Molière - Œuvres complètes, Tome 4
Part 18
Non, non; ne vous imaginez pas que j'aie aucune envie de détourner ce mariage, et que ce soit ma passion qui m'ait forcé à courir après vous. Je vous l'ai déjà dit, ce n'est que la seule considération que j'ai pour monsieur votre père; et je n'ai pu souffrir qu'un honnête homme comme lui fût exposé à la honte de tous les bruits qui pourroient suivre une action comme la vôtre.
ORONTE.
Je vous suis, seigneur Éraste, infiniment obligé.
ÉRASTE.
Adieu, monsieur. J'avois toutes les ardeurs du monde d'entrer dans votre alliance: j'ai fait tout ce que j'ai pu pour obtenir un tel honneur; mais j'ai été malheureux, et vous ne m'avez pas jugé digne de cette grâce. Cela n'empêchera pas que je ne conserve pour vous les sentimens d'estime et de vénération où votre personne m'oblige; et, si je n'ai pu être votre gendre, au moins serai-je éternellement votre serviteur.
ORONTE.
Arrêtez, seigneur Éraste; votre procédé me touche l'âme, et je vous donne ma fille en mariage.
JULIE.
Je ne veux point d'autre mari que monsieur de Pourceaugnac.
ORONTE.
Et je veux, moi, tout à l'heure, que tu prennes le seigneur Éraste. Çà, la main!
JULIE.
Non, je n'en ferai rien.
ORONTE.
Je te donnerai sur les oreilles!
ÉRASTE.
Non, non, monsieur; ne lui faites point de violence, je vous en prie.
ORONTE.
C'est à elle à m'obéir, et je sais me montrer le maître.
ÉRASTE.
Ne voyez-vous pas l'amour qu'elle a pour cet homme-là? et voulez-vous que je possède un corps dont un autre possédera le cœur?
ORONTE.
C'est un sortilége qu'il lui a donné, et vous verrez qu'elle changera de sentiment avant qu'il soit peu. Donnez-moi votre main. Allons!
JULIE.
Je ne...
ORONTE.
Ah! que de bruit! Ça, votre main, vous dis-je! Ah! ah! ah!
ÉRASTE, à Julie.
Ne croyez pas que ce soit pour l'amour de vous que je vous donne la main; ce n'est que monsieur votre père dont je suis amoureux, et c'est lui que j'épouse.
ORONTE.
Je vous suis beaucoup obligé; et j'augmente de dix mille écus le mariage de ma fille. Allons, qu'on fasse venir le notaire pour dresser le contrat.
ÉRASTE.
En attendant qu'il vienne, nous pouvons jouir du divertissement de la saison, et faire entrer les masques que le bruit des noces de monsieur de Pourceaugnac a attirés ici de tous les endroits de la ville.
SCÈNE X.--TROUPE DE MASQUES, DANSANS ET CHANTANS.
UN MASQUE, en Égyptienne.
Sortez, sortez de ces lieux, Soucis, Chagrins et Tristesse; Venez, venez, Ris et Jeux, Plaisirs, Amours et Tendresse; Ne songeons qu'à nous réjouir: La grande affaire est le plaisir.
CHŒUR DE MASQUES CHANTANS.
Ne songeons qu'à nous réjouir: La grande affaire est le plaisir.
L'ÉGYPTIENNE.
A me suivre tous ici Votre ardeur est non commune; Et vous êtes en souci De votre bonne fortune: Soyez toujours amoureux, C'est le moyen d'être heureux.
UN MASQUE, en Égyptien.
Aimons jusques au trépas; La raison nous y convie. Hélas! si l'on n'aimoit pas, Que seroit-ce de la vie? Ah! perdons plutôt le jour Que de perdre notre amour.
L'ÉGYPTIEN.
Les biens,
L'ÉGYPTIENNE.
La gloire,
L'ÉGYPTIEN.
Les grandeurs.
L'ÉGYPTIENNE.
Les sceptres, qui font tant d'envie,
L'ÉGYPTIEN.
