Molière - Œuvres complètes, Tome 4

Part 4

Chapter 43,539 wordsPublic domain

Non, non, ce ne l'est pas, et vos lâches injures En ont autrement ordonné. Il n'est plus, cet amour tendre et passionné; Vous l'avez dans mon cœur, par cent vives blessures, Cruellement assassiné: C'est en sa place un courroux inflexible, Un vif ressentiment, un dépit invincible, Un désespoir d'un cœur justement animé, Qui prétend vous haïr, pour cet affront sensible, Autant qu'il est d'accord de vous avoir aimé; Et c'est haïr autant qu'il est possible.

JUPITER.

Hélas! que votre amour n'avoit guère de force, Si de si peu de chose on le peut voir mourir! Ce qui n'étoit que jeu doit-il faire un divorce? Et d'une raillerie a-t-on lieu de s'aigrir?

ALCMÈNE.

Ah! c'est cela dont je suis offensée, Et que ne peut pardonner mon courroux; Des véritables traits d'un mouvement jaloux Je me trouverois moins blessée. La jalousie a des impressions Dont bien souvent la force nous entraîne; Et l'âme la plus sage, en ces occasions, Sans doute avec assez de peine Répond de ses émotions. L'emportement d'un cœur qui peut s'être abusé A de quoi ramener une âme qu'il offense; Et, dans l'amour qui lui donne naissance, Il trouve au moins, malgré toute sa violence, Des raisons pour être excusé. De semblables transports contre un ressentiment Pour défense toujours ont ce qui les fait naître; Et l'on donne grâce aisément A ce dont on n'est pas le maître. Mais que, de gaieté de cœur, On passe aux mouvemens d'une fureur extrême; Que sans cause l'on vienne, avec tant de rigueur, Blesser la tendresse et l'honneur D'un cœur qui chèrement nous aime; Ah! c'est un coup trop cruel en lui-même, Et que jamais n'oubliera ma douleur.

JUPITER.

Oui, vous avez raison, Alcmène; il se faut rendre. Cette action, sans doute, est un crime odieux: Je ne prétends plus le défendre; Mais souffrez que mon cœur s'en défende à vos yeux, Et donne au vôtre à qui se prendre De ce transport injurieux. A vous en faire un aveu véritable, L'époux, Alcmène, a commis tout le mal; C'est l'époux qu'il vous faut regarder en coupable L'amant n'a point de part à ce transport brutal, Et de vous offenser son cœur n'est point capable. Il a pour vous, ce cœur, pour jamais y penser, Trop de respect et de tendresse; Et, si de faire rien à vous pouvoir blesser Il avait eu la coupable foiblesse, De cent coups à vos yeux il voudroit le percer. Mais l'époux est sorti de ce respect soumis Où pour vous on doit toujours être; A son dur procédé l'époux s'est fait connoître, Et par le droit d'hymen il s'est cru tout permis. Oui, c'est lui qui sans doute est criminel vers vous. Lui seul a maltraité votre aimable personne; Haïssez, détestez l'époux, J'y consens, et vous l'abandonne; Mais, Alcmène, sauvez l'amant de ce courroux Qu'une telle offense vous donne; N'en jetez pas sur lui l'effet, Démêlez-le un peu du coupable; Et pour être enfin équitable. Ne le punissez point de ce qu'il n'a pas fait.

ALCMÈNE.

Ah! toutes ces subtilités N'ont que des excuses frivoles, Et pour les esprits irrités Ce sont des contre-temps que de telles paroles. Ce détour ridicule est en vain pris par vous. Je ne distingue rien en celui qui m'offense, Tout y devient l'objet de mon courroux; Et, dans sa juste violence, Sont confondus et l'amant et l'époux. Tous deux de même sorte occupent ma pensée; Et des mêmes couleurs, par mon âme blessée, Tous deux ils sont peints à mes yeux; Tous deux sont criminels, tous deux m'ont offensée, Et tous deux me sont odieux.

JUPITER.

Eh bien, puisque vous le voulez, Il faut donc me charger du crime. Oui, vous avez raison lorsque vous m'immolez A vos ressentimens, en coupable victime: Un trop juste dépit contre moi vous anime; Et tout ce grand courroux qu'ici vous étalez Ne me fait endurer qu'un tourment légitime. C'est avec droit que mon abord vous chasse, Et que de me fuir en tous lieux Votre colère me menace. Je dois vous être un objet odieux; Vous devez me vouloir un mal prodigieux. Il n'est aucune horreur que mon forfait ne passe, D'avoir offensé vos beaux yeux: C'est un crime à blesser les hommes et les dieux; Et je mérite enfin, pour punir cette audace Que contre moi votre haine ramasse Tous ses traits les plus furieux. Mais mon cœur vous demande grâce; Pour vous la demander je me jette à genoux, Et la demande au nom de la plus vive flamme Du plus tendre amour dont une âme Puisse jamais brûler pour vous. Si votre cœur, charmante Alcmène, Me refuse la grâce où j'ose recourir, Il faut qu'une atteinte soudaine M'arrache, en me faisant mourir, Aux dures rigueurs d'une peine Que je ne saurois plus souffrir. Oui, cet état me désespère. Alcmène, ne présumez pas Qu'aimant, comme je fais, vos célestes appas, Je puisse vivre un jour avec votre colère. Déjà de ces momens la barbare longueur Fait, sous des atteintes mortelles, Succomber tout mon triste cœur; Et de mille vautours les blessures cruelles N'ont rien de comparable à ma vive douleur. Alcmène, vous n'avez qu'à me le déclarer: S'il n'est point de pardon que je doive espérer, Cette épée aussitôt, par un coup favorable, Va percer à vos yeux le cœur d'un misérable, Ce cœur, ce traître cœur, trop digne d'expirer, Puisqu'il a pu fâcher un objet adorable: Heureux, en descendant au ténébreux séjour, Si de votre courroux mon trépas vous ramène, Et ne laisse en votre âme, après ce triste jour, Aucune impression de haine, Au souvenir de mon amour! C'est tout ce que j'attends pour faveur souveraine.

ALCMÈNE.

Ah! trop cruel époux!

JUPITER.

Dites, parlez Alcmène.

ALCMÈNE.

Faut-il encor pour vous conserver des bontés, Et vous voir m'outrager par tant d'indignités?

JUPITER.

Quelque ressentiment qu'un outrage nous cause, Tient-il contre un remords d'un cœur bien enflammé?

ALCMÈNE.

Un cœur bien plein de flamme à mille morts s'expose, Plutôt que de vouloir fâcher l'objet aimé.

JUPITER.

Plus on aime quelqu'un, moins on trouve de peine...

ALCMÈNE.

Non, ne m'en parlez point; vous méritez ma haine.

JUPITER.

Vous me haïssez donc?

ALCMÈNE.

J'y fais tout mon effort; Et j'ai dépit de voir que toute votre offense Ne puisse de mon cœur jusqu'à cette vengeance Faire encore aller le transport.

JUPITER.

Mais pourquoi cette violence, Puisque, pour vous venger, je vous offre ma mort? Prononcez-en l'arrêt, et j'obéis sur l'heure.

ALCMÈNE.

Qui ne saurait haïr peut-il vouloir qu'on meure?

JUPITER.

Et moi, je ne puis vivre, à moins que vous quittiez Cette colère qui m'accable, Et que vous m'accordiez le pardon favorable Que je vous demande à vos pieds.

Sosie et Cléanthis se mettent aussi à genoux.

Résolvez ici l'un des deux, Ou de punir, ou bien d'absoudre.

ALCMÈNE.

Hélas! ce que je puis résoudre Paroît bien plus que je ne veux. Pour vouloir soutenir le courroux qu'on me donne, Mon cœur a trop su me trahir: Dire qu'on ne saurait haïr, N'est-ce pas dire qu'on pardonne?

JUPITER.

Ah! belle Alcmène, il faut que, comblé d'allégresse...

ALCMÈNE.

Laissez; je me veux mal de mon trop de foiblesse.

JUPITER.

Va Sosie, et dépêche-toi, Voir, dans les doux transports dont mon âme est charmée, Ce que tu trouveras d'officiers de l'armée, Et les invite à dîner avec moi.

Bas, à part.

Tandis que d'ici je le chasse, Mercure y remplira sa place.

SCÈNE VII.--CLÉANTHIS, SOSIE.

SOSIE.

Eh bien, tu vois, Cléanthis, ce ménage. Veux-tu qu'à leur exemple ici Nous fassions entre nous un peu de paix aussi, Quelque petit rapatriage?

CLÉANTHIS.

C'est pour ton nez, vraiment! cela se fait ainsi!

SOSIE.

Quoi! tu ne veux pas?

CLÉANTHIS.

