Mon amie Nane

Chapter 10

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«Et vous, mon ami, qu'allez-vous m'offrir? Quoique ce que j'aimerais le mieux, c'est votre présence, entendez-vous? Allons, cher clair de lune, laissez-vous faire. Vous êtes le seul, décidément, qui, amour à part, me convienne tout à fait au moral, comme au physique. Je ne veux pas dire que vous soyez beau comme le jour, non. Mais enfin, au contraire du chandelier Malapper, vous ne semblez encore avoir subi aucune réfection, même partielle. Et pour tout dire, vous avez (précocement: je le veux bien, mais enfin vous avez) quelques-uns des agréments du soir. Vous savez entrer dans une chambre sans plus de bruit que le crépuscule; vous êtes secret comme un puits sous grille; vous ne chantez jamais--que durant votre toilette--; et quand vous vous asseyez sur un meuble, il ne fait pas de poussière (ni vous non plus d'ailleurs, chez les gens, n'étant point crampon de nature). Quoi, avec tant de qualités, faudra-t-il me priver de vous? Venez, vous dis-je, venez deux ou trois jours d'avance; et dois-je vous répéter que Dieudonné couche à l'auberge. Adieu, je vous embrasse.

«Votre amie

«Nane.»

Au reçu de cette agréable lettre, je tombai dans mille perplexités et une perplexité: telle la branche caduque, entraînée au fil de l'eau, et dont se jouent, etc...

La vérité c'est que j'étais en grand deuil, et qu'il n'y avait peut-être pas, à la noce d'une horizontale, prétexte suffisant à le rompre. C'eût été déjà beaucoup, en temps ordinaire, que d'aller jouer, devant l'autel, à l'oncle ou au cousin d'une dame toute blanche que l'on a si souvent tenue dans ses bras, vêtue à peine d'un peu de lin.

D'autre part, l'approche de son mariage, c'était comme lorsque elle avait été près de mourir, et la parait à mes yeux des grâces du renouveau. J'aurais eu plaisir, en vérité, dans le beau domaine de Saint-Thiers-le-Capiau, à me montrer familier envers une hôtesse aussi belle; à l'heure même où le Marigot aurait regagné son auberge à travers la boue des champs et l'innombrable betterave. Cependant le feu, favorable aux amants, eût souri dans la cheminée familiale à nos caresses, ou éclairé parfois l'appas, un instant découvert, de mon amie, du sanglant éclat de l'escarboucle. Ah! si au moins j'avais pu n'accepter de cette hospitalité que les deux ou trois jours qui précéderaient la noce.

Puis c'était là un jeu dangereux, à quoi Nane, soucieuse de ne point perdre cette grosse partie sur une dernière carte, ne se serait prêtée peut-être que de mauvaise grâce--et c'est en amour surtout que la façon de donner vaut mieux souvent que ce qu'on donne. En conséquence, je choisis de me dégager, et lui écrivis la lettre suivante:

«Ma chère amie,

«C'est pour remercier, et refuser, hélas! La faute en est à une tante, une vraie, qui m'est morte il y a dix jours, le lendemain de cette ascension aux tours Notre-Dame, dont je n'oublierai jamais que nous en délassâmes chez vous la fatigue. Cette tante, je le répète, n'est point une fable, quoiqu'elle soit maintenant réduite à ne vivre que dans la mémoire des siens. Elle se nommait de son vivant Mme de la Font-Merlin, personne acariâtre et abandonnée au jansénisme. Nous étions aux couteaux depuis fort longtemps, ce qui la détermina sans doute à me léguer, au détriment de ses proches, tout ce qu'elle n'avait pu placer en viager. Cela fait encore une liasse, Nane: quel moment prenez-vous pour nouer des liens légitimes?