Tout n'est rien, si l'amour n'y mêle ses ardeurs.
L'ÉGYPTIENNE.
Il n'est point, sans l'amour, de plaisir dans la vie.
TOUS DEUX ENSEMBLE.
Soyons toujours amoureux, C'est le moyen d'être heureux.
CHŒUR.
Sus, sus, chantons tous ensemble; Dansons, sautons, jouons-nous.
UN MASQUE, en Pantalon.
Lorsque pour rire on s'assemble, Les plus sages, ce me semble, Sont ceux qui sont les plus fous.
TOUS ENSEMBLE.
Ne songeons qu'à nous réjouir: La grande affaire est le plaisir.
PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
Danse de sauvages.
SECONDE ENTRÉE DE BALLET.
Danse de Biscayens.
FIN DE MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
SIXIÈME ÉPOQUE
1670-1673
DRAMES SATYRIQUES ET DIVERTISSEMENTS DE LA COUR.
XXVII. 1670. LES AMANS MAGNIFIQUES. XXVIII. 1670. LE BOURGEOIS GENTILHOMME. XXIX. 1671. PSYCHÉ. XXX. 1671. LES FOURBERIES DE SCAPIN. XXXI. 1661. LA COMTESSE D'ESCARBAGNAS. XXXII. 1672. LES FEMMES SAVANTES. XXXIII. 1673. LE MALADE IMAGINAIRE.
LES AMANS MAGNIFIQUES
COMÉDIE-BALLET EN CINQ ACTES, EN PROSE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE, AU MOIS DE FÉVRIER 1670, SOUS LE TITRE DE DIVERTISSEMENT ROYAL.
Louis XIV avait trente ans; la plus belle et la plus spirituelle personne de la cour était sa favorite avouée. Les plus sévères parmi les évêques ne protestaient que par le silence contre cette grandeur excessive et orientale, qui s'élevait comme un astre radieux au milieu de l'adoration universelle. La divinité symbolique de ce représentant majestueux et royal de la France au dix-septième siècle était un fait convenu que personne n'osait récuser. Molière, pour se maintenir à force d'adresse dans cette faveur qui lui permettait de disposer de sa troupe; directeur, acteur, auteur, maître de ballet, comme l'avaient été Plaute, Shakspeare, et avant lui Caldéron, Molière était contraint au sacrifice à peu près complet de cette indépendance qui nous semble aujourd'hui inséparable du génie. Sans cette docilité qui nous étonne, aurait-il pu créer le _Misanthrope_ et le _Tartufe_? Non, certes. Il achetait le triomphe de son art au prix de sa liberté personnelle. Le roi commandait, il obéissait.
En 1670, le frivole et spirituel versificateur Benserade, chargé jusque-là de la composition des ballets de cour, ayant renoncé à ce métier qui lui semblait fatigant et qu'il avait solennellement abdiqué en février 1669 (par un rondeau adressé aux dames dans le ballet de _Flore_), ce fut Molière qui eut ordre de le remplacer. Louis XIV prit la peine d'en donner le sujet, comme on le verra dans l'avant-propos de Molière; il fallut que, sur un texte rebattu et stérile qui lui avait déjà servi dans la _Princesse d'Élide_, un homme de génie voulût bien brocher des scènes qui amenaient des danses, des chants et des spectacles. Molière s'y prêta. Il avait le roi pour unique appui; et le docile philosophe, né avec tous les dons de l'artiste, habile à scander les vers pour la musique, imitateur et presque parodiste ingénieux des madrigaux de Benserade, créa les _Amans magnifiques_.
Lui-même il s'y plaça comme un fou de cour, libre bouffon qui rappelle le rôle de Moron dans la _Princesse d'Élide_, et qui indiquait assez bien la situation de Molière dans cette cour. A côté de lui, le libre penseur fit apparaître un représentant des superstitions qu'il détestait, l'astrologue Anaxarque;--trouvant ainsi moyen de frapper obliquement la crédulité humaine et de poursuivre son œuvre.
Trois mois après la représentation de cet ouvrage de commande, qui brille surtout par les divertissements et les machines, un événement bizarre frappa d'étonnement la cour et la ville. La grande Mademoiselle, qui, élevée au milieu des troubles de la Fronde, était restée un peu romanesque, et qui avait choisi parmi les prétendants les plus autorisés et les plus célèbres un petit cadet de Gascogne, le marquis de Lauzun, recevait de Louis XIV l'ordre de renoncer à cette union, où elle avait placé son bonheur. Comment se fait-il que deux rôles des _Amans magnifiques_, celui de Sostrate (le sauveur de l'armée) et celui d'Ériphile (l'amie de l'amour), semblent calqués sur les caractères et la situation de Lauzun et de Mademoiselle, situation secrète, ou du moins connue de bien peu de personnes? Molière avait-il pénétré les secrets de la cour? savait-il où en était Lauzun, l'homme le plus dissimulé à la fois et le plus hardi, mais qu'il avait vu souvent chez sa femme et chez madame de la Sablière? était-il au courant de cette passion née en 1667, et qui, dans un cœur de plus de quarante ans, était devenue irrésistible? Nous ne pouvons que signaler ici la coïncidence des faits avec l'œuvre du poëte.
En vain, en 1688, essaya-t-on de reprendre la pièce de Molière. Après neuf représentations très-peu suivies, elle disparut de la scène; Dancourt, en 1704, essaya de nouveau la même tentative, également inutile, malgré les changements qu'il avait introduits dans les intermèdes.
PERSONNAGES DE LA COMÉDIE
ARISTIONE, princesse, mère d'Ériphile. Mlle HERVÉ. ÉRIPHILE, fille de la princesse. Mlle MOLIÈRE. IPHICRATE, prince, amant d'Ériphile. LA GRANGE. TIMOCLÈS, prince, amant d'Ériphile. DU CROISY. SOSTRATE, général d'armée, amant d'Ériphile. CLÉONICE, confidente d'Ériphile. Mme BÉJART. ANAXARQUE, astrologue. HUBERT. CLÉON, fils d'Anaxarque. CHORÈBE, de la suite d'Aristione. CLITIDAS, plaisant de cour, de la suite MOLIÈRE. d'Ériphile. UNE FAUSSE VÉNUS, d'intelligence avec Anaxarque.
PERSONNAGES DES INTERMÈDES
PREMIER INTERMÈDE.
ÉOLE. TRITONS chantans. FLEUVES chantans. AMOURS chantans. PÊCHEURS DE CORAIL dansans. NEPTUNE. SIX DIEUX MARINS dansans.
DEUXIÈME INTERMÈDE.
TROIS PANTOMIMES dansans.
TROISIÈME INTERMÈDE.
LA NYMPHE de la vallée de Tempé.
PERSONNAGES DE LA PASTORALE
EN MUSIQUE.
TYRCIS, berger, amant de Caliste. CALISTE, bergère. LYCASTE, berger, ami de Tyrcis. MÉNANDRE, berger, ami de Tyrcis. PREMIER SATYRE, amant de Caliste. SECOND SATYRE, amant de Caliste. SIX DRYADES dansantes. SIX FAUNES dansans. CLIMÈNE, bergère. PHILINTE, berger. TROIS PETITES DRYADES dansantes. TROIS PETITS FAUNES dansans.
QUATRIÈME INTERMÈDE.
HUIT STATUES qui dansent.
CINQUIÈME INTERMÈDE.
QUATRE PANTOMIMES dansans.
SIXIÈME INTERMÈDE.
FÊTE DES JEUX PYTHIENS
LA PRÊTRESSE. DEUX SACRIFICATEURS chantans. SIX MINISTRES DU SACRIFICE, portant des haches, dansans. CHŒUR DE PEUPLES. SIX VOLTIGEURS sautant sur des chevaux de bois. QUATRE CONDUCTEURS D'ESCLAVES dansans. HUIT ESCLAVES dansans. QUATRE HOMMES armés à la grecque. QUATRE FEMMES armées à la Grecque. UN HÉRAUT. SIX TROMPETTES. UN TIMBALIER. APOLLON. SUIVANS D'APOLLON dansans.
La scène est en Thessalie, dans la vallée de Tempé.
AVANT-PROPOS
Le roi, qui ne veut que des choses extraordinaires dans tout ce qu'il entreprend, s'est proposé de donner à sa cour un divertissement qui fût composé de tous ceux que le théâtre peut fournir; et, pour embrasser cette vaste idée et enchaîner ensemble tant de choses diverses, Sa Majesté a choisi pour sujet deux princes rivaux, qui, dans le champêtre séjour de la vallée de Tempé, où l'on doit célébrer la fête des jeux Pythiens, régalent à l'envi une jeune princesse et sa mère de toutes les galanteries dont ils se peuvent aviser.
PREMIER INTERMÈDE
Le théâtre s'ouvre à l'agréable bruit de quantité d'instrumens; et d'abord il offre aux yeux une vaste mer bordée de chaque côté de quatre grands rochers, dont le sommet porte chacun un Fleuve accoudé sur les marques de ces sortes de déités. Au pied de ces rochers sont douze Tritons de chaque côté; et, dans le milieu de la mer, quatre Amours montés sur des dauphins, et derrière eux le dieu Éole, élevé au-dessus des ondes sur un petit nuage. Éole commande aux vents de se retirer; et, tandis que quatre Amours, douze Tritons et huit Fleuves lui répondent, la mer se calme, et du milieu des ondes on voit s'élever une île. Huit pêcheurs sortent du fond de la mer, avec des nacres de perles et des branches de corail, et, après une danse agréable, vont se placer chacun sur un rocher au-dessus d'un Fleuve. Le chœur de la musique annonce la venue de Neptune; et, tandis que ce dieu danse avec sa suite, les Pêcheurs, les Tritons et les Fleuves accompagnent ses pas de gestes différents et de bruit de conques de perles. Tout ce spectacle est une magnifique galanterie[124], dont l'un des princes régale sur la mer la promenade des princesses.
[124] Du mot espagnol _galanteria_, amusement agréable.
PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
NEPTUNE ET SIX DIEUX MARINS.
DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET.
HUIT PÊCHEURS DE CORAIL.
_Vers chantés._
RÉCIT D'ÉOLE.
Vents, qui troublez les plus beaux jours, Rentrez dans vos grottes profondes, Et laissez régner sur les ondes Les Zéphyrs et les Amours.
UN TRITON.
Quels beaux yeux ont percé nos demeures humides? Venez, venez, Tritons; cachez-vous, Néréïdes.
TOUS LES TRITONS.
Allons tous au-devant de ces divinités, Et rendons par nos chants hommage à leurs beautés.
UN AMOUR.
Ah! que ces princesses sont belles!
UN AUTRE AMOUR.
Quels sont les cœurs qui ne s'y rendroient pas!
UN AUTRE AMOUR.
La plus belle des immortelles, Notre mère, a bien moins d'appas.
CHŒUR.
Allons tous au-devant de ces divinités, Et rendons par nos chants hommage à leurs beautés.
UN TRITON.
Quel noble spectacle s'avance? Neptune, le grand dieu Neptune, avec sa cour. Vient honorer ce beau séjour De son auguste présence.
CHŒUR.
Redoublons nos concerts, Et faisons retentir, dans le vague des airs, Notre réjouissance.
Vers pour le ROI, représentant Neptune.
Le ciel, entre les dieux les plus considérés, Me donne pour partage un rang considérable, Et, me faisant régner sur les flots azurés, Rend à tout l'univers mon pouvoir redoutable.
Il n'est aucune terre, à me bien regarder, Qui ne doive trembler que je ne m'y répande; Point d'États qu'à l'instant je ne puisse inonder Des flots impétueux que mon pouvoir commande.
Rien n'en peut arrêter le fier débordement; Et, d'une triple digue à leur force opposée On les verroit forcer le ferme empêchement, Et se faire en tous lieux une ouverture aisée.
Mais je sais retenir la fureur de ces flots Par la sage équité du pouvoir que j'exerce, Et laisser en tous lieux, au gré des matelots. La douce liberté d'un paisible commerce.
On trouve des écueils parfois dans mes États; On voit quelques vaisseaux y périr par l'orage; Mais contre ma puissance on n'en murmure pas, Et chez moi la vertu ne fait jamais naufrage.
Pour monsieur LE GRAND[125], représentant un dieu marin.
L'empire où nous vivons est fertile en trésors. Tous les mortels en foule accourent sur ses bords, Et, pour faire bientôt une haute fortune, Il ne faut rien qu'avoir la faveur de NEPTUNE.
Pour le marquis DE VILLEROY, représentant un dieu marin.
Sur la foi de ce dieu de l'empire flottant, On peut bien s'embarquer avec toute assurance: Les flots ont de l'inconstance, Mais le NEPTUNE est constant.
Pour le marquis DE RASSAN, représentant un dieu marin.
Voguez sur cette mer d'un zèle inébranlable: C'est le moyen d'avoir NEPTUNE favorable.
[125] On appelait, par abréviation, le grand écuyer M. le Grand, et le premier écuyer M. le Premier.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--SOSTRATE, CLITIDAS.
CLITIDAS, à part.
Il est attaché à ses pensées.
SOSTRATE[126], se croyant seul.
Non, Sostrate, je ne vois rien où tu puisses avoir recours, et tes maux sont d'une nature à ne te laisser nulle espérance d'en sortir.
CLITIDAS, à part.
Il raisonne tout seul.
SOSTRATE, se croyant seul.
Hélas!
CLITIDAS, à part.
Voilà des soupirs qui veulent dire quelque chose, et ma conjecture se trouvera véritable.
SOSTRATE, se croyant seul.
Sur quelles chimères, dis-moi, pourrois-tu bâtir quelque espoir? et que peux-tu envisager, que l'affreuse longueur d'une vie malheureuse, et des ennuis à ne finir que par la mort?
CLITIDAS, à part.
Cette tête-là est plus embarrassée que la mienne.
SOSTRATE, se croyant seul.
Ah! mon cœur! ah! mon cœur! où m'avez-vous jeté?
CLITIDAS.
Serviteur, seigneur Sostrate.
SOSTRATE.
Où vas-tu, Clitidas?
CLITIDAS.
Mais vous, plutôt, que faites-vous ici? et quelle secrète mélancolie, quelle humeur sombre, s'il vous plaît, vous peut retenir dans ces bois, tandis que tout le monde a couru en foule à la magnificence de la fête dont l'amour du prince Iphicrate vient de régaler sur la mer la promenade des princesses; tandis qu'elles y ont reçu des cadeaux[127] merveilleux de musique et de danse, et qu'on a vu les rochers et les ondes se parer de divinités pour faire honneur à leurs attraits?
SOSTRATE.
Je me figure assez, sans la voir, cette magnificence, et tant de gens, d'ordinaire, s'empressent à porter de la confusion dans ces sortes de fêtes, que j'ai cru à propos de ne pas augmenter le nombre des importuns.
CLITIDAS.
Vous savez que votre présence ne gâte jamais rien, et que vous n'êtes point de trop en quelque lieu que vous soyez. Votre visage est bien venu partout, et il n'a garde d'être de ces visages disgraciés qui ne sont jamais bien reçus des regards souverains. Vous êtes également bien auprès des deux princesses, et la mère et la fille vous font assez connoître l'estime qu'elles font de vous, pour n'appréhender pas de fatiguer leurs yeux; et ce n'est pas cette crainte, enfin, qui vous a retenu.
SOSTRATE.
J'avoue que je n'ai pas naturellement grande curiosité pour ces sortes de choses.
CLITIDAS.