Non.

SOSIE. Il ne m'importe guère. Tant pis pour toi.

CLÉANTHIS.

Là, là, revien.

SOSIE.

Non, morbleu! je n'en ferai rien, Et je veux être, à mon tour, en colère.

CLÉANTHIS.

Va, va, traître! laisse-moi faire: On se lasse parfois d'être femme de bien.

ACTE III

SCÈNE I.--AMPHITRYON.

Oui, sans doute, le sort tout exprès me le cache; Et des tours que je fais, à la fin je suis las. Il n'est point de destin plus cruel, que je sache; Je ne saurois trouver, portant partout mes pas, Celui qu'à chercher je m'attache, Et je trouve tous ceux que je ne cherche pas. Mille fâcheux cruels, qui ne pensent pas l'être, De nos faits avec moi, sans beaucoup me connoître, Viennent se réjouir pour me faire enrager. Dans l'embarras cruel du souci qui me blesse, De leurs embrassemens et de leur allégresse Sur mon inquiétude ils viennent tous charger. En vain à passer je m'apprête, Pour fuir leurs persécutions, Leur tuante amitié de tous côtés m'arrête; Et, tandis qu'à l'ardeur de leurs expressions Je répons d'un geste de tête, Je leur donne tout bas cent malédictions. Ah! qu'on est peu flatté de louange, d'honneur, Et de tout ce que donne une grande victoire, Lorsque dans l'âme on souffre une vive douleur, Et que l'on donnerait volontiers cette gloire Pour avoir le repos du cœur! Ma jalousie, à tout propos, Me promène sur ma disgrâce; Et plus mon esprit y repasse, Moins j'en puis débrouiller le funeste chaos. Le vol des diamans n'est pas ce qui m'étonne; On lève les cachets, qu'on ne l'aperçoit pas; Mais le don qu'on veut qu'hier j'en vins faire en personne Est ce qui fait ici mon cruel embarras. La nature parfois produit des ressemblances Dont quelques imposteurs ont pris droit d'abuser; Mais il est hors de sens que, sous ces apparences, Un homme pour époux se puisse supposer; Et dans tous ces rapports sont mille différences Dont se peut une femme aisément aviser. Des charmes de la Thessalie On vante de tous temps les merveilleux effets; Mais les contes fameux qui partout en sont faits Dans mon esprit toujours ont passé pour folie, Et ce seroit du sort une étrange rigueur, Qu'au sortir d'une ample victoire Je fusse contraint de les croire Aux dépens de mon propre honneur. Je veux la retâter sur ce fâcheux mystère, Et voir si ce n'est point une vaine chimère Qui sur ses sens troublés ait su prendre crédit. Ah! fasse le ciel équitable Que ce penser soit véritable, Et que, pour mon bonheur, elle ait perdu l'esprit!

SCÈNE II.--MERCURE, AMPHITRYON.

MERCURE, sur le balcon de la maison d'Amphitryon, sans être vu ni entendu d'Amphitryon.

Comme l'amour ici ne m'offre aucun plaisir, Je m'en veux faire au moins qui soient d'autre nature, Et je vais égayer mon sérieux loisir A mettre Amphitryon hors de toute mesure. Cela n'est pas d'un dieu bien plein de charité; Mais aussi n'est-ce pas ce dont je m'inquiète; Et je me sens, par ma planète, A la malice un peu porté.

AMPHITRYON.

D'où vient donc qu'à cette heure on ferme cette porte?

MERCURE.

Holà! tout doucement. Qui frappe?

AMPHITRYON, sans voir Mercure. Moi.

MERCURE.

Qui, moi?

AMPHITRYON, apercevant Mercure, qu'il prend pour Sosie.

Ah! ouvre.

MERCURE.

Comment, ouvre! Et qui donc es-tu, toi Qui fais tant de vacarme et parles de la sorte?

AMPHITRYON.

Quoi! tu ne me connais pas?

MERCURE.

Non, Et n'en ai pas la moindre envie.

AMPHITRYON, à part.

Tout le monde perd-il aujourd'hui la raison? Est-ce un mal répandu? Sosie! holà, Sosie!

MERCURE.

Eh bien, Sosie! oui, c'est mon nom, As-tu peur que je ne l'oublie?

AMPHITRYON.

Me vois-tu bien?

MERCURE.

Fort bien. Qui peut pousser ton bras A faire une rumeur si grande? Et que demandes-tu là-bas?

