Molière - Œuvres complètes, Tome 4

Part 5

Chapter 53,669 wordsPublic domain

Allons, courons, avant que d'avec eux il sorte, Assembler des amis qui suivent mon courroux; Et chez moi venons à main-forte Pour le percer de mille coups.

[14] Pour: trompés. Du mot latin _eludere_. Latinisme qui n'est pas entré dans la langue.

[15] Au lieu de: pour chercher avec soin le moment de. Du mot latin _affectare_, rechercher.

[16] Pour: je ne daigne pas. Ellipse expressive.

SCÈNE VI.--JUPITER, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE.

JUPITER.

Point de façon je vous conjure; Entrons vite dans la maison.

NAUCRATÈS.

Certes, toute cette aventure Confond le sens et la raison.

SOSIE.

Faites trêve, messieurs, à toutes vos surprises; Et pleins de joie, allez tabler jusqu'à demain.

Seul.

Que je vais m'en donner, et me mettre en beau train De raconter nos vaillantises! Je brûle d'en venir aux prises, Et jamais je n'eus tant de faim.

SCÈNE VII.--MERCURE, SOSIE.

MERCURE.

Arrête! Quoi! tu viens ici mettre ton nez, Impudent fleureur de cuisine!

SOSIE.

Ah! de grâce, tout doux!

MERCURE.

Ah! vous y retournez? Je vous ajusterai l'échine.

SOSIE.

Hélas! brave et généreux moi, Modère-toi je t'en supplie, Sosie, épargne un peu Sosie, Et ne te plais point tant à frapper dessus toi.

MERCURE.

Qui de t'appeler de ce nom A pu te donner la licence? Ne t'en ai-je pas fait une expresse défense, Sous peine d'essuyer mille coups de bâton?

SOSIE.

C'est un nom que tous deux nous pouvons à la fois Posséder sous un même maître. Sosie en tous lieux on sait me reconnoître; Je souffre bien que tu le sois, Souffre aussi que je le puisse être. Laissons aux deux Amphitryons Faire éclater des jalousies; Et, parmi leurs contentions, Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.

MERCURE.

Non, c'est assez d'un seul; et je suis obstiné A ne point souffrir de partage.

SOSIE.

Du pas devant sur moi tu prendras l'avantage; Je serai le cadet, et tu seras l'aîné.

MERCURE.

Non! un frère incommode, et n'est pas de mon goût, Et je veux être fils unique.

SOSIE.

O cœur barbare et tyrannique! Souffre qu'au moins je sois ton ombre.

MERCURE.

Point du tout.

SOSIE.

Que d'un peu de pitié ton âme s'humanise! En cette qualité souffre-moi près de toi: Je te serai partout une ombre si soumise, Que tu seras content de moi.

MERCURE.

Point de quartier; immuable est la loi. Si d'entrer là dedans tu prends encor l'audace, Mille coups en seront le fruit.

SOSIE.

Las! à quelle étrange disgrâce, Pauvre Sosie, es-tu réduit!

MERCURE.

Quoi! ta bouche se licencie A te donner encor un nom que je défends!

SOSIE.

Non, ce n'est pas moi que j'entends; Et je parle d'un vieux Sosie Qui fut jadis de mes parens, Qu'avec très-grande barbarie, A l'heure du dîner, l'on chassa de céans.

MERCURE.

Prends garde de tomber dans cette frénésie, Si tu veux demeurer au nombre des vivans.

SOSIE, à part.

Que je te rosserois, si j'avois du courage, Double fils de putain, de trop d'orgueil enflé!

MERCURE.

Que dis-tu?

SOSIE.

Rien.

MERCURE.

Tu tiens, je crois, quelque langage.

SOSIE.

Demandez, je n'ai pas soufflé.

MERCURE.

Certain mot de fils de putain A pourtant frappé mon oreille; Il n'est rien de plus certain.

SOSIE.

C'est donc un perroquet que le beau temps réveille.

MERCURE.

Adieu. Lorsque le dos pourra te démanger, Voilà l'endroit où je demeure.

SOSIE, seul.

O ciel! que l'heure de manger, Pour être mis dehors, est une maudite heure! Allons, cédons au sort dans notre affliction, Suivons-en aujourd'hui l'aveugle fantaisie; Et, par une juste union, Joignons le malheureux Sosie Au malheureux Amphitryon. Je l'aperçois venir en bonne compagnie.

