Molière - Œuvres complètes, Tome 4

Part 8

Chapter 83,844 wordsPublic domain

Serez-vous assez foible pour avoir cette inquiétude, et pensez-vous qu'on soit capable d'aimer de certains maris qu'il y a? On les prend parce qu'on ne s'en peut défendre, et que l'on dépend de parens qui n'ont des yeux que pour le bien; mais on sait leur rendre justice, et l'on se moque fort de les considérer au delà de ce qu'ils méritent.

GEORGE DANDIN, à part.

Voilà nos carognes de femmes!

CLITANDRE.

Ah! qu'il faut avouer que celui qu'on vous a donné étoit peu digne de l'honneur qu'il a reçu, et que c'est une étrange chose que l'assemblage qu'on a fait d'une personne comme vous avec un homme comme lui!

GEORGE DANDIN, à part.

Pauvres maris! voilà comme on vous traite!

CLITANDRE.

Vous méritez, sans doute, une toute autre destinée; et le ciel ne vous a point faite pour être la femme d'un paysan.

GEORGE DANDIN.

Plût au ciel! fût-elle la tienne! tu changerois bien vite de langage! Rentrons; c'en est assez.

George Dandin, étant rentré, ferme la porte en dedans.

SCÈNE VI.--ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, LUBIN.

CLAUDINE.

Madame, si vous avez à dire du mal de votre mari, dépêchez vite, car il est tard.

CLITANDRE.

Ah! Claudine, que tu es cruelle!

ANGÉLIQUE, à Clitandre.

Elle a raison. Séparons-nous.

CLITANDRE.

Il faut donc s'y résoudre, puisque vous le voulez. Mais, au moins, je vous conjure de me plaindre un peu des méchans momens que je vais passer.

ANGÉLIQUE.

Adieu.

LUBIN.

Où es-tu, Claudine, que je te donne le bonsoir?

CLAUDINE.

Va, va, je le reçois de loin, et je t'en renvoie autant.

SCÈNE VII.--ANGÉLIQUE, CLAUDINE.

ANGÉLIQUE.

Rentrons sans faire de bruit.

CLAUDINE.

La porte s'est fermée.

ANGÉLIQUE.

J'ai le passe-partout.

CLAUDINE.

Ouvrez donc doucement.

ANGÉLIQUE.

On a fermé en dedans, et je ne sais comment nous ferons.

CLAUDINE.

Appelez le garçon qui couche là.

ANGÉLIQUE.

Colin! Colin! Colin!

SCÈNE VIII.--GEORGE DANDIN, ANGÉLIQUE, CLAUDINE.

GEORGE DANDIN, à la fenêtre.

Colin! Colin! Ah! je vous y prends donc, madame ma femme, et vous faites des _escampativos_ pendant que je dors! Je suis bien aise de cela, et de vous voir dehors à l'heure qu'il est!

ANGÉLIQUE.

Eh bien, quel grand mal est-ce qu'il y a à prendre le frais de la nuit?

GEORGE DANDIN.

Oui, oui. L'heure est bonne à prendre le frais! C'est bien plutôt le chaud, madame la coquine! et nous savons toute l'intrigue du rendez-vous et du damoiseau. Nous avons entendu votre galant entretien, et les beaux vers à ma louange que vous avez dits l'un et l'autre. Mais ma consolation, c'est que je vais être vengé, et que votre père et votre mère seront convaincus maintenant de la justice de mes plaintes et du déréglement de votre conduite. Je les ai envoyé quérir, et ils vont être ici dans un moment.

ANGÉLIQUE, à part.

Ah! ciel!

CLAUDINE.

Madame!

GEORGE DANDIN.

Voilà un coup, sans doute, où vous ne vous attendiez pas. C'est maintenant que je triomphe, et j'ai de quoi mettre à bas votre orgueil et détruire vos artifices. Jusques ici vous avez joué mes accusations, ébloui vos parens, et plâtré vos malversations. J'ai eu beau voir et beau dire; et votre adresse toujours l'a emporté sur mon bon droit, et toujours vous avez trouvé moyen d'avoir raison; mais, à cette fois, Dieu merci! les choses vont être éclaircies, et votre effronterie sera pleinement confondue.

ANGÉLIQUE.

Eh! je vous prie, faites-moi ouvrir la porte.

GEORGE DANDIN.

Non, non: il faut attendre la venue de ceux que j'ai mandés, et je veux qu'il vous trouvent dehors à la belle heure qu'il est. En attendant qu'ils viennent, songez, si vous voulez, à chercher dans votre tête quelque nouveau détour pour vous tirer de cette affaire; à inventer quelque moyen de rhabiller votre escapade; à trouver quelque belle ruse pour éluder ici les gens et paraître innocente, quelque prétexte spécieux de pèlerinage nocturne, ou d'amie en travail d'enfant, que vous veniez de secourir.

ANGÉLIQUE.

Non. Mon intention n'est pas de vous rien déguiser. Je ne prétends point me défendre, ni vous nier les choses, puisque vous les savez.

GEORGE DANDIN.

C'est que vous voyez bien que tous les moyens vous en sont fermés, et que, dans cette affaire, vous ne sauriez inventer d'excuse qu'il ne me soit facile de convaincre de fausseté.

ANGÉLIQUE.

Oui, je confesse que j'ai tort, et que vous avez sujet de vous plaindre. Mais je vous demande par grâce de ne m'exposer point maintenant à la mauvaise humeur de mes parens et de me faire promptement ouvrir.

GEORGE DANDIN.

Je vous baise les mains.

ANGÉLIQUE.

Eh! mon pauvre petit mari, je vous en conjure!

GEORGE DANDIN.

Eh! mon pauvre petit mari! Je suis votre petit mari maintenant, parce que vous vous sentez prise. Je suis bien aise de cela; et vous ne vous étiez jamais avisée de me dire ces douceurs.

ANGÉLIQUE.

Tenez, je vous promets de ne vous plus donner aucun sujet de déplaisir, et de me...

GEORGE DANDIN.

Tout cela n'est rien. Je ne veux point perdre cette aventure; et il m'importe qu'on soit une fois éclairci à fond de vos déportemens.

ANGÉLIQUE.

De grâce, laissez-moi vous dire. Je vous demande un moment d'audience.

GEORGE DANDIN.

Eh bien, quoi?

ANGÉLIQUE.

Il est vrai que j'ai failli, je vous l'avoue encore une fois; que votre ressentiment est juste; que j'ai pris le temps de sortir pendant que vous dormiez, et que cette sortie est un rendez-vous que j'avois donné à la personne que vous dites. Mais enfin ce sont des actions que vous devez pardonner à mon âge, des emportemens de jeune personne qui n'a encore rien vu, et ne fait que d'entrer au monde; des libertés où l'on s'abandonne sans y penser de mal, et qui sans doute, dans le fond, n'ont rien de...

GEORGE DANDIN.

Oui: vous le dites, et ce sont des choses qui ont besoin qu'on les croie pieusement.

ANGÉLIQUE.

Je ne veux point m'excuser, par là, d'être coupable envers vous; et je vous prie seulement d'oublier une offense dont je vous demande pardon de tout mon cœur, et de m'épargner, en cette rencontre, le déplaisir que me pourroient causer les reproches fâcheux de mon père et de ma mère. Si vous m'accordez généreusement la grâce que je vous demande, ce procédé obligeant, cette bonté que vous me ferez voir, me gagnera entièrement; elle touchera tout à fait mon cœur, et y fera naître pour vous ce que tout le pouvoir de mes parents et les liens du mariage n'avoient pu y jeter. En un mot, elle sera cause que je renoncerai à toutes les galanteries, et n'aurai de l'attachement que pour vous. Oui, je vous donne ma parole que vous m'allez voir désormais la meilleure femme du monde, et que je vous témoignerai tant d'amitié, tant d'amitié, que vous en serez satisfait.

GEORGE DANDIN.

Ah! crocodile, qui flatte les gens pour les étrangler!

ANGÉLIQUE.

Accordez-moi cette faveur.

GEORGE DANDIN.

Point d'affaires. Je suis inexorable.

ANGÉLIQUE.

Montrez-vous généreux.

GEORGE DANDIN.

Non.

ANGÉLIQUE.

De grâce!

GEORGE DANDIN.

Point.

ANGÉLIQUE.

Je vous en conjure de tout mon cœur.

GEORGE DANDIN.

Non, non, non! Je veux qu'on soit détrompé de vous, et que votre confusion éclate.

ANGÉLIQUE.

Eh bien, si vous me réduisez au désespoir, je vous avertis qu'une femme, en cet état, est capable de tout, et que je ferai quelque chose ici dont vous vous repentirez.

GEORGE DANDIN.

Et que ferez-vous, s'il vous plaît?

ANGÉLIQUE.

Mon cœur se portera jusqu'aux extrêmes résolutions; et, de ce couteau que voici, je me tuerai sur la place.

GEORGE DANDIN.

Ah! ah! A la bonne heure!

ANGÉLIQUE.

Pas tant à la bonne heure pour vous que vous vous imaginez. On sait de tous côtés nos différends et les chagrins perpétuels que vous concevez contre moi. Lorsqu'on me trouvera morte, il n'y aura personne qui mette en doute que ce ne soit vous qui m'aurez tuée; et mes parens ne sont pas gens, assurément, à laisser cette mort impunie, et ils en feront, sur votre personne, toute la punition que leur pourront offrir et les poursuites de la justice et la chaleur de leur ressentiment. C'est par là que je trouverai moyen de me venger de vous; et je ne suis pas la première qui ait su recourir à de pareilles vengeances, qui n'ait pas fait difficulté de se donner la mort, pour perdre ceux qui ont la cruauté de nous pousser à la dernière extrémité.

GEORGE DANDIN.

Je suis votre valet. On ne s'avise plus de se tuer soi-même, et la mode en est passée il y a longtemps.

ANGÉLIQUE.

C'est une chose dont vous pouvez vous tenir sûr; et, si vous persistez dans votre refus, si vous ne me faites ouvrir, je vous jure que, tout à l'heure, je vais vous faire voir jusqu'où peut aller la résolution d'une personne qu'on met au désespoir.

GEORGE DANDIN.

Bagatelles, bagatelles! C'est pour me faire peur.

ANGÉLIQUE.

Eh bien, puisqu'il le faut, voici qui nous contentera tous deux, et montrera si je me moque. (Après avoir fait semblant de se tuer.) Ah! c'en est fait! Fasse le ciel que ma mort soit vengée comme je le souhaite, et que celui qui en est cause reçoive un juste châtiment de la dureté qu'il a eue pour moi!

GEORGE DANDIN.

Ouais! seroit-elle bien si malicieuse que de s'être tuée pour me faire pendre? Prenons un bout de chandelle pour aller voir.

SCÈNE IX.--ANGÉLIQUE, CLAUDINE.

ANGÉLIQUE, à Claudine.

St! Paix! Rangeons-nous chacune immédiatement contre un des côtés de la porte.

SCÈNE X.--ANGÉLIQUE ET CLAUDINE, entrant dans la maison au moment que George Dandin en sort, et fermant la porte en dedans; GEORGE DANDIN, une chandelle à la main.

GEORGE DANDIN.

La méchanceté d'une femme iroit-elle bien jusque-là? (Seul, après avoir regardé partout.) Il n'y a personne. Eh! je m'en étois bien douté! et la pendarde s'est retirée, voyant qu'elle ne gagnoit rien après moi, ni par prières ni par menaces. Tant mieux! cela rendra ses affaires encore plus mauvaises; et le père et la mère, qui vont venir, en verront mieux son crime. (Après avoir été à la porte de sa maison pour rentrer.) Ah! ah! la porte s'est fermée. Holà! ho! quelqu'un! qu'on m'ouvre promptement!

SCÈNE XI.--ANGÉLIQUE ET CLAUDINE, à la fenêtre; GEORGE DANDIN.

ANGÉLIQUE.

Comment! c'est toi? D'où viens-tu, bon pendard? Est-il l'heure de revenir chez soi, quand le jour est près de paroître? et cette manière de vivre est-elle celle que doit suivre un honnête mari?

CLAUDINE.

Cela est-il beau d'aller ivrogner toute la nuit, et de laisser ainsi toute seule une pauvre jeune femme dans la maison?

GEORGE DANDIN.

Comment! vous avez...

ANGÉLIQUE.

Va, va, traître! je suis lasse de tes déportemens, et je m'en veux plaindre, sans plus tarder, à mon père et à ma mère.

GEORGE DANDIN.

Quoi! c'est vous qui osez...

SCÈNE XII.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, en déshabillé de nuit; COLIN, portant une lanterne; ANGÉLIQUE ET CLAUDINE, à la fenêtre; GEORGE DANDIN.

ANGÉLIQUE, à monsieur et madame de Sotenville.

Approchez, de grâce, et venez me faire raison de l'insolence la plus grande du monde, d'un mari à qui le vin et la jalousie ont troublé de telle sorte la cervelle, qu'il ne sait plus ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait, et vous a lui-même envoyé quérir pour vous faire témoins de l'extravagance la plus étrange dont on ait jamais ouï parler. Le voilà qui revient, comme vous voyez, après s'être fait attendre toute la nuit, et, si vous voulez l'écouter, il vous dira qu'il a les plus grandes plaintes du monde à vous faire de moi; que, durant qu'il dormoit, je me suis dérobée d'auprès de lui pour m'en aller courir, et cent autres contes de même nature qu'il est allé rêver.

GEORGE DANDIN, à part.

Voilà une méchante carogne!

CLAUDINE.

Oui; il nous a voulu faire accroire qu'il étoit dans la maison, et que nous en étions dehors; et c'est une folie qu'il n'y a pas moyen de lui ôter de la tête.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Comment! Qu'est-ce à dire cela?

MADAME DE SOTENVILLE.

Voilà une furieuse impudence, que de nous envoyer quérir!

GEORGE DANDIN.

Jamais...

ANGÉLIQUE.

Non, mon père, je ne puis plus souffrir un mari de la sorte: ma patience est poussée à bout; et il vient de me dire cent paroles injurieuses.

MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.

Corbleu! vous êtes un malhonnête homme!

CLAUDINE.

C'est une conscience de voir une pauvre jeune femme traitée de la façon; et cela crie vengeance au ciel.

GEORGE DANDIN.

Peut-on...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Allez, vous devriez mourir de honte!

GEORGE DANDIN.

Laissez-moi vous dire deux mots.

ANGÉLIQUE.

Vous n'avez qu'à l'écouter: il va vous en conter de belles!

GEORGE DANDIN, à part.

Je désespère!

CLAUDINE.

Il a tant bu, que je ne pense pas qu'on puisse durer contre lui; et l'odeur du vin qu'il souffle est montée jusqu'à nous.

GEORGE DANDIN.

Monsieur mon beau-père, je vous conjure...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Retirez-vous: vous puez le vin à pleine bouche.

GEORGE DANDIN.

Madame, je vous prie...

MADAME DE SOTENVILLE.

Fi! ne m'approchez pas: votre haleine est empestée.

GEORGE DANDIN, à madame de Sotenville.

Souffrez que je vous...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Retirez-vous, vous dis-je, on ne peut vous souffrir!

GEORGE DANDIN, à monsieur de Sotenville.

Permettez, de grâce, que...

MADAME DE SOTENVILLE.

Pouah! vous m'engloutissez le cœur. Parlez de loin, si vous voulez.

GEORGE DANDIN.

Eh bien, oui, je parle de loin. Je vous jure que je n'ai bougé de chez moi, et que c'est elle qui est sortie.

ANGÉLIQUE.

Ne voilà pas ce que je vous ai dit?

CLAUDINE.

Vous voyez quelle apparence il y a.

MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.

Allez, vous vous moquez des gens. Descendez, ma fille, et venez ici.

SCÈNE XIII.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN, COLIN.

GEORGE DANDIN.

J'atteste le ciel que j'étois dans la maison, et que...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Taisez-vous: c'est une extravagance qui n'est pas supportable.

GEORGE DANDIN.

Que la foudre m'écrase tout à l'heure, si...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Ne nous rompez pas davantage la tête, et songez à demander pardon à votre femme.

GEORGE DANDIN.

Moi! demander pardon?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Oui, pardon, et sur-le-champ!

GEORGE DANDIN.

Quoi! je...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Corbleu! si vous me répliquez, je vous apprendrai ce que c'est que de vous jouer à nous!

GEORGE DANDIN.

Ah! George Dandin!

SCÈNE XIV.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, ANGÉLIQUE, GEORGE DANDIN, CLAUDINE, COLIN.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Allons, venez, ma fille, que votre mari vous demande pardon.

ANGÉLIQUE.

Moi! lui pardonner tout ce qu'il m'a dit! Non, non, mon père, il m'est impossible de m'y résoudre; et je vous prie de me séparer d'un mari avec lequel je ne saurois plus vivre.

CLAUDINE.

Le moyen d'y résister!

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Ma fille, de semblables séparations ne se font point sans grand scandale; et vous devez vous montrer plus sage que lui, et patienter encore cette fois.

ANGÉLIQUE.

Comment! patienter après de telles indignités? Non, mon père, c'est une chose où je ne puis consentir.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Il le faut, ma fille; c'est moi qui vous le commande.

ANGÉLIQUE.

Ce mot me ferme la bouche; et vous avez sur moi une puissance absolue.

CLAUDINE.

Quelle douceur!

ANGÉLIQUE.

Il est fâcheux d'être contrainte d'oublier de telles injures; mais, quelque violence que je me fasse, c'est à moi de vous obéir.

CLAUDINE.

Pauvre mouton!

MONSIEUR DE SOTENVILLE, à Angélique.

Approchez.

ANGÉLIQUE.

Tout ce que vous me faites faire ne servira de rien; et vous verrez que ce sera dès demain à recommencer.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Nous y donnerons ordre. (A George Dandin.) Allons, mettez-vous à genoux.

GEORGE DANDIN.

A genoux?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Oui, à genoux, et sans tarder.

GEORGE DANDIN, à genoux, une chandelle à la main. A part.

O Ciel! (A Monsieur de Sotenville.) Que faut-il dire?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Madame, je vous prie de me pardonner...

GEORGE DANDIN.

Madame, je vous prie de me pardonner...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

L'extravagance que j'ai faite...

GEORGE DANDIN.

L'extravagance que j'ai faite... (A part.) de vous épouser.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Et je vous promets de mieux vivre à l'avenir.

GEORGE DANDIN.

Et je vous promets de mieux vivre à l'avenir.

MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.

Prenez-y garde, et sachez que c'est ici la dernière de vos impertinences que nous souffrirons.

MADAME DE SOTENVILLE.

Jour de Dieu! si vous y retournez, on vous apprendra le respect que vous devez à votre femme et à ceux de qui elle sort!

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Voilà le jour qui va paroître. Adieu. (A George Dandin.) Rentrez chez vous, et songez bien à être sage. (A madame de Sotenville.) Et nous, m'amour, allons nous mettre au lit.

SCÈNE XV.--GEORGE DANDIN.

Ah! je le quitte maintenant, et je n'y vois plus de remède. Lorsqu'on a, comme moi, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu'on puisse prendre, s'est de s'aller jeter dans l'eau la tête la première.

FIN DE GEORGE DANDIN.

L'AVARE.

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 9 SEPTEMBRE 1668.

L'étude de Plaute, conseillée par Boileau, avait déjà donné à Molière un succès éclatant. _Amphitryon_, rapidement improvisé dans un rhythme vif et nouveau, avait réuni tous les suffrages. Forcé d'attendre l'assentiment de Louis XIV pour faire reparaître son _Tartuffe_ sur la scène, il essaya de refaire la _Marmite_ du poëte comique latin, comme il a refait son _Amphitryon_. Il écrivit sa pièce en une prose mâle, simple et rapide, qui reproduit sa pensée avec plus de vivacité et de liberté que le lourd hexamètre, avec plus de concision que ce mélange de toutes les mesures dont il venait de faire un brillant usage. Ce qu'il allait tenter dans l'_Avare_, c'était la parfaite copie du ton bourgeois parisien et de l'intérieur d'une famille naïvement saisie avec ses passions et ses vices. Le travail de la versification ne pouvait que gêner cet habile artiste, toujours préoccupé des proportions et de l'harmonie. L'auteur latin avait imaginé un pauvre assez tranquille dans sa misère, comme le savetier de la Fontaine, et qui tout à coup devient maître d'un trésor. Il l'enfouit dans une marmite, et cette marmite dans son jardin. Adieu dès lors à toute tranquillité d'esprit. La richesse inattendue bannit de chez le possesseur de la marmite toute gaieté et même tout repos. Cet homme n'est pas l'avare; c'est le propriétaire embarrassé d'une richesse dont il ne sait pas se servir.

Molière féconde l'idée de Plaute; il voit dans ce personnage une passion et un caractère à la fois; l'égoïsme de la fortune, la féroce personnalité des richesses, la famille en révolte contre un chef despotique et cruel, l'avare dupe de sa propre passion; un Mascarille femelle tirant avantage des vices ridicules et odieux du bourgeois; les malédictions du père bafoué par le fils; le père usurier se rencontrant face à face avec son fils dissipateur; le groupe de la famille dissous et toutes les atteintes à la dignité personnelle de l'humanité rencontrant leur juste châtiment. Voilà l'œuvre de Molière. C'est un drame tragique sous la forme la plus bouffonne; et les moralistes qui ont blâmé le poëte ne sont pas descendus jusqu'au fond de sa pensée. Est-ce la famille qu'il détruit? Oui, sans doute; cette famille servile qui ne laisse pas à la volonté humaine son libre essor et qui oublie que le jeune homme de vingt ans doit créer sa destinée, et, sans perdre aucun respect, attester sa dignité individuelle en faisant de sa vie son œuvre. Est-ce la vieillesse que raille Molière? Oui, sans doute; celle qui fait l'usure et qui affame sa maison. Est-ce le mariage? Oui, sans doute; celui qui dispose des femmes au moyen d'une dot, sans considération pour leur bonheur et leur volonté. Un célèbre avare, le conseiller Tardieu, dont Boileau s'est souvenu, venait de donner à la société parisienne le sordide spectacle de cette passion ignoble et de ses suites. Tardieu était mort tragiquement, assassiné par des bandits. Ce fut un à-propos que Molière voulut faire servir à son succès. Il créa pour son avare un sobriquet expressif emprunté à Plaute lui-même, et non pas, comme l'ont prétendu les commentateurs, aux additions qu'a faites à cette pièce le savant italien _Urcœus Codrus_. «_Intùs mi harpagatum est_,» on a dérobé (harponné) dans ma maison! s'écrie le héros. Voilà le nom d'Harpagon tout trouvé. La _Belle Plaideuse_ de Boisrobert fournit à Molière cette admirable rencontre du père usurier et du fils emprunteur. _I Suppositi_ «les Personnages supposés» de l'Arioste, trois canevas italiens, _la Cameriera nobile, il Dottor Baccettone_, et enfin _Lélie et Arlequin, valets dans la même maison_, lui payèrent leur tribut accoutumé. Un des membres de cette petite république dramatique dont il était le roi, Béjart cadet, se trouvant blessé au pied par la pointe d'une épée, au moment où il voulait séparer deux amis qui se battaient, Molière pensa qu'un valet boiteux serait excellent pour un avare, fit boiter la Flèche, et donna l'exemple à tous les acteurs de province, qui jouèrent désormais en boitant les rôles de Béjart cadet. Ainsi fut construite avec un art achevé, et couronnée par un dénoûment postiche qui prouve combien Molière tenait peu à cette portion mécanique de son art, une des plus redoutables œuvres de la comédie moderne; œuvre devant laquelle J.-J. Rousseau lui-même a reculé plein d'effroi.

Elle n'eut aucun succès à la représentation. Il y avait dans les esprits une idée générale de l'élégance et du beau dans l'art qui se refusait absolument à considérer la vile prose et le langage ordinaire comme dignes d'une scène épurée et d'un poëte de génie. C'était la conséquence naturelle de l'anathème prononcé par Boileau contre le langage des paysans sur la scène. Le rhythme officiel paraissait indispensable, la prose semblait indécente. «Cinq actes de prose! s'écriaient les connaisseurs et les marquis, ce farceur se moque-t-il de nous? et pour qui nous prend-il?» C'était le reproche littéraire que l'on avait déjà fait à _Don Juan_. Qui le croirait? telle fut aussi l'opinion de Boileau, partisan du τò πρέπον des Grecs, de la suprême décence et de la gravité ornée; cet esprit naturellement juste se trompait. Défions-nous de tous les jugements contemporains, et attendons celui de la postérité, souvent lente à prononcer la sentence, mais infaillible.

PERSONNAGES ACTEURS

HARPAGON, père de Cléante et d'Élise, et MOLIÈRE. amoureux de Mariane.

CLÉANTE, fils d'Harpagon, amant de Mariane. LA GRANGE.

ÉLISE, fille d'Harpagon, amante de Valère. Mlle MOLIÈRE.

VALÈRE, fils d'Anselme et amant d'Élise. DU CROISY.

MARIANE, amante de Cléante, et aimée Mlle DEBRIE. d'Harpagon.

ANSELME, père de Valère et de Mariane.

FROSINE, femme d'intrigue. Mad. BÉJART.

MAITRE SIMON, courtier.

MAITRE JACQUES, cuisinier et cocher d'Harpagon. HUBERT.

LA FLÈCHE, valet de Cléante. BÉJART cadet.

DAME CLAUDE, servante d'Harpagon.

BRINDAVOINE,} } laquais d'Harpagon. LA MERLUCHE,}

UN COMMISSAIRE ET SON CLERC.

La scène est à Paris, dans la maison d'Harpagon.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--VALÈRE, ÉLISE.

VALÈRE.

Eh quoi! charmante Élise, vous devenez mélancolique, après les obligeantes assurances que vous avez eu la bonté de me donner de votre foi! Je vous vois soupirer, hélas! au milieu de ma joie! Est-ce du regret, dites-moi, de m'avoir fait heureux? et vous repentez-vous de cet engagement où mes feux ont pu vous contraindre?

ÉLISE.

Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour vous. Je m'y sens entraînée par une trop douce puissance, et je n'ai pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, à vous dire vrai, le succès me donne de l'inquiétude; et je crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrois.

VALÈRE.

Eh! que pouvez-vous craindre, Élise, dans les bontés que vous avez pour moi?

ÉLISE.