Molière - Œuvres complètes, Tome 4
Part 14
Songez à mieux parler. Ce n'est point une imposture, et je n'avance rien qu'il ne me soit aisé de justifier.
ANSELME.
Quoi! vous osez vous dire fils de don Thomas d'Alburci?
VALÈRE.
Oui, je l'ose; et suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit.
ANSELME.
L'audace est merveilleuse! Apprenez, pour vous confondre, qu'il y a seize ans, pour le moins, que l'homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfans et sa femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles.
VALÈRE.
Oui; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âgé de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol; et que ce fils sauvé est celui qui vous parle. Apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi; qu'il me fit élever comme son propre fils, et que les armes furent mon emploi, dès que je m'en trouvai capable; que j'ai su, depuis peu, que mon père n'étoit point mort, comme je l'avois toujours cru; que, passant ici pour l'aller chercher, une aventure, par le ciel concertée, me fit voir la charmante Élise; que cette vue me rendit esclave de ses beautés, et que la violence de mon amour et les sévérités de son père me firent prendre la résolution de m'introduire dans son logis, et d'envoyer un autre à la quête de mes parens.
ANSELME.
Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une vérité?
VALÈRE.
Le capitaine espagnol; un cachet de rubis qui étoit à mon père; un bracelet d'agate que ma mère m'avoit mis au bras; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage.
MARIANE.
Hélas! à vos paroles je puis ici répondre, moi, que vous n'imposez point; et tout ce que vous dites me fait connoître clairement que vous êtes mon frère.
VALÈRE.
Vous, ma sœur?
MARIANE.
Oui. Mon cœur s'est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche; et notre mère, que vous allez revoir, m'a mille fois entretenue des disgrâces de notre famille. Le ciel ne nous fit point aussi périr dans ce triste naufrage; et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans d'esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre liberté; et nous retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout notre bien vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gênes, où ma mère alla ramasser quelques malheureux restes d'une succession qu'on avoit déchirée; et de là, fuyant la barbare injustice de ses parens, elle vint en ces lieux, où elle n'a presque vécu que d'une vie languissante.
ANSELME.
O ciel! quels sont les traits de ta puissance! et que tu fais bien voir qu'il n'appartient qu'à toi de faire des miracles! Embrassez-moi, mes enfans, et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père.
VALÈRE.
Vous êtes notre père?
MARIANE.
C'est vous que ma mère a tant pleuré?
ANSELME.
Oui, ma fille; oui mon fils; je suis don Thomas d'Alburci, que le ciel garantit des ondes avec tout l'argent qu'il portoit, et qui, vous ayant tous crus morts durant seize ans, se préparoit, après de longs voyages, à chercher dans l'hymen d'une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de sûreté que j'ai vu pour ma vie à retourner à Naples m'a fait y renoncer pour toujours; et, ayant su trouver moyen d'y faire vendre ce que j'avois, je me suis habitué ici, où, sous le nom d'Anselme, j'ai voulu m'éloigner les chagrins de cet autre nom qui m'a causé tant de traverses.
HARPAGON, à Anselme.
C'est là votre fils?
ANSELME.
Oui.
HARPAGON.
Je vous prends à partie pour me payer dix mille écus qu'il m'a volés.
ANSELME.
Lui! vous avoir volé?
HARPAGON.
Lui-même.
VALÈRE.
Qui vous dit cela?
HARPAGON.
Maître Jacques.
VALÈRE, à maître Jacques.
C'est toi qui le dis?
MAITRE JACQUES.
Vous voyez que je ne dis rien.
HARPAGON.
Oui. Voilà monsieur le commissaire qui a reçu sa déposition.
VALÈRE.
Pouvez-vous me croire capable d'une action si lâche?
HARPAGON.
Capable ou non capable, je veux ravoir mon argent.
[68] Voyez la note, t. III, page 194.
SCÈNE VI.--HARPAGON, ANSELME, ÉLISE, MARIANE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE, UN COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES, LA FLÈCHE.
CLÉANTE.
Ne vous tourmentez point, mon père, et n'accusez personne. J'ai découvert des nouvelles de votre affaire; et je viens ici pour vous dire que, si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane, votre argent vous sera rendu.