SCÈNE VIII.--AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, PAUSICLÈS, SOSIE, dans un coin du théâtre, sans être aperçu.

AMPHITRYON, à plusieurs autres officiers qui l'accompagnent.

Arrêtez là, messieurs, suivez-nous d'un peu loin, Et n'avancez tous, je vous prie, Que quand il en sera besoin.

PAUSICLÈS.

Je comprends que ce coup doit fort toucher votre âme.

AMPHITRYON.

Ah! de tous les côtés mortelle est ma douleur, Et je souffre pour ma flamme Autant que pour mon honneur.

PAUSICLÈS.

Si cette ressemblance est telle que l'on dit, Alcmène, sans être coupable...

AMPHITRYON.

Ah! sur le fait dont il s'agit, L'erreur simple devient un crime véritable, Et, sans consentement, l'innocence y périt. De semblables erreurs, quelque jour qu'on leur donne, Touchent les endroits délicats; Et la raison bien souvent les pardonne, Que l'honneur et l'amour ne les pardonnent pas.

ARGATIPHONTIDAS.

Je n'embarrasse point là dedans ma pensée; Mais je hais vos messieurs de leurs honteux délais, Et c'est un procédé dont j'ai l'âme blessée Et que les gens de cœur n'approuveront jamais. Quand quelqu'un nous emploie, on doit, tête baissée, Se jeter dans ses intérêts. Argatiphontidas ne va point aux accords. Écouter d'un ami raisonner l'adversaire Pour des hommes d'honneur n'est point un coup à faire: Il ne faut écouter que la vengeance alors. Le procès ne me sauroit plaire; Et l'on doit commencer toujours, dans ses transports, Par bailler, sans autre mystère, De l'épée au travers du corps. Oui, vous verrez, quoi qu'il avienne, Qu'Argatiphontidas marche droit sur ce point; Et de vous il faut que j'obtienne Que le pendard ne meure point D'une autre main que de la mienne.

AMPHITRYON.

Allons.

SOSIE, à Amphitryon.

Je viens, monsieur, subir, à deux genoux, Le juste châtiment d'une audace maudite. Frappez, battez, chargez, accablez-moi de coups, Tuez-moi dans votre courroux, Vous ferez bien, je le mérite; Et je n'en dirai pas un seul mot contre vous.

AMPHITRYON.

Lève-toi. Que fait-on?

SOSIE.

L'on m'a chassé tout net; Et, croyant à manger m'aller comme eux ébattre, Je ne songeois pas qu'en effet Je m'attendois là pour me battre. Oui, l'autre moi, valet de l'autre vous, a fait Tout de nouveau le diable à quatre. La rigueur d'un pareil destin, Monsieur, aujourd'hui nous talonne: Et l'on me des-Sosie[17] enfin Comme on vous des-Amphitryonne.

AMPHITRYON.

Suis-moi.

SOSIE.

N'est-il pas mieux de voir s'il vient personne?

[17] Mots composés avec la liberté que Molière emploie toujours.

SCÈNE IX.--CLÉANTHIS, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POLIDAS, NAUCRATÈS, PAUSICLÈS, SOSIE.

CLÉANTHIS.

O ciel!

AMPHITRYON.

Qui t'épouvante ainsi? Quelle est la peur que je t'inspire?

CLÉANTHIS.

Las! vous êtes là-haut, et je vous vois ici.

NAUCRATÈS, à Amphitryon.

Ne vous pressez point; le voici Pour donner devant tous les clartés qu'on désire, Et qui, si l'on peut croire à ce qu'il vient de dire, Sauront vous affranchir de trouble et de souci.

SCÈNE X.--MERCURE, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POLIDAS, NAUCRATÈS, PAUSICLÈS, CLÉANTHIS, SOSIE.

MERCURE.

Oui, vous l'allez voir tous; et sachez par avance Que c'est le grand maître des dieux, Que, sous les traits chéris de cette ressemblance, Alcmène a fait du ciel descendre dans ces lieux. Et quant à moi, je suis Mercure, Qui, ne sachant que faire, ai rossé tant soit peu Celui dont j'ai pris la figure; Mais de s'en consoler il a maintenant lieu, Et les coups de bâton d'un dieu Font honneur à qui les endure.

SOSIE.

Ma foi, monsieur le dieu, je suis votre valet: Je me serois passé de votre courtoisie.

MERCURE.

Je lui donne à présent congé d'être Sosie. Je suis las de porter un visage si laid; Et je m'en vais au ciel, avec de l'ambroisie, M'en débarbouiller tout à fait.