AMPHITRYON.

Moi, pendard! ce que je demande?

MERCURE.

Que ne demandes-tu donc pas? Parle, si tu veux qu'on t'entende.

AMPHITRYON.

Attends, traître! avec un bâton Je vais là-haut me faire entendre, Et de bonne façon t'apprendre A m'oser parler sur ce ton.

MERCURE.

Tout beau! si pour heurter tu fais la moindre instance, Je t'enverrai d'ici des messagers fâcheux.

AMPHITRYON.

O ciel! vit-on jamais une telle insolence? La peut-on concevoir d'un serviteur, d'un gueux?

MERCURE.

Eh bien, qu'est-ce? M'as-tu tout parcouru par ordre? M'as-tu de tes gros yeux assez considéré? Comme il les écarquille, et paroît effaré! Si des regards on pouvoit mordre, Il m'aurait déjà déchiré.

AMPHITRYON.

Moi-même je frémis de ce que tu t'apprêtes Avec ces impudens propos, Que tu grossis pour toi d'effroyables tempêtes! Quels orages de coups vont fondre sur ton dos!

MERCURE.

L'ami, si de ces lieux tu ne veux disparoître, Tu pourras y gagner quelque contusion.

AMPHITRYON.

Ah! tu sauras, maraud, à ta confusion, Ce que c'est qu'un valet qui s'attaque à son maître!

MERCURE.

Toi, mon maître?

AMPHITRYON.

Oui, coquin! M'oses-tu méconnoître?

MERCURE.

Je n'en reconnois point d'autre qu'Amphitryon.

AMPHITRYON.

Et cet Amphitryon, qui, hors moi, le peut être?

MERCURE.

Amphitryon?

AMPHITRYON.

Sans doute.

MERCURE.

Ah! quelle vision! Dis-nous un peu, quel est le cabaret honnête Où tu t'es coiffé le cerveau?

AMPHITRYON.

Comment! encore?

MERCURE.

Étoit-ce un vin à faire fête?

AMPHITRYON.

Ciel!

MERCURE.

Étoit-il vieux, ou nouveau?

AMPHITRYON.

Que de coups!

MERCURE.

Le nouveau donne fort dans la tête, Quand on le veut boire sans eau.

AMPHITRYON.

Ah! je t'arracherai cette langue, sans doute!

MERCURE.

Passe, mon cher ami, crois-moi; Que quelqu'un ici ne t'écoute. Je respecte le vin. Va-t'en, retire-toi, Et laisse Amphitryon dans les plaisirs qu'il goûte.

AMPHITRYON.

Comment! Amphitryon est là dedans?

MERCURE.

Fort bien! Qui, couvert des lauriers d'une victoire pleine, Est auprès de la belle Alcmène, A jouir des douceurs d'un aimable entretien. Après le démêlé d'un amoureux caprice, Ils goûtent le plaisir de s'être rajustés. Garde-toi de troubler leurs douces privautés, Si tu ne veux qu'il ne punisse L'excès de tes témérités.

SCÈNE III.--AMPHITRYON.

Ah! quel étrange coup m'a-t-il porté dans l'âme! En quel trouble cruel jette-t-il mon esprit! Et, si les choses sont comme le traître dit, Où vois-je ici réduits mon honneur et ma flamme! A quel parti me doit résoudre ma raison? Ai-je l'éclat ou le secret à prendre? Et dois-je, en mon courroux, renfermer ou répandre Le déshonneur de ma maison? Ah! faut-il consulter dans un affront si rude? Je n'ai rien à prétendre et rien à ménager; Et toute mon inquiétude Ne doit aller qu'à me venger.

SCÈNE IV.--AMPHITRYON, SOSIE, NAUCRATÈS ET POLIDAS, dans le fond du théâtre.

SOSIE, à Amphitryon.

Monsieur, avec mes soins, tout ce que j'ai pu faire, C'est de vous amener ces messieurs que voici.

AMPHITRYON.

Ah! vous voilà!

SOSIE.

Monsieur...

AMPHITRYON.

Insolent! téméraire!

SOSIE.

Quoi?

AMPHITRYON.

Je vous apprendrai de me traiter ainsi.

SOSIE.

Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?

AMPHITRYON, mettant l'épée à la main.

Ce que j'ai, misérable!

SOSIE, à Naucratès et à Polidas.

Holà, messieurs! venez donc tôt.

NAUCRATÈS, à Amphitryon.

