Molière - Œuvres complètes, Tome 4
Part 11
Voilà justement son affaire.
HARPAGON.
Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille? Lui as-tu dit qu'il falloit qu'elle s'aidât un peu, qu'elle fît quelque effort, qu'elle se saignât pour une occasion comme celle-ci? Car encore n'épouse-t-on point une fille sans qu'elle apporte quelque chose.
FROSINE.
Comment! c'est une fille qui vous apporte douze mille livres de rente.
HARPAGON.
Douze mille livres de rente!
FROSINE.
Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche. C'est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle, par conséquent, il ne faudra ni table bien servie, ni consommés exquis, ni orges mondés perpétuels, ni les autres délicatesses qu'il faudroit pour une autre femme; et cela ne va pas à si peu de chose, qu'il ne monte bien, tous les ans, à trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n'est curieuse que d'une propreté fort simple, et n'aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur; et cet article-là vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu, ce qui n'est pas commun aux femmes d'aujourd'hui; et j'en sais une de nos quartiers qui a perdu, à trente-et-quarante, vingt mille francs cette année. Mais n'en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres; et mille écus que nous mettons pour la nourriture: ne voilà-t-il pas par année vos douze mille francs comptés?
HARPAGON.
Oui: cela n'est pas mal; mais ce compte-là n'est rien de réel.
FROSINE.
Pardonnez-moi. N'est-ce pas quelque chose de réel que de vous apporter en mariage une grande sobriété, l'héritage d'un grand amour de simplicité de parure, et l'acquisition d'un grand fonds de haine pour le jeu?
HARPAGON.
C'est une raillerie que de vouloir me constituer sa dot de toutes les dépenses qu'elle ne fera point. Je n'irai point donner quittance de ce que je ne reçois pas; et il faut que je touche quelque chose.
FROSINE.
Mon Dieu! vous toucherez assez; et elles m'ont parlé d'un certain pays où elles ont du bien, dont vous serez le maître.
HARPAGON.
Il faut voir cela. Mais, Frosine, il y a encore une chose qui m'inquiète. La fille est jeune, comme tu vois; les jeunes gens, d'ordinaire, n'aiment que leurs semblables, et ne cherchent que leur compagnie; j'ai peur qu'un homme de mon âge ne soit pas de son goût, et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne m'accommoderoient pas.
FROSINE.
Ah! que vous la connoissez mal! C'est encore une particularité que j'avois à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour les jeunes gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards.
HARPAGON.
Elle?
FROSINE.
Oui, elle. Je voudrais que vous l'eussiez entendue parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmans; et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire; et il n'y a pas quatre mois encore qu'étant prête d'être mariée, elle rompit tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu'il n'avoit que cinquante-six ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.
HARPAGON.
Sur cela seulement?
FROSINE.
Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que cinquante-six ans; et surtout elle est pour les nez qui portent des lunettes.
HARPAGON.
Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle.
FROSINE.
Cela va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes; mais que pensez-vous que ce soit? Des Adonis, des Céphales, des Pâris et des Apollons? Non: de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon père Anchise sur les épaules de son fils.
HARPAGON.
Cela est admirable! Voilà ce que je n'aurois jamais pensé; et je suis bien aise d'apprendre qu'elle est de cette humeur. En effet, si j'avois été femme, je n'aurois point aimé les jeunes hommes.
FROSINE.
Je le crois bien! Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer! ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau; et je voudrois bien savoir quel ragoût il y a à eux!
HARPAGON.
Pour moi, je n'y en comprends point, et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.
FROSINE.
Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable, est-ce avoir le sens commun? Sont-ce des hommes que des jeunes blondins, et peut-on s'attacher à ces animaux-là?
HARPAGON.
C'est ce que je dis tous les jours: avec leur ton de poule laitée, leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs perruques d'étoupes, leurs hauts-de-chausses tombans, et leurs estomacs débraillés!
FROSINE.
Eh! cela est bien bâti, auprès d'une personne comme vous! Voilà un homme, cela; il y a là de quoi satisfaire à la vue; et c'est ainsi qu'il faut être fait et vêtu, pour donner de l'amour.
HARPAGON.
Tu me trouves bien?
FROSINE.
Comment! vous êtes à ravir, et votre figure est à peindre. Tournez-vous un peu, s'il vous plaît. Il ne se peut pas mieux. Que je vous voie marcher. Voilà un corps taillé, et dégagé comme il faut, et qui ne marque aucune incommodité.
HARPAGON.
Je n'en ai pas de grandes, Dieu merci! Il n'y a que ma fluxion[53] qui me prend de temps en temps.
FROSINE.
