Molière - Œuvres complètes, Tome 4
Part 9
Hélas! cent choses à la fois: l'emportement d'un père, les reproches d'une famille, les censures du monde; mais plus que tout, Valère, le changement de votre cœur, et cette froideur criminelle dont ceux de votre sexe payent le plus souvent les témoignages trop ardens d'un innocent amour.
VALÈRE.
Ah! ne me faites pas ce tort, de juger de moi par les autres! Soupçonnez-moi de tout, Élise, plutôt que de manquer à ce que je vous dois. Je vous aime trop pour cela; et mon amour pour vous durera autant que ma vie.
ÉLISE.
Ah! Valère, chacun tient les mêmes discours! Tous les hommes sont semblables par les paroles; et ce n'est que les actions qui les découvrent différens.
VALÈRE.
Puisque les seules actions font connoître ce que nous sommes, attendez donc, au moins, à juger de mon cœur par elles, et ne me cherchez point des crimes dans les injustes craintes d'une fâcheuse prévoyance. Ne m'assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups d'un soupçon outrageux; et donnez-moi le temps de vous convaincre, par mille et mille preuves, de l'honnêteté de mes feux.
ÉLISE.
Hélas! qu'avec facilité on se laisse persuader par les personnes que l'on aime! Oui, Valère, je tiens votre cœur incapable de m'abuser. Je crois que vous m'aimez d'un véritable amour et que vous me serez fidèle: je n'en veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu'on pourra me donner.
VALÈRE.
Mais pourquoi cette inquiétude?
ÉLISE.
Je n'aurois rien à craindre, si tout le monde vous voyoit des yeux dont je vous vois; et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous. Mon cœur, pour sa défense, a tout votre mérite, appuyé du secours d'une reconnoissance où le ciel m'engage envers vous. Je me représente, à toute heure, ce péril étonnant qui commença de nous offrir aux regards l'un de l'autre; cette générosité surprenante qui vous fit risquer votre vie pour dérober la mienne à la fureur des ondes; ces soins pleins de tendresse que vous me fîtes éclater après m'avoir tirée de l'eau, et les hommages assidus de cet ardent amour que ni le temps, ni les difficultés n'ont rebuté, et qui, vous faisant négliger et parens et patrie, arrête vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit, pour me voir, à vous revêtir de l'emploi de domestique[33] de mon père. Tout cela fait chez moi, sans doute, un merveilleux effet; et c'en est assez, à mes yeux, pour me justifier l'engagement où j'ai pu consentir; mais ce n'est pas assez peut-être pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentimens.
VALÈRE.
De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je prétends auprès de vous mériter quelque chose; et, quant aux scrupules que vous avez, votre père lui-même ne prend que trop de soin de vous justifier à tout le monde; et l'excès de son avarice, et la manière austère dont il vit avec ses enfans, pourroient autoriser des choses plus étranges. Pardonnez-moi, charmante Élise, si j'en parle ainsi devant vous. Vous savez que, sur ce chapitre, on n'en peut pas dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l'espère, retrouver mes parens, nous n'aurons pas beaucoup de peine à nous le rendre favorable. J'en attends des nouvelles avec impatience, et j'en irai chercher moi même, si elles tardent à venir.
ÉLISE.
Ah! Valère, ne bougez d'ici, je vous prie, et songez seulement à vous bien mettre dans l'esprit de mon père.
VALÈRE.
Vous voyez comme je m'y prends, et les adroites complaisances qu'il m'a fallu mettre en usage pour m'introduire à son service; sous quel masque de sympathie et de rapports de sentimens je me déguise pour lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin d'acquérir sa tendresse. J'y fais des progrès admirables; et j'éprouve que, pour gagner les hommes, il n'est point de meilleure voie que de se parer à leurs yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu'ils font. On n'a que faire d'avoir peur de trop charger la complaisance, et la manière dont on les joue a beau être visible, les plus fins toujours sont de grandes dupes du côté de la flatterie; et il n'y a rien de si impertinent et de si ridicule qu'on ne fasse avaler, lorsqu'on l'assaisonne en louanges. La sincérité souffre un peu au métier que je fais; mais, quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajuster à eux; et, puisqu'on ne sauroit les gagner que par là, ce n'est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent être flattés.
