Mon amie Nane

Chapter 3

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Ce courroux n'était pas raisonnable; et il y avait longtemps que Nane connaissait les desseins de son amant, sans qu'elle s'en fût mise beaucoup en peine. Mais elle avait préparé pour la rupture tout un ensemble de pleurs, de langueurs, de pathétiques colères; mais elle avait prévu la suprême étreinte, les caresses qu'on se donne encore une fois, qu'on ne se donnera jamais plus, et qui, d'être les dernières, semblent profondes comme la mort. Et voici que toute cette tragi-comédie ne serait pas jouée. Nane, après avoir écouté les pas de Jacques décroître à travers la porte ne retomberait pas brisée sur un sofa de couleurs assorties à son peignoir; elle ne dirait pas d'une voix touchante: «Je connais les devoirs que votre monde vous impose»; elle ne dirait rien, elle ne ferait rien, ou bien ce serait toute seule: Jacques renvoyait son rôle.

De tout cela il lui fallait une vengeance, sinon à la corse, au moins à la parisienne:

«Que pourrais-je bien faire, songea-t-elle, qui lui serait très désagréable?» Et l'idée la plus saugrenue germa dans cette cervelle mousseuse.

Deux heures après, vêtue le plus sérieusement qu'elle avait su, elle descendait de voiture, rue de Bellechasse, devant l'hôtel d'Iscamps. Jusqu'au vestibule tout alla bien, et comme c'était justement le jour que Mme d'Iscamps recevait, elle allait être introduite tout de go, quand le hasard, qui avait voulu rire, fut déjoué dans ses calculs par le passage de Firmin, honnête domestique vieilli dans la maison, et tel qu'on n'en rencontrerait pas même dans les romans. Cet homme blanchi par l'âge, mais «à qui on ne la faisait pas», s'avança le plus vite qu'il put et dit poliment à Nane que «Mme la Marquise ne recevait pas».

--Eh bien voulez-vous lui remettre ceci? Et elle lui tendit une carte où elle avait d'avance écrit ces mots qu'elle jugeait propres à émouvoir: «C'est pour le bonheur de Jacques!!»

La carte portait d'ailleurs, sous un tortil: _Damoiselle Hannaïs Dunois_, et Firmin, l'ayant prise sans paraître la regarder, dit à Nane le plus gravement du monde: «Mademoiselle la Baronne voudra bien attendre un instant: je vais m'assurer si Mme la Marquise est encore à l'hôtel.»

Entré au salon, sous prétexte d'arranger le feu, Firmin commença de faire à Mme d'Iscamps quelques-uns de ces signes discrets dont le destinataire reste en général seul à ne s'apercevoir point.

Ceux de Firmin devinrent plus énergiques: il trépigna doucement.

--Qu'a donc ce vieux? se disaient les visiteurs. Quelqu'un aurait-il chapardé la pince à sucre?

Enfin Mme d'Iscamps ayant regardé du côté du feu, Firmin lui fit une si effroyable grimace, qu'elle en fut toute saisie, et détourna les yeux, sans comprendre. Lui alors, ayant empoigné les pincettes, les précipita, non sans vacarme, sur la pelle, et, avec de nouvelles grimaces, se mit à balancer la carte de Nane vers la marquise, qui, ne tardant pas à se douter de quelque chose, passa dans un petit salon, où il la suivit.

Mise au courant, et fort épouvantée, car elle savait le nom de Nane et que cette fille passait pour bien tenir son fils: «Firmin, dit-elle, que faut-il faire? Si je ne la reçois pas, elle va faire du scandale. On ne peut pourtant pas la faire entrer au salon--dans mon oratoire non plus--mon Dieu, mon Dieu!»

--Si j'étais madame la Marquise, répondit Firmin (et cette hypothèse paraissait devoir être écartée), je la mettrais dans ma chambre à coucher. Personne n'entendrait rien, comme par exemple dans la salle à manger; et on pourrait dire après que c'était une institutrice en commission.

--Eh bien, Firmin, décida la marquise avec un désespoir languissant, faites-la monter; j'arrive tout de suite. Surtout n'en dites rien à M. le Marquis, s'il rentrait; elle a peut-être du vitriol.