Cela n'est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal, et vous avez grâce à tousser.
HARPAGON.
Dis-moi un peu: Mariane ne m'a-t-elle point encore vu? N'a-t-elle point pris garde à moi en passant?
FROSINE.
Non; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne, et je n'ai pas manqué de lui vanter votre mérite, et l'avantage que ce lui seroit d'avoir un mari comme vous.
HARPAGON.
Tu as bien fait, et je t'en remercie.
FROSINE.
J'aurois, monsieur, une petite prière à vous faire. J'ai un procès que je suis sur le point de perdre, faute d'un peu d'argent (Harpagon prend un air sérieux) et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procès, si vous aviez quelque bonté pour moi. Vous ne sauriez croire le plaisir qu'elle aura de vous voir. (Harpagon reprend un air gai.) Ah! que vous lui plairez, et que votre fraise à l'antique fera sur son esprit un effet admirable! Mais surtout elle sera charmée de votre haut-de-chausses attaché au pourpoint avec aiguillettes. C'est pour la rendre folle de vous; et un amant aiguilleté[54] sera pour elle un ragoût merveilleux.
HARPAGON.
Certes, tu me ravis de me dire cela.
FROSINE.
En vérité, monsieur, ce procès m'est d'une conséquence tout à fait grande. (Harpagon reprend son air sérieux.) Je suis ruinée, si je le perds; et quelque petite assistance me rétabliroit mes affaires... Je voudrois que vous eussiez vu le ravissement où elle étoit à m'entendre parler de vous. (Harpagon reprend son air gai.) La joie éclatoit dans ses yeux au récit de vos qualités; et je l'ai mise enfin dans une impatience extrême de voir ce mariage entièrement conclu.
HARPAGON.
Tu m'as fait grand plaisir, Frosine; et je t'en ai, je te l'avoue, toutes les obligations du monde.
FROSINE.
Je vous prie, monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande. (Harpagon reprend son air sérieux.) Cela me remettra sur pied, et je vous en serai éternellement obligée.
HARPAGON.
Adieu. Je vais achever mes dépêches.
FROSINE.
Je vous assure, monsieur, que vous ne sauriez jamais me soulager dans un plus grand besoin.
HARPAGON.
Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la foire.
FROSINE.
Je ne vous importunerois pas si je ne m'y voyois forcée par la nécessité.
HARPAGON.
Et j'aurai soin qu'on soupe de bonne heure, pour ne vous point faire malades.
FROSINE.
Ne me refusez pas la grâce dont je vous sollicite. Vous ne sauriez croire, monsieur, le plaisir que...
HARPAGON.
Je m'en vais. Voilà qu'on m'appelle. Jusqu'à tantôt.
FROSINE, seule.
Que la fièvre te serre, chien de vilain, à tous les diables! Le ladre a été ferme à toutes mes attaques; mais il ne me faut pas pourtant quitter la négociation; et j'ai l'autre côté, en tous cas, d'où je suis assurée de tirer bonne récompense.
[52] Pour cent vingt; six fois vingt ans. Archaïsme encore usité dans le patois de quelques provinces, surtout dans le Midi.
[53] Allusion à la santé de Molière, qui jouait ce rôle.
[54] Voyez plus haut la note deuxième, p. 153.
ACTE III
SCÈNE I.--HARPAGON, CLÉANTE, ÉLISE, VALÈRE, DAME CLAUDE, tenant un balai, MAITRE JACQUES, LA MERLUCHE, BRINDAVOINE.
HARPAGON.
Allons, venez çà tous; que je vous distribue mes ordres pour tantôt, et règle à chacun son emploi. Approchez, dame Claude; commençons par vous. Bon, vous voilà les armes à la main. Je vous commets au soin de nettoyer partout; et surtout prenez garde de ne point frotter les meubles trop fort, de peur de les user. Outre cela, je vous constitue, pendant le souper, au gouvernement des bouteilles; et, s'il s'en écarte quelqu'une, et qu'il se casse quelque chose, je m'en prendrai à vous, et le rabattrai sur vos gages.
MAITRE JACQUES, à part.
Châtiment politique!
HARPAGON, à dame Claude.
Allez.
SCÈNE II.--HARPAGON, CLÉANTE, ÉLISE, VALÈRE, MAITRE JACQUES, BRINDAVOINE, LA MERLUCHE.
HARPAGON.
Vous, Brindavoine, et vous, la Merluche, je vous établis dans la charge de rincer les verres et de donner à boire, mais seulement lorsque l'on aura soif, et non pas selon la coutume de certains impertinens de laquais, qui viennent provoquer les gens, et les faire aviser de boire lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'on vous demande plus d'une fois, et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d'eau.
