Molière - Œuvres complètes, Tome 4

Part 3

Chapter 33,554 wordsPublic domain

Comment donc?

SOSIE.

Avec un bâton, Dont mon dos sent encore une douleur très-forte.

AMPHITRYON.

On t'a battu?

SOSIE.

Vraiment.

AMPHITRYON.

Et qui?

SOSIE.

Moi.

AMPHITRYON.

Toi, te battre?

SOSIE.

Oui, moi; non pas le moi d'ici, Mais le moi du logis, qui frappe comme quatre.

AMPHITRYON.

Te confonde le ciel de me parler ainsi!

SOSIE.

Ce ne sont point des badinages: Le moi que j'ai trouvé tantôt Sur le moi qui vous parle a de grands avantages; Il a le bras fort, le cœur haut: J'en ai reçu des témoignages; Et ce diable de moi m'a rossé comme il faut; C'est un drôle qui fait des rages.

AMPHITRYON.

Achevons. As-tu vu ma femme?

SOSIE.

Non.

AMPHITRYON.

Pourquoi?

SOSIE.

Par une raison assez forte.

AMPHITRYON.

Qui t'a fait y manquer, maraud? Explique-toi.

SOSIE.

Faut-il le répéter vingt fois de même sorte? Moi, vous dis-je, ce moi plus robuste que moi; Ce moi qui s'est de force emparé de la porte; Ce moi qui m'a fait filer doux; Ce moi qui le seul moi veut être; Ce moi de moi-même jaloux; Ce moi vaillant, dont le courroux Au moi poltron s'est fait connoître; Enfin ce moi qui suis chez nous; Ce moi qui s'est montré mon maître; Ce moi qui m'a roué de coups.

AMPHITRYON.

Il faut que ce matin, à force de trop boire, Il se soit troublé le cerveau.

SOSIE.

Je veux être pendu, si j'ai bu que de l'eau! A mon serment on m'en peut croire.

AMPHITRYON.

Il faut donc qu'au sommeil tes sens se soient portés, Et qu'un songe fâcheux, dans ces confus mystères, T'ait fait voir toutes les chimères, Dont tu me fais des vérités.

SOSIE.

Tout aussi peu. Je n'ai point sommeillé, Et n'en ai même aucune envie. Je vous parle bien éveillé; J'étois bien éveillé ce matin, sur ma vie; Et bien éveillé même étoit l'autre Sosie, Quand il m'a si bien étrillé.

AMPHITRYON.

Suis-moi; je t'impose silence: C'est trop me fatiguer l'esprit; Et je suis un vrai fou d'avoir la patience D'écouter d'un valet les sottises qu'il dit.

SOSIE, à part.

Tous les discours sont des sottises, Partant d'un homme sans éclat: Ce seroient paroles exquises Si c'étoit un grand qui parlât.

AMPHITRYON.

Entrons sans davantage attendre. Mais Alcmène paroît avec tous ses appas; En ce moment sans doute elle ne m'attend pas, Et mon abord la va surprendre.

[11] Pour: vous n'avez rien à faire qu'à dire. Ellipse familière et excellente.

[12] Voyez la note, t. II, page 139.

SCÈNE II.--ALCMÈNE, AMPHITRYON, CLÉANTHIS, SOSIE.

ALCMÈNE, sans voir Amphitryon.

Allons pour mon époux, Cléanthis, vers les dieux, Nous acquitter de nos hommages, Et les remercier des succès glorieux Dont Thèbes, par son bras, goûte les avantages.

Apercevant Amphitryon.

O dieux!

AMPHITRYON.

Fasse le ciel qu'Amphitryon vainqueur Avec plaisir soit revu de sa femme! Et que ce jour, favorable à ma flamme, Vous redonne à mes yeux avec le même cœur! Que j'y retrouve autant d'ardeur Que vous en rapporte mon âme!

ALCMÈNE.

Quoi! de retour sitôt?

AMPHITRYON.

Certes, c'est, en ce jour, Me donner de vos feux un mauvais témoignage; Et ce «Quoi! sitôt de retour?» En ces occasions n'est guère le langage D'un cœur bien enflammé d'amour. J'osois me flatter en moi-même Que loin de vous j'aurois trop demeuré. L'attente d'un retour ardemment désiré Donne à tous les instans une longueur extrême; Et l'absence de ce qu'on aime, Quelque peu qu'elle dure, a toujours trop duré.

ALCMÈNE.

Je ne vois...

AMPHITRYON.

Non, Alcmène, à son impatience On mesure le temps en de pareils états; Et vous comptez les momens de l'absence En personne qui n'aime pas. Lorsque l'on aime comme il faut, Le moindre éloignement nous tue, Et ce dont on chérit la vue Ne revient jamais assez tôt. De votre accueil, je le confesse, Se plaint ici mon amoureuse ardeur; Et j'attendois de votre cœur D'autres transports de joie et de tendresse.

ALCMÈNE.

J'ai peine à comprendre sur quoi Vous fondez les discours que je vous entends faire; Et, si vous vous plaignez de moi, Je ne sais pas, de bonne foi, Ce qu'il faut pour vous satisfaire. Hier au soir, ce me semble, à votre heureux retour, On me vit témoigner une joie assez tendre, Et rendre aux soins de votre amour Tout ce que de mon cœur vous aviez lieu d'attendre.

AMPHITRYON.

Comment?

ALCMÈNE.

Ne fis-je pas éclater à vos yeux Les soudains mouvemens d'une entière allégresse? Et le transport d'un cœur peut-il s'expliquer mieux, Au retour d'un époux qu'on aime avec tendresse?

AMPHITRYON.

Que me dites-vous là?

ALCMÈNE.

Que même votre amour Montra de mon accueil une joie incroyable; Et que, m'ayant quittée à la pointe du jour, Je ne vois pas qu'à ce soudain retour Ma surprise soit si coupable.

AMPHITRYON.

Est-ce que du retour que j'ai précipité Un songe, cette nuit, Alcmène, dans votre âme, A prévenu la vérité? Et que, m'ayant peut-être en dormant bien traité, Votre cœur se croit vers ma flamme Assez amplement acquitté?

ALCMÈNE.

Est-ce qu'une vapeur, par sa malignité, Amphitryon, a, dans votre âme, Du retour d'hier au soir brouillé la vérité, Et que du doux accueil duquel je m'acquittai Votre cœur prétend à ma flamme Ravir toute l'honnêteté?

AMPHITRYON.

Cette vapeur, dont vous me régalez, Est un peu, ce me semble, étrange.

ALCMÈNE.

C'est ce qu'on peut donner pour change, Au songe dont vous me parlez.

AMPHITRYON.

A moins d'un songe, on ne peut pas, sans doute, Excuser ce qu'ici votre bouche me dit.

ALCMÈNE.

A moins d'une vapeur qui vous trouble l'esprit, On ne peut pas sauver ce que de vous j'écoute.

AMPHITRYON.

Laissons un peu cette vapeur, Alcmène.

ALCMÈNE.

Laissons un peu ce songe, Amphitryon.

AMPHITRYON.

Sur le sujet dont il est question, Il n'est guère de jeu que trop loin on ne mène.

ALCMÈNE.

Sans doute; et, pour marque certaine, Je commence à sentir un peu d'émotion.

AMPHITRYON.

Est-ce donc que par là vous voulez essayer A réparer l'accueil dont je vous ai fait plainte?

ALCMÈNE.

Est-ce donc que par cette feinte Vous désirez vous égayer?

AMPHITRYON.

Ah! de grâce, cessons, Alcmène, je vous prie, Et parlons sérieusement.

ALCMÈNE.

Amphitryon, c'est trop pousser l'amusement; Finissons cette raillerie.

AMPHITRYON.

Quoi! vous osez me soutenir en face Que plus tôt qu'à cette heure on m'ait ici pu voir?

ALCMÈNE.

Quoi! vous voulez nier avec audace Que dès hier en ces lieux vous vîntes sur le soir?

AMPHITRYON.

Moi! je vins hier?

ALCMÈNE.

Sans doute; et dès devant l'aurore Vous vous en êtes retourné.

AMPHITRYON, à part.

Ciel! un pareil débat s'est-il pu voir encore? Et qui de tout ceci ne seroit étonné? Sosie!

SOSIE.

Elle a besoin de six grains d'ellébore, Monsieur; son esprit est tourné.

AMPHITRYON.

Alcmène, au nom de tous les dieux, Ce discours a d'étranges suites! Reprenez vos sens un peu mieux, Et pensez à ce que vous dites.

ALCMÈNE.

J'y pense mûrement aussi; Et tous ceux du logis ont vu votre arrivée. J'ignore quel motif vous fait agir ainsi; Mais, si la chose avoit besoin d'être prouvée, S'il étoit vrai qu'on pût ne s'en souvenir pas, De qui puis-je tenir, que de vous, la nouvelle Du dernier de tous vos combats, Et les cinq diamans que portoit Ptérélas, Qu'a fait dans la nuit éternelle Tomber l'effort de votre bras? En pourroit-on vouloir un plus sûr témoignage?

AMPHITRYON.

Quoi! je vous ai déjà donné Le nœud de diamans que j'eus pour mon partage, Et que je vous ai destiné?

ALCMÈNE.

Assurément. Il n'est pas difficile De vous en bien convaincre.

AMPHITRYON.

Et comment?

ALCMÈNE, montrant le nœud de diamans à sa ceinture.

Le voici.

AMPHITRYON.

Sosie!

SOSIE, tirant de sa poche un coffret.

Elle se moque, et je le tiens ici: Monsieur, la feinte est inutile.

AMPHITRYON, regardant le coffret.

Le cachet est entier.

ALCMÈNE présentant à Amphitryon le nœud de diamans.

Est-ce une vision? Tenez. Trouverez-vous cette preuve assez forte?

AMPHITRYON.

Ah! ciel! ô juste ciel!

ALCMÈNE.

Allez, Amphitryon, Vous vous moquez d'en user de la sorte; Et vous en devriez avoir confusion.

AMPHITRYON.

Romps vite ce cachet.

SOSIE, ayant ouvert le coffret.

Ma foi, la place est vide. Il faut que, par magie, on ait su le tirer, Ou bien que de lui-même il soit venu, sans guide, Vers celle qu'il a su qu'on en vouloit parer.

AMPHITRYON, à part.

O dieux! dont le pouvoir sur les choses préside, Quelle est cette aventure, et qu'en puis-je augurer Dont mon amour ne s'intimide?

SOSIE, à Amphitryon.

Si sa bouche dit vrai, nous avons même sort, Et, de même que moi, monsieur, vous êtes double.

AMPHITRYON.

Tais-toi!

ALCMÈNE.

Sur quoi vous étonner si fort; Et d'où peut naître ce grand trouble?

AMPHITRYON, à part.

O ciel! quel étrange embarras! Je vois des incidens qui passent la nature; Et mon honneur redoute une aventure Que mon esprit ne comprend pas.

ALCMÈNE.

Songez-vous, en tenant cette preuve sensible, A me nier encor votre retour pressé?

AMPHITRYON.

Non; mais, à ce retour, daignez, s'il est possible, Me conter ce qui s'est passé.

ALCMÈNE.

Puisque vous demandez un récit de la chose, Vous voulez dire donc que ce n'étoit pas vous?

AMPHITRYON.

Pardonnez-moi; mais j'ai certaine cause Qui me fait demander ce récit entre nous.

ALCMÈNE.

Les soucis importans qui vous peuvent saisir Vous ont-ils fait si vite en perdre la mémoire?