Dans la haute chambre Empire, qui depuis trois générations n'avait presque point changé sans doute, Nane se tenait debout, un peu intimidée tout de même, et consciente de n'être pas absolument à sa place. Autour d'elle des objets durs et magnifiques restaient hostiles; des portraits aussi, pendus aux murailles, et en particulier le père de Jacques, feu le général marquis d'Iscamps, par Winterhalter, qui semblait lui darder une indignation militaire.

Mme d'Iscamps entra: elle était grande, paresseuse de gestes, avec des yeux étonnés et doux. Tout de suite elle parut aussi intimidée que Nane; et elles restaient debout toutes deux, qui se regardaient en silence. Enfin la marquise dit:

--Qu'est-ce qui me vaut, Madame, ce... ce plaisir inattendu?

Nane posa alors sur une table un ridicule assez gonflé:

--Voici, dit-elle, les choses... les lettres, enfin; et puis d'autres bibelots qui sont à Jacques, des... des boutons de chemise...

Et elle éclata en sanglots; c'était trop émouvant aussi, cette grande chambre, et cette mère si douce, si noble, et ce vieux militaire par Winterhalter. Déjà elle avait oublié les choses fines, désagréables, éloquentes, si bien préparées. Car elle avait décidé que cette grande dame «prendrait quelque chose pour son rhume»; qu'elle s'entendrait dire, entre autres galanteries, que son fils était «le dernier des manants» (_Vlan!_) et que lorsque, perdant la tête, elle offrirait une grosse somme d'argent à Nane pour l'apaiser, celle-ci répondrait en propres termes: «Non, madame la Marquise; ce qui m'a fâchée contre Jacques, ce n'est pas qu'il se choisisse une épouse, mais c'est le procédé. Et vous auriez beau m'offrir toute votre fortune, je ne suis pas encore assez croulante pour me faire entretenir par les familles de mes anciens amis.»

Mais voici que la mère ne se prêtait pas plus que ne l'avait fait le fils aux scénarios imaginés par Nane, et Nane elle-même, depuis un moment, avait changé de personnage; elle se sentait «toute chose». Appuyée à une table, comme pour ne pas tomber, et tandis que des pleurs inondaient ses joues qu'elle devinait pâlissantes, elle songea avec satisfaction qu'elle devait paraître tout près de s'évanouir.

--Calmez-vous, mon enfant, lui dit la marquise; vous paraissez souffrir. Voulez-vous vous asseoir (Nane s'écroula sur une chaise), quelque chose pour vous remettre, de l'eau de mélisse, voulez-vous? ou un peu de grenache, j'en ai justement ici.

Elle posa un verre à côté de Nane, l'emplit; n'était-ce pas à cause de son fils, en somme, que cette malheureuse se désespérait. Elle s'assit elle-même, à un peu de distance.

Nane but, sembla se calmer. Quelques larmes encore coulaient dans son verre. Touchante et ridicule ainsi, elle parut moins belle à Mme d'Iscamps, qui ne se sentait plus jalouse; et peut-être même eut-elle la fugitive pensée qu'elles étaient là deux que son fils allait abandonner et trahir, pour une étrangère.

Tout à coup, Nane éclata en de nouveaux sanglots, la face dans les mains:

--Voyons, voyons, lui dit Mme d'Iscamps, il ne faut point pleurer comme cela.

On vit, entre les doigts écartés de Nane, ses beaux yeux brillants de larmes:

--Ah! madame, implora-t-elle enfin, c'est que vous soyez si bonne pour moi qui me fait pleurer... et de penser... si vous vouliez l'être encore plus... oui, si je pouvais croire que vous ne me méprisez pas tout à fait... au lieu de me faire boire comme ça toute seule, comme un pauvre... mais vous auriez honte...» et Nane retomba en gémissements.

Mme d'Iscamps eut d'abord comme un haut-le-corps; mais elle avait tant fait: un peu plus, un peu moins..... Elle prit donc un second verre, et se versa du grenache; mais elle n'alla pas jusqu'à trinquer.

(«Paris, dit Paul Féval dans sa préface à la seconde édition des _Habits noirs_, ville de boue et de perles, où le sang est cimenté de larmes; où on ne sait plus quelquefois si les duchesses et les courtisanes ne sortent pas du même lit.» L'hermitte, 1855, page VIII.)