MAITRE JACQUES, à part.
Oui. Le vin pur monte à la tête.
LA MERLUCHE.
Quitterons-nous nos siquenilles[55], monsieur?
HARPAGON.
Oui, quand vous verrez venir les personnes: et gardez bien de gâter vos habits.
BRINDAVOINE.
Vous savez bien, monsieur, qu'un des devans de mon pourpoint est couvert d'une grande tache de l'huile de la lampe.
LA MERLUCHE.
Et moi, monsieur, que j'ai mon haut-de-chausses tout troué par derrière, et qu'on me voit, révérence parler...
HARPAGON, à La Merluche.
Paix! Rangez cela adroitement du côté de la muraille, et présentez toujours le devant au monde. (A Brindavoine, en lui montrant comment il doit mettre son chapeau au-devant de son pourpoint, pour cacher la tache d'huile.) Et vous, tenez toujours votre chapeau ainsi, lorsque vous servirez.
[55] On dit aujourd'hui _souquenilles_.
SCÈNE III.--HARPAGON, CLÉANTE, ÉLISE, VALÈRE, MAITRE JACQUES.
HARPAGON.
Pour vous, ma fille, vous aurez l'œil sur ce que l'on desservira, et prendrez garde qu'il ne s'en fasse aucun dégât: cela sied bien aux filles. Mais cependant préparez-vous à bien recevoir ma maîtresse[56], qui vous doit venir visiter et vous mener avec elle à la foire. Entendez-vous ce que je vous dis?
ÉLISE.
Oui, mon père.
[56] Voyez la note, t. II. p. 227.
SCÈNE IV.--HARPAGON, CLÉANTE, VALÈRE, MAITRE JACQUES.
HARPAGON.
Et vous, mon fils le damoiseau, à qui j'ai la bonté de pardonner l'histoire de tantôt, ne vous allez pas aviser non plus de lui faire mauvais visage.
CLÉANTE.
Moi, mon père? mauvais visage! Et par quelle raison?
HARPAGON.
Mon Dieu! nous savons le train des enfans dont les pères se remarient, et de quel œil ils ont coutume de regarder ce qu'on appelle belle-mère. Mais, si vous souhaitez que je perde le souvenir de votre dernière fredaine, je vous recommande surtout de régaler[57] d'un bon visage cette personne-là, et de lui faire enfin tout le meilleur accueil qu'il vous sera possible.
CLÉANTE.
A vous dire le vrai, mon père, je ne puis pas vous promettre d'être bien aise qu'elle devienne ma belle-mère: je mentirois si je vous le disois. Mais pour ce qui est de la bien recevoir et de lui faire bon visage, je vous promets de vous obéir ponctuellement sur ce chapitre.
HARPAGON.
Prenez-y garde au moins.
CLÉANTE.
Vous verrez que vous n'aurez pas sujet de vous en plaindre.
HARPAGON.
Vous ferez sagement.
[57] Voyez la note, t. III, p. 17.
SCÈNE V.--HARPAGON, VALÈRE, MAITRE JACQUES.
HARPAGON.
Valère, aide-moi à ceci. Or çà, maître Jacques, je vous ai gardé pour le dernier.
MAITRE JACQUES.
Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien à votre cuisinier, que vous voulez parler? car je suis l'un et l'autre.
HARPAGON.
C'est à tous les deux.
MAITRE JACQUES.
Mais à qui des deux le premier?
HARPAGON.
Au cuisinier.
MAITRE JACQUES.
Attendez donc, s'il vous plaît.
Maître Jacques ôte sa casaque de cocher, et paroît vêtu en cuisinier.
HARPAGON.
Quelle diantre de cérémonie est-ce là?
MAITRE JACQUES.
Vous n'avez qu'à parler.
HARPAGON.
Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.
MAITRE JACQUES, à part.
Grande merveille!
HARPAGON.
Dis-moi un peu: nous feras-tu bonne chère?
MAITRE JACQUES.
Oui, si vous me donnez bien de l'argent.
HARPAGON.
Que diable! toujours de l'argent! Il semble qu'ils n'aient autre chose à dire: de l'argent, de l'argent, de l'argent! Ah! ils n'ont que ce mot à la bouche, de l'argent! toujours parler d'argent! Voilà leur épée de chevet[58], de l'argent!
VALÈRE.
Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une belle merveille de faire bonne chère avec bien de l'argent! C'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît bien autant; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent.
MAITRE JACQUES.
Bonne chère avec peu d'argent!
VALÈRE.
Oui.
MAITRE JACQUES, à Valère.
