Mon amie Nane

Chapter 2

Chapter 23,827 wordsPublic domain

Ce soir, elle s'est vêtue d'un peignoir assez ajusté en crêpe de Chine vert, mais du vert le plus faux, le plus agaçant, le plus délicieux. Elle a des dessous, semble-t-il, tout blancs; au moins ses bas le sont-ils, et la peau de ses pantoufles. Sa chevelure, qui a comme ses yeux la patine de ces bronzes que le baiser des pèlerins a jaunis, est retroussée par devant, à la Messaline. Son col long et sa nuque portent un triple collier d'émaux verts, dont elle a aussi une ceinture.

Elle est ainsi tout à fait prenante. Et moi qui l'avait vue cent fois, sans y prendre autrement garde qu'à tous ces articles de Paris qui plaisent à notre habitude sans atteindre notre curiosité, il lui a fallu, pour que je la remarque, se laisser choir avec éclat d'une impériale sur les sordides travaux de l'Orléans. D'ailleurs elle ne l'a pas fait exprès.

--Vous rappelez-vous, Nane, quand nous montions à la Raillière, tous les soirs, et que Jacques arborait le béret pyrénéen?

--Vous rappelez-vous comme il soufflait pour monter aussi vite que nous, et ce qu'il avait été jaloux, un soir que nous avions été prendre des glaces sans lui?

Je feins de me rappeler très vivement, quoique cette saison à Cauterets, qui remonte à deux ans déjà, ne m'ait laissé que des souvenirs confus, au moins quant à Nane. Mais ce soir je ne saurais lui refuser rien, pas même un mensonge.

Étendue très de côté, ce qui la fait hancher, sur un de ces longs fauteuils de bord en rotin, où il y a un trou à l'avant-bras pour mettre son verre, elle est toute calée de petits coussins et de plaids. Et elle réveille en moi des images anciennes de voyage. Par-dessous le bruit de nos paroles, ressuscite un peu de passé: autour d'un pont de paquebot, la miroitante mer des Grandes Indes; et les filaos qui pleurent aux bords d'une île; ou bien la grâce dormante des créoles, si lasses de n'avoir jamais rien fait.

Cependant le dîner s'est achevé. On sert le café là même; et Nane, sans plus dire mot, sourit vers moi de sa bouche puérile. Il y a quelque chose, ce soir, dans son sourire, que je ne démêle pas, et je vais m'asseoir, contre elle, sur le grand fauteuil.

--Vous savez bien, me reproche-t-elle bientôt, que je ne puis pas bouger, que je suis sans défense, toute meurtrie... non... vous me faites mal!

--Sérieusement, vous souffrez encore?

--Au fond, pas tant que ça, reprend-elle. C'est plutôt la même chose que si j'avais reçu le fouet....

Peu à peu le sourire de Nane m'apparaît tout près et très loin; comme les choses que l'on aperçoit encore en s'endormant par un après-midi d'été, alors qu'à travers toute la profondeur d'une muette maison, on n'entend plus rien que, parfois, une porte qui claque, ou le jeune pas de quelque servante sur la dalle des frais corridors.

Il me semble que c'est ainsi, un peu dans un rêve, que nous avons changé de chambre, Nane et moi. On dirait même qu'il y a longtemps, si j'en crois un état somptuaire qui aurait éclairé, sur la nature récente de nos relations, les tribunaux les plus borgnes, et jusqu'au regretté Président Magnaud. Nane en est frappée aussi.

--Quel dommage, observe-t-elle, que Jacques ne nous voie pas comme ça.

--Il est un peu tard pour le faire prévenir, lui dis-je; tandis que je m'occupe de réparer le désordre de ma toilette.

--Où allez-vous? Est-ce que vous partez? Et elle se pelotonne sous les couvertures.

--Rendez-vous avec un parent de province, à la sortie des théâtres--vieillard susceptible. Et il est minuit passé. Pourvu que je trouve une voiture.

--Au lieu de rester à me soigner, dit-elle mollement.

--Je suis sûr que l'exercice ne vous vaut rien. Bonsoir. A demain, ici, cinq heures, voulez-vous?

Nane veut; moi je m'en vais lâchement me coucher et ne tarde guère à tomber dans ce sommeil profond des gens qu'on doit guillotiner le lendemain.