ÉLISE.
Mais que ne tâchez-vous aussi à gagner l'appui de mon frère, en cas que la servante s'avisât de révéler notre secret?
VALÈRE.
On ne peut pas ménager l'un et l'autre; et l'esprit du père et celui du fils sont des choses si opposées, qu'il est difficile d'accommoder ces deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez auprès de votre frère, et servez-vous de l'amitié qui est entre vous deux pour le jeter dans nos intérêts. Il vient. Je me retire. Prenez ce temps pour lui parler, et ne lui découvrez de notre affaire que ce que vous jugerez à propos.
ÉLISE.
Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence.
[33] Du latin _domus_, attaché à la maison. Voyez la note, t. III, p. 194.
SCÈNE II.--CLÉANTE, ÉLISE.
CLÉANTE.
Je suis bien aise de vous trouver seule, ma sœur; et je brûlois de vous parler, pour m'ouvrir à vous d'un secret.
ÉLISE.
Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu'avez-vous à me dire?
CLÉANTE.
Bien des choses, ma sœur, enveloppées dans un mot. J'aime.
ÉLISE.
Vous aimez?
CLÉANTE.
Oui, j'aime. Mais, avant que d'aller plus loin, je sais que je dépends d'un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour; que le ciel les a faits les maîtres de nos vœux, et qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur conduite; que, n'étant prévenus d'aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre; qu'il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l'aveuglement de notre passion; et que l'emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma sœur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire; car enfin mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances.
ÉLISE.
Vous êtes-vous engagé, mon frère, avec celle que vous aimez?
CLÉANTE.
Non: mais j'y suis résolu, et je vous conjure, encore une fois, de ne me point apporter des raisons pour m'en dissuader.
ÉLISE.
Suis-je, mon frère, une si étrange personne?
CLÉANTE.
Non, ma sœur: mais vous n'aimez pas; vous ignorez la douce violence qu'un tendre amour fait sur nos cœurs; et j'appréhende votre sagesse.
ÉLISE.
Hélas! mon frère, ne parlons point de ma sagesse; il n'est personne qui n'en manque, du moins une fois en sa vie; et, si je vous ouvre mon cœur, peut-être serai-je à vos yeux bien moins sage que vous.
CLÉANTE.
Ah! plût au ciel que votre âme, comme la mienne...
ÉLISE.
Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est celle que vous aimez.
CLÉANTE.
Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble être faite pour donner de l'amour à tous ceux qui la voient. La nature, ma sœur, n'a rien formé de plus aimable, et je me sentis transporté dès le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit sous la conduite d'une bonne femme de mère qui est presque toujours malade, et pour qui cette aimable fille a des sentimens d'amitié qui ne sont pas imaginables. Elle la sert, la plaint et la console, avec une tendresse qui vous toucheroit l'âme. Elle se prend d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle fait; et l'on voit briller mille grâces en toutes ses actions, une douceur pleine d'attraits, une bonté tout engageante, une honnêteté adorable, une... Ah! ma sœur, je voudrois que vous l'eussiez vue!
ÉLISE.
J'en vois beaucoup, mon frère, dans les choses que vous me dites; et, pour comprendre ce qu'elle est, il me suffit que vous l'aimez.
CLÉANTE.
J'ai découvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodées[34], et que leur discrète conduite a de la peine à étendre à tous leurs besoins le bien qu'elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma sœur, quelle joie ce peut être que de relever la fortune d'une personne que l'on aime; que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes nécessités d'une vertueuse famille; et concevez quel déplaisir ce m'est de voir que, par l'avarice d'un père, je sois dans l'impuissance de goûter cette joie, et de faire éclater à cette belle aucun témoignage de mon amour!
ÉLISE.
Oui, je conçois assez, mon frère, quel doit être votre chagrin.
CLÉANTE.
