Mon amie Nane

Chapter 4

Chapter 43,906 wordsPublic domain

Mais puisque nous sommes ici pour les nouveaux tableaux, allons les voir. Dans le Salon Carré, tenez, ce grand paysage de Poussin, on l'a acheté l'autre jour chez Dufayel. Vous vous plaignez qu'on ne distingue rien, qu'il fait trop sombre. Mais c'est toujours comme ça, au Salon Carré. Les tableaux n'y sont pas pour être vus. Ils se reposent, et, pour un peu, on leur mettrait des housses.--Et ça? Ça c'est les noces de Cana, en Galilée.--Beaucoup trop pour vous, n'est-ce pas; et vous préféreriez une bonbonnière comme celle qu'acheta Willy, aux Miniaturistes? Mon Dieu, l'un et l'autre sont à peu près incomparables. Ne les comparons pas.

Mais déjà la Grande Galerie vous effraye; et vous faites demi-tour. A vrai dire ces milliers de figures, à droite pendues, et à gauche, sur un demi-kilomètre de long, et qui vous regardent sans vous voir, ne laissent pas d'intimider un peu. On a le sentiment qu'on va passer par les baguettes. Vous devriez pourtant aller dire un petit bonjour, là-bas, à cette Mistress Angerstein en mousseline blanche, que peignit Lawrence auprès de son rouge mari. Ce n'est pas au moins que j'aime la peinture anglaise; mais cette dame, par ses regards sinueux, par ses mains pleines de promesses, et ce sourire équivoque qui se joue de la tendresse à la cruauté, me rappelle, avec moins d'assiette, la charmante Mademoiselle Auguste de Crébillon-le-fils. «Ah! trop heureuse époque, où jusqu'au sein des maisons d'éducation...»

Ici, je m'aperçus que Nane, excédée sans doute par mes discours, avait pris la fuite. Elle fendit, sans en paraître étonnée, tout cet or de soleil couchant qui poudroie à travers la Galerie d'Apollon, et je ne la rattrapai qu'au milieu des vases grecs, car elle courait aussi vite qu'une nuée d'orage.

--Héla! lui dis-je, et moi qui voulais vous faire voir ce Printemps de Millet qui sent l'herbe, la pluie et le pommier. Il y a là un horizon gris ardoise avec trois oiseaux blancs qui fait songer à vos yeux quand vous êtes en colère. Ils sont si grands alors qu'on y cherche malgré soi des nuages, la mouette qui crie, et l'ivresse salée du large.

Mais Nane ayant répondu «qu'elle en avait sa claque de mes boniments, et aussi de tous ces bibelots», nous tombâmes d'accord de quitter ce Musée National, et sortîmes par le Musée Égyptien où c'est en vain que je tâchai de l'intéresser à deux sarcophages de bois peint, don de S.A.S. le Khédive. Tandis qu'elle s'obstinait à les traiter de «vieilles baignoires», la salle spacieuse et grise, où méditent tant de dieux de granit, fut envahie soudain par plusieurs petites Anglaises, danseuses de music-hall ou de cirque, qui chantaient en choeur un air de cake-walk. Et tant de sans-gêne ne parut pas scandaliser ces beaux sphinx jumeaux, noirs comme une nuit sans étoiles, qui portent une fleur de lys en ferronnière. Aussi bien sont-ils en pierre--comme vous-même, ô Nane, deux fois dure à toucher.

VI

Une journée entre toutes

«Inter non paucula pocula.» (M. T. CICER.)

Nous ne bûmes pas peu.

--Qu'y a-t-il, me dit Eliburru? Encore Nane?

--Ah! mon Dieu non; elle est hors de scène, je vous jure.

--Est-ce que vous ne seriez plus avec?

--Mais si. Ou avec, ou dessus, comme le Spartiate.

--C'était un avantageux, ce Spartiate-là.

--Et à quoi, dis-je, pensez-vous donc que je lui aide? Pas à faire des neuvaines à Saint-Jean du Doigt, bien sûr. Mais il y a des semestres comme ça, où la vie semble une chose niaise, et aussi une chose mal faite, laide et blessante, comme un soulier trop grand qui vous fait germer des cors.

--C'est, reprit-il, que vous confondez entre eux, comme bien des gens, les outils de vivre. Vous prenez tour à tour un tire-bottes pour une lyre, ou ce trottin qui passe pour la Religieuse Portugaise. Le tout est de laisser les choses en leur place: elles y présentent de l'agrément.