D'ailleurs, comme l'a dit M. de Bourdeille, «ce qu'il peut y avoir de commun entre l'amour et le dormir, je n'y sçaurais entendre. Et me semblent deux bien trop excellentes choses pour les brouiller, et ne les pas faire chacune à part et en son heure.»

II

Version seconde

«Socrates apud Xenophontem abstinendum esse in totum ab ista osculandi consuetudine censet: quia nihil, inquit ad amorem incendendum acrius est osculo.» (HEEREBORD, _Exercit. Ethic. XLIX, p. 173._)

Socrate, ou plutôt Xénophon qui, soit niaiserie, soit malice, lui a prêté aucunes fois ses propres opinions, conseille de fuir l'usage du baiser, à cause de l'amour qui s'en engendre. Et le roi Archelaos, à qui l'on rapporta cette bourde: «Autant vaudrait, dit-il, ne boire plus, parce qu'il enivre.»

En cas que la première version de mes débuts auprès de Nane n'ait point satisfait tous les esprits, il convient d'en donner une seconde: ainsi les délicats pourront choisir la forme de vérité qui leur agréera davantage.

Mais, s'il se rencontre quelque partie commune à ces deux récits, il faudra prendre garde que les gestes relatifs à l'amour sont peu nombreux, et que l'on n'en peut faire aucun sans qu'il ressemble à d'autres qu'on a déjà faits.

J'avais invité à prendre le thé dans mon atelier ce jour-là Jacques d'Iscamps, à qui un mariage prochain rendait aimables les plus petites fêtes, et Nane, avec qui il ne s'était encore pu résoudre à rompre; c'était même là pour moi un sujet de constante surprise; j'admirais que cette poupée menât à pareilles rênes un homme qui passait pour énergique. Mais cela est un tort que de dénigrer les femmes avant de les avoir, et c'est du jour seulement qu'on les a tenues entre deux draps qu'il y en a des raisons sérieuses.

Je comptais aussi sur cette Noctiluce (Fulvia-Noctilux, comme elle signait) dont les cheveux bleus et les dents en pointe m'avaient séduit naguère. Celle-là était d'origine inconnue, et parlait plusieurs langues avec une égale difficulté. Elle ne ressemblait à rien en France, et paraissait même d'un autre siècle: on eût dit parfois qu'elle sortait d'un Suétone.

Il y avait en elle toutes les curiosités, avec des goûts dont la police, malheureusement, de notre nation lui rendait l'exercice difficile. Il semblait qu'elle se fût plus satisfaite ailleurs et gardât des regrets à ces climats où il est loisible encore de se procurer une chair à meurtrir, esclave et jeune.

Mais, depuis quelques jours, nous nous sentions un peu las l'un de l'autre: la cruauté aussi devient une chose insipide à la longue, si elle n'est qu'imaginative. Ce matin-là même elle s'excusa de ne pouvoir venir, par les mots suivants:

«Cher ami, un Londonien de passage qui va pour tirer des noirs (il paraît qu'il va y avoir guerre là-bas) m'offre dans ses chambres un spectacle plus pimenté que votre lunch. C'est tout à fait des primeurs, dit-il, comme les petits poissons de Caprée: mais les poissons ne crient pas. Adieu, je viendrai vous dire après. Excuses à vos amis.

«F.-N.»

Un second bleu m'annonçait que Jacques ne venait pas non plus:

«Mon cher ami, j'ai écrit enfin à Nane pour rompre, et lui annoncer tout. Là-dessus elle m'a joué un tour pendable: vous raconterai tout ça plus tard. Ne comptez donc pas sur nous aujourd'hui. Excuses à votre amie.

«JACQUES.»

Sans plus espérer personne j'allai tout de même à mon atelier: je l'aime parce qu'il est sans cesse enveloppé d'un silence admirable. Et je pensais faire de la musique; mais je me contentai, pendant près d'une heure, dans un de ces fauteuils profonds qui semblent avoir été inventés par la paresse même, de contempler, tout en fumant, les damas fanés, rouges et jaunes, qui retombent de la galerie et voilent le haut de l'orgue. Tout à coup on sonna: c'était Nane.

Elle entre de son pas glissant, allongé, silencieux, qui en fait une chose si belle à voir marcher, et tandis que je lui baise le creux des mains:

--C'est gentil, dit-elle, chez vous.