Ah! ma sœur, il est plus grand qu'on ne peut croire. Car, enfin, peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu'on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l'on nous fait languir? Eh! que nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d'en jouir, et si, pour m'entretenir même, il faut que maintenant je m'engage de tous côtés; si je suis réduit avec vous à chercher tous les jours le secours des marchands, pour avoir moyen de porter des habits raisonnables? Enfin, j'ai voulu vous parler pour m'aider à sonder mon père sur les sentimens où je suis: et, si je l'y trouve contraire, j'ai résolu d'aller en d'autres lieux, avec cette aimable personne, jouir de la fortune que le ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout, pour ce dessein, de l'argent à emprunter; et, si vos affaires, ma sœur, sont semblables aux miennes, et qu'il faille que notre père s'oppose à nos désirs, nous le quitterons là tous deux, et nous affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable.
ÉLISE.
Il est bien vrai que tous les jours il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère, et que...
CLÉANTE.
J'entends sa voix. Éloignons-nous un peu pour achever notre confidence; et nous joindrons après nos forces pour venir attaquer la dureté de son humeur.
[34] Pour: dans l'aisance, assez riches pour vivre commodément. Archaïsme passé de mode.
SCÈNE III.--HARPAGON, LA FLÈCHE.
HARPAGON.
Hors d'ici tout à l'heure, et qu'on ne réplique pas! Allons, que l'on détale de chez moi, maître juré filou, vrai gibier de potence!
LA FLÈCHE, à part.
Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard, et je pense, sauf correction, qu'il a le diable au corps.
HARPAGON.
Tu murmures entre tes dents!
LA FLÈCHE.
Pourquoi me chassez-vous?
HARPAGON.
C'est bien à toi, pendard, à me demander des raisons! Sors vite, que je ne t'assomme!
LA FLÈCHE.
Qu'est-ce que je vous ai fait?
HARPAGON.
Tu m'as fait que je veux que tu sortes.
LA FLÈCHE.
Mon maître, votre fils, m'a donné ordre de l'attendre.
HARPAGON.
Va-t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison, planté tout droit comme un piquet, à observer ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître dont les yeux maudits assiégent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furettent de tous côtés pour voir s'il n'y a rien à voler.
LA FLÈCHE.
Comment diantre voulez-vous qu'on fasse pour vous voler? Êtes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit?
HARPAGON.
Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plaît! Ne voilà pas de mes mouchards, qui prennent garde à ce qu'on fait! (Bas à part.) Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de mon argent. (Haut.) Ne serois-tu point homme à faire courir le bruit que j'ai chez moi de l'argent caché?
LA FLÈCHE.
Vous avez de l'argent caché?
HARPAGON.
Non, coquin, je ne dis pas cela. (Bas.) J'enrage! (Haut.) Je demande si, malicieusement, tu n'irois point faire courir le bruit que j'en ai.
LA FLÈCHE.
Eh! que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez pas, si c'est pour nous la même chose?
HARPAGON, levant la main pour donner un soufflet à La Flèche.
Tu fais le raisonneur! je te baillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles! Sors d'ici, encore une fois!
LA FLÈCHE.
Eh bien, je sors.
HARPAGON.
Attends: ne m'emportes-tu rien?
LA FLÈCHE.
Que vous emporterois-je?
HARPAGON.
Tiens, viens çà, que je voie. Montre-moi tes mains.
LA FLÈCHE.
Les voilà.
HARPAGON.
Les autres!
LA FLÈCHE.
Les autres?
HARPAGON.
Oui.
LA FLÈCHE.
Les voilà.
HARPAGON, montrant les hauts-de-chausses de La Flèche.
N'as-tu rien mis ici dedans?
LA FLÈCHE.
Voyez vous-même.
HARPAGON, tâtant le bas des haut-de-chausses de La Flèche.
Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les recéleurs des choses qu'on dérobe; et je voudrois qu'on en eût fait pendre quelqu'un.
LA FLÈCHE, à part.
Ah! qu'un homme comme cela mériteroit bien ce qu'il craint! et que j'aurois de joie à le voler!
HARPAGON.
Euh?
LA FLÈCHE.
Quoi?
HARPAGON.
Qu'est-ce que tu parles de voler?
LA FLÈCHE.