Nous étions assis tous deux à la terrasse du Schubert; le soir indulgent s'attardait sur la Ville, où mai à son déclin semblait prêter aux choses une douceur nouvelle. Le bruit des molles voitures croissait et décroissait comme s'il eût été le bruit même de la mer; et il y avait autour des guéridons une conversation multiple et joyeuse qui papillotait aux oreilles.

Je suivis le trottin des yeux. Elle laissait paraître cette grâce souffreteuse en même temps que hardie qui émeut parfois chez les Parisiennes du peuple. Avec un demi-sourire d'espérance qui écartait ses lèvres pâles, elle allait de son pas net et presque dur vers son amant, sans doute; ou peut-être chez le vieux monsieur qui lui promet une situation.

--Comment m'intéresserais-je à des choses que je connais trop bien, ou que je ne connaîtrai jamais? Qui me dira si cette enfant a le coeur bien placé, et comment saurai-je si le maître d'hôtel qui passe là doit d'être bouffi et jaune à une maladie de foie ou à des peines sentimentales? D'ailleurs, qu'est-ce que cela me fait?

--Je vais vous dire. Il y avait une fois un sophiste athénien qui s'occupait de politique, et s'il était, peut-être, socialiste de gouvernement, je ne sais. Toujours est-il qu'un après-dîner il sortit de chez lui pour aller dire un grand discours qui devait maintenir entre les mains de son parti le contrôle des douanes, devoir patriotique extrêmement fructueux à accomplir. Mais comme il passait devant la porte du bel Agathon, il aperçut, au pied du figuier qui l'ombrageait, je ne sais quelle agitation minuscule. A y regarder de plus près, c'était des fourmis; et notre homme s'en amusa fort un moment, puis un autre; tant que l'heure y passa. Des gens chevelus vinrent enfin, au désespoir, lui annoncer que tout était perdu, la République compromise, les douanes, jusque-là affermées à d'honnêtes Phéniciens de leur bord, livrées aux prêtres de Delphes. Ils prononcèrent même les mots d'«obscurantisme» et de «flabellon». Cependant le sage s'occupait de transporter un fétu dont deux fourmis, des plus vaillantes, n'avaient jusque-là pu venir à bout.

--Voilà un grec! Mais moi, les fourmilières, je n'ai jamais su qu'y flanquer des coups de pied. Sans compter qu'on n'en rencontre pas toujours dans les rues de Paris.

--Je vous passe les fourmilières. Mais n'avez-vous pas sous les yeux ce qu'il vaut le mieux regarder vivre? Une femme gracieuse, et d'une âme si ténue, si insaisissable, qu'on l'a dû tisser avec ces fils de la vierge qui se balancent dans le soleil du matin.

--Voilà, c'est que si je regarde Nane, j'ai envie de la toucher. Et cela me met dans une situation fausse, qui me gêne pour observer.

--Essayez une journée seulement; vous serez baba. Si vous saviez ce que les drames de la vie font pâlir les inventions des romanciers.

Huit jours après, au bar de la Brinvilliers, dans le tumulte triste de minuit:

--Eh bien, philosophe, vous aviez raison: j'ai suivi toute une journée de Nane, pas à pas, ou de ma pensée. Rien de plus extraordinaire.

--Dites-moi ça. On a toujours plaisir à voir ses théories vérifiées--par les autres.

--C'était mardi; et voici comment les choses se passèrent. Je n'exagère en rien, et m'appuie, outre mes observations personnelles, sur le rapport que la maison Simpson-Schuhmacher, place des Victoires, m'a fourni au prix de deux livres sterling: «Monsieur, avais-je déclaré à cet industriel, je suis envoyé par la Banque N..., auprès de qui Mlle Hannaïs Dunois cherche à contracter un emprunt. Pour vérifier si son mode d'existence prête à cette négociation une base suffisante, il me faudrait l'emploi exact d'une de ses journées.» L'homme, s'étant assuré d'un regard coupant et noir que ce que je venais de dire n'était point vrai: «Ce sera cinquante francs», répondit-il avec simplicité.

Nane donc, mardi vers onze heures, et comme Justine vient d'ouvrir les fenêtres, bâille: «Fait beau?» demande-t-elle; et rassurée: «Pourvu que ce soit la même chose à Auteuil demain. Dire qu'il va falloir encore aller essayer, pour cette retouche à la jupe. Et pourvu que ce soit prêt: peux pourtant pas aller toute nue à la course de haies.»--«Je crois que ça n'est pas permis, fait Justine, avec une voix de regret.»