Puis elle s'assied, et demeure immobile. Sous des paupières pesantes, ses yeux de pierre dure sont vides d'expression, et sa bouche, qui est comme celle d'un enfant, fait sans cesse une petite moue. Elle a l'air, aujourd'hui, d'une chose naturelle, fraîche, qui arriverait de province dans un panier; il s'en dégage comme l'odeur des fougères trempées par l'orage; et je pense un instant respirer ces bois noirs et frais de chez nous, où il y a de l'eau qui court.

--Vous êtes donc peintre, reprend-elle, que vous avez un atelier?

--A Dieu ne plaise; mais pour avoir droit à une salle vaste, commode, bien éclairée, est-ce qu'il est indispensable de salir de la toile?

--Vous savez, moi je disais ça pour dire quelque chose.

--Je n'espérais plus votre visite: Jacques m'a écrit pour décommander.

--Alors, parce que Monsieur se marie, il croit qu'on ne va plus jamais rien faire!

--Du thé, par exemple?

--Merci, j'aimerais mieux une cigarette.

Elle l'allume, et retombe dans cette immobilité qui est une de ses grâces: on dirait, tant ses mouvements sont rares, qu'ils sont précieux bien plus que ceux des autres êtres.

Nous nous taisons tous deux; et il semble bien que tous deux nous pensons la même chose; c'est qu'il va falloir que je lui fasse quelques doigts de cour: cette obligation de politesse n'échauffe ni son coeur, sans doute, ni le mien.

Nous nous taisons.

--Galanterie française, m'écrierais-je, si l'on s'écriait jamais en ces rencontres, pourquoi me faire une nécessité professionnelle de ce qui serait si agréable, s'il était spontané. L'inspiration de mes sens ne suffirait-elle pas mieux que la tradition, ou mes lectures, à me faire presser une main tremblante, un genou qui se dérobe (ou non) et cette taille, où il ne semble pas encore que le corset ait marqué ses plis. Outre les cas où ça n'est pas drôle, et que, si Nane était une dame mûre de médiocre conservation, l'ardeur que j'apporterais à l'attaque, constamment refroidie par l'effroi de vaincre, me mettrait en ridicule posture. Enfin.

--Vous avez là, Nane, une bien jolie robe: elle fait valoir vos hanches.

--Vous me l'avez vue plus de cent fois.

--Plus de cent fois? Peut-être pas. Et puis il y avait du monde. (Ceci est le début de la campagne.)

--Vous ne regardez les robes que dans l'intimité?

--Et à l'envers, Nane, comme les feuilles.

Elle rit, languissamment. Je me rapproche d'elle, et je m'efforce d'avoir l'air hardi comme un page. Mais son front se plisse.

--Quel monte-en-bas, dit-elle tout à coup, que ce Jacques. Vous savez qu'il m'a lâchée. Monsieur épouse un sac.

--C'est pour la rime, sans doute.

A ce moment la porte s'ouvre (ne donnez jamais votre clef à une femme) et Noctiluce entre en tempête. Déjà je flaire une scène; mais les choses tournent plus heureusement.

--Vous me trompez tous les deux, dit-elle de son rire blanc (et, retenant les poignets de Nane dans une seule de ses mains vigoureuses, de l'autre elle feint de la battre), voilà, voilà pour vous.

--Mais d'Iscamps devait venir, dis-je, et nous l'attendions.

--Les pieds sous la table.

--Mais non, en causant de son mariage.

--C'est vrai, donc, cette affaire-là?

--Oui, ma chère, avec la fille à Blokh-Rosenbuisson.

--Ah! le vieux Refiens-y.

--Pourquoi Refiens-y?

--Il paraît que c'est ça qu'il dit, cet homme, pendant le temps. C'est une amie qui m'a raconté, qui avait été à son cinématographe: vous savez qu'il en a un, avec des tableaux obscènes, des choses qui se passent à Naples. Alors il y mène des petites femmes, une à une; il se figure que ce sera meilleur marché, pour l'excitation. Le comble est que son concierge le montre pour de l'argent pendant ses absences.

--Est-ce qu'ils partagent, au retour?