Mercure s'envole au ciel.

SOSIE.

Le ciel de m'approcher t'ôte à jamais l'envie! Ta fureur s'est par trop acharnée après moi; Et je ne vis de ma vie Un dieu plus diable que toi.

SCÈNE XI.--JUPITER, AMPHITRYON, NAUCRATÈS, ARGATIPHONTIDAS, POLIDAS, PAUSICLÈS, CLÉANTHIS, SOSIE.

JUPITER, annoncé par le bruit du tonnerre, armé de son foudre, dans un nuage, sur son aigle.

Regarde, Amphitryon, quel est ton imposteur; Et sous tes propres traits vois Jupiter paroître. A ces marques tu peux aisément le connoître; Et c'est assez, je crois, pour remettre ton cœur Dans l'état auquel il doit être, Et rétablir chez toi la paix et la douceur. Mon nom, qu'incessamment toute la terre adore, Étouffe ici les bruits qui pouvoient éclater. Un partage avec Jupiter N'a rien du tout qui déshonore; Et sans doute il ne peut être que glorieux De se voir le rival du souverain des dieux. Je n'y vois pour ta flamme aucun lieu de murmure; Et c'est moi, dans cette aventure, Qui, tout dieu que je suis, dois être le jaloux. Alcmène est toute à toi, quelque soin qu'on emploie; Et ce doit à tes feux être un objet bien doux De voir que, pour lui plaire, il n'est point d'autre voie Que de paroître son époux; Que Jupiter, orné de sa gloire immortelle, Par lui-même n'a pu triompher de sa foi; Et que ce qu'il a reçu d'elle N'a, par son cœur ardent, été donné qu'à toi.

SOSIE.

Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule.

JUPITER.

Sors donc des noirs chagrins que ton cœur a soufferts, Et rends le calme entier à l'ardeur qui te brûle; Chez toi doit naître un fils qui, sous le nom d'Hercule, Remplira de ses faits tout le vaste univers. L'éclat d'une fortune en mille biens féconde Fera connoître à tous que je suis ton support, Et je mettrai tout le monde Au point d'envier ton sort. Tu peux hardiment te flatter De ces espérances données. C'est un crime que d'en douter: Les paroles de Jupiter Sont des arrêts des destinées.

Il se perd dans les nues.

NAUCRATÈS.

Certes, je suis ravi de ces marques brillantes...

SOSIE.

Messieurs, voulez-vous bien suivre mon sentiment? Ne vous embarquez nullement Dans ces douceurs congratulantes: C'est un mauvais embarquement; Et d'une et d'autre part, pour un tel compliment, Les phrases sont embarrassantes. Le grand dieu Jupiter nous fait beaucoup d'honneur, Et sa bonté, sans doute, est pour nous sans seconde; Il nous promet l'infaillible bonheur D'une fortune en mille biens féconde, Et chez nous il doit naître un fils d'un très-grand cœur, Tout cela va le mieux du monde. Mais enfin coupons aux discours, Et que chacun chez soi doucement se retire. Sur telles affaires toujours Le meilleur est de ne rien dire.

FIN D'AMPHITRYON.

GEORGE DANDIN

OU

LE MARI CONFONDU

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, DEVANT LA COUR, A VERSAILLES, LE 19 JUILLET 1668, ET SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL SANS LES INTERMÈDES, LE 9 NOVEMBRE SUIVANT.

En 1668, Louis XIV était maître de tout; la Franche-Comté était reliée à la France; le traité d'Aix-la-Chapelle signé; le roi avait fait effacer des registres du Parlement la trace de ce qui s'était passé entre 1647 et 1652; les femmes de la cour briguaient à l'envi l'honneur de rivaliser avec madame de Montespan et mademoiselle de la Vallière. C'était le règne de la force adorée. C'est aussi de cette époque que datent les deux œuvres de Molière dont on peut, avec le plus de raison, inculper le sens moral, _Amphitryon_ et _George Dandin_. Nous avons signalé plus haut l'analogie de ces deux personnages. Dans la farce, Jupiter n'est plus que Clitandre; mais, grâce à la distance qui le sépare du paysan, mari d'une demoiselle noble, tout lui est permis comme à Jupiter. Molière semble convaincu de l'iniquité des choses humaines, et c'est la principale croyance qui ressort de son œuvre profondément misanthropique.

