Molière - Œuvres complètes, Tome 3
Part 9
C'est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse.
ALCESTE.
A moi, monsieur?
ORONTE.
A vous. Trouvez-vous qu'il vous blesse?
ALCESTE.
Non pas; mais la surprise est fort grande pour moi, Et je n'attendois pas l'honneur que je reçoi.
ORONTE.
L'estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre, Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre.
ALCESTE.
Monsieur...
ORONTE.
L'État n'a rien qui ne soit au-dessous Du mérite éclatant que l'on découvre en vous.
ALCESTE.
Monsieur...
ORONTE.
Oui, de ma part, je vous tiens préférable A tout ce que j'y vois de plus considérable.
ALCESTE.
Monsieur...
ORONTE.
Sois-je du ciel écrasé, si je mens! Et, pour vous confirmer ici mes sentimens, Souffrez qu'à cœur ouvert, monsieur, je vous embrasse, Et qu'en votre amitié je vous demande place. Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la promettez, Votre amitié?
ALCESTE.
Monsieur...
ORONTE.
Quoi! vous y résistez?
ALCESTE.
Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire; Mais l'amitié demande un peu plus de mystère; Et c'est assurément en profaner le nom Que de vouloir le mettre à toute occasion. Avec lumière et choix cette union veut naître; Avant que nous lier, il faut nous mieux connoître; Et nous pourrions avoir telles complexions[51], Que tous deux du marché nous nous repentirions.
ORONTE.
Parbleu! c'est là-dessus parler en homme sage, Et je vous en estime encore davantage. Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux; Mais cependant je m'offre entièrement à vous. S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture, On sait qu'auprès du roi je fais quelque figure; Il m'écoute, et dans tout il en use, ma foi, Le plus honnêtement du monde avecque moi. Enfin, je suis à vous de toutes les manières; Et, comme votre esprit a de grandes lumières, Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud, Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu, Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.
ALCESTE.
Monsieur, je suis mal propre à décider la chose; Veuillez m'en dispenser.
ORONTE.
Pourquoi?
ALCESTE.
J'ai le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut.
ORONTE.
C'est ce que je demande; et j'aurois lieu de plainte, Si, m'exposant à vous pour me parler sans feinte, Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.
ALCESTE.
Puisqu'il vous plaît ainsi, monsieur, je le veux bien.
ORONTE.
_Sonnet._ C'est un sonnet... _L'espoir_... C'est une dame Qui de quelque espérance avoit flatté ma flamme. _L'espoir_... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.
ALCESTE.
Nous verrons bien.
ORONTE.
_L'espoir_... Je ne sais si le style Pourra vous en paroître assez net et facile, Et si du choix des mots vous vous contenterez.
ALCESTE.
Nous allons voir, monsieur.
ORONTE.
Au reste, vous saurez Que je n'ai demeuré[52] qu'un quart d'heure à le faire.
ALCESTE.
Voyons, monsieur; le temps ne fait rien à l'affaire.
ORONTE, lit.
L'espoir, il est vrai, nous soulage, Et nous berce un temps notre ennui; Mais, Philis, le triste avantage, Lorsque rien ne marche après lui!
PHILINTE.
Je suis déjà charmé de ce petit morceau.
ALCESTE, bas, à Philinte.
Quoi! vous avez le front de trouver cela beau?
ORONTE.
Vous eûtes de la complaisance; Mais vous en deviez moins avoir, Et ne vous pas mettre en dépense Pour ne me donner que l'espoir.
PHILINTE.
Ah! qu'en termes galans ces choses-là sont mises!
ALCESTE, à Philinte.
Morbleu! vil complaisant, vous louez des sottises!
ORONTE.
S'il faut qu'une attente éternelle Pousse à bout l'ardeur de mon zèle, Le trépas sera mon recours.
Vos soins ne m'en peuvent distraire: Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours.
PHILINTE.
La chute en est jolie, amoureuse, admirable.
ALCESTE, bas à part.