--Je ne sais pas. Et quant à sa fille, elle est belle. Je l'ai vue à l'Hippique: elle avait une jupe grise légère, avec un transparent rose vif. Partout où ça plaquait, on aurait juré la peau: c'était rafraîchissant, comme, ces pastèques, vous savez, qu'on vend dans les rouges rues de Delhi.

--Je ne sais pas. Et votre séance?

--Ne m'en parlez pas; je commence à croire que dans votre pays tout est chiqué; et j'avais vu aussi bien à Ménilmontant. A peine s'il y a eu un peu d'émotion, une fois ou deux.

--Quoi donc? demande Nane.

Noctiluce le lui explique, à mi-voix: Nane semble intéressée; sa langue pointe entre ses lèvres, deux ou trois fois, et, l'histoire finie:

--Ah! dit-elle tendrement, quelle horreur!

--Mais je vous laisse, reprend Noctiluce. Vous attendrez bien M. d'Iscamps sans moi. Non, ne me retenez pas: rendez-vous pressant. Vous, je vous laisse votre clef, en cas que Nane saigne du nez.

Sur cette détestable plaisanterie, elle se sauve, sans rien vouloir entendre, me laissant en proie aux mêmes devoirs que tout à l'heure. Le soir, rouge maintenant, entre par les fenêtres, et brouille, de ses reflets fantasques, l'aspect de toutes choses: c'est une heure sinistre.

Et je reprends mon poste de combat, sur le divan.

--Il va faire nuit tantôt, dit Nane.

--C'est le demi-jour propice aux doux larcins, dont on vous a sans doute déjà parlé. Non, ne me repoussez pas les mains, elles reviendraient.

Mais elle n'oppose plus qu'une faible résistance: elle calcule peut-être que d'ici l'heure du dîner il reste peu de temps à perdre.

--Est-ce que vous avez mis le verrou? demande-t-elle.

Ma flamme vient d'être couronnée: ces choses-là ne vont pas sans qu'elle en soit d'abord sinon éteinte, au moins affaiblie. Nane elle-même, parmi de nombreux coussins, semble appartenir tout entière à ses pensées, et un grand silence pèse sur nous de toute part.

--Je voudrais, dit-elle tout à coup, que Jacques nous voie comme cela.

Mais Jacques ne nous verrait pas (et il vaut autant), car il fait maintenant presque nuit noire. Et tout en allumant les lampes je songe, non sans quelque regret, au cercle, où l'on se nourrit si bien entre hommes; et qu'il va falloir dîner en cabinet avec Nane, et le garçon, comme compagnie, de temps en temps.

III

L'apéritif chez la Marquise

«Patribus cum plebe connubii nec esto. > _(Leg. XII Tab.)_

Les mariages mixtes ne sont pas tous des unions modèles.

Ce ne fut pas un mariage d'inclination, que fit Jacques d'Iscamps. Il approchait de la trentaine, sans avoir pu décider encore, des tripots ou des hippodromes, où il est le plus aisé de perdre son argent. Du moins en avait-il avec ardeur embrassé l'occasion sur toutes les plaines vertes qui s'étaient offertes à ses yeux, pour ne rien dire de quelques-unes de ses contemporaines où il s'était plu coûteusement. Aujourd'hui, il songeait, la bouche amère, qu'enfin il était à la côte lui aussi: côte fâcheuse où tant de ses amis avaient déjà fait naufrage, côte inhospitalière où, parmi le roc, sous des huttes enfumées, rampent et se nourrissent huileusement de poisson des gérants de cercles, quelques notaires coriaces, et la puante tribu des fournisseurs au sourire mince.

L'idée du mariage flottait autour de Jacques: «Je ne puis pourtant plus taper maman», pensait-il; de fait, la marquise d'Iscamps était bien capable de se ruiner toute seule et sans qu'on l'y aidât. Jusqu'ici le monceau de sa fortune avait résisté; mais il semblait enfin qu'il s'entamât secrètement, et l'on y pouvait deviner des lézardes comme dans ces blocs de glace, au dégel, qui frissonnent à la base longtemps avant de s'abymer dans les eaux.

Mais des embarras où elle s'était trouvée sans doute, ayant depuis peu vendu des terres, elle n'avait rien marqué. Frivole, nonchalante, d'une naïveté un peu hautaine, il ne semblait pas qu'aucun chagrin pût altérer la bienveillance dont elle regardait la vie; et son plus grave caprice aujourd'hui était de jouer à la douairière, se coiffant de dentelle et réclamant des petits-enfants à tout prix.