«Mais vous sentez par vous-même combien il m'est défendu, un peu de temps encore, de me livrer à des plaisirs officiels. Celui de vous conduire à l'autel eût été vif pourtant, et surtout de vous en ramener épouse chrétienne, parée par le sacrement de quelques vertus nouvelles pour vous, j'ose le dire. Ce ne sera point une insulte, n'est-ce pas, de vous voir comme sous un jour nouveau, dès que vous aurez revêtu, parmi les autres caractères de l'épouse, cette retenue, cette pudicité, qui enseignent à cacher de sa jambe ou de son épaule tout ce qu'une volupté matrimoniale et savante dérobe à la vue pour le réserver au sens plus précieux du toucher. Et pour parler plus précisément que ce galimatias, Nane, cela veut dire qu'il vous vaudra mieux, une fois mariée, si j'ai compris quelque chose à votre Belge, porter au lit des chemises montantes, et qui ne lui laissent point rassasier ses yeux. Craignez qu'au hasard de la causerie, et d'une couche défaite qui ne vous voilerait plus, cette même chemise, roulée en turban et remontée jusque sous vos épaules, ne laisse jaillir votre soudaine nudité, telle une amande verte dont on presserait la gaine entre ses doigts. Il vaudra mieux aussi les choisir moins transparentes que celles où, dit-on, vous pensiez autrefois vous dérober, et qui étaient à vos membres comme ce peu de brume couleur de perle que le printemps suspend autour d'un peuplier svelte et pâle. Contentez-vous qu'elles soient diaphanes, quelques-unes, et vous pareille alors à l'ébauche de Galathée que l'albâtre emprisonne encore. Au demeurant choisissez-les collantes, ces chemises: sévères mais justes, voilà le point.

«Encore une fois, c'est, à la province, le toucher qui est le sens le plus vif, comme partout où l'hypocrisie aiguise ces curiosités que nous avons au bout des doigts. Que celles de monsieur votre mari puissent reconnaître et solliciter son plaisir à travers la rigueur d'une hollande, où vous le braverez, attentive. Car les jeux d'une amie qui s'ébat sous un linge mousseux, telle que la baigneuse dans l'écume, ce ne sont point plaisirs d'industriels. Celui-ci, s'il heurte à cette blanche armure, ou vous en veut, tout de suite, dérober, que l'étroitesse du fourreau, aidée par un peu d'écart de vos genoux, lui rende difficile d'en toucher dès l'abord l'envers et le plein.

«Si j'ajoute qu'ayant été épousée pour votre charme plutôt que vos vertus, il faut éviter de vous montrer trop ménagère; et que votre rôle ne va pas, chaussée de lasting et vêtue de poult de soie, à surveiller les sauces, j'aurai tout dit, je pense. Oui, tels sont à peu près, ma chère Nane, les conseils paternels que mon rôle auprès de vous, si je l'avais pu remplir, m'aurait appelé à vous donner. Mais quel que soit le prix que votre indulgence y voudra bien attacher, ne la poussez point jusqu'à les vouloir faire admirer de M. Le Marigo. Le sel lui en échapperait, je pense; et moins vous lui en direz en toutes choses, moins vous lui en montrerez, et lui laisserez voir même, mieux cela vaudra. Ne vous abandonnez guère; craignez l'automatisme, et trop de hardiesse dans votre langage, ou votre costume: enfin n'oubliez jamais qu'il est votre mari. Gardez de lui dire au petit jour, le lendemain de vos noces, distraite et vous croyant encore à Paris, dans ce Paris où tant d'inconnus passent: «Chéri, il serait peut-être temps de vous retirer: mon ami vient quelquefois de très bonne heure». Ou bien: «En partant, si la porte est encore fermée, criez au concierge: Docteur Durand! C'est le manucure du second.»

«Et du reste, de tous ces avis, si vous préférez n'en suivre aucun, qu'à cela ne tienne. Les choses n'en iront sans doute pas plus mal; car, on a beau faire, les choses vont toujours la même chose.