La cour, pendant l'absence de Louis XIV, avait été sevrée de ses plaisirs ordinaires. Le roi, qui revenait vainqueur, organisa, pour la dédommager, dans les jardins dessinés par Lenôtre, une fête splendide où la place principale fut donnée à la comédie; collations, bals, soupers, feux d'artifice, contribuèrent à la splendeur de la journée.

«O le charmant lieu que c'étoit!»

dit le journaliste contemporain;

«L'or partout, certes, éclatoit; «Trois rangs de riches hautelices «Décoroient ce lieu de délices; «Aussi haut, sans comparaison, «Que la vaste et grande cloison «De l'église de Notre-Dame, «Où l'on chante en si bonne gamme. «Maintes cascades y jouoient «Qui de tous côtés l'égayoient, «Et, pour en gros ne rien omettre «Dans les limites d'une lettre, «En ce beau rendez-vous de jeux, «Un théâtre auguste et pompeux, «D'une manière singulière, «S'y voyoit dressé par Molière.»

Le grave Félibien lui-même, dans la description qu'il donne de cette fête splendide, n'a que des éloges pour _la petite comédie en prose où le sieur Molière montre la peine et les chagrins de ceux qui s'allient au-dessus de leur condition_. Personne n'attacha beaucoup d'importance à une simple farce, et le directeur, le _Momus de l'Olympe inférieur_, comme le dit encore Robinet, aidé par le génie musical de Lulli, obtint un nouveau succès. Le fond même de sa pièce, qui passa pour une farce délicieuse, se perdait et disparaissait au milieu des divertissements des danses et de la musique de Lulli. Les vues de Louis XIV étaient servies. On se moquait à cœur joie de ces sots campagnards parlant blason, employant les termes surannés de la vénerie, ruinés d'ailleurs et abaissant leur fierté jusqu'à donner leur fille à un rustre. On riait de cette mademoiselle de la Prudoterie qui ne voulait pas être maîtresse d'un duc et pair; on ne ménageait pas le ban et l'arrière-ban de cette noblesse qui se vantait d'avoir assisté au siége de Montauban. Tout ce qui tenait à la province et au vieux monde était sacrifié; étiquettes de politesse, souvenirs de généalogie, cérémonies d'excuse ou de défi, les formules dont on vivait encore, rien n'était épargné. Après de vains compliments, dont le vieux noble a réglé la teneur et qui ne signifient rien et ne satisfont à rien, la victime roturière ayant été obligée de demander pardon, M. de Sotenville s'écrie pédantesquement: «Voilà, monsieur, comment il faut pousser les choses.»

Le campagnard a profité de la leçon, et l'on sait qu'il a poussé les choses fort loin. Mais elle était donnée par un «baladin» enrichi sans doute par son art et par les bontés du roi, assez habile pour se maintenir à la cour, dénué de toute autorité sérieuse, et qui, considéré d'ailleurs comme le dernier des trouvères, avait licence de tout dire. Peu de temps auparavant, on l'avait vu, dans le _Médecin malgré lui_, se débarrasser successivement de sept habits dont il était revêtu. Dans _George Dandin_, sa femme lui administrait une volée de coups de bâton, et il riait. La bouffonnerie dérobait à tous les yeux le but sévère et sombre vers lequel Molière se dirigeait peut-être à son insu. Tout le dix-huitième siècle ne fit que creuser le sillon tracé par ce génie observateur, et les bourgeois ridicules, les turcarets, les héros de Dancourt, ceux de Dalainval, les marquis escrocs de Regnard, sont les fils et les petits-fils de George Dandin et de M. Jourdain, de Dorante, de don Juan et de Clitandre.

A quoi peut-il servir de rechercher avec soin si le _Dolopathos_ ou le _Castoiement des Dames_, ou un conte de Boccace, ou une histoire indienne, ont servi de texte primitif à _George Dandin_? Les malices du sexe, commune matière des trouvères et de leurs fabliaux, ont fourni depuis le moyen âge à tous les conteurs italiens et gaulois mille facéties ingénieuses, que Molière, aussi laborieux que Shakspeare a constamment étudiées et qu'il a transformées à son gré, selon les besoins de son art et de son époque.

PERSONNAGES ACTEURS

GEORGE DANDIN[18], riche paysan, mari MOLIÈRE. d'Angélique.

ANGÉLIQUE, femme de George Dandin, Mlle MOLIÈRE. et fille de M. de Sotenville.