Le prix lui aurait paru peut-être un peu haut, si elle avait pu concevoir que l'amour n'entrait pour rien, et au contraire, dans la recherche que fit Jacques de la belle Mlle Blokh-Rosenbuisson, et qu'il n'y prétendait épouser autre chose qu'une fortune d'ailleurs mal acquise. Car M. Blokh en avait autrefois gagné le noyau en fournissant à l'armée russe des riz dont l'empire des Indes lui-même aurait refusé de nourrir ses administrés en temps de famine; et même cela lui avait valu, au front de ces troupes qu'il avait failli affamer, une promenade du matin, en pyjama, et dont un knout rythmait l'allure. Paris, toujours ouvert aux martyrs de la politique, fit le meilleur accueil à ce fournisseur battu, comme à ses économies. Mais parmi les Français qui montrèrent le plus de cette hospitalité qui est une de nos grâces nationales, notre homme distingua surtout M. Rosenbusch, dit Rosenbuisson, jadis son coreligionnaire, et récemment converti au protestantisme par un groupe de libres-penseurs. Il poussa la sympathie jusqu'à en épouser la fille, ayant, du reste, peu de temps après son arrivée, trouvé, lui aussi, son chemin de Genève; et, issue de tout cela, Georgette Blokh-Rosenbuisson faisait aujourd'hui une chrétienne très sortable, qui dédaignait sans doute le Talmud de Babylone ainsi que les crimes rituels, n'ayant gardé de ses ancêtres que l'habitude atténuée mais fâcheuse de se gratter hors de propos. Elle était enfin d'une beauté extrême, comme d'une extrême impudence.

Ce mariage, dès qu'elle y songea, lui plut. Très fine et parisienne, sinon Française, elle égrenait autour d'elle, depuis son enfance, tout un chapelet de parents et d'amis qui la dégoûtaient un peu. Il lui parut qu'une couronne de marquise, un château poitevin, un vieil hôtel rue de Bellechasse devaient, avec Dieu, suffire à la garder des siens; et il n'était pas désagréable d'acheter le marquis avec, quand c'était comme celui-ci un beau gars, un peu massif, mais d'une vigueur élégante.

Elle sentait bien qu'il ne l'aimait pas, qu'il en était très loin, au delà même de l'indifférence; et elle était assez pénétrante pour démêler sous sa politesse quelque chose qui ressemblait plutôt à de l'aversion. Mais ne pouvait-elle pas le conquérir plus tard? Son imagination, déjà avertie, lui faisait voir, dans un corps aussi magnifiquement ordonné que le sien pour l'oeuvre de la chair, les conditions secrètes d'un plaisir assez puissant pour faire oublier le bonheur.

Il y avait un motif moins pur encore aux projets de Georgette, et qui en dit trop long sur certaines vierges modernes pour ne le pas dévoiler. C'est qu'une de ses amies, plus âgée qu'elle et mariée, ayant pris, pendant quelques mois, Jacques pour amant, avait eu l'indiscrétion inusitée de venir le conter à la jeune fille: peu à peu elle avait fini par lui décrire tout le particulier de cette liaison, avec des détails tels que Georgette ne s'y plaisait pas toujours sans rougir. Il lui en resta du goût pour l'homme que sa pensée avait si souvent dévêtu, et comme des droits sur cette chair qu'elle n'eût pas mieux connue pour l'avoir pressée en tous sens de ses propres mains.

Quand Jacques se fut enfin décidé à sauter le pas, il ne resta plus qu'une difficulté, celle de religion, et qui se trouva légère. Georgette en effet n'hésita pas à pousser jusqu'au bout la conversion de sa famille, en sorte que Mme d'Iscamps n'opposa plus de résistance. D'ailleurs, pour le peu qu'elle l'avait vue, elle aimait presque Georgette et se réjouissait que cette âme de prix revint au giron de Rome. Jacques, d'autre part, lui avait juré que son bonheur dépendait de ce mariage; et peut-être firent-ils bien de ne pas chercher à s'entendre trop exactement sur le sens du mot bonheur.