HARPAGON.
Où est-il?
CLÉANTE.
Ne vous en mettez point en peine. Il est en lieu dont je réponds; et tout ne dépend que de moi. C'est à vous de me dire à quoi vous vous déterminez; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane, ou de perdre votre cassette.
HARPAGON.
N'en a-t-on rien ôté?
CLÉANTE.
Rien du tout. Voyez si c'est votre dessein de souscrire à ce mariage, et de joindre votre consentement à celui de sa mère, qui lui laisse la liberté de faire un choix entre nous deux.
MARIANE, à Cléante.
Mais vous ne savez pas que ce n'est pas assez que ce consentement; et que le ciel, (montrant Valère) avec un frère que vous voyez, vient de me rendre un père (montrant Anselme) dont vous avez à m'obtenir.
ANSELME.
Le ciel, mes enfans, ne me redonne point à vous pour être contraire à vos vœux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d'une jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père: allons, ne vous faites point dire ce qu'il n'est point nécessaire d'entendre; et consentez, ainsi que moi, à ce double hyménée.
HARPAGON.
Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.
CLÉANTE.
Vous la verrez saine et entière.
HARPAGON.
Je n'ai point d'argent à donner en mariage à mes enfans.
ANSELME.
Et bien, j'en ai pour eux; que cela ne vous inquiète point.
HARPAGON.
Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux mariages?
ANSELME.
Oui, je m'y oblige. Êtes-vous satisfait?
HARPAGON.
Oui, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit.
ANSELME.
D'accord. Allons jouir de l'allégresse que cet heureux jour nous présente.
LE COMMISSAIRE.
Holà! messieurs, holà! tout doucement, s'il vous plaît: qui me payera mes écritures?
HARPAGON.
Nous n'avons que faire de vos écritures!
LE COMMISSAIRE.
Oui, mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien.
HARPAGON, montrant maître Jacques.
Pour votre payement, voilà un homme que je vous donne à pendre.
MAITRE JACQUES.
Hélas! comment faut-il donc faire? on me donne des coups de bâton pour dire vrai, et on me veut pendre pour mentir!
ANSELME.
Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.
HARPAGON.
Vous payerez donc le commissaire?
ANSELME.
Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère.
HARPAGON.
Et moi, voir ma chère cassette.
FIN DE L'AVARE
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC
COMÉDIE-BALLET
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A CHAMBORD, LE 6 OCTOBRE 1669, ET A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 15 NOVEMBRE SUIVANT.
Molière avait joué _Georges Dandin_ à Versailles en juillet 1668; en septembre, l'_Avare_ à Paris; puis le _Tartufe_ au mois de janvier 1669. En octobre de la même année, il reparaissait à Chambord devant le roi, sous la forme de _Monsieur de Pourceaugnac_. Activité prodigieuse, secondée par celle de sa troupe, et qui prouve sans réplique la bonne administration de Molière et son talent pour gouverner les hommes.
C'est encore ici le hobereau de province, le gentilhomme de campagne. Il a des traits de M. de Montespan, lequel, depuis sa disgrâce, vivait exilé dans ses terres, au pied des Pyrénées, avec un grand crêpe et vêtu de noir. C'est la continuation de la guerre livrée du plein consentement de Louis XIV, et à sa grande joie sans doute, à ces Sottenvilles du Midi et du Nord qui avaient inquiété sa jeunesse, et auxquels la vie nomade de Molière, entre 1640 et 1660, avait associé l'héritier futur des Rabelais et des Villon.
Imaginez cette joyeuse farce et ces mascarades burlesques représentées avec luxe dans le château de Chambord, au milieu des forêts verdoyantes qui entourent ce bijou architectural de la renaissance. Combien la cour élégante et voluptueuse de Louis XIV, dominée par madame de Montespan et pleine de dédain pour les nobliaux de province, dut rire de ce gentilhomme en _gnac_, épais et crédule, fort sur le droit et sur son droit, escorté de médecins formalistes et de graves apothicaires, dupe d'une petite fille effrontée et entendant retentir à ses oreilles le patois criard des campagnes du Nord et l'harmonieux dialecte du Languedoc! Molière, un peu gêné dans ses grandes œuvres par la solennité artistique de Boileau, prenait ici sa revanche et se donnait libre carrière. C'est une tour de Babel que _Pourceaugnac_: le flamand, le picard, le suisse, le languedocien, s'y entre-croisent et s'y jouent.