La peste de la chute, empoisonneur au diable! En eusses-tu fait une à te casser le nez!
PHILINTE.
Je n'ai jamais ouï de vers si bien tournés.
ALCESTE, bas, à part.
Morbleu!
ORONTE, à Philinte.
Vous me flattez; et vous croyez peut-être...
PHILINTE.
Non, je ne flatte point.
ALCESTE, bas, à part.
Eh! que fais-tu donc, traître!
ORONTE, à Alceste.
Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité... Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.
ALCESTE.
Monsieur, cette matière est toujours délicate, Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte. Mais un jour, à quelqu'un dont je tairai le nom, Je disois, en voyant des vers de sa façon, Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire; Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements Qu'on a de faire éclat de tels amusements; Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages, On s'expose à jouer de mauvais personnages.
ORONTE.
Est-ce que vous voulez me déclarer par là Que j'ai tort de vouloir...
ALCESTE.
Je ne dis pas cela. Mais je lui disois, moi, qu'un froid écrit assomme; Qu'il ne faut que ce foible à décrier un homme: Et qu'eût-on d'autre part cent belles qualités, On regarde les gens par leurs méchants côtés.
ORONTE.
Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire?
ALCESTE.
Je ne dis pas cela. Mais, pour ne point écrire, Je lui mettois aux yeux comme, dans notre temps, Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.
ORONTE.
Est-ce que j'écris mal? et leur ressemblerois-je?
ALCESTE.
Je ne dis pas cela. Mais enfin, lui disois-je, Quel besoin si pressant avez-vous de rimer? Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer? Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre, Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre. Croyez-moi, résistez à vos tentations, Dérobez au public ces occupations, Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme, Le nom que dans la cour vous avez d'honnête homme Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur, Celui de ridicule et misérable auteur. C'est ce que je tâchai de lui faire comprendre.
ORONTE.
Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre. Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet...
ALCESTE.
Franchement, il est bon à mettre au cabinet[53]: Vous vous êtes réglé sur de méchans modèles, Et vos expressions ne sont point naturelles.
Qu'est-ce que: _Nous berce un temps notre ennui?_ Et que, _Rien ne marche après lui?_ Que, _Ne vous pas mettre en dépense, Pour ne me donner que l'espoir?_ Et que, _Philis, on désespère, Alors qu'on espère toujours?_
Ce style figuré, dont on fait vanité, Sort du bon caractère et de la vérité; Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, Et ce n'est point ainsi que parle la nature. Le méchant goût du siècle en cela me fait peur; Nos pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur; Et je prise bien moins tout ce que l'on admire Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire.
Si le roi m'avoit donné Paris, sa grand'ville, Et qu'il me fallût quitter L'amour de ma mie, Je dirois au roi Henri: Reprenez votre Paris, J'aime mieux ma mie, ô gai! J'aime mieux ma mie.
La rime n'est pas riche, et le style en est vieux; Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets dont le bon sens murmure, Et que la passion parle là toute pure?
Si le roi m'avoit donné Paris, sa grand'ville, Et qu'il me fallût quitter L'amour de ma mie, Je dirois au roi Henri: Reprenez votre Paris, J'aime mieux ma mie, ô gai! J'aime mieux ma mie.
Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris.
A Philinte, qui rit.
Oui, monsieur le beau rieur, malgré vos beaux esprits, J'estime plus cela que la pompe fleurie De tous ces faux brillants où chacun se récrie.
ORONTE.
Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons.
ALCESTE.
Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons; Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.
ORONTE.
Il me suffit de voir que d'autres en font cas.
ALCESTE.
C'est qu'ils ont l'art de feindre; et moi, je ne l'ai pas.
ORONTE.
Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage?
ALCESTE.
Si je louois vos vers, j'en aurois davantage.
ORONTE.
Je me passerai bien que vous les approuviez.
ALCESTE.
Il faut bien, s'il vous plaît, que vous vous en passiez.
ORONTE.
Je voudrois bien, pour voir, que, de votre manière, Vous en composassiez sur la même matière.
ALCESTE.
J'en pourrois, par malheur, faire d'aussi méchants; Mais je me garderois de les montrer aux gens.
ORONTE.
Vous me parlez bien ferme; et cette suffisance...
ALCESTE.
Autre part que chez moi cherchez qui vous encense.
ORONTE.
Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut.
ALCESTE.
Ma foi, mon grand monsieur, je le prends comme il faut.
PHILINTE, se mettant entre deux.
Eh! messieurs, c'en est trop. Laissez cela, de grâce.
ORONTE.
Ah! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place. Je suis votre valet, monsieur, de tout mon cœur.
ALCESTE.
Et moi, je suis, monsieur, votre humble serviteur.
[51] Pour: tempérament, caractère. Expression impropre.
[52] Pour: je n'ai passé. Terme de conversation impropre aujourd'hui.
[53] Voyez plus haut. Petit meuble destiné à serrer des papiers et des bijoux. Nous l'appelons aujourd'hui secrétaire. Les lecteurs du dix-neuvième siècle ne doivent pas s'arrêter au sens apparent que le vers de Molière semble leur offrir.
SCÈNE III.--PHILINTE, ALCESTE.
PHILINTE.
Et bien, vous le voyez: pour être trop sincère, Vous voilà sur les bras une fâcheuse affaire; Et j'ai bien vu qu'Oronte, afin d'être flatté...
ALCESTE.
Ne me parlez pas!
PHILINTE.
Mais...
ALCESTE.
Plus de société!
PHILINTE.
C'est trop...
ALCESTE.
Laissez-moi là!
PHILINTE.
Si je...
ALCESTE.
Point de langage!
PHILINTE.
Mais quoi!...
ALCESTE.
Je n'entends rien!
PHILINTE.
Mais...
ALCESTE.
Encore!
PHILINTE.
On outrage...
ALCESTE.
Ah! parbleu! c'en est trop. Ne suivez point mes pas.
PHILINTE.
Vous vous moquez de moi; je ne vous quitte pas.
ACTE II
SCÈNE I.--ALCESTE, CÉLIMÈNE.
ALCESTE.
Madame, voulez-vous que je vous parle net? De vos façons d'agir je suis mal satisfait: Contre elles dans mon cœur trop de bile s'assemble, Et je sens qu'il faudra que nous rompions ensemble: Oui, je vous tromperois de parler autrement; Tôt ou tard nous romprons indubitablement; Et je vous promettrois mille fois le contraire, Que je ne serois pas en pouvoir de le faire.
CÉLIMÈNE.
C'est pour me quereller donc, à ce que je voi, Que vous avez voulu me ramener chez moi?
ALCESTE.
Je ne querelle point; mais votre humeur, madame, Ouvre au premier venu trop d'accès dans votre âme: Vous avez trop d'amans[54] qu'on voit vous obséder; Et mon cœur de cela ne peut s'accommoder.
CÉLIMÈNE.
Des amans que je fais me rendez-vous coupable? Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable? Et, lorsque pour me voir ils font de doux efforts, Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors?
ALCESTE.
Non, ce n'est pas, madame, un bâton qu'il faut prendre, Mais un cœur à leurs vœux moins facile et moins tendre. Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux; Mais votre accueil retient ceux qu'attirent vos yeux; Et sa douceur, offerte à qui vous rend les armes, Achève sur les cœurs l'ouvrage de vos charmes. Le trop riant espoir que vous leur présentez Attache autour de vous leurs assiduités; Et votre complaisance, un peu moins étendue, De tant de soupirans chasseroit la cohue. Mais au moins dites-moi, madame, par quel sort Votre Clitandre a l'heur[55] de vous plaire si fort? Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime? Est-ce par l'ongle long[56] qu'il porte au petit doigt Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit? Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde, Au mérite éclatant de sa perruque blonde? Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer? L'amas de ses rubans a-t-il su vous charmer? Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave[57] Qu'il a gagné votre âme en faisant[58] votre esclave? Ou sa façon de rire et son ton de fausset Ont-ils de vous toucher su trouver le secret?