--Cette fille est stupide, interrompt le philosophe. Voyez-vous une tribune de femmes sans chemises? Ça serait horrible.

--Entre tant Nane se lève, passe dans la salle de bains. Déjà elle n'a plus que ses babouches et son collier. Douche froide, courte; et puis, houp! elle saute dans le bain chaud, en éclaboussant les carreaux vert pâle. Conversation avec Justine:

«--Monsieur viendra déjeuner» (_Monsieur_, c'est moi, ces temps-ci).

«--Bon; c'est la cuisinière qui va encore en faire, du rousqui.

--Je vous prie de me lâcher le coude, avec vos grossièretés. Voyez-vous cette créature; faudra que je prenne les messieurs sur ses certificats, maintenant! Et qu'est-ce qu'elle dit encore?

--Elle trouve que Monsieur le fait à la pose; qu'il lui faut à chaque repas un plat chaud, au lieu de manger de la viande froide, comme tout le monde; qu'il se plaint toujours de ce qu'il n'y a pas assez de sel; et patine, et pataine...

--Je vous ai défendu de me raconter tous ces ragots... Et dire, mon Dieu, qu'il va falloir aller essayer cette jupe!»

Ici Nane préside à quelques savonnages d'intérieur. Je vous passe le reste de la toilette.

--Oh! si vous en sautez.

--Enfin l'heure du déjeuner arrive; monsieur aussi; un homme charmant, un peu incolore, mais si correct. On me connaît d'ailleurs.

--Ah, c'est vous, dit Eliburru, le monsieur correct. Vous m'auriez plutôt fait souvenir de Musset.

--...?

--Vous ne vous rappelez pas, la Confession, et la gravure de Bida: «Ainsi parlais-je de déjeuner, d'une voix mordante, dans le silence de la nuit.»

--Que vous êtes bête, mon pauvre ami!...

Toujours est-il qu'on m'offre un peu de vin de Porto: «Nane, est-ce que c'est toujours cette chose fade et blanchâtre, qu'on vous envoie de Lunel par Bercy?»--«Non, il est rouge, avec ce goût de poussière que vous y aimez.» J'en bois donc un verre, et comme menu ensuite il y a des hors-d'oeuvre (ils sont convenables chez Nane): crevettes, anchois, du céleri-rave haché à la sauce de moutarde qui est très bon, du beurre avec du sel gris, et puis de ces poissons hindous boucanés, qu'on ne trouve nulle part...

--Du haddock?

--Hindous, je vous dis. D'Inde, comme Mme de Talleyrand. Après ça, des rognons aux oeufs pochés, dans un turban de nouilles. Après ça, des crêpes aux confitures: vous savez, de ces confitures glorieuses dont parle Montaigne. Après ça...

--Merci, je n'ai plus faim.

--Vous dirai-je les vins et le café?

--Pousse-café, rincette, surrincette. Vous avez dû vous faire jolis.

--Pas mal. Nane surtout me parut être au mieux de sa forme. Là-dessus, et moi-même joyeux d'avoir évité la fâcheuse congestion, chacun se tire de son côté. C'est ici que ça se corse.

--Prenez votre temps.

--Vous savez que Nane a une nouvelle manucure, une femme extraordinaire, dont l'existence est tout un roman. C'était la fille d'un photographe chargé d'enfants. Toute jeune elle épousa un employé d'octroi, qui lui fit cinq fils. Les uns moururent, les autres tournèrent mal; en sorte qu'elle est restée veuve en pleine maturité, et devenue, par un incroyable concours de circonstances indépendantes de sa volonté, marchande à la toilette. Mme Jargogne, tel est son nom, tire aussi les cartes, outre qu'elle a appris à faire les mains et à y lire.

--Brrr!... Cette histoire est pleine de dessous.

--Mme Jargogne, donc, entre familièrement, avec tout un murmure de jupes de soie: «Bonjour, la plus jolie. Et ces manettes! Il faut encore leur faire les griffes: ah! pauvres hommes. Vous ne savez pas ce que m'a dit l'un?»--«Vous savez, Jargogne, que je vous ai défendu de me parler bijoux.»--«Ouais, défendu. Et s'il s'agissait de dentelles? Mais, c'est vrai, vous n'aimez pas le point de Venise.»--«Moi, je n'aime pas le...» crie Nane suffoquée (elle en ramasserait sur la tête d'un teigneux). «Seulement, c'est la galette.»--«Bon! quand je vous dis qu'il ne vous en coûterait rien, au contraire. Figurez-vous...»