L'œuvre est tout empreinte des souvenirs de sa vie nomade. Suivant la légende de Molière, un gentilhomme limousin, ayant eu querelle sur le théâtre avec les acteurs, servit de type à Molière, qui vengea ainsi sa troupe insultée; on prétend aussi que cette farce ébouriffante eut pour premier motif le mauvais accueil fait au jeune Molière par les habitants de Limoges. L'érudition, de son côté, a découvert dans les _Ménechmes_ de Plaute, dans l'_Histoire générale des larrons_, par Gabriel Chapuis, dans les _Nouveaux contes à rire_ du sieur d'Ouville, dans les _Repues franches_ attribuées à Villon, des traits analogues aux infortunes de _Monsieur de Pourceaugnac_.
Les mésaventures de ce grand homme sont celles d'Arlequin dans la farce italienne _le Disgrazie d'Arlecchino_. Qu'importe après tout? Les vues de Molière s'étendaient plus loin qu'un simple plagiat ou une puérile vengeance; personne mieux que lui n'a su ce qu'il faisait. Son procédé nous est connu: nous ne nous étonnerons plus de le voir jeter dans le même creuset et fondre dans le moule créé par sa philosophique ironie, les souvenirs, les passions, les observations, les lectures de sa vie entière.
PERSONNAGES ACTEURS
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. MOLIÈRE. ORONTE. BÉJART. JULIE, fille d'Oronte. Mlle MOLIÈRE. ÉRASTE, amant de Julie. LA GRANGE. NÉRINE, femme d'intrigue, feinte Picarde. Mad. BÉJART. LUCETTE, feinte Gasconne. HUBERT. SBRIGANI, Napolitain, homme d'intrigue. DU CROISY. PREMIER MÉDECIN. SECOND MÉDECIN. UN APOTHICAIRE. UN PAYSAN. UNE PAYSANNE. PREMIER SUISSE. SECOND SUISSE. UN EXEMPT. DEUX ARCHERS.
PERSONNAGES DU BALLET
UNE MUSICIENNE. DEUX MUSICIENS. TROUPE DE DANSEURS. DEUX MAITRES à danser. DEUX PAGES, dansans. QUATRE CURIEUX DE SPECTACLES dansans. DEUX SUISSES dansans. DEUX MÉDECINS GROTESQUES. MATASSINS[69] dansans. DEUX AVOCATS chantans. DEUX PROCUREURS dansans. DEUX SERGENS dansans. TROUPE DE MASQUES. UNE ÉGYPTIENNE chantante. UN ÉGYPTIEN chantant. UN PANTALON[70] chantant. CHŒUR DE MASQUES chantans. SAUVAGES dansans. BISCAYENS dansans.
La scène est à Paris.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--ÉRASTE, UNE MUSICIENNE, DEUX MUSICIENS CHANTANS, PLUSIEURS AUTRES JOUANT DES INSTRUMENTS; TROUPE DE DANSEURS.
ÉRASTE, aux musiciens et aux danseurs.
Suivez les ordres que je vous ai donnés pour la sérénade. Pour moi, je me retire et ne veux point paroître ici.
[69] Danseurs grotesques. De l'espagnol _matachines_, pour _mata-chinches_, tue-punaises.
[70] L'un des masques de la comédie italienne, d'origine vénitienne, _pianta leone_ (lion, plante-lion). Il s'agit du lion de Saint-Marc.
SCÈNE II.--UNE MUSICIENNE, DEUX MUSICIENS CHANTANS, PLUSIEURS AUTRES JOUANT DES INSTRUMENS; TROUPE DE DANSEURS.
Cette sérénade est composée de chant, d'instrumens et de danse. Les paroles qui s'y chantent ont rapport à la situation où Éraste se trouve avec Julie, et expriment les sentimens de deux amans qui sont traversés dans leurs amours par le caprice de leurs parens.