AMPHITRYON.

Peut-être; mais enfin vous me ferez plaisir De m'en dire toute l'histoire.

ALCMÈNE.

L'histoire n'est pas longue. A vous je m'avançai, Pleine d'une aimable surprise, Tendrement je vous embrassai, Et témoignai ma joie à plus d'une reprise.

AMPHITRYON, à part.

Ah! d'un si doux accueil je me serois passé.

ALCMÈNE.

Vous me fîtes d'abord ce présent d'importance, Que du butin conquis vous m'aviez destiné, Votre cœur avec véhémence M'étala de ses feux toute la violence, Et les soins importuns qui l'avoient enchaîné, L'aise de me revoir, les tourmens de l'absence, Tout le souci que son impatience Pour le retour s'étoit donné; Et jamais votre amour, en pareille occurrence, Ne me parut si tendre et si passionné.

AMPHITRYON, à part.

Peut-on plus vivement se voir assassiné!

ALCMÈNE.

Tous ces transports, toute cette tendresse, Comme vous croyez bien, ne me déplaisoient pas; Et, s'il faut que je le confesse, Mon cœur, Amphitryon, y trouvoit mille appas.

AMPHITRYON.

Ensuite, s'il vous plaît?

ALCMÈNE.

Nous nous entrecoupâmes De mille questions qui pouvoient nous toucher. On servit. Tête à tête ensemble nous soupâmes; Et, le souper fini, nous nous fûmes coucher.

AMPHITRYON.

Ensemble?

ALCMÈNE.

Assurément. Quelle est cette demande?

AMPHITRYON, à part.

Ah! c'est ici le coup le plus cruel de tous, Et dont à s'assurer trembloit mon feu jaloux.

ALCMÈNE.

D'où vous vient, à ce mot, une rougeur si grande? Ai-je fait quelque mal de coucher avec vous?

AMPHITRYON.

Non, ce n'étoit pas moi, pour ma douleur sensible; Et qui dit qu'hier ici mes pas se sont portés Dit, de toutes les faussetés, La fausseté la plus horrible.

ALCMÈNE.

Amphitryon!

AMPHITRYON.

Perfide!

ALCMÈNE.

Ah! quel emportement!

AMPHITRYON.

Non, non, plus de douceur et plus de déférence; Ce revers vient à bout de toute ma constance; Et mon cœur ne respire, en ce fatal moment, Et que fureur et que vengeance!

ALCMÈNE.

De qui donc vous venger? et quel manque de foi Vous fait ici me traiter de coupable?

AMPHITRYON.

Je ne sais pas; mais ce n'étoit pas moi: Et c'est un désespoir qui de tout rend capable.

ALCMÈNE.

Allez, indigne époux, le fait parle de soi, Et l'imposture est effroyable. C'est trop me pousser là-dessus, Et d'infidélité me voir trop condamnée. Si vous cherchez, dans ces transports confus, Un prétexte à briser les nœuds d'un hyménée Qui me tient à vous enchaînée, Tous ces détours sont superflus; Et me voilà déterminée A souffrir qu'en ce jour nos liens soient rompus.

AMPHITRYON.

Après l'indigne affront que l'on me fait connoître, C'est bien à quoi, sans doute, il faut vous préparer: C'est le moins qu'on doit voir; et les choses peut-être Pourront n'en pas là demeurer. Le déshonneur est sûr, mon malheur m'est visible, Et mon amour en vain voudroit me l'obscurcir; Mais le détail encor ne m'en est pas sensible, Et mon juste courroux prétend s'en éclaircir. Votre frère déjà peut hautement répondre Que, jusqu'à ce matin, je ne l'ai point quitté: Je m'en vais le chercher, afin de vous confondre Sur ce retour qui m'est faussement imputé. Après, nous percerons jusqu'au fond d'un mystère Jusques à présent inouï; Et, dans les mouvemens d'une juste colère, Malheur à qui m'aura trahi!

SOSIE.