CÉLIMÈNE.
Qu'injustement de lui vous prenez de l'ombrage! Ne savez-vous pas bien pourquoi je le ménage; Et que dans mon procès, ainsi qu'il m'a promis, Il peut intéresser tout ce qu'il a d'amis?
ALCESTE.
Perdez votre procès, madame, avec constance, Et ne ménagez point un rival qui m'offense.
CÉLIMÈNE.
Mais de tout l'univers vous devenez jaloux!
ALCESTE.
C'est que tout l'univers est bien reçu de vous.
CÉLIMÈNE.
C'est ce qui doit rasseoir votre âme effarouchée, Puisque ma complaisance est sur tous épanchée: Et vous auriez plus lieu de vous en offenser, Si vous me la voyiez sur un seul ramasser.
ALCESTE.
Mais moi, que vous blâmez de trop de jalousie, Qu'ai-je de plus qu'eux tous, madame, je vous prie?
CÉLIMÈNE.
Le bonheur de savoir que vous êtes aimé.
ALCESTE.
Et quel lieu de le croire a mon cœur enflammé?
CÉLIMÈNE.
Je pense qu'ayant pris le soin de vous le dire, Un aveu de la sorte a de quoi vous suffire.
ALCESTE.
Mais qui m'assurera que, dans le même instant, Vous n'en disiez peut-être aux autres tout autant?
CÉLIMÈNE.
Certes, pour un amant, la fleurette est mignonne, Et vous me traitez là de gentille personne. Eh bien, pour vous ôter d'un semblable souci, De tout ce que j'ai dit je me dédis ici; Et rien ne sauroit plus vous tromper que vous-même: Soyez content.
ALCESTE.
Morbleu! faut-il que je vous aime! Ah! que si de vos mains je rattrape mon cœur, Je bénirai le ciel de ce rare bonheur! Je ne le cède pas, je fais tout mon possible A rompre de ce cœur l'attachement terrible; Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici, Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi.
CÉLIMÈNE.
Il est vrai, votre ardeur est pour moi sans seconde.
ALCESTE.
Oui, je puis là-dessus défier tout le monde. Mon amour ne se peut concevoir; et jamais Personne n'a, madame, aimé comme je fais.
CÉLIMÈNE.
En effet, la méthode en est toute nouvelle, Car vous aimez les gens pour leur faire querelle; Ce n'est qu'en mots fâcheux qu'éclate votre ardeur, Et l'on n'a vu jamais un amour si grondeur.
ALCESTE.
Mais il ne tient qu'à vous que son chagrin ne passe. A tous nos démêlés coupons chemin, de grâce; Parlons à cœur ouvert, et voyons d'arrêter...
[54] Pour: gens qui vous courtisent. Mot qui a changé de sens, comme les mots _prude_, _coquette_, etc.
[55] Pour: bonheur. Archaïsme élégant et perdu.
[56] Mode de cette époque qui avait beaucoup de succès.
[57] De _rhein graff_, mode allemande; haut-de-chausses très-bouffant.
[58] Pour: se faisant. Ellipse hardie.
SCÈNE II.--CÉLIMÈNE, ALCESTE, BASQUE.
CÉLIMÈNE.
Qu'est-ce?
BASQUE.
Acaste est là-bas.
CÉLIMÈNE.
Eh bien, faites monter.
SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ALCESTE.
ALCESTE.
Quoi! l'on ne peut jamais vous parler tête à tête? A recevoir le monde on vous voit toujours prête; Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous, Vous résoudre à souffrir de n'être pas chez vous?
CÉLIMÈNE.
Voulez-vous qu'avec lui je me fasse une affaire?
ALCESTE.
Vous avez des égards qui ne sauroient me plaire.
CÉLIMÈNE.
