Molière - Œuvres complètes, Tome 4

Part 2

Chapter 23,668 wordsPublic domain

Résolûment, par force ou par amour, Je veux savoir de toi, traître, Ce que tu fais, d'où tu viens avant jour, Où tu vas, à qui tu peux être.

SOSIE.

Je fais le bien et le mal tour à tour; Je viens de là, vais là; j'appartiens à mon maître.

MERCURE.

Tu montres de l'esprit, et je te vois en train De trancher avec moi de l'homme d'importance. Il me prend un désir, pour faire connoissance, De te donner un soufflet de ma main.

SOSIE.

A moi-même?

MERCURE.

A toi-même, et t'en voilà certain.

Mercure donne un soufflet à Sosie.

SOSIE.

Ah! ah! c'est tout de bon.

MERCURE.

Non, ce n'est que pour rire, Et répondre à tes quolibets.

SOSIE.

Tudieu! l'ami, sans vous rien dire, Comme vous baillez des soufflets!

MERCURE.

Ce sont là de mes moindres coups, De petits soufflets ordinaires.

SOSIE.

Si j'étois aussi prompt que vous, Nous ferions de belles affaires.

MERCURE.

Tout cela n'est encor rien. Nous verrons bien autre chose; Pour y faire quelque pause, Poursuivons notre entretien.

SOSIE.

Je quitte la partie.

Sosie veut s'en aller.

MERCURE, arrêtant Sosie.

Où vas-tu?

SOSIE.

Que t'importe?

MERCURE.

Je veux savoir où tu vas.

SOSIE.

Me faire ouvrir cette porte. Pourquoi retiens-tu mes pas?

MERCURE.

Si jusqu'à l'approcher tu pousses ton audace, Je fais sur toi pleuvoir un orage de coups.

SOSIE.

Quoi! tu veux, par ta menace, M'empêcher d'entrer chez nous?

MERCURE.

Comment! chez nous?

SOSIE.

Oui, chez nous.

MERCURE.

Oh! le traître! Tu te dis de cette maison?

SOSIE.

Fort bien. Amphitryon n'en est-il pas le maître?

MERCURE.

Eh bien, que fait cette raison?

SOSIE.

Je suis son valet.

MERCURE.

Toi?

SOSIE.

Moi.

MERCURE.

Son valet?

SOSIE.

Sans doute.

MERCURE.

Valet d'Amphitryon?

SOSIE.

D'Amphitryon, de lui.

MERCURE.

Ton nom est...

SOSIE.

Sosie.

MERCURE.

Heu! comment?

SOSIE.

Sosie.

MERCURE.

Écoute: Sais-tu que de ma main je t'assomme aujourd'hui?

SOSIE.

Pourquoi? De quelle rage est ton âme saisie?

MERCURE.

Qui te donne, dis-moi, cette témérité, De prendre le nom de Sosie?

SOSIE.

Moi, je ne le prends point, je l'ai toujours porté.

MERCURE.

O le mensonge horrible, et l'impudence extrême! Tu m'oses soutenir que Sosie est ton nom?

SOSIE.

Fort bien; je le soutiens, par la grande raison Qu'ainsi l'a fait des dieux la puissance suprême, Et qu'il n'est pas en moi de pouvoir dire non, Et d'être un autre que moi-même.

MERCURE.

Mille coups de bâton doivent être le prix D'une pareille effronterie.

SOSIE, battu par Mercure.

Justice, citoyens! Au secours! je vous prie.

MERCURE.

Comment, bourreau, tu fais des cris!

SOSIE.

De mille coups tu me meurtris, Et tu ne veux pas que je crie?

MERCURE.

C'est ainsi que mon bras...

SOSIE.

L'action ne vaut rien. Tu triomphes de l'avantage Que te donne sur moi mon manque de courage; Et ce n'est pas en user bien. C'est pure fanfaronnerie[7] De vouloir profiter de la poltronnerie De ceux qu'attaque notre bras. Battre un homme à jeu sûr n'est pas d'une belle âme; Et le cœur est digne de blâme Contre les gens qui n'en ont pas.

MERCURE.

Eh bien, es-tu Sosie à présent? qu'en dis-tu?

SOSIE.

Tes coups n'ont point en moi fait de métamorphose; Et tout le changement que je trouve à la chose, C'est d'être Sosie battu...

MERCURE, menaçant Sosie.

Encor! cent autres coups pour cette autre impudence.

SOSIE.

De grâce, fais trêve à tes coups!

MERCURE.

Fais donc trêve à ton insolence.

SOSIE.

Tout ce qu'il te plaira; je garde le silence. La dispute est par trop inégale entre nous.

MERCURE.

Es-tu Sosie encor? dis, traître!

SOSIE.

Hélas! je suis ce que tu veux: Dispose de mon sort tout au gré de tes vœux; Ton bras t'en a fait le maître.

MERCURE.

Ton nom étoit Sosie, à ce que tu disois?

SOSIE.

Il est vrai jusqu'ici j'ai cru la chose claire; Mais ton bâton, sur cette affaire, M'a fait voir que je m'abusois.

MERCURE.

C'est moi qui suis Sosie, et tout Thèbes l'avoue: Amphitryon jamais n'en eut d'autre que moi.

SOSIE.

Toi, Sosie?

MERCURE.

Oui, Sosie; et, si quelqu'un s'y joue, Il peut bien prendre garde à soi.

SOSIE, à part.

Ciel! me faut-il ainsi renoncer à moi-même, Et par un imposteur me voir voler mon nom? Que son bonheur est extrême, De ce que je suis poltron! Sans cela, par la mort...

MERCURE.

Entre tes dents, je pense, Tu murmures je ne sais quoi.

SOSIE.

Non. Mais, au nom des dieux, donne-moi la licence De parler un moment à toi.

MERCURE.

Parle.

SOSIE.

Mais promets-moi de grâce, Que les coups n'en seront point. Signons une trêve.

MERCURE.

Passe: Va, je t'accorde ce point.

SOSIE.

Qui te jette, dis-moi, dans cette fantaisie? Que te reviendra-t-il de m'enlever mon nom? Et peux-tu faire enfin, quand tu serois démon, Que je ne sois pas moi, que je ne sois Sosie?

MERCURE, levant le bâton sur Sosie.

Comment! tu peux...

SOSIE.

Ah! tout doux: Nous avons fait trêve aux coups.

MERCURE.

Quoi! pendard, imposteur, coquin!...

SOSIE.

Pour des injures, Dis-m'en tant que tu voudras; Ce sont légères blessures, Et je ne m'en fâche pas.

MERCURE.

Tu te dis Sosie?

SOSIE.

Oui. Quelque conte frivole...

MERCURE.

Sus, je romps notre trêve, et reprends ma parole.

SOSIE.

N'importe. Je ne puis m'anéantir pour toi, Et souffrir un discours si loin de l'apparence. Être ce que je suis est-il en ta puissance? Et puis-je cesser d'être moi? S'avisa-t-on jamais d'une chose pareille? Et peut-on démentir cent indices pressans? Rêvé-je? Est-ce que je sommeille? Ai-je l'esprit troublé par des transports puissans? Ne sens-je pas bien que je veille? Ne suis-je pas dans mon bon sens? Mon maître Amphitryon ne m'a-t-il pas commis A venir en ces lieux vers Alcmène sa femme? Ne lui dois-je pas faire, en lui vantant sa flamme, Un récit de ses faits contre nos ennemis? Ne suis-je pas du port arrivé tout à l'heure? Ne tiens-je pas une lanterne en main? Ne te trouvé-je pas devant notre demeure? Ne t'y parlé-je pas d'un esprit tout humain? Ne te tiens-tu pas fort de ma poltronnerie, Pour m'empêcher d'entrer chez nous? N'as-tu pas sur mon dos exercé ta furie? Ne m'as-tu pas roué de coups? Ah! tout cela n'est que trop véritable; Et, plût au ciel, le fût-il moins! Cesse donc d'insulter au sort d'un misérable; Et laisse à[8] mon devoir s'acquitter de ses soins.

MERCURE.

Arrête, ou sur ton dos le moindre pas attire Un assommant éclat de mon juste courroux. Tout ce que tu viens de dire Est à moi, hormis les coups.

SOSIE.

Ce matin, du vaisseau, plein de frayeur en l'âme, Cette lanterne sait comme je suis parti. Amphitryon, du camp, vers Alcmène sa femme M'a-t-il pas envoyé?

MERCURE.

Vous en avez menti. C'est moi qu'Amphitryon députe vers Alcmène, Et qui du port Persique arrive de ce pas; Moi, qui viens annoncer la valeur de son bras Qui nous fait remporter une victoire pleine, Et de nos ennemis a mis le chef à bas. C'est moi qui suis Sosie, enfin, de certitude, Fils de Dave, honnête berger; Frère d'Arpage mort en pays étranger; Mari de Cléanthis la prude, Dont l'humeur me fait enrager; Qui dans Thèbe ai reçu mille coups d'étrivière, Sans en avoir jamais dit rien; Et jadis en public fus marqué par derrière, Pour être trop homme de bien.

SOSIE, bas à part.

Il a raison. A moins d'être Sosie, On ne peut pas savoir tout ce qu'il dit; Et, dans l'étonnement dont mon âme est saisie, Je commence, à mon tour, à le croire un petit[9] En effet, maintenant que je le considère, Je vois qu'il a de moi taille, mine, action. Faisons-lui quelque question, Afin d'éclaircir ce mystère.

Haut.

Parmi tout le butin fait sur nos ennemis, Qu'est-ce qu'Amphitryon obtient pour son partage?

MERCURE.

Cinq fort gros diamans en nœud proprement mis, Dont leur chef se paroît comme d'un rare ouvrage.

SOSIE.

A qui destine-t-il un si riche présent?

MERCURE.

A sa femme; et sur elle il le veut voir paroître.

SOSIE.

Mais où, pour l'apporter, est-il mis à présent?

MERCURE.

Dans un coffret scellé des armes de mon maître.

SOSIE, à part.

Il ne ment pas d'un mot à chaque repartie; Et de moi je commence à douter tout de bon. Près de moi, par la force, il est déjà Sosie; Il pourrait bien encor l'être par la raison. Pourtant, quand je me tâte et que je me rappelle, Il me semble que je suis moi. Où puis-je rencontrer quelque clarté fidèle, Pour démêler ce que je voi? Ce que j'ai fait tout seul, et que n'a vu personne, A moins d'être moi-même, on ne le peut savoir. Par cette question il faut que je l'étonne; C'est de quoi le confondre, et nous allons le voir.

Haut.

Lorsqu'on étoit aux mains, que fis-tu dans nos tentes, Où tu courus seul te fourrer?

MERCURE.

D'un jambon...

SOSIE, bas, à part.

L'y voilà!

MERCURE.

Que j'allai déterrer, Je coupai bravement deux tranches succulentes, Dont je sus fort bien me bourrer. Et, joignant à cela d'un vin que l'on ménage, Et dont, avant le goût, les yeux se contentoient, Je pris un peu de courage Pour nos gens qui se battoient.

SOSIE, bas, à part.

Cette preuve sans pareille En sa faveur conclut bien; Et l'on n'y peut dire rien, S'il n'étoit dans la bouteille.

Haut.

Je ne saurois nier, aux preuves qu'on m'expose, Que tu ne sois Sosie, et j'y donne ma voix. Mais, si tu l'es, dis-moi qui tu veux que je sois, Car encor faut-il bien que je sois quelque chose.

MERCURE.

Quand je ne serai plus Sosie, Sois-le, j'en demeure d'accord; Mais, tant que je le suis, je te garantis mort, Si tu prends cette fantaisie.

SOSIE.

Tout cet embarras met mon esprit sur les dents, Et la raison à ce qu'on voit s'oppose. Mais il faut terminer enfin par quelque chose; Et le plus court pour moi, c'est d'entrer là-dedans.

MERCURE.

Ah! tu prends donc, pendard! goût à la bastonnade?

SOSIE, battu par Mercure.

Ah! qu'est-ce-ci? grands dieux! il frappe un ton plus fort, Et mon dos pour un mois en doit être malade. Laissons ce diable d'homme et retournons au port. O juste ciel! j'ai fait une belle ambassade!

MERCURE, seul.

Enfin je l'ai fait fuir; et, sous ce traitement, De beaucoup d'actions il a reçu la peine; Mais je vois Jupiter, que fort civilement Reconduit l'amoureuse Alcmène.

[7] Mot inventé par Molière.

[8] Pour: laisse mon devoir. Archaïsme inusité.

[9] Voyez la note, t. II, p. 139.

SCÈNE III.--JUPITER, sous la figure d'Amphitryon; ALCMÈNE, CLÉANTHIS, MERCURE.

JUPITER.

Défendez, chère Alcmène, aux flambeaux d'approcher. Ils m'offrent des plaisirs en m'offrant votre vue; Mais ils pourroient ici découvrir ma venue, Qu'il est à propos de cacher. Mon amour, que gênoient tous ces soins éclatans Où me tenoit lié la gloire de nos armes, Aux devoirs de ma charge a volé les instans Qu'il vient de donner à vos charmes. Ce vol, qu'à vos beautés mon cœur a consacré, Pourroit être blâmé dans la bouche publique, Et j'en veux pour témoin unique Celle qui peut m'en savoir gré.

ALCMÈNE.

Je prends, Amphitryon, grande part à la gloire Que répandent sur vous vos illustres exploits; Et l'éclat de votre victoire Sait toucher de mon cœur les sensibles endroits; Mais, quand je vois que cet honneur fatal Éloigne de moi ce que j'aime, Je ne puis m'empêcher, dans ma tendresse extrême, De lui vouloir un peu de mal, Et d'opposer mes vœux à cet ordre suprême Qui des Thébains vous fait le général, C'est une douce chose, après une victoire, Que la gloire où l'on voit ce qu'on aime élevé; Mais, parmi les périls mêlés à cette gloire, Un triste coup, hélas! est bientôt arrivé. De combien de frayeurs a-t-on l'âme blessée, Au moindre choc dont on entend parler! Voit-on, dans les horreurs d'une telle pensée, Par où jamais se consoler Du coup dont on est menacée! Et, de quelque laurier qu'on couronne un vainqueur, Quelque part que l'on ait à cet honneur suprême, Vaut-il ce qu'il en coûte aux tendresses d'un cœur Qui peut, à tout moment, trembler pour ce qu'il aime?

JUPITER.

Je ne vois rien en vous dont mon feu ne s'augmente; Tout y marque à mes yeux un cœur bien enflammé; Et c'est je vous l'avoue, une chose charmante De trouver tant d'amour dans un objet aimé, Mais, si je l'ose dire, un scrupule me gêne, Aux tendres sentimens que vous me faites voir; Et, pour les bien goûter, mon amour, chère Alcmène, Voudroit n'y voir entrer rien de votre devoir; Qu'à votre seule ardeur, qu'à ma seule personne, Je dusse les faveurs que je reçois de vous; Et que la qualité que j'ai de votre époux Ne fût point ce qui me les donne.

ALCMÈNE.

C'est de ce nom pourtant que l'ardeur qui me brûle Tient le droit de paroître au jour; Et je ne comprends rien à ce nouveau scrupule Dont s'embarrasse votre amour.

JUPITER.

Ah! ce que j'ai pour vous d'ardeur et de tendresse Passe aussi celle d'un époux; Et vous ne savez pas, dans des momens si doux, Quelle en est la délicatesse: Vous ne concevez point qu'un cœur bien amoureux Sur cent petits égards s'attache avec étude, Et se fait une inquiétude De la manière d'être heureux. En moi, belle et charmante Alcmène, Vous voyez un mari, vous voyez un amant; Mais l'amant seul me touche, à parler franchement; Et je sens, près de vous, que le mari le gêne. Cet amant, de vos vœux jaloux au dernier point, Souhaite qu'à lui seul votre cœur s'abandonne; Et sa passion ne veut point De ce que le mari lui donne. Il veut de pure source obtenir vos ardeurs, Et ne veut rien tenir des nœuds de l'hyménée, Rien d'un fâcheux devoir qui fait agir les cœurs, Et par qui tous les jours des plus chères faveurs La douceur est empoisonnée. Dans le scrupule enfin dont il est combattu, Il veut, pour satisfaire à sa délicatesse, Que vous le sépariez d'avec ce qui le blesse, Que le mari ne soit que pour votre vertu, Et que de votre cœur, de bonté revêtu, L'amant ait tout l'amour et toute la tendresse.

ALCMÈNE.

Amphitryon, en vérité, Vous vous moquez de tenir ce langage; Et j'aurois peur qu'on ne vous crût pas sage, Si de quelqu'un vous étiez écouté.

JUPITER.

Ce discours est plus raisonnable, Alcmène, que vous ne pensez. Mais un plus long séjour me rendroit trop coupable, Et du retour au port les momens sont pressés. Adieu. De mon devoir l'étrange barbarie Pour un temps m'arrache de vous, Mais, belle Alcmène, au moins, quand vous verrez l'époux, Songez à l'amant, je vous prie.

ALCMÈNE.

Je ne sépare point ce qu'unissent les dieux; Et l'époux et l'amant me sont fort précieux.

SCÈNE IV.--CLÉANTHIS, MERCURE.

CLÉANTHIS, à part.

O ciel! que d'aimables caresses D'un époux ardemment chéri! Et que mon traître de mari Est loin de toutes ces tendresses!

MERCURE, à part.

La Nuit, qu'il me faut avertir, N'a plus qu'à plier tous ses voiles, Et, pour effacer les étoiles, Le soleil de son lit peut maintenant sortir.

CLÉANTHIS, arrêtant Mercure.

Quoi! c'est ainsi que l'on me quitte!

MERCURE.

Et comment donc? Ne veux-tu pas Que de mon devoir je m'acquitte, Et que d'Amphitryon j'aille suivre les pas?

CLÉANTHIS.

Mais avec cette brusquerie, Traître! de moi te séparer!

MERCURE.

Le beau sujet de fâcherie! Nous avons tant de temps ensemble à demeurer!

CLÉANTHIS.

Mais quoi! partir ainsi d'une façon brutale, Sans me dire un seul mot de douceur pour régale[10]!

MERCURE.

Diantre! où veux-tu que mon esprit T'aille chercher des fariboles? Quinze ans de mariage épuisent les paroles; Et depuis un long temps nous nous sommes tout dit.

CLÉANTHIS.

Regarde, traître! Amphitryon; Vois combien pour Alcmène il étale de flamme: Et rougis, là-dessus, du peu de passion Que tu témoignes pour ta femme.

MERCURE.

Eh! mon Dieu! Cléanthis, ils sont encore amans. Il est certain âge où tout passe; Et ce qui leur sied bien dans ces commencemens, En nous, vieux mariés, auroit mauvaise grâce. Il nous feroit beau voir, attachés face à face, A pousser les beaux sentimens!

CLÉANTHIS.

Quoi! suis-je hors d'état, perfide, d'espérer Qu'un cœur auprès de moi soupire?

MERCURE.

Non, je n'ai garde de le dire; Mais je suis trop barbon pour oser soupirer, Et je ferois crever de rire.

CLÉANTHIS.

Mérites-tu, pendard, cet insigne bonheur De te voir pour épouse une femme d'honneur?

MERCURE.

Mon Dieu! tu n'es que trop honnête; Ce grand honneur ne me vaut rien. Ne sois point si femme de bien, Et me romps un peu moins la tête.

CLÉANTHIS.

Comment! de trop bien vivre on te voit me blâmer!

MERCURE.

La douceur d'une femme est tout ce qui me charme; Et ta vertu fait un vacarme Qui ne cesse de m'assommer.

CLÉANTHIS.

Il te faudroit des cœurs pleins de fausses tendresses, De ces femmes aux beaux et louables talens, Qui savent accabler leurs maris de caresses, Pour leur faire avaler l'usage des galans.

MERCURE.

Ma foi, veux-tu que je te dise? Un mal d'opinion ne touche que les sots; Et je prendrois pour ma devise: «Moins d'honneur et plus de repos.»

CLÉANTHIS.

Comment! tu souffrirois, sans nulle répugnance, Que j'aimasse un galant avec toute licence?

MERCURE.

Oui, si je n'étois plus de tes cris rebattu, Et qu'on te vît changer d'humeur et de méthode. J'aime mieux un vice commode Qu'une fatigante vertu. Adieu, Cléanthis, ma chère âme; Il me faut suivre Amphitryon.

CLÉANTHIS, seule.

Pourquoi, pour punir cet infâme, Mon cœur n'a-t-il assez de résolution? Ah! que dans cette occasion J'enrage d'être honnête femme!

[10] Pour: comme de régale. Archaïsme perdu.

ACTE II

SCÈNE I.--AMPHITRYON, SOSIE.

AMPHITRYON.

Viens çà, bourreau, viens çà. Sais-tu maître fripon, Qu'à te faire assommer ton discours peut suffire, Et que, pour te traiter comme je le désire, Mon courroux n'attend qu'un bâton?

SOSIE.

Si vous le prenez sur ce ton, Monsieur, je n'ai plus rien à dire, Et vous aurez toujours raison.

AMPHITRYON.

Quoi! tu veux me donner pour des vérités, traître, Des contes que je vois d'extravagance outrés?

SOSIE.

Non: je suis le valet, et vous êtes le maître; Il n'en sera, monsieur, que ce que vous voudrez.

AMPHITRYON.

Çà, je veux étouffer le courroux qui m'enflamme, Et, tout du long, t'ouïr sur ta commission. Il faut, avant que voir ma femme, Que je débrouille ici cette confusion. Rappelle tous tes sens, rentre bien dans ton âme, Et réponds mot pour mot à chaque question.

SOSIE.

Mais, de peur d'incongruité, Dites-moi, de grâce, à l'avance, De quel air il vous plaît que ceci soit traité. Parlerai-je, monsieur, selon ma conscience, Ou comme auprès des grands on le voit usité? Faut-il dire la vérité, Ou bien user de complaisance?

AMPHITRYON.

Non; je ne te veux obliger Qu'à me rendre de tout un compte fort sincère.

SOSIE.

Bon. C'est assez, laissez-moi faire; Vous n'avez qu'à m'interroger.

AMPHITRYON.

Sur l'ordre que tantôt je t'avois su prescrire...

SOSIE.

Je suis parti, les cieux d'un noir crêpe voilés, Pestant fort contre vous dans ce fâcheux martyre, Et maudissant vingt fois l'ordre dont vous parlez.

AMPHITRYON.

Comment, coquin!

SOSIE.