«Peut-être penserez-vous aussi que mon rôle, en toute cette affaire, n'est pas de vous donner des conseils seuls; et je vous entends bien; mais j'ai beau me creuser la tête, je ne sais que vous offrir. Ah! si ma tante était déjà «réalisée», comme dit mon ami l'arriviste. Mais il y a des longueurs, du notaire au bijoutier. Alors, j'ai songé à vous envoyer mon dictionnaire Larousse. J'en suis dégoûté; il est plein d'erreurs, qui telles quelles, pourtant, pourraient encore suffire à votre instruction. Mais peut-être que ça ne vous amuse pas beaucoup, le dictionnaire Larousse? Préférez-vous le Moreri? Non plus; quoi alors? Vous savez bien qu'il ne me reste pas un bibelot passable, depuis longtemps que vous avez pris le soin de n'en laisser chez moi aucun qui puisse tenter une autre femme; ce qui est du sentiment le plus délicat, mais n'a pas laissé de faire un peu de vide sur mes commodes.

«Ah! si, pourtant, j'ai quelque chose depuis peu que vous ne connaissez pas. C'est une aquarelle de Leone Georges, de la plus équivoque chasteté: deux femmes qui caressent un paon blanc, et se sourient. Vous en seriez folle!

«Car cela fait rêver à tout un petit monde de féerie et de fête galante, marionnettes aux réflexes ingénieux, coeurs de nèfles, corrompus et glacés; et tant de beaux yeux meurtris. Et puis des travestis, des négrillons, des macaques, des kakatoës, des carlins: Bergame ou Masulipatam. Là, des chambres parquetées en bois des îles répandent l'odeur du benjoin, de la jonquille et des longues chevelures. Ouvrez-en les fenêtres, un soir; vous trouverez qu'elles donnent sur de hautes serres, parfois striées d'une pluie artificielle et parfumée, que, du dehors, le soleil couchant irise d'arcsen-ciel fragiles--où des oiseaux en duvet, des papillons, mille fleurs, balancent leur mélancolie versicolore--où Colombine, à la dérobée, vient rafraîchir le bout de ses doigts dans la fontaine de rocaille aux larmes noires.

«N'aimeriez-vous pas bien connaître l'auteur aussi? Comme on se la figure pareille à ses personnages, menue, fragile, et que le soir il faut ranger dans une vitrine.

«Et, du reste, ça ne m'amuse pas beaucoup que vous deviez dormir contre ce Flamand. Mais quoi, c'est la vie, comme disait un philosophe qu'on menait pendre. Vous, au moins, ne vous laissez point affliger par ces confuses cérémonies. N'y apportez pas la figure d'une amie que j'avais à la province, et que je rencontrai un matin qu'elle se mariait. C'était à cette heure de l'année où, dans les jardins dont cette ville est enclose, l'odeur des tilleuls commence à effacer celle des glycines. Mon amie, elle, devait sentir la fleur d'oranger, pour peu que celle dont sa robe était ornée fût authentique: mais là-dessus, j'avais des doutes. Toujours est-il qu'elle me jeta, comme je passais, le plus mélancolique regard d'oiseau en cage qui se puisse rêver. Et certes, j'avais de bonnes raisons de croire que ce n'était pas moi qu'elle regrettait: mais ma vue lui rappelait peut-être quelques-uns des plaisirs de la liberté.

«Puisse la vôtre vous être légère à perdre; et laissez-moi, une dernière fois, saluer vos lèvres, puisque désormais, ô Nane, vous ne serez plus que ma soeur. Hélas, et n'était-ce point assez des Suédois?...

«N.»

Table des Matières

DÉDICACE INTRODUCTION I.--LES SIRÈNES II.--COMMENT ON S'AIME: i.--_Première version_ ii.--_Version seconde_ III.--L'APÉRITIF CHEZ LA MARQUISE IV.--L'HEUREUSE MÈRE V.--L'APRÈS-MIDI ESTHÉTIQUE VI.--UNE JOURNÉE ENTRE TOUTES VII.--NANE-AU-MIROIR VIII.--VENISE SENTIMENTALE IX.--L'INDIFFÉRENT X.--LES ASPHALTITES XI.--LES CHARITÉS DE NANE: i.--_Primavérile de Ver_ ii.--_Le bon chien Cocktail_ iii.--_L'Hospitalité écossaise, ou l'Électricien_ XII.--NANE PENSE MOURIR XIII.--LES NOCES DE NANE