Monsieur...

AMPHITRYON.

Ne m'accompagne pas, Et demeure ici pour m'attendre.

CLÉANTHIS, à Alcmène.

Faut-il...

ALCMÈNE.

Je ne puis rien entendre: Laisse-moi seule, et ne suis point mes pas.

SCÈNE III.--CLÉANTHIS, SOSIE.

CLÉANTHIS, à part.

Il faut que quelque chose ait brouillé sa cervelle; Mais le frère sur-le-champ Finira cette querelle.

SOSIE, à part.

C'est ici pour mon maître un coup assez touchant; Et son aventure est cruelle. Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant, Et je m'en veux, tout doux, éclaircir avec elle.

CLÉANTHIS, à part.

Voyez s'il me viendra seulement aborder! Mais je veux m'empêcher de rien faire paroître.

SOSIE, à part.

La chose quelquefois est fâcheuse à connoître, Et je tremble à la demander. Ne vaudroit-il pas mieux, pour ne rien hasarder, Ignorer ce qu'il en peut être? Allons, tout coup vaille, il faut voir, Et je ne m'en saurois défendre. La foiblesse humaine est d'avoir Des curiosités d'apprendre Ce qu'on ne voudroit pas savoir. Dieu te gard', Cléanthis!

CLÉANTHIS.

Ah! ah! tu t'en avises, Traître, de t'approcher de nous!

SOSIE.

Mon Dieu! qu'as-tu? Toujours on te voit en courroux, Et sur rien tu te formalises!

CLÉANTHIS.

Qu'appelles-tu sur rien? dis.

SOSIE.

J'appelle sur rien Ce qui sur rien s'appelle en vers ainsi qu'en prose; Et rien, comme tu le sais bien, Veut dire rien, ou peu de chose.

CLÉANTHIS.

Je ne sais qui me tient, infâme! Que je ne t'arrache les yeux, Et ne t'apprenne où va le courroux d'une femme.

SOSIE.

Holà! D'où te vient donc ce transport furieux?

CLÉANTHIS.

Tu n'appelles donc rien le procédé, peut-être, Qu'avec moi ton cœur a tenu?

SOSIE.

Et quel?

CLÉANTHIS.

Quoi! tu fais l'ingénu? Est-ce qu'à l'exemple du maître Tu veux dire qu'ici tu n'es pas revenu?

SOSIE.

Non, je sais fort bien le contraire; Mais je ne t'en fais pas le fin. Nous avions bu de je ne sais quel vin, Qui m'a fait oublier tout ce que j'ai pu faire.

CLÉANTHIS.

Tu crois peut-être excuser par ce trait...

SOSIE.

Non, tout de bon, tu m'en peux croire, J'étois dans un état où je puis avoir fait Des choses dont j'aurois regret, Et dont je n'ai nulle mémoire.

CLÉANTHIS.

Tu ne te souviens point du tout de la manière Dont tu m'as su traiter, étant venu du port?

SOSIE.

Non plus que rien. Tu peux m'en faire le rapport: Je suis équitable et sincère, Et me condamnerai moi-même, si j'ai tort.

CLÉANTHIS.

Comment! Amphitryon m'ayant su disposer[13], Jusqu'à ce que tu vins j'avois poussé ma veille; Mais je ne vis jamais une froideur pareille: De ta femme il fallut moi-même t'aviser; Et, lorsque je fus te baiser, Tu détournas le nez et me donnas l'oreille.

SOSIE.

Bon!

CLÉANTHIS.

Comment! bon?

SOSIE.

Mon Dieu! tu ne sais pas pourquoi, Cléanthis, je tiens ce langage: J'avois mangé de l'ail, et fis, en homme sage, De détourner un peu mon haleine de toi.

CLÉANTHIS.

Je te sus exprimer des tendresses de cœur; Mais à tous mes discours tu fus comme une souche, Et jamais un mot de douceur Ne te put sortir de la bouche.