Par ma foi, monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier; aussi bien vous mêlez-vous céans[59] d'être le factotum.
HARPAGON.
Taisez-vous! Qu'est-ce qu'il nous faudra?
MAITRE JACQUES.
Voilà monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chère pour peu d'argent.
HARPAGON.
Haye! je veux que tu me répondes!
MAITRE JACQUES.
Combien serez-vous de gens à table?
HARPAGON.
Nous serons huit ou dix; mais il ne faut prendre que huit: quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.
VALÈRE.
Cela s'entend.
MAITRE JACQUES.
Eh bien, il faudra quatre grands potages et cinq assiettes... Potages... Entrées.
HARPAGON.
Que diable! voilà pour traiter toute une ville entière.
MAITRE JACQUES.
Rôt...
HARPAGON, mettant la main sur la bouche de maître Jacques.
Ah! traître! tu manges tout mon bien.
MAITRE JACQUES.
Entremets...
HARPAGON, mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques.
Encore?
VALÈRE, à maître Jacques.
Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde? et monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille? Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès.
HARPAGON.
Il a raison.
VALÈRE.
Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes; que, pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne; et que, suivant le dire d'un ancien, _il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger_.
HARPAGON.
Ah! que cela est bien dit! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie. _Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi..._ Non, ce n'est pas cela. Comment est-ce que tu dis?
VALÈRE.
Qu'_il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger_.
HARPAGON, à maître Jacques.
Oui. Entends-tu? (A Valère.) Qui est le grand homme qui a dit cela?
VALÈRE.
Je ne me souviens pas maintenant de son nom.
HARPAGON.
Souviens-toi de m'écrire ces mots: je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de la salle.
VALÈRE.
Je n'y manquerai pas. Et, pour votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire; je réglerai tout cela comme il faut.
HARPAGON.
Fais donc.
MAITRE JACQUES.
Tant mieux! j'en aurai moins de peine.
HARPAGON, à Valère.
Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord: quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons.
VALÈRE.
Reposez-vous sur moi.
HARPAGON.
Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.
MAITRE JACQUES.
Attendez: ceci s'adresse au cocher. (Maître Jacques remet sa casaque.) Vous dites...
HARPAGON.
Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tout prêts pour conduire à la foire...
MAITRE JACQUES.
Vos chevaux, monsieur! ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la litière: les pauvres bêtes n'en ont point, et ce seroit mal parler, mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des façons de chevaux.
HARPAGON.
Les voilà bien malades! Ils ne font rien.
MAITRE JACQUES.
Et pour ne faire rien, monsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger? Il leur vaudroit bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le cœur de les voir ainsi exténués; car enfin, j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-même, quand je les vois pâtir. Je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche; et c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle pitié de son prochain.
HARPAGON.
Le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu'à la foire.
MAITRE JACQUES.
Non, je n'ai pas le courage de les mener; et je ferois conscience de leur donner des coups de fouets en l'état où ils sont. Comment voudriez-vous qu'il traînassent un carrosse? ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes.
VALÈRE.
Monsieur, j'obligerai le voisin Picard à se charger de les conduire; aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.
MAITRE JACQUES.
Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne.
VALÈRE.
Maître Jacques fait bien le raisonnable!
MAITRE JACQUES.
Monsieur l'intendant fait bien le nécessaire!
HARPAGON.
Paix!
MAITRE JACQUES.
Monsieur, je ne saurois souffrir les flatteurs; et je vois que ce qu'il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J'enrage de cela, et je suis fâché tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous; car, enfin, je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j'en aie; et, après mes chevaux, vous êtes la personne que j'aime le plus.
HARPAGON.
Pourrois-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit de moi?
MAITRE JACQUES.
Oui, monsieur, si j'étois assuré que cela ne vous fâchât point.
HARPAGON.
Non, en aucune façon.
MAITRE JACQUES.
Pardonnez-moi; je sais fort bien que je vous mettrois en colère.
HARPAGON.
Point du tout; au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.
MAITRE JACQUES.
Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on se moque partout de vous, qu'on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet, et que l'on n'est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L'un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous faites doubler les quatre-temps et les vigiles, afin de profiter des jeûnes où vous obligez votre monde; l'autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui-là conte qu'une fois vous fîtes assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste d'un gigot de mouton; celui-ci, que l'on vous surprit, une nuit, en venant dérober vous-même l'avoine de vos chevaux; et que votre cocher, qui étoit celui d'avant moi, vous donna, dans l'obscurité, je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin, voulez-vous que je vous dise? on ne sauroit aller nulle part où l'on ne vous entende accommoder de toutes pièces. Vous êtes la fable et la risée de tout le monde; et jamais on ne parle de vous que sous les noms d'avare, de ladre, de vilain, et de fesse-mathieu.