--Ça devient beaucoup _Tableau des moeurs du Temps_, cette affaire-là, grogne Eliburru.

--J'abrège donc, puisque vous refaites de la critique. Etc., etc., etc. A cinq heures, Nane va chez son couturier. Petite pose au salon, puis essayage. Le pli sur la hanche gauche à disparu. Tout va bien: «Pourvu qu'il fasse beau demain», soupire Nane une fois de plus; et, comme elle remonte en voiture: «Faites un tour de Bois, dit-elle au cocher; mais pas les Acacias. Et puis vous irez au Valence.»

Nous y sommes un tas lorsqu'elle arrive, quelques-uns ornés de lorgnettes, quelques-unes d'ombrelles claires. Les cocktails sentent bon sur les tables; et Nane, enfouie en un profond fauteuil, bientôt s'absorbe à sucer d'une paille attentive je ne sais quelle eau couleur de couchant.

Le grand Machin a gagné aux courses; d'autres y ont perdu: excellente préparation à faire de la dépense. La plupart tombent d'accord de dîner ensemble, et qu'il faut donner le ton de la vraie fête à tous ces étrangers qui encombrent Paris ces jours-ci. Moi, je dîne en ville: «Pas d'importance, me dit-on, si vous nous prêtez Nane.»

«--Je vous la donne; mais ne la maltraitez pas. Elle a l'habitude d'être caressée: j'aimerais mieux la tuer que si on devait lui donner des coups de pied.

--Merci, dit-elle. Est-ce qu'il faut remuer la queue?

--Il faut être à onze heures et demie au Schubert, où je vous attendrai.

--Ça va.»

A minuit je les retrouve tous, un peu bruyants même. On a fêté, au dessert, une débutante cueillie Dieu sait où, et rebaptisée: Blanche de Chahut. Elle est silencieuse et servile: on regrette de n'avoir pas des chaussures sales, pour lui faire faire quelque chose.

La petite fête continue. A quatre heures, on est dans un cabaret étroit de Montmartre, où le maître d'hôtel ressemble à un eunuque assyrien. Tout le monde a la voix enrouée d'avoir crié: «Vive l'armée!» et pâteuse d'avoir bu. Blanche chante une romance sentimentale, comme on en peut entendre dans les cours des maisons ouvrières: elle a ôté son chapeau, et l'agite mollement.

Un moment après, elle n'est plus là; le grand Machin, non plus.

«--Où est-il, le grand Machin? demande quelqu'un en bâillant... (Ah! ce qu'on s'amuse!)

--Il aura gagné les petits salons, avec cette dame.

--Eh bien, ils ne sont pas vites!

--A cette heure-ci, dit un autre, on n'est jamais vite. C'est comme dans la chanson de Mallarmé, vous savez bien: «Le Monsieur qui montait n'est pas redescendu...»

Et voilà!

--C'est tout? demanda Eliburru.

--C'est tout, mais vous aviez bien raison; les inventions de nos romanciers les plus populaires pâlissent à côté des drames de la vie réelle.

--Quand je vous le disais, répondit le philosophe. Et, s'asseyant au piano, il se mit à «broder les plus folles variations» sur sa dernière oeuvre musicale, la bruyante _Nec mortale Sonate_.

VII

Nane~au~Miroir

I

«Abyssus abyssum fricat.» (N.) L'abyme appelle l'abyme.

C'est un dessin d'Aubrey Beardsley, cet excellent élève du Primatice, un dessin pour la «Boucle» de Pope, qui a inspiré la table drapée de batiste et de dentelle où mon amie Nane, qui devait dîner en peau ce soir-là, se tenait assise. Les brosses, les houppes, les limes, dont elle avait cessé de se servir, gisaient en désordre et, sous les ampoules voilées de rose-saumon, elle considérait dans un miroir ourlé d'or, l'ambre pâle de ses épaules ou de ses bras, et cette face victorieuse qui lui est à elle-même comme un monstre toujours nouveau. Elle fit reluire les dorures de ses yeux, abaissa ses paupières jusqu'à ne plus apercevoir que la tache des cils, retroussa de côté sa lèvre supérieure pour se donner l'air sardonique, et, découvrant enfin l'ombre touffue d'une double aisselle en croisant ses mains derrière son cou, me dit:

--Pensez-vous que moi aussi je deviendrai vieille?