Ah! de grâce, arrêtez!

SOSIE.

De quoi suis-je coupable?

AMPHITRYON.

Tu me le demandes, maraud!

A Naucratès.

Laissez-moi satisfaire un courroux légitime.

SOSIE.

Lorsque l'on pend quelqu'un, on lui dit pourquoi c'est.

NAUCRATÈS, à Amphitryon.

Daignez nous dire au moins quel peut être son crime.

SOSIE.

Messieurs, tenez bon, s'il vous plaît.

AMPHITRYON.

Comment! il vient d'avoir l'audace De me fermer la porte au nez, Et de joindre encor la menace A mille propos effrénés!

Voulant le frapper.

Ah! coquin!

SOSIE, tombant à genoux.

Je suis mort!

NAUCRATÈS, à Amphitryon.

Calmez cette colère.

SOSIE.

Messieurs!

POLIDAS, à Sosie.

Qu'est-ce?

SOSIE.

M'a-t-il frappé?

AMPHITRYON.

Non, il faut qu'il ait le salaire Des mots où tout à l'heure il s'est émancipé.

SOSIE.

Comment cela se peut-il faire Si j'étois par votre ordre autre part occupé? Ces messieurs sont ici pour rendre témoignage Qu'à dîner avec vous je les viens d'inviter.

NAUCRATÈS.

Il est vrai qu'il nous vient de faire ce message, Et n'a point voulu nous quitter.

AMPHITRYON.

Qui t'a donné cet ordre?

SOSIE.

Vous.

AMPHITRYON.

Et quand?

SOSIE.

Après votre paix faite, Au milieu des transports d'une âme satisfaite D'avoir d'Alcmène apaisé le courroux.

Sosie se relève.

AMPHITRYON.

O ciel! chaque instant, chaque pas, Ajoute quelque chose à mon cruel martyre, Et, dans ce fatal embarras, Je ne sais plus que croire ni que dire.

NAUCRATÈS.

Tout ce que de chez vous il vient de nous conter Surpasse si fort la nature, Qu'avant que de rien faire et de vous emporter, Vous devez éclaircir toute cette aventure.

AMPHITRYON.

Allons; vous y pourrez seconder mon effort; Et le ciel à propos ici vous a fait rendre. Voyons quelle fortune en ce jour peut m'attendre; Débrouillons ce mystère, et sachons notre sort. Hélas! je brûle de l'apprendre, Et je le crains plus que la mort.

Amphitryon frappe à la porte de sa maison.

SCÈNE V.--JUPITER, AMPHITRYON, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE.

JUPITER.

Quel bruit à descendre m'oblige? Et qui frappe en maître où je suis?

AMPHITRYON.

Que vois-je? justes dieux!

NAUCRATÈS.

Ciel! quel est ce prodige? Quoi! deux Amphitryons ici nous sont produits!

AMPHITRYON, à part.

Mon âme demeure transie! Hélas! je n'en puis plus, l'aventure est à bout; Ma destinée est éclaircie, Et ce que je vois me dit tout.

NAUCRATÈS.

Plus mes regards sur eux s'attachent fortement, Plus je trouve qu'en tout l'un à l'autre est semblable.

SOSIE, passant du côté de Jupiter.

Messieurs, voici le véritable; L'autre est un imposteur digne de châtiment.

POLIDAS.

Certes, ce rapport admirable Suspend ici mon jugement.

AMPHITRYON.

C'est trop être éludés[14] par un fourbe exécrable; Il faut avec ce fer rompre l'enchantement.

NAUCRATÈS, à Amphitryon, qui a mis l'épée à la main.

Arrêtez!

AMPHITRYON.

Laissez-moi!

NAUCRATÈS.

Dieux! que voulez-vous faire?

AMPHITRYON.

Punir d'un imposteur les lâches trahisons.

JUPITER.

Tout beau! l'emportement est fort peu nécessaire; Et, lorsque de la sorte on se met en colère, On fait croire qu'on a de mauvaises raisons.

SOSIE.

Oui, c'est un enchanteur qui porte un caractère Pour ressembler aux maîtres des maisons.

AMPHITRYON, à Sosie.

Je te ferai, pour ton partage, Sentir par mille coups ces propos outrageans.

SOSIE.

Mon maître est homme de courage, Et ne souffrira point que l'on batte ses gens.

AMPHITRYON.

Laissez-moi m'assouvir dans mon courroux extrême, Et laver mon affront au sang d'un scélérat.