SOSIE, à part.

Courage!

CLÉANTHIS.

Enfin ma flamme eut beau s'émanciper, Sa chaste ardeur en toi ne trouva rien que glace; Et, dans un tel retour, je te vis la tromper Jusqu'à faire refus de prendre au lit la place Que les lois de l'hymen t'obligent d'occuper.

SOSIE.

Quoi! je ne couchai point?

CLÉANTHIS.

Non, lâche!

SOSIE.

Est-il possible!

CLÉANTHIS.

Traître! il n'est que trop assuré. C'est de tous les affronts l'affront le plus sensible; Et, loin que ce matin ton cœur l'ait réparé, Tu t'es d'avec moi séparé Par des discours chargés d'un mépris tout visible.

SOSIE.

_Vivat_ Sosie!

CLÉANTHIS.

Eh quoi! ma plainte a cet effet! Tu ris après ce bel ouvrage!

SOSIE.

Que je suis de moi satisfait!

CLÉANTHIS.

Exprime-t-on ainsi le regret d'un outrage?

SOSIE.

Je n'aurois jamais cru que j'eusse été si sage.

CLÉANTHIS.

Loin de te condamner d'un si perfide trait, Tu m'en fais éclater la joie en ton visage!

SOSIE.

Mon Dieu! tout doucement! Si je parois joyeux, Crois que j'en ai dans l'âme une raison très-forte, Et que, sans y penser, je ne fis jamais mieux Que d'en user tantôt avec toi de la sorte.

CLÉANTHIS.

Traître! te moques-tu de moi?

SOSIE.

Non, je te parle avec franchise. En l'état où j'étois, j'avois certain effroi Dont, avec ton discours, mon âme s'est remise, Je m'appréhendois fort, et craignois qu'avec toi Je n'eusse fait quelque sottise.

CLÉANTHIS.

Quelle est cette frayeur? et sachons donc pourquoi.

SOSIE.

Les médecins disent, quand on est ivre, Que de sa femme, on se doit abstenir, Et que dans cet état il ne peut provenir Que des enfans pesans et qui ne sauroient vivre. Vois, si mon cœur n'eût su de froideur se munir, Quels inconvéniens auroient pu s'en ensuivre!

CLÉANTHIS.

Je me moque des médecins, Avec leurs raisonnemens fades: Qu'ils règlent ceux qui sont malades, Sans vouloir gouverner les gens qui sont bien sains. Ils se mêlent de trop d'affaires, De prétendre tenir nos chastes feux gênés; Et sur les jours caniculaires Ils nous donnent encore, avec leurs lois sévères, De cent sots contes par le nez.

SOSIE.

Tout doux!

CLÉANTHIS.

Non, je soutiens que cela conclut mal; Ces raisons sont raisons d'extravagantes têtes. Il n'est ni vin ni temps qui puisse être fatal A remplir le devoir de l'amour conjugal; Et les médecins sont des bêtes.

SOSIE.

Contre eux, je t'en supplie, apaise ton courroux; Ce sont d'honnêtes gens, quoi que le monde en dise.

CLÉANTHIS.

Tu n'es pas où tu crois; en vain tu files doux: Ton excuse n'est point une excuse de mise; Et je me veux venger tôt ou tard, entre nous, De l'air dont chaque jour je vois qu'on me méprise. Des discours de tantôt je garde tous les coups, Et tâcherai d'user, lâche et perfide époux, De cette liberté que ton cœur m'a permise.

SOSIE.

Quoi?

CLÉANTHIS.

Tu m'as dit tantôt que tu consentois fort, Lâche, que j'en aimasse un autre!

SOSIE.

Ah! pour cet article, j'ai tort. Je m'en dédis, il y va trop du nôtre. Garde-toi bien de suivre ce transport.

CLÉANTHIS.

Si je puis une fois pourtant Sur mon esprit gagner la chose...

SOSIE.

Fais à ce discours quelque pause. Amphitryon revient, qui me paroît content.