On causa; et Nane, enfin calmée, avoua qu'elle était venue pour faire une scène, et qu'elle n'avait pas pu; qu'elle avait été «impressionnée». Les yeux candides de Mme d'Iscamps se voilèrent d'humidité une seconde.

--Je ne vous en veux plus d'être venue, dit-elle enfin; et fouillant dans un coffret de bois dur: «je voudrais que vous emportiez un souvenir de cette visite, que vous n'aurez peut-être pas l'occasion de renouveler. Voici un mauvais petit dé d'argent, mais qui a été mon premier. Prenez-le, et si jamais il vous arrivait quelque chose de grave où je puisse vous servir, envoyez-le moi avec votre adresse et quelqu'un passera chez vous de ma part.»

L'émotion de Nane était décidément tout à fait évanouie; elle songea même, en recevant le petit dé, à son ami S'en-Bat-l'Oeil qui cherchait parfois au dessert celui de la conversation sous la table, et faisait crier les petites femmes.

On se sépara enfin, avec les regards les plus touchants, et Mme d'Iscamps sonna pour faire reconduire Nane.

Comme celle-ci était déjà dans le vestibule, Jacques y déboucha par un autre côté, et de voir sa maîtresse chez sa mère, demeura quelques secondes stupide d'étonnement. Mais déjà Nane avait passé, sans paraître le voir, majestueuse.

--Je ne pouvais pourtant pas lui dire, expliquait-elle plus tard: «Bonjour, je viens de prendre l'apéritif avec ta mère».

IV

L'heureuse Mère

«De puella vestra, quid scribam? Valet, viget, jam matura viro, jam plenis nubilis annis. Mores et linguam quoque nostram discit.» (ERYCII PUTEANI _epistola ad Joh. Baptistam Saccum, apud_ MARTINI KEMPII, _Dissertat. XVI de Osculis_.)

«Que dirai-je de Mademoiselle votre fille? Elle est comme une treille d'if, que vendange la main des Amours. Et accueillante avec cela, si vous saviez! Ni nos moeurs ne l'épouvantent, ni notre langue ne la rebute jamais.»

Le proverbe nonobstant, mon amie Nane professait pour les amis de ses «amis» une haine opiniâtre et sournoise. N'ayant pas rencontré de me brouiller avec les miens, elle fut plus heureuse à les refroidir envers moi; non qu'elle y apportât sans doute de grands calculs, mais il faut prendre garde que la méchanceté de la femme s'accorde parfaitement avec sa frivolité.

Certains de ses procédés valent d'être retenus.

--Tiens, murmurait-elle assez haut pour être entendue au moment que le gros Sans, respirant avec force, s'asseyait à notre table, c'est tout à fait comme vous me disiez hier soir. Et elle clignait de ses yeux métalliques.

Sans souffrait, soufflait, et ne revenait pas.

Ou bien elle relatait devant le fils du conseiller N., sur notre magistrature, des opinions par moi émises en petit comité, et qui sont bien loin d'une basse flagornerie.

Elle parvint même jusqu'à froisser le placide Eliburru à force de lui rappeler, comme par inadvertance, les caravanes de son amie Henriette, et que je l'avais connue longtemps avant lui (au sens de l'Écriture).

Satisfaite enfin de m'avoir fait presque mettre en quarantaine par ces gens, tout au moins quand elle était de la compagnie, elle voulut l'autre jour m'offrir une compensation, et me demanda de l'accompagner, qui allait faire visite à sa mère:

--Je l'aime beaucoup, me dit-elle. Et elle ajouta après un peu de silence:

--Elle m'a bien battue...

Nane était venue à pied, de clair vêtue, aussi printanière que la journée, qui était douce. A peine dans le Bois nous commençâmes de respirer les bourgeons qui pleurent, et je ne sais quelle langueur dans l'air. On eût dit qu'il était tiède par places; plus loin nous aperçûmes au-dessus des murs la gerbe pâle des lilas.

Comme une fraise que le soleil macère dans un creux de muraille, le coeur de Nane parut s'attendrir; elle devint sentimentale, plaignant la brièveté des heures, et le temps irrévocable.

--Si aujourd'hui, ajouta-t-elle, pouvait toujours durer, qu'il fait si bon vivre.

--D'autant que cette voiture a des roues très bien caoutchoutées.