--Il me suffit, dit-elle, non sans dignité, d'être sûre que tu l'as choisie droite, au physique comme au moral.

Jacques songea avec un peu de mélancolie à la devise qui était la sienne: _Droit!_ et qui fut donnée par saint Louis à Hugue Poitevin d'Iscamps, guéri par miracle après avoir été laissé pour mort dans les sables de la Mansoure. Interrogé pourquoi il s'était mis si avant parmi les Sarrasins sans retourner, il répondit qu'on ne lui avait pas enseigné à faire virer son cheval.

--Moi, c'est les autos, pensa Jacques.

Son mariage décidément le laissait sans enthousiasme. Pour comble, il prévoyait, côté beau-père, des marchandages répugnants: l'homme l'était déjà, avec sa mine de chien qui se rappelle le fouet. Car il n'appartenait pas à la variété triomphante des Blokh, ayant l'air d'un cambrioleur qui vient de tomber sur un coffre-fort incrochetable; et c'était une obsession pour Jacques, mais, aussitôt qu'il le voyait, une comparaison jadis entendue lui revenait en tête: _Nous avons été volés, comme disaient les trois Juifs, retour d'Écosse._ Et, dans ce milieu, qui allait être un peu le sien, où il se surprenait à compter les branches des chandeliers, sa fiancée lui semblait une chose sordide et magnifique, inventée, en haine de lui, par Rembrandt-van-Rhyn.

Il y avait autre chose où Jacques se trouva plus intéressé qu'il n'aurait cru: c'était sa maîtresse Hannaïs Dunois, plus connue sous le pseudonyme de Nane, et qu'il possédait en titre depuis que la mort de Bélesbat, l'homme des hauts fourneaux, avait affranchi cette belle personne d'une servitude d'ailleurs assez légère, et adoucie encore par des honoraires élevés. Jacques s'était attelé courageusement à cette succession: il avait tant de choses à pardonner à Nane qu'il ne savait plus rien lui refuser, et cela contribua à le ruiner comme aussi à le marier plus vite.

Car, juste retour, la courtisane, qui désunit certains ménages, en prépare d'autres, par l'obligation où tombent les célibataires qu'elle a mis à sac de rechercher dans un accouplement légitime les ressources qui commencent à leur manquer.

Mais Jacques souffrit à la pensée qu'il n'embrasserait plus ces membres souples et minces: que dans le petit hôtel de silence, où seul le rire faux de Nane perçait les tentures, sa chair d'ambre rayonnerait pour d'autres, sous les veilleuses. Et soudain il sentit de quel poids pesait sur son coeur la menue idole qu'il avait polie et parée de ses propres mains.

Car il fallait rompre: plusieurs siècles de convenance écrasaient Jacques de leur code héréditaire; il fallait rompre, et sans l'espoir qu'on pût renouer plus tard. Car il savait aussi quel maladroit sacrilège c'est de reprendre une femme après un long intervalle; et que le vin de Jurançon qu'on laisse, après en avoir bu, s'éventer dans la bouteille, n'est plus bientôt qu'une topaze insipide.

Jacques recula pourtant jusqu'à ses fiançailles, même un peu au delà. Déjà le mariage, sans avoir été annoncé, était connu un peu partout; et il s'étonnait que Nane n'en fût pas encore avertie. Rien que sa mine à lui, et quelques précautions toutes nouvelles qu'il prit pour qu'on ne les vît pas trop publiquement ensemble, auraient dû la mettre en éveil. Mais il n'y parut rien, et quand Jacques enfin ne put pas reculer davantage, il n'osa affronter la scène prévue de désespoir: peut-être eut-il peur plus encore que Nane ne lui rît au nez en disant: «Je le savais.» Bref il prit le parti d'écrire.

La lettre était joviale, trop joviale; et il y avait aussi le souvenir d'usage, mais assez gros pour consoler le plus solide désespoir de veuve. Jacques avait même éprouvé quelque joie en donnant par avance cette direction imprévue à l'argent Blokh.

Ayant lu la lettre de Jacques, qui décidément était maladroite, Nane, presque frénétique, cria, pleura, et cassa de la poterie. Peu s'en fallut même qu'elle ne déchirât le chèque propitiatoire où son nom était accompagné d'un gros chiffre: elle n'en fit rien pourtant, à la réflexion.