Je vous dis que vous fouillez bien partout pour voir si je vous ai volé.
HARPAGON.
C'est ce que je veux faire.
Harpagon fouille dans les poches de La Flèche.
LA FLÈCHE, à part.
La peste soit de l'avarice et des avaricieux!
HARPAGON.
Comment? que dis-tu?
LA FLÈCHE.
Ce que je dis?
HARPAGON.
Oui; qu'est-ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux?
LA FLÈCHE.
Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieux!
HARPAGON.
De qui veux-tu parler?
LA FLÈCHE.
Des avaricieux.
HARPAGON.
Et qui sont-ils ces avaricieux?
LA FLÈCHE.
Des vilains et des ladres.
HARPAGON.
Mais qui est-ce que tu entends par là?
LA FLÈCHE.
De quoi vous mettez-vous en peine?
HARPAGON.
Je me mets en peine de ce qu'il faut.
LA FLÈCHE.
Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous?
HARPAGON.
Je crois ce que je crois; mais je veux que tu me dises à qui tu parles quand tu dis cela.
LA FLÈCHE.
Je parle... je parle à mon bonnet.
HARPAGON.
Et moi, je pourrois bien parler à ta barrette[35].
LA FLÈCHE.
M'empêcherez-vous de maudire les avaricieux?
HARPAGON.
Non: mais je t'empêcherai de jaser et d'être insolent. Tais-toi!
LA FLÈCHE.
Je ne nomme personne.
HARPAGON.
Je te rosserai si tu parles!
LA FLÈCHE.
Qui se sent morveux, qu'il se mouche.
HARPAGON.
Te tairas-tu?
LA FLÈCHE.
Oui, malgré moi.
HARPAGON.
Ah! ah!
LA FLÈCHE, montrant à Harpagon une poche de son justaucorps.
Tenez, voilà encore une poche: êtes-vous satisfait?
HARPAGON.
Allons, rends-le-moi sans te fouiller[36].
LA FLÈCHE.
Quoi?
HARPAGON.
Ce que tu m'as pris.
LA FLÈCHE.
Je ne vous ai rien pris du tout.
HARPAGON.
Assurément?
LA FLÈCHE.
Assurément.
HARPAGON.
Adieu. Va-t'en à tous les diables!
LA FLÈCHE, à part.
Me voilà fort bien congédié.
HARPAGON.
Je te le mets sur la conscience, au moins.
[35] Bonnet rouge des cardinaux. Autrefois c'était un bonnet de paysan gascon.
[36] Pour: sans que je faille te fouiller. Faute de français qui rend la phrase plus nette et plus vive.
SCÈNE IV.--HARPAGON.
Voilà un pendard de valet qui m'incommode fort; et je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là[37]! Certes, ce n'est pas une petite peine que de garder chez soi une grande somme d'argent; et bienheureux qui a tout son fait[38] bien placé, et ne conserve seulement que ce qu'il faut pour sa dépense! On n'est pas peu embarrassé à inventer, dans toute une maison, une cache fidèle; car, pour moi, les coffres forts me sont suspects, et je ne veux jamais m'y fier. Je les tiens justement une franche amorce à voleur; et c'est toujours la première chose que l'on va attaquer.
[37] Allusion à l'infirmité récente de Béjart cadet, qui jouait ce rôle. Voyez plus haut, p. 138.
[38] Pour: capital argent acquis. Du latin _factus_ achevé, accompli.
SCÈNE V.--HARPAGON, ÉLISE ET CLÉANTE, parlant ensemble et restant dans le fond du théâtre.
HARPAGON, se croyant seul.
Cependant je ne sais si j'aurai bien fait d'avoir enterré dans mon jardin dix mille écus qu'on me rendit hier. Dix mille écus en or, chez soi, est une somme assez... (A part, apercevant Élise et Cléante.) O ciel! je me serai trahi moi-même! la chaleur m'aura emporté, et je crois que j'ai parlé haut en raisonnant tout seul. (A Cléante et à Élise.) Qu'est-ce?
CLÉANTE.
Rien, mon père.
HARPAGON.