UNE MUSICIENNE.
Répands, charmante nuit, répands sur tous les yeux De tes pavots la douce violence; Et ne laisse veiller, en ces aimables lieux, Que les cœurs que l'amour soumet à sa puissance. Tes ombres et ton silence, Plus beaux que le plus beau jour, Offrent de doux momens à soupirer d'amour.
PREMIER MUSICIEN.
Que soupirer d'amour Est une douce chose, Quand rien à nos vœux ne s'oppose! A d'aimables penchans notre cœur nous dispose; Mais on a des tyrans à qui l'on doit le jour. Que soupirer d'amour Est une douce chose, Quand rien à nos vœux ne s'oppose!
SECOND MUSICIEN.
Tout ce qu'à nos vœux on oppose Contre un parfait amour ne gagne jamais rien; Et, pour vaincre toute chose, Il ne faut que s'aimer bien.
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Aimons-nous donc d'une ardeur éternelle: Les rigueurs des parens, la contrainte cruelle, L'absence, les travaux, la fortune rebelle, Ne font que redoubler une amitié fidèle. Aimons-nous donc d'une ardeur éternelle: Quand deux cœurs s'aiment bien, Tout le reste n'est rien.
PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
Danse de deux maîtres à danser.
DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Danse de deux pages.
TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Quatre curieux de spectacles, qui ont pris querelle pendant la danse des deux pages, dansent en se battant l'épée à la main.
QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Deux Suisses séparent les quatre combattans, et, après les avoir mis d'accord, dansent avec eux.
SCÈNE III.--JULIE, ÉRASTE, NÉRINE.
JULIE.
Mon Dieu, Éraste, gardons d'être surpris. Je tremble qu'on ne nous voie ensemble; et tout seroit perdu après la défense que l'on m'a faite.
ÉRASTE.
Je regarde de tous côtés et je n'aperçois rien.
JULIE, à Nérine.
Aie aussi l'œil au guet, Nérine; et prends bien garde qu'il ne vienne personne.
NÉRINE, se retirant dans le fond du théâtre.
Reposez-vous sur moi, et dites hardiment ce que vous avez à vous dire.
JULIE.
Avez-vous imaginé pour notre affaire quelque chose de favorable? et croyez-vous, Éraste, pouvoir venir à bout de détourner ce fâcheux mariage que mon père s'est mis en tête?
ÉRASTE.
Au moins y travaillons-nous fortement; et déjà nous avons préparé un bon nombre de batteries pour renverser ce dessein ridicule.
NÉRINE, accourant, à Julie.
Par ma foi, voilà votre père.
JULIE.
Ah! séparons-nous vite.
NÉRINE.
Non, non, non, ne bougez; je m'étois trompée.
JULIE.
Mon Dieu! Nérine, que tu es sotte de nous donner de ces frayeurs!
ÉRASTE.
Oui, belle Julie, nous avons dressé pour cela quantité de machines; et nous ne feignons point de mettre tout en usage, sur la permission que vous m'avez donnée. Ne nous demandez point tous les ressorts que nous ferons jouer; vous en aurez le divertissement; et, comme aux comédies, il est bon de vous laisser le plaisir de la surprise, et de ne vous avertir point de tout ce qu'on vous fera voir: c'est assez de vous dire que nous avons en main divers stratagèmes tout prêts à produire dans l'occasion, et que l'ingénieuse Nérine et l'adroit Sbrigani entreprennent l'affaire.
NÉRINE.
Assurément. Votre père se moque-t-il, de vouloir vous anger[71] de son avocat de Limoges, monsieur de Pourceaugnac, qu'il n'a vu de sa vie, et qui vient par le coche vous enlever à notre barbe? faut-il que trois ou quatre mille écus de plus, sur la parole de votre oncle, lui fassent rejeter un amant qui vous agrée? et une personne comme vous est-elle faite pour un Limosin? S'il a envie de se marier, que ne prend-il une Limosine, et ne laisse-t-il en repos les chrétiens? Le seul nom de monsieur de Pourceaugnac m'a mise dans une colère effroyable. J'enrage de monsieur de Pourceaugnac. Quand il n'y auroit que ce nom-là, monsieur de Pourceaugnac, j'y brûlerai mes livres, ou je romprai ce mariage; et vous ne serez point madame de Pourceaugnac. Pourceaugnac! cela se peut-il souffrir? Non, Pourceaugnac est une chose que je ne saurois supporter; et nous lui jouerons tant de pièces, nous lui ferons tant de niches, sur niches, que nous renverrons à Limoges monsieur de Pourceaugnac.