NAUCRATÈS, arrêtant Amphitryon.

Nous ne souffrirons point cet étrange combat D'Amphitryon contre lui-même.

AMPHITRYON.

Quoi! mon honneur de vous reçoit ce traitement! Et mes amis d'un fourbe embrassent la défense! Loin d'être les premiers à prendre ma vengeance, Eux-mêmes font obstacle à mon ressentiment!

NAUCRATÈS.

Que voulez-vous qu'à cette vue Fassent nos résolutions, Lorsque par deux Amphitryons Toute notre chaleur demeure suspendue? A vous faire éclater notre zèle aujourd'hui, Nous craignons de faillir et de vous méconnaître. Nous voyons bien en vous Amphitryon paroître, Du salut des Thébains le glorieux appui; Mais nous le voyons tous aussi paroître en lui, Et ne saurions juger dans lequel il peut être. Notre parti n'est point douteux, Et l'imposteur par nous doit mordre la poussière; Mais ce parfait rapport le cache entre vous deux; Et c'est un coup trop hasardeux Pour l'entreprendre sans lumière. Avec douceur laissez-nous voir De quel côté peut être l'imposture; Et, dès que nous aurons démêlé l'aventure, Il ne nous faudra point dire notre devoir.

JUPITER.

Oui, vous avez raison, et cette ressemblance A douter de tous deux vous peut autoriser. Je ne m'offense point de vous voir en balance Je suis plus raisonnable et sais vous excuser. L'œil ne peut entre nous faire de différence, Et je vois qu'aisément on s'y peut abuser. Vous ne me voyez point témoigner de colère, Point mettre l'épée à la main: C'est un mauvais moyen d'éclaircir ce mystère, Et j'en puis trouver un plus doux et plus certain. L'un de nous est Amphitryon; Et tous deux à vos yeux nous le pouvons paroître. C'est à moi de finir cette confusion; Et je prétends me faire à tous si bien connoître, Qu'aux pressantes clartés de ce que je puis être Lui-même soit d'accord du sang qui m'a fait naître, Et n'ait plus de rien dire aucune occasion. C'est aux yeux des Thébains que je veux avec vous De la vérité pure ouvrir la connoissance; Et la chose sans doute est assez d'importance Pour affecter[15] la circonstance De l'éclaircir aux yeux de tous. Alcmène attend de moi ce public témoignage: Sa vertu, que l'éclat de ce désordre outrage, Veut qu'on la justifie, et j'en vais prendre soin. C'est à quoi mon amour envers elle m'engage; Et des plus nobles chefs je fais un assemblage Pour l'éclaircissement dont sa gloire a besoin. Attendant avec vous ces témoins souhaités, Ayez je vous prie, agréable De venir honorer la table Où vous a Sosie invités.

SOSIE.

Je ne me trompois pas, messieurs; ce mot termine Toute l'irrésolution; Le véritable Amphitryon Est l'Amphitryon où l'on dîne.

AMPHITRYON.

O ciel! puis-je plus bas me voir humilié? Quoi! faut-il que j'entende ici, pour mon martyre, Tout ce que l'imposteur à mes yeux vient de dire, Et que dans la fureur que ce discours m'inspire, On me tienne le bras lié!

NAUCRATÈS, à Amphitryon.

Vous vous plaignez à tort. Permettez-nous d'attendre L'éclaircissement qui doit rendre Les ressentimens de saison. Je ne sais pas s'il impose; Mais il parle sur la chose Comme s'il avoit raison.

AMPHITRYON.

Allez, foibles amis, et flattez l'imposture: Thèbes en a pour moi de tout autres que vous; Et je vais en trouver qui, partageant l'injure, Sauront prêter la main à mon juste courroux.

JUPITER.

Eh bien, je les attends, et saurai décider Le différend en leur présence.

AMPHITRYON.

Fourbe! tu crois par là peut-être t'évader; Mais rien ne te sauroit sauver de ma vengeance.

JUPITER.

A ces injurieux propos Je ne daigne[16] à présent répondre; Et tantôt je saurai confondre Cette fureur avec deux mots.

AMPHITRYON.

Le ciel même, le ciel ne t'y sauroit soustraire; Et jusques aux enfers j'irai suivre tes pas.

JUPITER.

Il ne sera pas nécessaire, Et l'on verra tantôt que je ne fuirai pas.

AMPHITRYON, à part.