Comme je m'apprêtais à ne pas répondre, on vint annoncer Eliburru, qui devait dîner avec nous; et je priai Nane qu'on l'introduisit ici même.

Le philosophe était magnifiquement vêtu. Son habit, tout battant neuf, lui allait comme un gant--comme un gant trop large; et il portait avec effort un chapeau à claque dont il semblait se demander tour à tour si c'était un tambour de basque, ou un plateau à petit verres.

Mais Nane dit encore:

--Moi aussi, est-ce que vous ne croyez pas que je deviendrai vieille, un jour?

--Non, pas un jour, répondit le philosophe. C'est la nuit qu'on vieillit, qu'on devient flasque et ridé, qu'on se poche.

--Pourquoi?

--C'est qu'il y a des bêtes, Nane, des bêtes frileuses et presque invisibles, qui vivent de notre sommeil. Quand vous êtes si profondément endormie que vous ne savez plus même si vous dormez seule, elles se coulent frissonnantes entre vos draps, et c'est alors que vous rêvez d'abymes et de bien-aimé. Elles, cependant, de leurs doigts pâles, de leurs lèvres, tâchent de ravir votre jeunesse; elles vous sucent le sang, ou se repaissent des baisers que vous donnez à l'amant imaginaire. Et un matin, au sortir de leurs bras, vous vous réveillerez lasse, avec deux ou trois rides au coin de ces yeux jusqu'alors iréprochables: ce sera la patte d'oie.

--Oh quelle horreur! on dirait que vous y avez passé.

--Je n'ai pas eu, Nane, à perdre de beauté, qui d'ailleurs ne m'aurait pas offert un suffisant gagne-pain. Mais pensez-vous tout de même que j'aie dansé de joie de voir un jour à mon réveil que le ventre me pointait?

--Vous deviez être bien durant la constatation. Est-ce que vous aviez un gilet de flanelle?

Et Nane s'esclaffe. Mais tout à coup elle pousse un cri:

--Ah! Seigneur, j'ai quelque chose au coin des yeux quand je ris, c'est horrible: est-ce que c'est la patte d'oie?

Elle semble tout près de pleurer et je la console:

--Que parlez-vous de vieillir, Nane, à vingt-deux ans! Vous avez l'éternité devant vous. Et n'écoutez pas ce sinistre philosophe avec ses histoires de gouges. Il n'y a d'autres bêtes, la nuit, que celles que vous voulez bien.

Elle paraît rassurée et jette au miroir un glorieux sourire qui est comme l'aube sur les eaux dormantes d'un étang.

--Pourtant, dit-elle, il y en a des choses comme ça, la nuit. Noctiluce m'a promis même de m'en faire voir, mais j'ai peur.

--Moi j'ai peur que votre amie ne se moque de vous, Nane. On m'a toujours dit que les femmes, au contraire des chiens, ne voyaient pas de fantômes.

--Elles y perdent, dit Eliburru. Les spectres sont des créatures délicieuses. Je me rappelle, dans une vieille rue de ma vieille ville, une maison toute noire, faite aux trois quarts d'escaliers et de corridors, où je recevais une amie que j'avais alors dans le commerce; une amie qui était la jeunesse même, la joie, et d'une chair incomparable. Or elle ne parvint jamais à distinguer une dame vêtue d'un reflet de lilas, qui entrait souvent en même temps qu'elle et nous considérait avec, je ne sais quelle ombre de sourire. Mais elle en avait, grâce à mes récits, une peur qui ne se pouvait vaincre.

--Quand je serai une vieille dame morte, dit Nane, j'aimerai à me vêtir, moi aussi, de brouillard lilas, et de fumée rose; je me nourrirai avec le parfum des fleurs; ou avec l'odeur des prunes, qui est délicieuse et qui me donne des envies d'amour.

Elle ferme les yeux et s'imagine peut-être, dans l'ombre et l'herbe d'un verger, sucer l'or des mirabelles, tandis que les abeilles bruissent autour des branches et qu'un papillon couleur de soufre se balance indolemment au milieu de la chaleur.

--Mais je ne sais pas du tout, reprend-elle, ce que je ferai quand je serai une vieille dame vivante. Peut-être vendrai-je des journaux dans un kiosque, près de Saint-Lago avec un roquet qui aboiera aux clients. Il ne me sera pas resté d'amis, personne ne viendra causer avec moi, jamais, pas même le sergent de ville; et j'aurai envie de pleurer à voir les mômes, sur le trottoir, découvrir leurs chaussettes--comme moi, jadis.

