Chapter 3
une dette pour lui, mais qu'il la payerait tant que je vivrais.
Quelques jours après, il apporta les écrits de donation, et il amena un notaire avec lui, et je les signai de bien bon gré, et les lui remis avec cent baisers, car sûrement jamais rien ne se passa entre une mère et un enfant tendre et respectueux avec plus d'affection. Le lendemain, il m'apporte une obligation sous seing et sceau par où il s'engageait à gérer la plantation à mon compte et à remettre le revenu à mon ordre ou que je fusse; et tout ensemble il s'obligeait à ce que ce revenu fût de 100£ par an. Quand il eut fini, il me dit que, puisque j'étais entrée en possession avant la récolte, j'avais droit au revenu de l'année courante et me paya donc 100£ en pièces de huit d'Espagne, et me pria de lui en donner un reçu pour solde de tout compte de cette année, expirant au Noël suivant; nous étions alors à la fin d'août.
Je demeurai là plus de cinq semaines, et en vérité j'eus assez à faire pour m'en aller, même alors, il voulait m'accompagner jusque de l'autre côté de la baie, ce que je refusai expressément; pourtant, il insista pour me faire faire la traversée dans une chaloupe qui lui appartenait, qui était construite comme un yacht, et qui lui servait autant à son plaisir qu'à ses affaires. J'acceptai; si bien qu'après les plus tendres expressions d'amour filial et d'affection, il me laissa partir, et j'arrivai saine et sauve, au bout de deux jours, chez mon ami le quaker.
J'apportais avec moi, pour l'usage de notre plantation, trois chevaux avec harnais et selles, des cochons, deux vaches et mille autres choses, dons de l'enfant le plus tendre et le plus affectueux que femme ait jamais eu. Je racontai à mon mari tous les détails de ce voyage, sinon que j'appelai mon fils mon cousin; et d'abord je lui dis que j'avais perdu ma montre, chose qu'il parut regarder comme un malheur; mais ensuite je lui dis la bonté que mon cousin m'avait témoignée, et que ma mère m'avait laissé telle plantation, et qu'il l'avait conservée pour moi dans l'espoir qu'un jour ou l'autre il aurait de mes nouvelles; puis je lui dis que je l'avais remise à sa gérance, et qu'il me rendrait fidèlement compte du revenu; puis je tirai les 100£ en argent, qui étaient le revenu de la première année; enfin, tirant la bourse en peau de daim avec les pistoles:
--Et voilà, mon ami, m'écriai-je, la montre en or! Et mon mari de dire:
--Ainsi, la bonté divine opère sûrement les mêmes effets dans toutes les âmes sensibles, partout où le coeur est touché de la grâce!
Puis levant les deux mains, en une extase de joie:
--Quelle n'est pas la bonté de Dieu, s'écria-t-il, pour un chien ingrat tel que moi!
Puis je lui fis voir ce que j'avais apporté dans la chaloupe; je veux dire les chevaux, cochons, et vaches et autres provisions pour notre plantation; toutes choses qui ajoutèrent à sa surprise et emplirent son coeur de gratitude. Cependant nous continuâmes de travailler à notre établissement et nous nous gouvernâmes par l'aide et la direction de tels amis que nous nous fîmes là, et surtout de l'honnête quaker, qui se montra pour nous ami fidèle, solide et généreux; et nous eûmes très bon succès; car ayant un fonds florissant pour débuter, ainsi que j'ai dit, et qui maintenant s'était accru par l'addition de 130£ d'argent, nous augmentâmes le nombre de notre domestique, bâtîmes une fort belle maison, et défrichâmes chaque année une bonne étendue de terre. La seconde année j'écrivis à ma vieille gouvernante, pour lui faire part de la joie de notre succès, et je l'instruisis de la façon dont elle devait employer la somme que je lui avais laissée, qui était de 250£, ainsi que j'ai dit, et qu'elle devait nous envoyer en marchandises: chose qu'elle exécuta avec sa fidélité habituelle, et le tout nous arriva à bon port.
Là nous eûmes supplément de toutes sortes d'habits, autant pour mon mari que pour moi-même; si je pris un soin particulier de lui acheter toutes ces choses que je savais faire ses délices: telles que deux belles perruques longues, deux épées à poignée d'argent, trois ou quatre excellents fusils de chasse, une belle selle garnie de fourreaux à pistolets et de très bons pistolets, avec un manteau d'écarlate; et, en somme, tout ce que je pus imaginer pour l'obliger et le faire paraître, ainsi qu'il était, brave gentilhomme; je fis venir bonne quantité de telles affaires de ménage dont nous avions besoin, avec du linge pour nous deux; quant à moi j'avais besoin de très peu d'habits ou de linge, étant fort bien fournie auparavant, le reste de ma cargaison se composait de quincaillerie de toute sorte, harnais pour les chevaux, outils, vêtements pour les serviteurs, et drap de laine, étoffes, serges, bas, souliers, chapeaux et autres choses telles qu'en porte le domestique, le tout sous la direction du quaker; et toute cette cargaison vint à bon port et en bonne condition avec trois filles de service, belles et plantureuses, que ma vieille gouvernante avait trouvées pour moi, assez appropriées à l'endroit où nous étions et au travail que nous avions à leur donner; l'une desquelles se trouva arriver double, s'étant fait engrosser par un des matelots du vaisseau, ainsi qu'elle l'avoua plus tard, avant même que le vaisseau fût arrivé à Gravesend; de sorte qu'elle mit au monde un gros garçon, environ sept mois après avoir touché terre.