M. DE SOTENVILLE, gentilhomme campagnard, DU CROISY. père d'Angélique.

MADAME DE SOTENVILLE. HUBERT.

CLITANDRE, amant d'Angélique. LA GRANGE.

CLAUDINE, suivante d'Angélique. Mlle DEBRIE.

LUBIN, paysan, servant Clitandre. LA THORILLIÈRE.

COLIN, valet de George Dandin.

La scène est devant la maison de George Dandin, à la campagne.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--GEORGE DANDIN.

Ah! qu'une femme demoiselle[19] est une étrange affaire! et que mon mariage est une leçon bien parlante à tous les paysans qui veulent s'élever au-dessus de leur condition, et s'allier, comme j'ai fait, à la maison d'un gentilhomme! La noblesse, de soi, est bonne; c'est une chose considérable, assurément: mais elle est accompagnée de tant de mauvaises circonstances, qu'il est très-bon de ne s'y point frotter. Je suis devenu là-dessus savant à mes dépens, et connois le style des nobles, lorsqu'ils nous font, nous autres, entrer dans leur famille. L'alliance qu'ils font est petite avec nos personnes: c'est notre bien seul qu'ils épousent; et j'aurois bien mieux fait, tout riche que je suis, de m'allier en bonne et franche paysannerie, que de prendre une femme qui se tient au-dessus de moi, s'offense de porter mon nom, et pense qu'avec tout mon bien je n'ai pas assez acheté la qualité de son mari. George Dandin! George Dandin! vous avez fait une sottise, la plus grande du monde. Ma maison m'est effroyable maintenant, et je n'y rentre point sans y trouver quelque chagrin.

[18] Sobriquet populaire déjà employé par Racine dans sa comédie des _Plaideurs_, et qui représente l'ineptie, l'irrésolution, et comme le dandinement de la pensée. Les Anglais se sont emparés de ce mot de l'ancienne langue française pour l'appliquer au fat, _dandy_.

[19] Pour: fille de noble, _domina_, _domicella_.

SCÈNE II.--GEORGE DANDIN, LUBIN.

GEORGE DANDIN, à part, voyant sortir Lubin de chez lui.

Que diantre ce drôle-là vient-il faire chez moi?

LUBIN, à part, apercevant George Dandin.

Voilà un homme qui me regarde.

GEORGE DANDIN, à part.

Il ne me connoît pas.

LUBIN, à part.

Il se doute de quelque chose.

GEORGE DANDIN, à part.

Ouais! il a grand'peine à saluer.

LUBIN, à part.

J'ai peur qu'il n'aille dire qu'il m'a vu sortir de là dedans.

GEORGE DANDIN.

Bonjour.

LUBIN.

Serviteur.

GEORGE DANDIN.

Vous n'êtes pas d'ici, que je crois?

LUBIN.

Non: je n'y suis venu que pour voir la fête de demain.

GEORGE DANDIN.

Eh! dites-moi un peu, s'il vous plaît: vous venez de là dedans?

LUBIN.

Chut!

GEORGE DANDIN.

Comment?

LUBIN.

Paix!

GEORGE DANDIN.

Quoi donc?

LUBIN.

Motus! il ne faut pas dire que vous m'ayez vu sortir de là.

GEORGE DANDIN.

Pourquoi?

LUBIN.

Mon Dieu! parce...

GEORGE DANDIN.

Mais encore?

LUBIN.

Doucement, j'ai peur qu'on nous écoute.

GEORGE DANDIN.

Point, point.

LUBIN.

C'est que je viens de parler à la maîtresse du logis, de la part d'un certain monsieur qui lui fait les doux yeux; et il ne faut pas qu'on sache cela. Entendez-vous?

GEORGE DANDIN.

Oui.

LUBIN.

Voilà la raison. On m'a chargé de prendre garde que personne ne me vît; et je vous prie, au moins, de ne pas dire que vous m'ayez vu.

GEORGE DANDIN.

Je n'ai garde.

LUBIN.

Je suis bien aise de faire les choses secrètement, comme on m'a recommandé.

GEORGE DANDIN.

C'est bien fait.

LUBIN.

Le mari, à ce qu'ils disent, est un jaloux qui ne veut pas qu'on fasse l'amour à sa femme; et il feroit le diable à quatre, si cela venoit à ses oreilles. Vous comprenez bien?

GEORGE DANDIN.

Fort bien.

LUBIN.

Il ne faut pas qu'il sache rien de tout ceci.