Monsieur, vous n'avez rien qu'à dire[11], Je mentirai, si vous voulez.

AMPHITRYON.

Voilà comme un valet montre pour nous du zèle! Passons. Sur les chemins que t'est-il arrivé?

SOSIE.

D'avoir une frayeur mortelle Au moindre objet que j'ai trouvé.

AMPHITRYON.

Poltron!

SOSIE.

En nous formant, nature a ses caprices; Divers penchans en nous elle fait observer; Les uns à s'exposer trouvent mille délices; Moi, j'en trouve à me conserver.

AMPHITRYON.

Arrivant au logis...

SOSIE.

J'ai, devant notre porte, En moi-même voulu répéter un petit[12] Sur quel ton et de quelle sorte Je ferois du combat le glorieux récit.

AMPHITRYON.

Ensuite?

SOSIE.

On m'est venu troubler et mettre en peine.

AMPHITRYON.

Et qui?

SOSIE.

Sosie; un moi, un moi, de vos ordres jaloux, Que vous avez du port envoyé vers Alcmène, Et qui de nos secrets a connaissance pleine, Comme le moi qui parle à vous.

AMPHITRYON.

Quels contes!

SOSIE.

Non, monsieur, c'est la vérité pure. Ce moi plus tôt que moi s'est au logis trouvé; Et j'étois venu, je vous jure, Avant que je fusse arrivé.

AMPHITRYON.

D'où peut procéder, je te prie, Ce galimatias maudit? Est-ce songe? est-ce ivrognerie, Aliénation d'esprit, Ou méchante plaisanterie?

SOSIE.

Non, c'est la chose comme elle est, Et point du tout conte frivole, Je suis homme d'honneur, j'en donne ma parole, Et vous m'en croirez, s'il vous plaît. Je vous dis que, croyant n'être qu'un seul Sosie, Je me suis trouvé deux chez nous; Et que de ces deux moi, piqués de jalousie, L'un est à la maison, et l'autre est avec vous; Que le moi que voici, chargé de lassitude, A trouvé l'autre moi frais, gaillard et dispos, Et n'ayant d'autre inquiétude Que de battre et casser des os.

AMPHITRYON.

Il faut être, je le confesse, D'un esprit bien posé, bien tranquille, bien doux, Pour souffrir qu'un valet de chansons me repaisse.

SOSIE.

Si vous vous mettez en courroux, Plus de conférence entre nous; Vous savez que d'abord tout cesse.

AMPHITRYON.

Non, sans emportement je te veux écouter; Je l'ai promis. Mais dis, en bonne conscience, Au mystère nouveau que tu me viens conter Est-il quelque ombre d'apparence?

SOSIE.

Non; vous avez raison, et la chose à chacun Hors de créance doit paroître. C'est un fait à n'y rien connoître, Un conte extravagant, ridicule, importun; Cela choque le sens commun; Mais cela ne laisse pas d'être.

AMPHITRYON.

Le moyen d'en rien croire, à moins qu'être insensé!

SOSIE.

Je ne l'ai pas cru, moi, sans une peine extrême. Je me suis d'être deux senti l'esprit blessé, Et longtemps d'imposteur j'ai traité ce moi-même; Mais à me reconnoître enfin il m'a forcé: J'ai vu que c'était moi, sans aucun stratagème. Des pieds jusqu'à la tête il est comme moi fait, Beau, l'air noble, bien pris, les manières charmantes; Enfin, deux gouttes de lait Ne sont pas plus ressemblantes; Et n'étoit que ses mains sont un peu trop pesantes, J'en serois fort satisfait.

AMPHITRYON.

A quelle patience il faut que je m'exhorte! Mais enfin, n'es-tu pas entré dans la maison?

SOSIE.

Bon, entré! Eh! de quelle sorte? Ai-je voulu jamais entendre de raison? Et ne me suis-je pas interdit notre porte?

AMPHITRYON.