--Vous ne savez, répond-elle, que prendre à la blague tout ce que j'admire, et moi-même, comme si j'étais un bibelot, une chose d'ameublement, et que vous ne croyiez pas que j'aie (elle hésite un peu)--que j'aie--une âme.

--Mais si, mais si; seulement il y a les petits jeunes, pour s'occuper de ça; je ne puis pas faire tout le ménage. Et puis je ne vous ai jamais traité en bibelot, Nane. Vous êtes bien plutôt pour moi comme un fruit d'or et de sang et qui n'est pas encore tout à fait mûr. Vous êtes comme du vin grec dans un verre de Bohême tout rouge, au moment délicieux qu'on l'approche de ses lèvres: après qu'on y a bu le cristal en demeure longtemps parfumé. Et vous êtes encore comme l'idole qu'on tailla dans une pierre éclatante, précieuse, dure; comme l'idole, sans souvenir et sans espérance.

Mon pathos n'a pas désarmé Nane; elle darde sur moi des yeux remplis de défi, et les coins de sa bouche puérile sont tirés en bas. Drôle, qu'il y eût une âme là-dedans.

La mère de Nane est dans son petit jardin, qui arrose avec dévotion un carré de terre compacte et bombée, où il ne paraît avoir poussé jusqu'ici que quelques pierres.

Après deux gros baisers sur les joues de Nane, et une révérence pour moi:

--Voyez-vous, nous dit-elle, ce sont des salades.

--Ah! oui, des salades.

--Dès qu'elles auront poussé, les loches viendront et mangeront tout. Il faudrait passer la nuit à côté, avec une lanterne.

--Tu ne feras pas ça.

--Je suis trop vieille, vois-tu. Ah! si ton pauvre père vivait encore, lui qui les aimait tant.

Cet amour d'un mort pour les salades me suggère des plaisanteries auxquelles il vaut mieux ne pas donner jour. Je préfère parler de l'arbre malingre où je m'appuie, et qui est le géant du jardin.

--Vous avez là, Madame, un beau prunier.

--Oui, il pousse; mais je crois que c'est plutôt un pommier.

--Comment, tu n'es pas plus fixée que ça?

--Je vais te dire: dès qu'il vient quelque chose, les moineaux aussi, et adieu!

--Il faudrait peut-être, dis-je, se tenir à côté, toute la nuit, avec une lanterne.

Cependant la vieille dame nous guide vers la maison. Elle a un peu l'air d'une bonbonne, la vieille dame, et roule en marchant. Mais l'oeil est vif encore, la lèvre rouge; et elle ressemble à sa fille--d'une façon terrible.

Ainsi serez-vous un jour, Nane ma mie, grosse, gémissante, dans un très petit jardin, année d'un arrosoir vert; et votre fille, s'il vous en est une survenue, ira vous faire visite, avec des messieurs.

Le salon est reluisant; des ronds d'étoffe sont devant les sièges; il y a deux tableaux de première communion pendus à la muraille; et la pendule, sous un globe, fait socle à un de ces Grecs illustres dont l'anonymat de bronze ou de zinc reste, avec les menhirs, une des plus sombres colles qui se posent encore à l'érudition contemporaine.

--Maman, donne-nous donc un peu de cognac du baron, dit Nane.

--Ah! tu t'en rappelles.

Et un instant après elle nous verse, hors d'un petit flacon à fleurs, une chose couleur d'ambre, très bonne, d'avant le phylloxera, certainement. Et moi que la mémoire de ce baron imprévu avait presque importuné d'abord; moi qui l'avais situé tout de suite dans la haute banque et le culte mosaïque. Mosaïque? non pas; cet homme généreux dut être de race ancienne et catholique, digne de cantonner une croix de gueules de douze oiseaux couleur du temps. Et, d'un coeur échauffé par le noble jus de Saintonge, je lui fais d'intérieures excuses.

Nane, qui a une chambre ici, y est montée chercher je ne sais quoi; nous restons seuls, madame mère et moi; et je regarde les tableaux de première communion. Celui-ci, au nom d'Anaïs Garbut (souvenir précieux si vous êtes fidèle), doit être celui de mon amie Nane.

--L'autre, me dit-on, est celui de Clotilde, mon autre fille, l'aînée. Ah! l'ai-je assez gâtée, celle-là; et croyez que je le regrette bien.