Y a-t-il longtemps que vous êtes là?
ÉLISE.
Nous ne venons que d'arriver.
HARPAGON.
Vous avez entendu...
CLÉANTE.
Quoi? mon père.
HARPAGON.
Là...
ÉLISE.
Quoi?
HARPAGON.
Ce que je viens de dire.
CLÉANTE.
Non.
HARPAGON.
Si fait, si fait!
ÉLISE.
Pardonnez-moi.
HARPAGON.
Je vois bien que vous en avez ouï quelques mots. C'est que je m'entretenois en moi-même de la peine qu'il y a aujourd'hui à trouver de l'argent, et je disois qu'il est bien heureux qui peut avoir dix mille écus chez soi.
CLÉANTE.
Nous feignions[39] à vous aborder, de peur de vous interrompre.
HARPAGON.
Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez pas prendre les choses de travers, et vous imaginer que je dise que c'est moi qui ai dix mille écus.
CLÉANTE.
Nous n'entrons point dans vos affaires.
HARPAGON.
Plût à Dieu que je les eusse, dix mille écus!
CLÉANTE.
Je ne crois pas...
HARPAGON.
Ce seroit une bonne affaire pour moi.
ÉLISE.
Ce sont des choses...
HARPAGON.
J'en aurois bon besoin.
CLÉANTE.
Je pense que...
HARPAGON.
Cela m'accommoderoit fort.
ÉLISE.
Vous êtes...
HARPAGON.
Et je ne me plaindrois pas, comme je fais, que le temps est misérable.
CLÉANTE.
Mon Dieu! mon père, vous n'avez pas lieu de vous plaindre, et l'on sait que vous avez assez de bien.
HARPAGON.
Comment! j'ai assez de bien! Ceux qui le disent en ont menti! Il n'y a rien de plus faux; et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits-là!
ÉLISE.
Ne vous mettez point en colère.
HARPAGON.
Cela est étrange, que mes propres enfans me trahissent et deviennent mes ennemis!
CLÉANTE.
Est-ce être votre ennemi que de dire que vous avez du bien?
HARPAGON.
Oui. De pareils discours, et les dépenses que vous faites, seront cause qu'un de ces jours on me viendra chez moi couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles.
CLÉANTE.
Quelle grande dépense est-ce que je fais?
HARPAGON.
Quelle? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville? Je querellois hier votre sœur; c'est encore pis. Voilà qui crie vengeance au ciel; et, à vous prendre depuis les pieds jusqu'à la tête, il y auroit là de quoi faire une bonne constitution[40]. Je vous l'ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort; vous donnez furieusement dans le marquis; et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.
CLÉANTE.
Eh! comment vous dérober?
HARPAGON.
Que sais-je? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l'état que vous portez?
CLÉANTE.
Moi, mon père? c'est que je joue; et, comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l'argent que je gagne.
HARPAGON.
C'est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à honnête intérêt l'argent que vous gagnez, afin de le trouver un jour. Je voudrois bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu'à la tête, et si une demi-douzaine d'aiguillettes[41] ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausses. Il est bien nécessaire d'employer de l'argent à des perruques, lorsque l'on peut porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien! Je vais gager qu'en perruques et rubans il y a du moins vingt pistoles; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sous huit deniers, à ne les placer qu'au denier douze[42].
CLÉANTE.
Vous avez raison.
HARPAGON.
Laissons cela, et parlons d'autre affaire. (Apercevant Cléante et Élise qui se font des signes.) Eh! (Bas à part.) Je crois qu'ils se font signe l'un à l'autre de me voler ma bourse. (Haut.) Que veulent dire ces gestes-là?
ÉLISE.
Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier, et nous avons tous deux quelque chose à vous dire.
HARPAGON.
Et moi j'ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux.
CLÉANTE.
C'est de mariage, mon père, que nous désirons vous parler.
HARPAGON.
Et c'est de mariage aussi que je veux vous entretenir.
ÉLISE.
Ah! mon père?
HARPAGON.
Pourquoi ce cri? Est-ce le mot, ma fille, ou la chose, qui vous fait peur?
CLÉANTE.
