toute autre chose, propre ou sale, pourvu qu'elle soit notoire.
Mais Nane aperçoit derrière une colonne la soubrette en train de remettre son domino. Elle y court; l'autre s'échappe encore: moi continuant à suivre, et, mon Dieu, que je dois avoir l'air sot!
Enfin un groupe retient la fugitive; et Nane bondissante atteint sa proie. Elle ne dit toujours rien, mais cherche à lui enlever son masque: l'autre lutte, se détourne, et Nane, s'en prenant soudain au collier, l'arrache à force. Il cède, se brise, des pierreries roulent à terre, et, tandis que des obligeants s'occupent à les ramasser, la soubrette de nouveau a disparu.
Voici, retrouvés, les fragments du bijou, tous ou à peu près. Nane s'en empare: