Molière - Œuvres complètes, Tome 4
Part 7
GEORGE DANDIN, sans voir Clitandre.
Eh?
ANGÉLIQUE.
Quoi? Je ne dis mot.
George Dandin tourne autour de sa femme, et Clitandre se retire en faisant une grande révérence à George Dandin.
SCÈNE IV.--GEORGE DANDIN, ANGÉLIQUE.
GEORGE DANDIN.
Le voilà qui vient rôder autour de vous.
ANGÉLIQUE.
Eh bien, est-ce ma faute? Que voulez-vous que j'y fasse?
GEORGE DANDIN.
Je veux que vous y fassiez ce que fait une femme qui ne veut plaire qu'à son mari. Quoiqu'on en puisse dire, les galans n'obsèdent jamais que quand on le veut bien. Il y a un certain air doucereux qui les attire, ainsi que le miel fait les mouches; et les honnêtes femmes ont des manières qui les savent chasser d'abord.
ANGÉLIQUE.
Moi, les chasser! et par quelle raison? Je ne me scandalise point qu'on me trouve bien faite et cela me fait du plaisir.
GEORGE DANDIN.
Oui! Mais quel personnage voulez-vous que joue un mari pendant cette galanterie?
ANGÉLIQUE.
Le personnage d'un honnête homme, qui est bien aise de voir sa femme considérée.
GEORGE DANDIN.
Je suis votre valet. Ce n'est pas là mon compte; et les Dandin ne sont point accoutumés à cette mode-là.
ANGÉLIQUE.
Oh! les Dandin s'y accoutumeront s'ils veulent; car, pour moi, je vous déclare que mon dessein n'est pas de renoncer au monde, et de m'enterrer toute vive dans un mari. Comment! parce qu'un homme s'avise de nous épouser, il faut d'abord que toutes choses soient finies pour nous, et que nous rompions tout commerce avec les vivans! C'est une chose merveilleuse que cette tyrannie de messieurs les maris; et je les trouve bons de vouloir qu'on soit morte à tous les divertissemens, et qu'on ne vive que pour eux! Je me moque de cela, et ne veux point mourir si jeune.
GEORGE DANDIN.
C'est ainsi que vous satisfaites aux engagemens de la foi que vous m'avez donnée publiquement?
ANGÉLIQUE.
Moi? je ne vous l'ai point donnée de bon cœur, et vous me l'avez arrachée. M'avez-vous, avant le mariage, demandé mon consentement, et si je voulois bien de vous? Vous n'avez consulté, pour cela, que mon père et ma mère; ce sont eux, proprement, qui vous ont épousé, et c'est pourquoi vous ferez bien de vous plaindre toujours à eux des torts que l'on pourra vous faire. Pour moi, qui ne vous ai point dit de vous marier avec moi, et que vous avez prise sans consulter mes sentimens, je prétends n'être point obligée à me soumettre en esclave à vos volontés, et je veux jouir, s'il vous plaît, de quelque nombre de beaux jours que m'offre la jeunesse, prendre les douces libertés que l'âge me permet, voir un peu le beau monde, et goûter le plaisir de m'ouïr dire des douceurs. Préparez-vous-y, pour votre punition; et rendez grâces au ciel de ce que je ne suis pas capable de quelque chose de pis.
GEORGE DANDIN.
Oui! C'est ainsi que vous le prenez? Je suis votre mari, et je vous dis que je n'entends pas cela.
ANGÉLIQUE.
Moi, je suis votre femme, et je vous dis que je l'entends.
GEORGE DANDIN, à part.
Il me prend des tentations d'accommoder tout son visage à la compote, et le mettre en état de ne plaire de sa vie aux diseurs de fleurettes. Ah! allons, George Dandin; je ne pourrois me retenir, et il vaut mieux quitter la place.
SCÈNE V.--ANGÉLIQUE, CLAUDINE.
CLAUDINE.
J'avois, madame, impatience qu'il s'en allât, pour vous rendre ce mot de la part que vous savez.
ANGÉLIQUE.
Voyons.
CLAUDINE, à part.
A ce que je puis remarquer, ce qu'on lui dit ne lui déplaît pas trop.
ANGÉLIQUE.
Ah! Claudine, que ce billet s'explique d'une façon galante! Que, dans tous leurs discours et dans toutes leurs actions, les gens de cour ont un air agréable! Et qu'est-ce que c'est, auprès d'eux, que nos gens de province?
CLAUDINE.
Je crois qu'après les avoir vus, les Dandin ne vous plaisent guère.
ANGÉLIQUE.
Demeure ici: je m'en vais faire la réponse...
CLAUDINE, seule.
Je n'ai pas besoin, que je pense, de lui recommander de la faire agréable. Mais voici...
SCÈNE VI.--CLITANDRE, LUBIN, CLAUDINE.
CLAUDINE.
Vraiment, monsieur, vous avez pris là un habile messager.
CLITANDRE.
Je n'ai pas osé envoyer de mes gens; mais, ma pauvre Claudine, il faut que je te récompense des bons offices que je sais que tu m'as rendus.
Il fouille dans sa poche.
CLAUDINE.
Eh! monsieur, il n'est pas nécessaire. Non, monsieur, vous n'avez que faire de vous donner cette peine-là; et je vous rends service parce que vous le méritez, et que je me sens au cœur de l'inclination pour vous.
CLITANDRE, donnant de l'argent à Claudine.
Je te suis obligé.
LUBIN, à Claudine.
Puisque nous serons mariés, donne-moi cela, que je le mette avec le mien.
CLAUDINE.
Je te le garde, aussi bien que le baiser.
CLITANDRE, à Claudine.
Dis-moi, as-tu rendu mon billet à ta belle maîtresse?
CLAUDINE.
Oui. Elle est allée y répondre.
CLITANDRE.
Mais, Claudine, n'y a-t-il pas moyen que je la puisse entretenir?
CLAUDINE.
Oui: venez avec moi, je vous ferai parler à elle.
CLITANDRE.
Mais le trouvera-t-elle bon, et n'y a-t-il rien à risquer?
CLAUDINE.
Non, non. Son mari n'est pas au logis, et puis ce n'est pas lui qu'elle a le plus à ménager; c'est son père et sa mère, et, pourvu qu'ils soient prévenus[29], tout le reste n'est point à craindre.
CLITANDRE.
Je m'abandonne à ta conduite.
LUBIN, seul.
Tétiguenne! que j'aurai là une habile femme! Elle a de l'esprit comme quatre.
[29] Pour: qu'ils aient des préventions en l'honneur de leur fille.
SCÈNE VII.--GEORGE DANDIN, LUBIN.
GEORGE DANDIN, bas, à part.
Voici mon homme de tantôt. Plût au ciel qu'il pût se résoudre à vouloir rendre témoignage au père et à la mère de ce qu'ils ne veulent point croire!
LUBIN.
Ah! vous voilà, monsieur le babillard, à qui j'avois tant recommandé de ne point parler, et qui me l'aviez tant promis! Vous êtes donc un causeur, et vous allez redire ce que l'on vous dit en secret?
GEORGE DANDIN.
Moi?
LUBIN.
Oui. Vous avez été tout rapporter au mari, et vous êtes cause qu'il a fait du vacarme. Je suis bien aise de savoir que vous avez de la langue; et cela m'apprendra à ne vous plus rien dire.
GEORGE DANDIN.
Écoute, mon ami.
LUBIN.
Si vous n'aviez point babillé, je vous aurois conté ce qui se passe à cette heure; mais, pour votre punition, vous ne saurez rien du tout.
GEORGE DANDIN.
Comment! qu'est-ce qui se passe?
LUBIN.
Rien, rien. Voilà ce que c'est d'avoir causé, vous n'en tâterez plus, et je vous laisse sur la bonne bouche.
GEORGE DANDIN.
Arrête un peu.
LUBIN.
Point.
GEORGE DANDIN.
Je ne te veux dire qu'un mot.
LUBIN.
Nennin, nennin. Vous avez envie de me tirer les vers du nez.
GEORGE DANDIN.
Non, ce n'est pas cela.
LUBIN.
Eh! quelque sot[30]... Je vous vois venir.
GEORGE DANDIN.
C'est autre chose. Écoute.
LUBIN.
Point d'affaire. Vous voudriez que je vous dise que monsieur le vicomte vient de donner de l'argent à Claudine, et qu'elle l'a mené chez sa maîtresse. Mais je ne suis pas si bête.
GEORGE DANDIN.
De grâce...
LUBIN.
Non.
GEORGE DANDIN.
Je te donnerai...
LUBIN.
Tarare!
[30] Voyez plus haut, tome Ier, p. 86, note quatrième.
SCÈNE VIII.--GEORGE DANDIN.
Je n'ai pu me servir, avec cet innocent, de la pensée que j'avois. Mais le nouvel avis qui lui est échappé feroit la même chose; et si le galant est chez moi, ce seroit pour avoir raison aux yeux du père et de la mère, et les convaincre pleinement de l'effronterie de leur fille. Le mal de tout ceci, c'est que je ne sais comment faire pour profiter d'un tel avis. Si je rentre chez moi, je ferai évader le drôle; et quelque chose que je puisse voir moi-même de mon déshonneur, je n'en serai point cru à mon serment, et l'on me dira que je rêve. Si, d'autre part, je vais quérir beau-père et belle-mère, sans être sûr de trouver chez moi le galant, ce sera la même chose, et je retomberai dans l'inconvénient de tantôt. Pourrois-je point[31] m'éclaircir doucement s'il y est encore? (Après avoir été regarder par le trou de la serrure.) Ah! ciel! il n'en faut plus douter, et je viens de l'apercevoir par le trou de la porte. Le sort me donne ici de quoi confondre ma partie; et, pour achever l'aventure, il fait venir à point nommé les juges dont j'avois besoin.
[31] Pour: ne pourrais-je point. Ellipse.
SCÈNE IX.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.
GEORGE DANDIN.
Enfin, vous ne m'avez pas voulu croire tantôt, et votre fille l'a emporté sur moi; mais j'ai en main de quoi vous faire voir comme elle m'accommode; et, Dieu merci! mon déshonneur est si clair maintenant, que vous n'en pourrez plus douter.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Comment! mon gendre, vous en êtes encore là-dessus?
GEORGE DANDIN.
Oui, j'y suis; et jamais je n'eus tant de sujet d'y être.
MADAME DE SOTENVILLE.
Vous nous venez encore étourdir la tête?
GEORGE DANDIN.
Oui, madame; et l'on fait bien pis à la mienne.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Ne vous lassez-vous point de vous rendre importun?
GEORGE DANDIN.
Non; mais je me lasse fort d'être pris pour dupe.
MADAME DE SOTENVILLE.
Ne voulez-vous point vous défaire de vos pensées extravagantes?
GEORGE DANDIN.
Non, madame; mais je voudrois bien me défaire d'une femme qui me déshonore.
MADAME DE SOTENVILLE.
Jour de Dieu! notre gendre, apprenez à parler!
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Corbleu! cherchez des termes moins offensans que ceux-là.
GEORGE DANDIN.
Marchand qui perd ne peut rire.
MADAME DE SOTENVILLE.
Souvenez-vous que vous avez épousé une demoiselle[32].
GEORGE DANDIN.
Je m'en souviens assez, et ne m'en souviendrai que trop.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Si vous vous en souvenez, songez donc à parler d'elle avec plus de respect.
GEORGE DANDIN.
Mais que ne songe-t-elle plutôt à me traiter plus honnêtement? Quoi! parce qu'elle est demoiselle, il faut qu'elle ait la liberté de me faire ce qui lui plaît, sans que j'ose souffler?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Qu'avez-vous donc, et que pouvez-vous dire? N'avez-vous pas vu, ce matin, qu'elle s'est défendue de connoître celui dont vous m'étiez venu parler?
GEORGE DANDIN.
Oui. Mais vous, que pourrez-vous dire si je vous fais voir maintenant que le galant est avec elle?
MADAME DE SOTENVILLE.
Avec elle?
GEORGE DANDIN.
Oui, avec elle, et dans ma maison.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Dans votre maison?
GEORGE DANDIN.
Oui, dans ma propre maison.
MADAME DE SOTENVILLE.
Si cela est, nous serons pour vous contre elle.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Oui. L'honneur de notre famille nous est plus cher que toute chose; et, si vous dites vrai, nous la renoncerons pour notre sang, et l'abandonnerons à votre colère.
GEORGE DANDIN.
Vous n'avez qu'à me suivre.
MADAME DE SOTENVILLE.
Gardez de vous tromper.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
N'allez pas faire comme tantôt.
GEORGE DANDIN.
Mon Dieu; vous allez voir. (Montrant Clitandre, qui sort avec Angélique.) Tenez, ai-je menti?
[32] Voyez plus haut, p. 83, note deuxième.
SCÈNE X.--ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, avec GEORGE DANDIN, dans le fond du théâtre.
ANGÉLIQUE, à Clitandre.
Adieu. J'ai peur qu'on vous surprenne ici, et j'ai quelques mesures à garder.
CLITANDRE.
Promettez-moi donc, madame, que je pourrai vous parler cette nuit.
ANGÉLIQUE.
J'y ferai mes efforts.
GEORGE DANDIN, à monsieur et à madame de Sotenville.
Approchons doucement par derrière, et tâchons de n'être point vus.
CLAUDINE, à Angélique.
Ah! madame, tout est perdu! Voilà votre père et votre mère, accompagnés de votre mari.
CLITANDRE.
Ah! ciel!
ANGÉLIQUE, bas, à Clitandre et à Claudine.
Ne faites pas semblant de rien, et me laissez faire tous deux. (Haut, à Clitandre.) Quoi! vous osez en user de la sorte après l'affaire de tantôt, et c'est ainsi que vous dissimulez vos sentimens! On me vient rapporter que vous avez de l'amour pour moi, et que vous faites des desseins de me solliciter; j'en témoigne mon dépit, et m'explique à vous clairement en présence de tout le monde: vous niez hautement la chose, et me donnez parole de n'avoir aucune pensée de m'offenser; et cependant, le même jour, vous prenez la hardiesse de venir chez moi me rendre visite, de me dire que vous m'aimez, et de me faire cent sots contes pour me persuader de répondre à vos extravagances: comme si j'étois femme à violer la foi que j'ai donnée à un mari, et m'éloigner jamais de la vertu que mes parens m'ont enseignée! Si mon père savoit cela, il vous apprendroit bien à tenter de ces entreprises! Mais une honnête femme n'aime point les éclats: je n'ai garde de lui en rien dire; (Après avoir fait signe à Claudine, d'apporter un bâton.) Et je veux vous montrer que, toute femme que je suis, j'ai assez de courage pour me venger moi-même des offenses que l'on me fait. L'action que vous avez faite n'est pas d'un gentilhomme, et ce n'est pas en gentilhomme aussi que je veux vous traiter.
Angélique prend le bâton et le lève sur Clitandre, qui se range de façon que les coups tombent sur George Dandin.
CLITANDRE, criant comme s'il avait été frappé.
Ah! ah! ah! ah! ah! doucement!
SCÈNE XI.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, ANGÉLIQUE, GEORGE DANDIN, CLAUDINE.
CLAUDINE.
Fort, madame! frappez comme il faut.
ANGÉLIQUE, faisant semblant de parler à Clitandre.
S'il vous demeure quelque chose sur le cœur, je suis pour vous répondre.
CLAUDINE.
Apprenez à qui vous vous jouez!
ANGÉLIQUE, faisant l'étonnée.
Ah! mon père, vous êtes là!
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Oui, ma fille; et je vois qu'en sagesse et en courage tu te montres un digne rejeton de la maison de Sotenville. Viens çà, approche-toi, que je t'embrasse.
MADAME DE SOTENVILLE.
Embrasse-moi aussi, ma fille. Las! je pleure de joie, et reconnois mon sang aux choses que tu viens de faire.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Mon gendre, que vous devez être ravi! et que cette aventure est pour vous pleine de douceurs! Vous aviez un juste sujet de vous alarmer; mais vos soupçons se trouvent dissipés le plus avantageusement du monde.
MADAME DE SOTENVILLE.
Sans doute, notre gendre; et vous devez maintenant être le plus content des hommes.
CLAUDINE.
Assurément. Voilà une femme, celle-là! Vous êtes trop heureux de l'avoir, et vous devriez baiser les pas où elle passe.
GEORGE DANDIN, à part.
Euh! traîtresse!
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Qu'est-ce, mon gendre? Que ne remerciez-vous un peu votre femme de l'amitié que vous voyez qu'elle montre pour vous?
ANGÉLIQUE.
Non, non, mon père; il n'est pas nécessaire. Il ne m'a aucune obligation de ce qu'il vient de voir; et tout ce que j'en fais n'est que pour l'amour de moi-même.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Où allez-vous, ma fille?
ANGÉLIQUE.
Je me retire, mon père, pour ne me voir point obligée de recevoir ses complimens.
CLAUDINE, à George Dandin.
Elle a raison d'être en colère. C'est une femme qui mérite d'être adorée, et vous ne la traitez pas comme vous devriez.
GEORGE DANDIN, à part.
Scélérate!
SCÈNE XII.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
C'est un petit ressentiment de l'affaire de tantôt, et cela se passera avec un peu de caresse que vous lui ferez. Adieu, mon gendre; vous voilà en état de ne vous plus inquiéter. Allez-vous-en faire la paix ensemble, et tâchez de l'apaiser par des excuses de votre emportement.
MADAME DE SOTENVILLE.
Vous devez considérer que c'est une jeune fille élevée à la vertu, et qui n'est point accoutumée à se voir soupçonnée d'aucune vilaine action. Adieu. Je suis ravie de voir vos désordres finis, et des transports de joie que vous doit donner sa conduite.
SCÈNE XIII.--GEORGE DANDIN.
Je ne dis mot, car je ne gagnerois rien à parler; et jamais il ne s'est rien vu d'égal à ma disgrâce. Oui, j'admire mon malheur, et la subtile adresse de ma carogne de femme pour se donner toujours raison et me faire avoir tort! Est-il possible que toujours j'aurai du dessous avec elle; que les apparences toujours tourneront contre moi, et que je ne parviendrai point à convaincre mon effrontée! O ciel! seconde mes desseins, et m'accorde la grâce de faire voir aux gens que l'on me déshonore!
ACTE III
SCÈNE I.--CLITANDRE, LUBIN.
CLITANDRE.
La nuit est avancée, et j'ai peur qu'il ne soit trop tard. Je ne vois point à me conduire. Lubin!
LUBIN.
Monsieur?
CLITANDRE.
Est-ce par ici?
LUBIN.
Je pense que oui. Morgué! voilà une sotte nuit, d'être si noire que cela!
CLITANDRE.
Elle a tort, assurément; mais si, d'un côté, elle nous empêche de voir, elle empêche, de l'autre, que nous ne soyons vus.
LUBIN.
Vous avez raison, elle n'a pas tant de tort. Je voudrois bien savoir, monsieur, vous qui êtes savant, pourquoi il ne fait point jour la nuit?
CLITANDRE.
C'est une grande question, et qui est difficile. Tu es curieux, Lubin!
LUBIN.
Oui: si j'avois étudié, j'aurois été songer à des choses où on n'a jamais songé.
CLITANDRE.
Je le crois. Tu as la mine d'avoir l'esprit subtil et pénétrant.
LUBIN.
Cela est vrai. Tenez, j'explique du latin, quoique jamais je ne l'aie appris! et voyant l'autre jour écrit sur une grande porte _collegium_, je devinai que cela vouloit dire collége.
CLITANDRE.
Cela est admirable! Tu sais donc lire, Lubin?
LUBIN.
Oui, je sais lire la lettre moulée; mais je n'ai jamais su apprendre à lire l'écriture.
CLITANDRE.
Nous voici contre la maison. (Après avoir frappé dans ses mains.) C'est le signal que m'a donné Claudine.
LUBIN.
Par ma foi! c'est une fille qui vaut de l'argent; et je l'aime de tout mon cœur.
CLITANDRE.
Aussi t'ai-je amené avec moi pour l'entretenir.
LUBIN.
Monsieur, je vous suis...
CLITANDRE.
Chut! j'entends quelque bruit.
SCÈNE II.--ANGÉLIQUE, CLAUDINE, CLITANDRE, LUBIN.
ANGÉLIQUE.
Claudine!
CLAUDINE.
Eh bien?
ANGÉLIQUE.
Laisse la porte entr'ouverte.
CLAUDINE.
Voilà qui est fait.
Scène de nuit. Les acteurs se cherchent les uns les autres dans l'obscurité.
CLITANDRE, à Lubin.
Ce sont elles. St!
ANGÉLIQUE.
St!
LUBIN.
St!
CLAUDINE.
St!
CLITANDRE, à Claudine, qu'il prend pour Angélique.
Madame!
ANGÉLIQUE, à Lubin, qu'elle prend pour Clitandre.
Quoi?
LUBIN, à Angélique, qu'il prend pour Claudine.
Claudine!
CLAUDINE, à Clitandre, qu'elle prend pour Lubin.
Qu'est-ce?
CLITANDRE, à Claudine, croyant parler à Angélique.
Ah! madame, que j'ai de joie!
LUBIN, à Angélique, croyant parler à Claudine.
Claudine! ma pauvre Claudine!
CLAUDINE, à Clitandre.
Doucement, monsieur.
ANGÉLIQUE, à Lubin.
Tout beau, Lubin.
CLITANDRE.
Est-ce toi, Claudine?
CLAUDINE.
Oui.
LUBIN.
Est-ce vous, madame?
ANGÉLIQUE.
Oui.
CLAUDINE, à Clitandre.
Vous avez pris l'une pour l'autre.
LUBIN, à Angélique.
Ma foi, la nuit, on n'y voit goutte.
ANGÉLIQUE.
Est-ce pas vous, Clitandre?
CLITANDRE.
Oui, madame.
ANGÉLIQUE.
Mon mari ronfle comme il faut; et j'ai pris ce temps pour nous entretenir ici.
CLITANDRE.
Cherchons quelque lieu pour nous asseoir.
CLAUDINE.
C'est fort bien avisé.
Angélique, Clitandre et Claudine vont s'asseoir dans le fond du théâtre.
LUBIN, cherchant Claudine.
Claudine, où est-ce que tu es?
SCÈNE III.--ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, assis au fond du théâtre; GEORGE DANDIN, à moitié déshabillé; LUBIN.
GEORGE DANDIN, à part.
J'ai entendu descendre ma femme, et je me suis vite habillé pour descendre après elle. Où peut-elle être allée? Seroit-elle sortie?
LUBIN, cherchant Claudine, et prenant George Dandin pour Claudine.
Où es-tu donc, Claudine? Ah! te voilà par ma foi, ton maître est plaisamment attrapé; et je trouve ceci aussi drôle que les coups de bâton de tantôt, dont on m'a fait récit. Ta maîtresse dit qu'il ronfle, à cette heure, comme tous les diantres; et il ne sait pas que monsieur le vicomte et elle sont ensemble, pendant qu'il dort. Je voudrois bien savoir quel songe il fait maintenant. Cela est tout à fait risible. De quoi s'avise-t-il aussi, d'être jaloux de sa femme, et de vouloir qu'elle soit à lui tout seul? C'est un impertinent, et monsieur le vicomte lui fait trop d'honneur. Tu ne dis mot, Claudine? Allons, suivons-les, et me donne ta petite menotte, que je la baise. Ah! que cela est doux! Il me semble que je mange des confitures. (A George Dandin, qu'il prend toujours pour Claudine, et qui le repousse rudement.) Tudieu! Comme vous y allez! voilà une petite menotte qui est un peu bien rude!
GEORGE DANDIN.
Qui va là?
LUBIN.
Personne.
GEORGE DANDIN.
Il fuit, et me laisse informé de la nouvelle perfidie de ma coquine. Allons, il faut que, sans tarder, j'envoie appeler son père et sa mère, et que cette aventure me serve à me faire séparer d'elle. Holà! Colin! Colin!
SCÈNE IV.--ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, LUBIN, assis au fond du théâtre; GEORGE DANDIN, COLIN.
COLIN, à la fenêtre.
Monsieur!
GEORGE DANDIN.
Allons, vite ici-bas.
COLIN, sautant par la fenêtre.
M'y voilà, on ne peut pas plus vite.
GEORGE DANDIN.
Tu es là?
COLIN.
Oui, monsieur.
Pendant que George Dandin va chercher Colin du côté où il a entendu sa voix, Colin passe de l'autre et s'endort.
GEORGE DANDIN, se tournant du côté où il croit qu'est Colin.
Doucement. Parle bas. Écoute. Va-t'en chez mon beau-père et ma belle-mère, et dis que je les prie très-instamment de venir tout à l'heure ici. Entends-tu? Eh! Colin! Colin!
COLIN, de l'autre côté, se réveillant.
Monsieur!
GEORGE DANDIN.
Où diable es-tu?
COLIN.
Ici.
GEORGE DANDIN.
Peste soit du maroufle qui s'éloigne de moi! (Pendant que George Dandin retourne du côté où il croit que Colin est resté, Colin, à moitié endormi, passe de l'autre côté et se rendort.) Je te dis que tu ailles de ce pas trouver mon beau-père et ma belle-mère, et leur dire que je les conjure de se rendre ici tout à l'heure. M'entends-tu bien? Réponds. Colin! Colin!
COLIN, de l'autre côté, se réveillant.
Monsieur!
GEORGE DANDIN.
Voilà un pendard qui me fera enrager! Viens-t'en à moi. (Ils se rencontrent, et tombent tous deux.) Ah! le traître! il m'a estropié. Où est-ce que tu es? Approche, que je te donne mille coups. Je pense qu'il me fuit.
COLIN.
Assurément.
GEORGE DANDIN.
Veux-tu venir!
COLIN.
Nenni, ma foi.
GEORGE DANDIN.
Viens, te dis-je!
COLIN.
Point. Vous me voulez battre.
GEORGE DANDIN.
Eh bien, non, je ne te ferai rien.
COLIN.
Assurément?
GEORGE DANDIN.
Oui; approche. (A Colin, qu'il tient par le bras.) Bon! tu es bien heureux de ce que j'ai besoin de toi. Va-t'en vite, de ma part, prier mon beau-père et ma belle-mère de se rendre ici le plus tôt qu'ils pourront, et leur dis que c'est pour une affaire de la dernière conséquence; et s'ils faisoient quelque difficulté à cause de l'heure, ne manque pas de les presser et de leur bien faire entendre qu'il est très-important qu'ils viennent, en quelque état qu'ils soient. Tu m'entends bien maintenant?
COLIN.
Oui, monsieur.
GEORGE DANDIN.
Va vite, et reviens de même. (Se croyant seul.) Et moi, je vais rentrer dans ma maison, attendant que... Mais j'entends quelqu'un. Ne seroit-ce point ma femme? Il faut que j'écoute, et me serve de l'obscurité qu'il fait.
George Dandin se range près de la porte de sa maison.
SCÈNE V.--ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, LUBIN, GEORGE DANDIN.
ANGÉLIQUE, à Clitandre.
Adieu. Il est temps de se retirer.
CLITANDRE.
Quoi! sitôt?
ANGÉLIQUE.
Nous nous sommes assez entretenus.
CLITANDRE.
Ah! madame, puis-je assez vous entretenir, et trouver en si peu de temps toutes les paroles dont j'ai besoin? Il me faudroit des journées pour me bien expliquer à vous de tout ce que je sens; et je ne vous ai pas dit encore la moindre partie de ce que j'ai à vous dire.
ANGÉLIQUE.
Nous en écouterons une autre fois davantage.
CLITANDRE.
Hélas! de quel coup me percez-vous l'âme, lorsque vous me parlez de vous retirer; et avec combien de chagrin m'allez-vous laisser maintenant!
ANGÉLIQUE.
Nous trouverons moyen de nous revoir.
CLITANDRE.
Oui. Mais je songe qu'en me quittant vous allez trouver un mari. Cette pensée m'assassine; et les priviléges qu'ont les maris sont des choses cruelles pour un amant qui aime bien.
ANGÉLIQUE.