Mon Dieu! quand on n'auroit nulle curiosité pour les choses, on en a toujours pour aller où l'on trouve tout le monde; et, quoi que vous puissiez dire, on ne demeure point tout seul, pendant une fête, à rêver parmi des arbres, comme vous faites, à moins d'avoir en tête quelque chose qui embarrasse.
SOSTRATE.
Que voudrois-tu que j'y pusse avoir?
CLITIDAS.
Ouais, je ne sais d'où cela vient; mais il sent ici l'amour. Ce n'est pas moi. Ah! par ma foi, c'est vous.
SOSTRATE.
Que tu es fou, Clitidas!
CLITIDAS.
Je ne suis point fou. Vous êtes amoureux; j'ai le nez délicat, et j'ai senti cela d'abord.
SOSTRATE.
Sur quoi prends-tu cette pensée?
CLITIDAS.
Sur quoi? Vous seriez bien étonné si je vous disois encore de qui vous êtes amoureux.
SOSTRATE.
Moi?
CLITIDAS.
Oui. Je gage que je vais deviner tout à l'heure celle que vous aimez. J'ai mes secrets, aussi bien que notre astrologue dont la princesse Aristione est entêtée; et, s'il a la science de lire dans les astres la fortune des hommes, j'ai celle de lire dans les yeux le nom des personnes qu'on aime. Tenez vous un peu et ouvrez les yeux. É, par soi[128], é; r, i, ri, éri; p, h, i, phi, ériphi; l, e, le: Ériphile. Vous êtes amoureux de la princesse Ériphile.
SOSTRATE.
Ah! Clitidas, j'avoue que je ne puis cacher mon trouble, et tu me frappes d'un coup de foudre.
CLITIDAS.
Vous voyez si je suis savant!
SOSTRATE.
Hélas! si, par quelque aventure, tu as pu découvrir le secret de mon cœur, je te conjure au moins de ne le révéler à qui que ce soit, et surtout de le tenir caché à la belle princesse dont tu viens de dire le nom.
CLITIDAS.
Et, sérieusement parlant, si dans vos actions j'ai bien pu connoître depuis un temps la passion que vous voulez tenir secrète, pensez-vous que la princesse Ériphile puisse avoir manqué de lumières pour s'en apercevoir? Les belles, croyez-moi, sont toujours les plus clairvoyantes à découvrir les ardeurs qu'elles causent; et le langage des yeux et des soupirs se fait entendre, mieux qu'à tout autre, à celles à qui il s'adresse.
SOSTRATE.
Laissons-la, Clitidas, laissons-la voir, si elle peut, dans mes soupirs et mes regards, l'amour que ses charmes m'inspirent; mais gardons bien que par nulle autre voie elle en apprenne jamais rien.
CLITIDAS.
Et qu'appréhendez-vous? Est-il possible que ce même Sostrate qui n'a pas[129] craint ni Brennus[130] ni tous les Gaulois, et dont le bras a si glorieusement contribué à nous défaire de ce déluge de barbares qui ravageoient la Grèce; est-il possible, dis-je, qu'un homme si assuré dans la guerre soit si timide en amour, et que je le voie trembler à dire seulement qu'il aime?
SOSTRATE.
Ah! Clitidas, je tremble avec raison; et tous les Gaulois du monde, ensemble, sont bien moins redoutables que deux beaux yeux pleins de charmes.
CLITIDAS.
Je ne suis pas de cet avis; et je sais bien, pour moi, qu'un seul Gaulois, l'épée à la main, me feroit beaucoup plus trembler que cinquante beaux yeux ensemble les plus charmans du monde. Mais, dites-moi un peu, qu'espérez-vous faire?
SOSTRATE.
Mourir sans déclarer ma passion.
CLITIDAS.
L'espérance est belle! Allez, allez, vous vous moquez; un peu de hardiesse réussit toujours aux amans: il n'y a en amour que les honteux qui perdent: et je dirois ma passion à une déesse, moi, si j'en devenois amoureux.
SOSTRATE.
Trop de choses, hélas! condamnent mes feux à un éternel silence.
CLITIDAS.