--Ne pleurez pas, bébé, les choses ne seront pas si noires, mais, _au contraire_, un de vos amis vous ayant acheté un fonds de commerce, vous trônerez au milieu d'une belle épicerie. Il y aura tout autour de vous des ananas écailleux, mille pâtés dans des boîtes brillantes, et ces flacons où les fruits confits ressemblent aux pierres les plus précieuses. Il y aura aussi les regards en coulisse des garçons qui loucheront sur la patronne en pensant à tant de belle chair perdue sous vos amples jupes. Car vous serez grasse, Nane; mais vous serez sévère aussi et ne souffrirez point de galanterie des subalternes.

--Et pourquoi, dit le philosophe, ne seriez-vous pas la châtelaine d'une bicoque Louis XIII, blanche et rouge, qu'on apercevrait de loin à travers les trembles? Vous y porteriez le deuil honorable de feu le colonel de réserve votre mari; il aurait toujours sa place à la table où, trois fois la semaine, vous joueriez le whist avec quelque hobereau sondeur du voisinage et monsieur le curé.

--Non, non, pas de curé, ça porte malheur!

--Ah ça! Nane, seriez-vous devenue anticléricale?

--Mon ami, répond-elle avec un regard majestueux, je ne suis plus une enfant. Je pense que les curés sont des hommes comme les autres.

--Mais vous ne crachez pas chaque fois qu'un homme vous approche, il me semble.

--Il y a des moments où je me demande si vous n'êtes pas un peu idiot.

Dans le silence qui suit cette déclaration, entre Noctiluce, que personne n'attendait: on dirait l'heure qui précède les cyclones, et que les choses deviennent noires autour d'elle.

--Voilà, dit le philosophe, quelqu'un qui va nous dire ce que fera Nane une fois vieille.

Les deux femmes sont sur le sofa, et Noctiluce, en fixant sur sa compagne des yeux lourds de passé:

--Je sais, dit-elle, moi, ce qu'elle fera avant même d'être vieille. Parce qu'elle aura aimé, quoique on lui ait dit, ce qu'il ne faut pas aimer, nous nous vengerons; elle deviendra folle. Alors elle ira de long en large dans sa cage, ridée et nue, en poussant des cris. Ou bien elle se tiendra accroupie, à manger de la terre.

Nane est devenue toute blanche; alors Noctiluce se penche plus près d'elle encore, et lui parle bas.

II

«Sathan propior nobis est quam ullus credere possit. Hæc non sunt vana et inania terriculamenta.» (M. LUTHER. _Colloquia. t. I, page 240, édition Bindseil._)

Le diable est plus notre voisin qu'on ne saurait croire: ce n'est pas un vide et vain épouvantail.

Nane est à son miroir, de nouveau. Mais elle n'y jette, dirait-on, que des regards languissants et sans fierté, comme si elle était moins orgueilleuse aujourd'hui que lasse de cette image, et d'elle-même. Comme elle s'est, entre tant, brouillée de nouveau avec sa manucure, elle fait ses ongles toute seule; et il est manifeste qu'elle y est distraite: celui de l'annulaire gauche a été sur les côtés limé trop près de la chair, et elle oublie à plusieurs reprises de mettre du corail sur le chamois.

Voilà trois semaines que je ne l'ai vue, ayant été appelé en province et en famille par un de ces partages à l'amiable qui ne laissent pas de rappeler à l'occasion quelque conciliabule de gentilshommes, après détroussement de diligence.

--Qu'avez-vous fait de bon, Nane, ces temps-ci?

--Je n'ai rien fait, dit-elle; rien fait de bon.

--Et Noctiluce? dis-je, songeant qu'à mon départ on commençait de la rencontrer beaucoup ici.

Nane a l'air gêné:

--Je l'ai vue un peu, répond-elle; je n'ai plus envie de la voir.

--Elle vous ennuie, déjà?

--Non, non. Mais, voyez-vous, elle m'a enseigné des choses que j'aimerais mieux pas. Ah! pourquoi êtes-vous parti?

--Enfin, qu'est-ce qu'il y a eu?

--Je vais vous le dire. Vous savez si je suis libre penseuse.

--Libre penseresse, Nane: c'est plus élégant.