Le mariage peut nous faire peur à tous deux, de la façon que vous pouvez l'entendre; et nous craignons que nos sentimens ne soient pas d'accord avec votre choix.
HARPAGON.
Un peu de patience; ne vous alarmez point. Je sais ce qu'il faut à tous deux, et vous n'aurez, ni l'un ni l'autre aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prétends faire; et, pour commencer par un bout. (A Cléante.) Avez-vous vu, dites-moi, une jeune personne appelée Mariane, qui ne loge pas loin d'ici?
CLÉANTE.
Oui, mon père.
HARPAGON.
Et vous?
ÉLISE.
J'en ai ouï parler.
HARPAGON.
Comment, mon fils, trouvez-vous cette fille?
CLÉANTE.
Une fort charmante personne.
HARPAGON.
Sa physionomie?
CLÉANTE.
Tout honnête et pleine d'esprit.
HARPAGON.
Son air et sa manière?
CLÉANTE.
Admirables, sans doute.
HARPAGON.
Ne croyez-vous pas qu'une fille comme cela mériteroit assez que l'on songeât à elle?
CLÉANTE.
Oui, mon père.
HARPAGON.
Que ce seroit un parti souhaitable?
CLÉANTE.
Très-souhaitable.
HARPAGON.
Qu'elle a toute la mine de faire un bon ménage?
CLÉANTE.
Sans doute.
HARPAGON.
Et qu'un mari auroit satisfaction avec elle?
CLÉANTE.
Assurément.
HARPAGON.
Il y a une petite difficulté: c'est que j'ai peur qu'il n'y ait pas, avec elle, tout le bien qu'on pourroit prétendre.
CLÉANTE.
Ah! mon père, le bien n'est pas considérable, lorsqu'il est question d'épouser une honnête personne.
HARPAGON.
Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu'il y a à dire, c'est que, si l'on n'y trouve pas tout le bien qu'on souhaite, on peut tâcher de regagner cela sur autre chose.
CLÉANTE.
Cela s'entend.
HARPAGON.
Enfin, je suis bien aise de vous voir dans mes sentimens; car son maintien honnête et sa douceur m'ont gagné l'âme, et je suis résolu de l'épouser, pourvu que j'y trouve quelque bien.
CLÉANTE.
Euh?
HARPAGON.
Comment?
CLÉANTE.
Vous êtes résolu, dites-vous...
HARPAGON.
D'épouser Mariane.
CLÉANTE.
Qui? Vous, vous!
HARPAGON.
Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela?
CLÉANTE.
Il m'a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire d'ici.
HARPAGON.
Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un verre d'eau claire.
[39] Pour: hésitions. La racine de ce mot n'est pas le latin _fingere_, mais le teutonique _faint_, faiblesse, défaillance, hésitation. Archaïsme très-ancien, suranné même du temps de Molière.
[40] Pour: création d'une rente ou cette rente elle-même.
[41] Cordon ferré des deux bouts, qui remplaçait les boutons et les boutonnières.
[42] Un peu plus de huit pour cent. Voyez plus loin, page 166.
SCÈNE VI.--HARPAGON, ÉLISE.
HARPAGON.
Voilà de mes damoiseaux flouets[43], qui n'ont non plus de vigueur que des poules. C'est là ma fille, ce que j'ai résolu pour moi. Quant à ton frère, je lui destine une certaine veuve dont, ce matin, on m'est venu parler; et, pour toi, je te donne au seigneur Anselme.
[43] Pour: fluets, délicats. Archaïsme déjà ancien du temps de Molière.
ÉLISE.
Au seigneur Anselme?
HARPAGON.
Oui; un homme mûr, prudent et sage, qui n'a pas plus de cinquante ans, et dont on vante les grands biens.
ÉLISE, faisant la révérence.
Je ne veux point me marier, mon père, s'il vous plaît.
HARPAGON, contrefaisant Élise.
Et moi, ma petite fille, ma mie, je veux que vous vous mariiez, s'il vous plaît.
ÉLISE, faisant encore la révérence.
Je vous demande pardon, mon père.
HARPAGON, contrefaisant Élise.