--Est-ce qu'elle vous donnerait de l'ennui?

--Pas précisément; mais elle est restée gnole comme tout. La voilà depuis cinq ans mariée à un contremaître, avec quatre enfants, et deux mille quatre par an; la misère, quoi. Ah! si je n'avais à compter que sur ceux-là!

--Vous avez eu plus de satisfaction avec la cadette.

--Vous savez, elle est bonne pour moi. Elle est reconnaissante de ce que j'ai fait autrefois, avec si peu de moyens, pour l'élever. Et si vous saviez ce que ça coûte, les filles!

--A qui le dites-vous...

--Enfin, comme me disait le vicaire de Saint-Martial (c'est ma paroisse), tout le monde ne peut pas suivre la même voie. Mais ce qui me crispe, c'est les airs que se donnent les autres avec Anaïs. Sa soeur ne vient la voir qu'en cachette de son mari: avec ça que... Et lui, quand il en parle, c'est toujours un tas d'arias, et des airs de mépris bien ridicules. Je vous assure que ça n'est pas lui qui en boirait, du cognac du baron..... quoiqu'il aime le schnick.

--Vraiment. Il ne sait pas ce qu'il se refuse. Moi, je m'en verse un autre verre. Le soir peu à peu envahit la pièce. Déjà je ne distingue plus, sous le globe, Xénophon, qui est peut-être Aristarque ou Thalès de Milet. Enfin j'entends dans le silence les pas de Nane sur l'escalier.

--Au moins, madame, dis-je, elle ne fera rien qui puisse payer l'excellente éducation que vous lui avez donnée. Et si complète! Quoique, sur quelques points, elle l'a peut-être parachevée d'elle-même.

La porte s'ouvre, et Nane peut entendre la réponse:

--Moi, monsieur, j'ai cherché surtout à en faire une bonne chrétienne. Avec de la religion, on peut se tirer de peine partout.

V

L'après-midi esthétique

«Sua quemque natura in studia abripit, ad quæ potissimum factus est.» (J. BARCLAIUS in _Euphormion_.)

Il y a un je ne sais quoi, insensiblement, qui nous entraîne à quelque étude où, sans doute, nous étions destiné. Ne demandez point ce qui a fait de M. de M*****, un océanographe, de M. F*****, un politicien; ou porté M. H*****, à l'Académie France: c'est un je ne sais quoi, vous dis-je.

Courtisane de qualité, que les Grâces trois fois décorent, ô Nane! quel démon vous a mis en tête le tourment de l'Art? Auriez-vous fait rencontre, dans une brasserie, d'un peintre, d'un esthète,--d'un critique, peut-être (disons le mot)? Car c'est dans les brasseries, vous le savez, Nane, que se rencontre l'aristocratie de la pensée; comme, dans les bars, celle de la naissance. Et ces Messieurs auraient-ils noué partie d'épaissir, à leur jargon, ce peu de cervelle qui est la vôtre, qu'on s'imagine mousseuse et candide, pareille à ce qui peut tenir de crème-fouettée sur la langue rose d'un chat. Ils vous ont parlé de Nietzsche, j'en suis sûr, de «tons de distance», de Gauguin. Et ils ont dit, avec mépris, à propos des choses qu'ils n'aimaient point: «Ce n'est pas de l'Art. C'est de la littérature.»

Eh, laissez-le donc tranquille, l'Art: afin qu'il vous le rende. Si le caprice vous vient de contempler des belles choses, n'avez-vous pas assez de vous mirer dans votre miroir, votre beau miroir Louis XVI dont le cadre, doré au mat, figure une sensible bergère qui répand des pleurs auprès d'un nid renversé? Et sur mon âme, ce meuble est épris de vous. Pareille à la brume délicate qu'un soir d'août suspend sur les eaux, voyez cette buée qui le voile, tant il s'émeut, dès que vous surgissez devant lui parée de vos seuls colliers; aussi nue et moins rigoureuse qu'une Vérité mathématique. Mais vous, Nane, vous ne l'aimez point. C'est pourquoi sans pudeur vous souffrez qu'il vous épie jusque dans votre chair la plus secrète, avec vos genoux un peu rapprochés, vos coudes de corail pâle, une gorge sans escarpements; si irrégulière pour tout dire, en vos charmes, qu'ils ne sont peut-être qu'une exquise difformité.