HARPAGON, en battant maître Jacques.
Vous êtes un sot, un maraud, un coquin et un impudent!
MAITRE JACQUES.
Eh bien, ne l'avois-je pas deviné? Vous ne m'avez pas voulu croire. Je vous avois bien dit que je vous fâcherois de vous dire la vérité.
HARPAGON.
Apprenez à parlez!
[58] Arme qu'on ne quitte pas, qu'on met sous le chevet pendant le sommeil.
[59] Voyez la note, t. III, p. 331.
SCÈNE VI.--VALÈRE, MAITRE JACQUES.
VALÈRE, riant.
A ce que je puis voir, maître Jacques, on paye mal votre franchise.
MAITRE JACQUES.
Morbleu! monsieur le nouveau venu, qui faites l'homme d'importance; ce n'est pas votre affaire. Riez de vos coups de bâton quand on vous en donnera, et ne venez point rire des miens.
VALÈRE.
Ah! monsieur maître Jacques, ne vous fâchez pas, je vous prie.
MAITRE JACQUES, à part.
Il file doux. Je veux faire le brave, et s'il est assez sot pour me craindre, le frotter quelque peu. (Haut.) Savez-vous bien monsieur le rieur, que je ne rie pas, moi, et que si vous m'échauffez la tête, je vous ferai rire d'une autre sorte?
Maître Jacques pousse Valère jusqu'au fond du théâtre en le menaçant.
VALÈRE.
Eh! doucement!
MAITRE JACQUES.
Comment doucement? Il ne me plaît pas, moi!
VALÈRE.
De grâce!
MAITRE JACQUES.
Vous êtes un impertinent!
VALÈRE.
Monsieur maître Jacques...
MAITRE JACQUES.
Il n'y a point de monsieur maître Jacques, pour un double[60]. Si je prends un bâton, je vous rosserai d'importance.
VALÈRE.
Comment! un bâton? (Valère fait reculer maître Jacques à son tour.)
MAITRE JACQUES.
Eh! je ne parle pas de cela.
VALÈRE.
Savez-vous bien, monsieur le fat, que je suis homme à vous rosser vous-même?
MAITRE JACQUES.
Je n'en doute pas.
VALÈRE.
Que vous n'êtes, pour tout potage, qu'un faquin de cuisinier?
MAITRE JACQUES.
Je le sais bien.
VALÈRE.
Et que vous ne me connoissez pas encore!
MAITRE JACQUES.
Pardonnez-moi.
VALÈRE.
Vous me rosserez, dites-vous?
MAITRE JACQUES.
Je le disois en raillant.
VALÈRE.
Et moi je ne prends point de goût à votre raillerie. (Donnant des coups de bâton à maître Jacques.) Apprenez que vous êtes un mauvais railleur.
MAITRE JACQUES, seul.
Peste soit la sincérité! c'est un mauvais métier: désormais j'y renonce, et je ne veux plus dire vrai. Passe encore pour mon maître, il a quelque droit de me battre, mais, pour ce monsieur l'intendant, je m'en vengerai si je puis.
[60] Pièce de monnaie qui valait deux deniers.
SCÈNE VII.--MARIANE, FROSINE, MAITRE JACQUES.
FROSINE.
Savez-vous, maître Jacques, si votre maître est au logis?
MAITRE JACQUES.
Oui vraiment, il y est; je ne le sais que trop.
FROSINE.
Dites-lui, je vous prie, que nous sommes ici.
SCÈNE VIII.--MARIANE, FROSINE.
MARIANE.
Ah! que je suis, Frosine, dans un étrange état! et, s'il faut dire ce que je sens, que j'appréhende cette vue!
FROSINE.
Mais pourquoi, et quelle est votre inquiétude?
MARIANE.
Hélas! me le demandez-vous? et ne vous figurez-vous point les alarmes d'une personne toute prête à voir le supplice où l'on veut l'attacher?
FROSINE.
Je vois bien que, pour mourir agréablement, Harpagon n'est pas le supplice que vous voudriez embrasser; et je connois, à votre mine, que le jeune blondin dont vous m'avez parlé vous revient un peu dans l'esprit.
MARIANE.
Oui. C'est une chose, Frosine, dont je ne veux pas me défendre; et les visites respectueuses qu'il a rendues chez nous ont fait, je vous l'avoue, quelque effet dans mon âme.
FROSINE.
Mais avez-vous su quel il est?
MARIANE.