Mon mari, ainsi que vous pouvez bien penser fut un peu surpris par l'arrivée de cette cargaison d'Angleterre et me parlant un jour, après qu'il en eut vu les détails:
--Ma chérie, dit-il, que veut dire tout cela? Je crains que tu nous endettes trop avant: quand pourrons-nous payer toutes ces choses?
Je souris et lui dis que tout était payé; et puis je lui dis que ne sachant point ce qui pourrait nous arriver dans le voyage, et regardant à quoi notre condition pourrait nous exposer, je n'avais pas emporté tout mon fonds et que j'en avais laissé aux mains de mon amie cette partie que, maintenant que nous avions passé la mer et que nous avions heureusement établis, j'avais fait venir afin qu'il la vît.
Il fut stupéfait et demeura un instant à compter sur ses doigts, mais ne dit rien; à la fin, il commença ainsi:
--Attends, voyons, dit-il, comptant encore sur ses doigts, et d'abord sur le pouce.--il y a d'abord 246£ en argent, ensuite deux montres en or, des bagues à diamant et de la vaisselle plate, dit-il,--sur l'index; puis sur le doigt suivant--nous avons une plantation sur la rivière d'York à 100£ par an, ensuite 150£ d'argent, ensuite une chaloupe chargée de chevaux, vaches, cochons et provisions--et ainsi de suite jusqu'à recommencer sur le pouce--et maintenant, dit-il, une cargaison qui a coûté 250£ en Angleterre, et qui vaut le double ici.
--Eh bien, dis-je; que fais-tu de tout cela?
--Ce que j'en fais? dit-il. Mais qui donc prétend que je me suis fait duper quand j'ai épousé ma femme dans le Lancashire? Je crois que j'ai épousé une fortune, dit-il, et, ma foi, une très belle fortune.
En somme, nous étions maintenant dans une condition fort considérable, et qui s'augmentait chaque année; car notre nouvelle plantation croissait admirablement entre nos mains, et dans les huit années que nous y vécûmes, nous l'amenâmes à un point tel que le revenu en était d'au moins 300£ par an, je veux dire valait cette somme en Angleterre.
Après que j'eus passé une année chez moi, je fis de nouveau la traversée de la baie pour aller voir mon fils et toucher les nouveaux revenus de ma plantation; et je fus surprise d'apprendre, justement comme je débarquais, que mon vieux mari était mort, et qu'on ne l'avait pas enterré depuis plus de quinze jours. Ce ne fut pas, je l'avoue, une nouvelle désagréable, à cause que je pouvais paraître maintenant, ainsi que je l'étais, dans la condition de mariage; de sorte que je dis à mon fils avant de le quitter que je pensais épouser un gentilhomme dont la plantation joignait la mienne; et que malgré que je fusse légalement libre de me marier, pour ce qui était d'aucune obligation antérieure, pourtant j'entretenais quelque crainte qu'on ne fit revivre une histoire qui pouvait donner de l'inquiétude à un mari. Mon fils, toujours tendre, respectueux et obligeant, me reçut cette fois chez lui, me paya mes cent livres et me renvoya chargée de présents.
Quelque temps après, je fis savoir à mon fils que j'étais mariée, et je l'invitai à nous venir voir, et mon mari lui écrivit de son côté une lettre fort obligeante où il l'invitait aussi; et en effet il vint quelques mois après, et il se trouvait justement là au moment que ma cargaison arriva d'Angleterre, que je lui fis croire qui appartenait toute à l'état de mon mari, et non à moi.
Il faut observer que lorsque le vieux misérable, mon frère (mari) fut mort, je rendis franchement compte à mon mari de toute cette affaire et lui dis que ce cousin, comme je l'appelais, était mon propre fils par cette malheureuse alliance. Il s'accorda parfaitement à mon récit et me dit qu'il ne serait point troublé si le vieux, comme nous l'appelions, eût été vivant.
--En effet, dit-il, ce n'était point ta faute, ni la sienne; c'était une erreur impossible à prévenir.
Il lui reprocha seulement de m'avoir priée de tout cacher et de continuer à vivre avec lui comme sa femme après que j'avais appris qu'il était mon frère; ç'avait été, dit-il, une conduite vile.
Ainsi toutes ces petites difficultés se trouvèrent aplanies et nous vécûmes ensemble dans la plus grande tendresse et le plus profond confort que l'on puisse s'imaginer; nous sommes maintenant devenus vieux; je suis revenue en Angleterre, et j'ai près de soixante-dix ans d'âge, mon mari soixante-huit, ayant dépassé de beaucoup le terme assigné à ma déportation; et maintenant, malgré toutes les fatigues et toutes les misères que nous avons traversées, nous avons conservé tous deux bonne santé et bon coeur. Mon mari demeura là-bas quelque temps après moi afin de régler nos affaires, et d'abord j'avais eu l'intention de retourner auprès de lui, mais sur son désir je changeai de résolution et il est revenu aussi en Angleterre où nous sommes résolus à passer les années qui nous restent dans une pénitence sincère pour la mauvaise vie que nous avons menée.
ÉCRIT EN L'ANNÉE 1683
FIN