[13] Pour: Amphitryon m'ayant donné bon exemple. Expression obscure et dont le sens un peu licencieux se cache sous cette obscurité.

SCÈNE IV.--JUPITER, CLÉANTHIS, SOSIE.

JUPITER, à part.

Je viens prendre le temps de rapaiser Alcmène, De bannir les chagrins que son cœur veut garder, Et donner à mes feux, dans ce soin qui m'amène, Le doux plaisir de se raccommoder.

A Cléanthis.

Alcmène est là-haut, n'est-ce pas?

CLÉANTHIS.

Oui, pleine d'une inquiétude Qui cherche de la solitude, Et qui m'a défendu d'accompagner ses pas.

JUPITER.

Quelque défense qu'elle ait faite, Elle ne sera pas pour moi.

SCÈNE V.--CLÉANTHIS, SOSIE.

CLÉANTHIS.

Son chagrin, à ce que je voi, A fait une prompte retraite.

SOSIE.

Que dis-tu, Cléanthis, de ce joyeux maintien, Après son fracas effroyable?

CLÉANTHIS.

Que, si toutes nous faisions bien, Nous donnerions tous les hommes au diable, Et que le meilleur n'en vaut rien.

SOSIE.

Cela se dit dans le courroux; Mais aux hommes par trop vous êtes accrochées, Et vous seriez ma foi, toutes bien empêchées, Si le diable les prenait tous.

CLÉANTHIS.

Vraiment...

SOSIE.

Les voici. Taisons-nous.

SCÈNE VI.--JUPITER, ALCMÈNE, CLÉANTHIS, SOSIE.

JUPITER.

Voulez-vous me désespérer? Hélas! arrêtez, belle Alcmène.

ALCMÈNE.

Non, avec l'auteur de ma peine Je ne puis du tout demeurer.

JUPITER.

De grâce!...

ALCMÈNE.

Laissez-moi!

JUPITER.

Quoi!...

ALCMÈNE.

Laissez-moi, vous dis-je!

JUPITER, bas, à part.

Ses pleurs touchent mon âme, et sa douleur m'afflige.

Haut.

Souffrez que mon cœur...

ALCMÈNE.

Non, ne suivez point mes pas.

JUPITER.

Où voulez-vous aller?

ALCMÈNE.

Où vous ne serez pas.

JUPITER.

Ce vous est une attente vaine. Je tiens à vos beautés par un nœud trop serré, Pour pouvoir un moment en être séparé. Je vous suivrai partout, Alcmène.

ALCMÈNE.

Et moi, partout je vous fuirai.

JUPITER.

Je suis donc bien épouvantable!

ALCMÈNE.

Plus qu'on ne peut dire, à mes yeux. Oui, je vous vois comme un monstre effroyable, Un monstre cruel, furieux, Et dont l'approche est redoutable; Comme un monstre à fuir en tous lieux. Mon cœur souffre, à vous voir, une peine incroyable. C'est un supplice qui m'accable; Et je ne vois rien sous les cieux D'affreux, d'horrible, d'odieux, Qui ne me fût plus que vous supportable.

JUPITER.

En voilà bien, hélas! que votre bouche dit.

ALCMÈNE.

J'en ai dans le cœur davantage; Et, pour s'exprimer tout, ce cœur a du dépit De ne point trouver de langage.

JUPITER.

Eh! que vous a donc fait ma flamme, Pour me pouvoir, Alcmène, en monstre regarder?

ALCMÈNE.

Ah! juste ciel! cela peut-il se demander! Et n'est-ce pas pour mettre à bout une âme?

JUPITER.

Ah! d'un esprit plus adouci...

ALCMÈNE.

Non, je ne veux du tout vous voir ni vous entendre.

JUPITER.

Avez-vous bien le cœur de me traiter ainsi? Est-ce là cet amour si tendre Qui devait tant durer quand je vins hier ici?

ALCMÈNE.