Déjà vous voici ensevelie sous le linge, armée d'un corset, de jarretelles, de bottines très hautes, comme en portèrent, sous leurs crinolines («Ah oui, dites-vous: Constantin Guys....»), les dames de Compiègne, autrefois. Et de nouveau vous êtes charmante. Restez-le un moment ainsi, voulez-vous? Non, vous préférez aller au Louvre, voir les nouveaux tableaux dont vous ont parlé ces gens. Et il est de fait que dans la rue, et «en plein vingtième siècle», comme parlent les gazettes, votre passage, ainsi troussée, soulèverait la critique aussi bien que celui de Vénus faisait naître sous ses pas les violettes couleur de nuit et le sang des anémones. Habillez-vous donc.

Une heure à peine a passé que déjà vous êtes en toilette décente, je veux dire qu'on ne voit plus la couleur de votre peau. A part cela la jupe trahit et souligne chez vous une croupe de danseuse andalouse; outre qu'elle plaque si exactement au tablier qu'on connaît du premier coup d'oeil le module de vos nobles jambes, cette double colonne d'un marbre veiné d'azur, dressée par quelque dieu au seuil de la plus voluptueuse Atlantide.--Pourtant, de ventre, vous n'avez plus du tout. Où est-ce que vous avez bien pu le mettre? Malgré soi, on cherche sous les meubles: non, il n'y est pas.

Maintenant, chapeautez-vous, Madame. Mon Dieu, comme il est plat votre galurin. On dirait une assiette à dessert;--ou un paradoxe de M. Biornstern Biornson. Tout autour il y a un rang de pensées, comme si on avait voulu marquer au peuple, par ce symbolisme ingénieux, que c'est un chapeau d'Intellectuelle. Mais au fond c'est si fatigant de penser. Et quand vous vous mettez à chercher des idées originales au fond de votre «mentalité»--tel un enfant qui pêche à la ligne dans un bocal à poissons rouges--cela vous donne un air triste, triste. Oui, telle que vous êtes alors, je m'imagine la fille d'un mercier protestant qui aurait engrossé sa bonne, jadis, un jour de pluie.

D'ailleurs j'aimais mieux ce lampion vert et or qui couronnait l'an dernier les ondes de votre chevelure. C'est très joli les lampions; et toutefois, n'oubliez pas votre voilette, ni vos gants. Évitez même que ceux-ci ne soient de la même main; ou du moins de ne vous en apercevoir qu'en voiture, à seule fin de me les envoyer alors changer en disant:.«Surtout, ne soyez pas long.» Enfin mettez-vous autour du cou ce serpent floconneux qui vous donne l'air d'avoir passé la tête à travers un édredon. Et houp!

Après tout, vous avez raison, pourquoi n'irait-on pas au Louvre, surtout par les jours froids, comme il en fait un aujourd'hui? Les salles y sont spacieuses, chauffées. Et puis il y a les gens qu'on y rencontre. De belles Londoniennes, d'abord, en étoffes bourrues, avec des gants amples, des souliers ronds--flanquées de leurs tristes époux. Et des Allemandes vêtues... ah vêtues comme les dames d'Hildburghausen; sans omettre ces singuliers maris à lunettes, coiffés de vert, qu'elles ont.--Quelques Parisiens, aussi, rares comme la véritable amitié. Pour ne rien dire de ces provinciaux ahuris, dont parla jadis M. Elémir Bourges, et qui cherchent en vain, à travers les salles du Louvre, les magasins du même nom. Mais ce qu'il n'y a jamais, à moins de l'amener comme je fais aujourd'hui, c'est une Parigote un peu pelucheuse, caressante à l'oeil, et qui glisse sans bruit sur les parquets ou les vastes dalles.

Et voici toute la tribu des pauvres diables, ouvriers inoccupés, éclopés, échappés de l'hôpital ou de la prison, mendigos sans poste, assemblés et causant à voix lente autour des bouches de chaleur; ou bien assis en brochette, comme des oiseaux des îles, sur ces banquettes rouges dont il semble que la peluche soit teinte de sang. Ne feignez point d'être surprise qu'ils vous guettent avec ces avides yeux: ce n'est pas toujours de manger, Nane, que les hommes ont faim.