Et quoi?
SOSTRATE.
La bassesse de ma fortune, dont il plaît au ciel de rabattre l'ambition de mon amour; le rang de la princesse, qui met entre elle et mes désirs une distance si fâcheuse; la concurrence de deux princes appuyés de tous les grands titres qui peuvent soutenir les prétentions de leurs flammes; de deux princes qui, par mille et mille magnificences, se disputent à tous momens la gloire de sa conquête, et sur l'amour de qui on attend tous les jours de voir son choix se déclarer; mais plus que tout, Clitidas, le respect inviolable où ses beaux yeux assujettissent toute la violence de mon ardeur.
CLITIDAS.
Le respect bien souvent n'oblige pas tant que l'amour; et je me trompe fort, ou la jeune princesse a connu votre flamme et n'y est pas insensible.
SOSTRATE.
Ah! ne t'avise point de vouloir flatter par pitié le cœur d'un misérable.
CLITIDAS.
Ma conjecture est fondée. Je lui vois reculer beaucoup le choix de son époux, et je veux éclaircir un peu cette petite affaire-là. Vous savez que je suis auprès d'elle en quelque espèce de faveur, que j'y ai les accès ouverts, et qu'à force de me tourmenter[131] je me suis acquis le privilége de me mêler à la conversation, et de parler à tort et à travers de toutes choses. Quelquefois cela ne me réussit pas, mais quelquefois aussi cela me réussit. Laissez-moi faire, je suis de vos amis; les gens de mérite me touchent, et je veux prendre mon temps pour entretenir la princesse de...
SOSTRATE.
Ah! de grâce, quelque bonté que mon malheur t'inspire, garde-toi bien de lui rien dire de ma flamme. J'aimerois mieux mourir que de pouvoir être accusé par elle de la moindre témérité, et ce profond respect où ses charmes divins...
CLITIDAS.
Taisons-nous, voici tout le monde.
[126] M. de Lauzun, selon les commentateurs.
[127] Voyez la note troisième, tome Ier, page 268.
[128] Pour: _per se_, c'est-à-dire par soi-même. Ce qui signifie que É constituait une syllabe.
[129] Pour: qui n'a craint ni. Faute de français.
[130] De _brenn_, mot celtique conservé dans le bas-breton, qui signifie chef, et n'est pas un nom propre.
[131] Pour: remuer. Locution populaire.
SCÈNE II.--ARISTIONE, IPHICRATE, TIMOCLÈS, SOSTRATE, ANAXARQUE, CLÉON, CLITIDAS.
ARISTIONE, à Iphicrate.
Prince, je ne puis me lasser de le dire, il n'est point de spectacle au monde qui puisse le disputer en magnificence à celui que vous venez de nous donner. Cette fête a eu des ornemens qui l'emportent sans doute sur tout ce que l'on sauroit voir; et elle vient de produire à nos yeux quelque chose de si noble, de si grand et de si majestueux, que le ciel même ne sauroit aller au delà; et je puis dire assurément qu'il n'y a rien dans l'univers qui s'y puisse égaler.
TIMOCLÈS.
Ce sont des ornemens dont on ne peut pas espérer que toutes les fêtes soient embellies; et je dois fort trembler, madame, pour la simplicité du petit divertissement que je m'apprête à vous donner dans le bois de Diane.
ARISTIONE.
Je crois que nous n'y verrons rien que de fort agréable; et, certes, il faut avouer que la campagne a lieu de nous paroître belle, et que nous n'avons pas le temps de nous ennuyer dans cet agréable séjour qu'ont célébré tous les poëtes sous le nom de Tempé. Car enfin, sans parler des plaisirs de la chasse que nous y prenons à toute heure, et de la solennité des jeux Pythiens que l'on y célèbre tantôt, vous prenez soin l'un et l'autre de nous y combler de tous les divertissemens qui peuvent charmer les chagrins des plus mélancoliques. D'où vient, Sostrate, qu'on ne vous a point vu dans notre promenade?
SOSTRATE.