ÉRASTE.
Voici notre subtil Napolitain, qui nous dira des nouvelles.
[71] Pour: vexer, fatiguer. Du teutonique _angst_, angoisse, tourment. Cette étymologie semble préférable à celle qui fait venir _anger_ de _angere_, ou du persan _angari_, ou du latin _angere_. La racine primitive est sanscrite, et a produit toute cette famille de mots, depuis le persan _angari_ jusqu'au français _angoisse_.
SCÈNE IV.--JULIE, ÉRASTE, SBRIGANI, NÉRINE.[72]
SBRIGANI.
Monsieur, votre homme arrive; je l'ai vu à trois lieues d'ici, où a couché le coche; et, dans la cuisine, où il est descendu pour déjeuner, je l'ai étudié une bonne grosse demi-heure, et je le sais déjà par cœur. Pour sa figure, je ne veux point vous en parler: vous verrez de quel air la nature l'a dessinée, et si l'ajustement qui l'accompagne y répond comme il faut. Mais, pour son esprit, je vous avertis, par avance, qu'il est des plus épais qui se fassent; que nous trouvons en lui une matière tout à fait disposée pour ce que nous voulons, et qu'il est homme enfin à donner dans tous les panneaux qu'on lui présentera.
ÉRASTE.
Nous dis-tu vrai?
SBRIGANI.
Oui, si je me connois en gens.
NÉRINE.
Madame, voilà un illustre. Votre affaire ne pouvoit être mise en de meilleures mains, et c'est le héros de notre siècle pour les exploits dont il s'agit; un homme qui vingt fois en sa vie, pour servir ses amis, a généreusement affronté les galères; qui, au péril de ses bras et de ses épaules, sait mettre noblement à fin les aventures les plus difficiles, et qui, tel que vous le voyez, est exilé de son pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a généreusement entreprises.
SBRIGANI.
Je suis confus des louanges dont vous m'honorez; et je pourrois vous en donner avec plus de justice sur les merveilles de votre vie, et principalement sur la gloire que vous acquîtes lorsque, avec tant d'honnêteté, vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur étranger que l'on mena chez vous; lorsque vous fîtes galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille; lorsque, avec tant de grandeur d'âme, vous sûtes nier le dépôt qu'on vous avoit confié; et que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnes qui ne l'avoient pas mérité.
NÉRINE.
Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu'on en parle; et vos éloges me font rougir.
SBRIGANI.
Je veux bien épargner votre modestie, laissons cela: et, pour commencer notre affaire, allons vite joindre notre provincial, tandis que de votre côté vous nous tiendrez prêts au besoin les autres acteurs de la comédie.
ÉRASTE.
Au moins, madame, souvenez-vous de votre rôle; et, pour mieux couvrir notre jeu, feignez, comme on vous a dit, d'être la plus contente du monde des résolutions de votre père.
JULIE.
S'il ne tient qu'à cela, les choses iront à merveille.
ÉRASTE.
Mais, belle Julie, si toutes nos machines venoient à ne pas réussir?
JULIE.
Je déclarerai à mon père mes véritables sentimens.
ÉRASTE.
Et si, contre vos sentimens, il s'obstinoit à son dessein?
JULIE.
Je le menacerois de me jeter dans un couvent.
ÉRASTE.
Mais si, malgré tout cela, il vouloit vous forcer à ce mariage?
JULIE.
Que voulez-vous que je vous dise?
ÉRASTE.
Ce que je veux que vous me disiez!
JULIE.
Oui.
ÉRASTE.
Ce qu'on dit quand on aime bien.
JULIE.
Mais quoi?
ÉRASTE.
Que rien ne pourra vous contraindre, et que, malgré tous les efforts d'un père, vous me promettez d'être à moi.
JULIE.
Mon Dieu! Éraste, contentez-vous de ce que je fais maintenant, et n'allez point tenter sur l'avenir les résolutions de mon cœur; ne fatiguez point mon devoir par les propositions d'une fâcheuse extrémité dont peut-être n'aurons-nous pas besoin; et, s'il y faut venir, souffrez au moins que j'y sois entraînée par la suite des choses.
ÉRASTE.
Eh bien?...
SBRIGANI.
Ma foi, voici notre homme; songeons à nous.
NÉRINE.
Ah! comme il est bâti!
[72] Scène imitée de Plaute, l'_Asinaire_, acte III, scène II.
SCÈNE V.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, se tournant du côté d'où il est venu, et parlant à des gens qui le suivent.
Eh bien, quoi? qu'est-ce? qu'y a-t-il? Au diantre soit la sotte ville et les sottes gens qui y sont! Ne pouvoir faire un pas sans trouver des nigauds qui vous regardent et se mettent à rire! Eh! messieurs les badauds, faites vos affaires, et laissez passer les personnes sans leur rire au nez. Je me donne au diable, si je ne baille un coup de poing au premier que je verrai rire.
SBRIGANI, parlant aux mêmes personnes.
Qu'est-ce que c'est, messieurs? que veut dire cela? à qui en avez-vous? Faut-il se moquer ainsi des honnêtes étrangers qui arrivent ici?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Voilà un homme raisonnable, celui-là.
SBRIGANI.
Quel procédé est le vôtre! et qu'avez-vous à rire?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Fort bien.
SBRIGANI.
Monsieur a-t-il quelque chose de ridicule en soi?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Oui...
SBRIGANI.
Est-il autrement que les autres?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Suis-je tortu ou bossu?
SBRIGANI.
Apprenez à connoître les gens!
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est bien dit.
SBRIGANI.
Monsieur est d'une mine à respecter.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Cela est vrai.
SBRIGANI.
Personne de condition.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Oui. Gentilhomme limosin.
SBRIGANI.
Homme d'esprit.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Qui a étudié en droit.
SBRIGANI.
Il vous fait trop d'honneur de venir dans votre ville.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Sans doute.
SBRIGANI.
Monsieur n'est point une personne à faire rire.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Assurément.
SBRIGANI.
Et quiconque rira de lui aura affaire à moi.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à Sbrigani.
Monsieur, je vous suis infiniment obligé.
SBRIGANI.
Je suis fâché, monsieur, de voir recevoir de la sorte une personne comme vous, et je vous demande pardon pour la ville.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je suis votre serviteur.
SBRIGANI.
Je vous ai vu ce matin, monsieur, avec le coche, lorsque vous avez déjeuné; et la grâce avec laquelle vous mangiez votre pain m'a fait naître d'abord de l'amitié pour vous; et comme je sais que vous n'êtes jamais venu en ce pays, et que vous y êtes tout neuf, je suis bien aise de vous avoir trouvé, pour vous offrir mon service à cette arrivée, et vous aider à vous conduire parmi ce peuple, qui n'a pas parfois pour les honnêtes gens toute la considération qu'il faudroit.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est trop de grâce que vous me faites.
SBRIGANI.
Je vous l'ai déjà dit: du moment que je vous ai vu, je me suis senti pour vous de l'inclination.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je vous suis obligé.
SBRIGANI.
Votre physionomie m'a plu.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ce m'est beaucoup d'honneur.
SBRIGANI.
J'y ai vu quelque chose d'honnête.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je suis votre serviteur.
SBRIGANI.
Quelque chose d'aimable.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
De gracieux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
De doux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
De majestueux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
De franc.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
Et de cordial.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
Je vous assure que je suis tout à vous.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je vous ai beaucoup d'obligation.
SBRIGANI.
C'est du fond du cœur que je parle.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je le crois.
SBRIGANI.
Si j'avois l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez que je suis un homme tout à fait sincère.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je n'en doute point.
SBRIGANI.
Ennemi de la fourberie.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
J'en suis persuadé.
SBRIGANI.