GEORGE DANDIN.

Sans doute.

LUBIN.

On le veut tromper tout doucement. Vous entendez bien?

GEORGE DANDIN.

Le mieux du monde.

LUBIN.

Si vous alliez dire que vous m'avez vu sortir de chez lui, vous gâteriez toute l'affaire. Vous comprenez bien?

GEORGE DANDIN.

Assurément. Et comment nommez-vous celui qui vous a envoyé là dedans?

LUBIN.

C'est le seigneur de notre pays, monsieur le vicomte de choses... Foin! je ne me souviens jamais comment diantre ils baragouinent ce nom-là. Monsieur Cli... Clitandre.

GEORGE DANDIN.

Est-ce ce jeune courtisan qui demeure...

LUBIN.

Oui; auprès de ces arbres.

GEORGE DANDIN, à part.

C'est pour cela que depuis peu ce damoiseau poli s'est venu loger contre moi. J'avois bon nez, sans doute; et son voisinage déjà m'avoit donné quelque soupçon.

LUBIN.

Tétigué! c'est le plus honnête homme que vous ayez jamais vu. Il m'a donné trois pièces d'or pour aller dire seulement à la femme qu'il est amoureux d'elle et qu'il souhaite fort l'honneur de pouvoir lui parler. Voyez s'il y a là une grande fatigue, pour me payer si bien; et ce qu'est, au prix de cela, une journée de travail, où je ne gagne que dix sols!

GEORGE DANDIN.

Eh bien, avez-vous fait votre message?

LUBIN.

Oui. J'ai trouvé là dedans une certaine Claudine, qui, tout du premier coup, a compris ce que je voulois, et qui m'a fait parler à sa maîtresse...

GEORGE DANDIN, à part.

Ah! coquine de servante!

LUBIN.

Morguienne! cette Claudine-là est tout à fait jolie: elle a gagné mon amitié, et il ne tiendra qu'à elle que nous ne soyons mariés ensemble.

GEORGE DANDIN.

Mais quelle réponse a faite la maîtresse à ce monsieur le courtisan?

LUBIN.

Elle m'a dit de lui dire... Attendez, je ne sais si je me souviendrai bien de tout cela: qu'elle lui est tout à fait obligée de l'affection qu'il a pour elle, et qu'à cause de son mari, qui est fantasque, il garde d'en rien faire paroître, et qu'il faudra songer à chercher quelque invention pour se pouvoir entretenir tous deux.

GEORGE DANDIN, à part.

Ah! pendarde de femme!

LUBIN.

Tétiguienne! cela sera drôle; car le mari ne se doutera point de la manigance: voilà ce qui est de bon, et il aura un pied de nez avec sa jalousie. Est-ce pas?

GEORGE DANDIN.

Cela est vrai.

LUBIN.

Adieu. Bouche cousue, au moins! Gardez bien le secret, afin que le mari ne le sache pas.

GEORGE DANDIN.

Oui, oui.

LUBIN.

Pour moi, je vais faire semblant de rien. Je suis un fin matois, et l'on ne diroit pas que j'y touche.

SCÈNE III.--GEORGE DANDIN.

Eh bien, George Dandin, vous voyez de quel air votre femme vous traite! Voilà ce que c'est d'avoir voulu épouser une demoiselle! l'on vous accommode de toutes pièces, sans que vous puissiez vous venger; et la gentilhommerie vous tient les bras liés. L'égalité de condition laisse du moins à l'honneur d'un mari liberté de ressentiment; et, si c'étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos coudées franches à vous en faire la justice à bons coups de bâton. Mais vous avez voulu tâter de la noblesse, et il vous ennuyoit d'être maître chez vous. Ah! j'enrage de tout mon cœur, et je me donnerois volontiers des soufflets. Quoi! écouter impudemment l'amour d'un damoiseau, et y promettre en même temps de la correspondance! Morbleu! je ne veux point laisser passer une occasion de la sorte. Il me faut, de ce pas, aller faire mes plaintes au père et à la mère, et les rendre témoins, à telle fin que de raison, des sujets de chagrin et de ressentiment que leur fille me donne. Mais les voici l'un et l'autre fort à propos.

SCÈNE IV.--MONSIEUR DE SOTENVILLE, MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Qu'est-ce, mon gendre? vous me paroissez tout troublé!

GEORGE DANDIN.

Aussi en ai-je du sujet, et...

MADAME DE SOTENVILLE.