C'est un homme à jamais ne me le pardonner, S'il savoit que sa vue eût pu m'importuner.
ALCESTE.
Eh! que vous fait cela pour vous gêner de sorte...
CÉLIMÈNE.
Mon Dieu! de ses pareils la bienveillance importe; Et ce sont de ces gens qui, je ne sais comment, Ont gagné, dans la cour, de parler hautement. Dans tous les entretiens on les voit s'introduire; Ils ne sauroient servir, mais ils peuvent vous nuire; Et jamais, quelque appui qu'on puisse avoir d'ailleurs, On ne doit se brouiller avec ces grands brailleurs.
ALCESTE.
Enfin, quoi qu'il en soit, et sur quoi qu'on se fonde, Vous trouvez des raisons pour souffrir tout le monde; Et les précautions de votre jugement...
SCÈNE IV.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, BASQUE.
BASQUE.
Voici Clitandre encor, madame.
ALCESTE.
Justement.
CÉLIMÈNE.
Où courez-vous?
ALCESTE.
Je sors.
CÉLIMÈNE.
Demeurez.
ALCESTE.
Pourquoi faire?
CÉLIMÈNE.
Demeurez.
ALCESTE.
Je ne puis.
CÉLIMÈNE.
Je le veux.
ALCESTE.
Point d'affaire. Ces conversations ne font que m'ennuyer, Et c'est trop que vouloir me les faire essuyer.
CÉLIMÈNE.
Je le veux, je le veux!
ALCESTE.
Non, il m'est impossible.
CÉLIMÈNE.
Eh bien, allez, sortez, il vous est tout loisible.
SCÈNE V.--ÉLIANTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ALCESTE, CÉLIMÈNE, BASQUE.
ÉLIANTE, à Célimène.
Voici les deux marquis qui montent avec nous. Vous l'est-on venu dire?
CÉLIMÈNE.
A Basque.
Oui. Des siéges pour tous.
Basque donne des siéges, et sort.
A Alceste.
Vous n'êtes pas sorti?
ALCESTE.
Non; mais je veux, madame, Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre âme.
CÉLIMÈNE.
Taisez-vous.
ALCESTE.
Aujourd'hui vous vous expliquerez.
CÉLIMÈNE.
Vous perdez le sens.
ALCESTE.
Point. Vous vous déclarerez.
CÉLIMÈNE.
Ah!
ALCESTE.
Vous prendrez parti.
CÉLIMÈNE.
Vous vous moquez, je pense.
ALCESTE.
Non. Mais vous choisirez. C'est trop de patience.
CLITANDRE[59].
Parbleu! je viens du Louvre, où Cléonte, au levé[60], Madame, a bien paru ridicule achevé. N'a-t-il point quelque ami qui pût, sur ses manières, D'un charitable avis lui prêter les lumières?
CÉLIMÈNE.
Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort; Partout il porte un air qui saute aux yeux d'abord; Et, lorsqu'on le revoit après un peu d'absence, On le retrouve encor plus plein d'extravagance.
ACASTE[61].
Parbleu! s'il faut parler de gens extravagans, Je viens d'en essuyer un des plus fatigans; Damon le raisonneur, qui m'a, ne vous déplaise, Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.
CÉLIMÈNE.
C'est un parleur étrange, et qui trouve toujours L'art de ne vous rien dire avec de grands discours; Dans les propos qu'il tient on ne voit jamais goutte, Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on écoute.
ÉLIANTE, à Philinte.
Ce début n'est pas mal; et contre le prochain La conversation prend un assez bon train.
CLITANDRE.
Timante encor, madame, est un bon caractère[62].
CÉLIMÈNE.
C'est de la tête aux pieds un homme tout mystère[63], Qui vous jette, en passant, un coup d'œil égaré, Et, sans aucune affaire, est toujours affairé. Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde; A force de façons, il assomme le monde; Sans cesse il a tout bas, pour rompre l'entretien, Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien; De la moindre vétille il fait une merveille, Et, jusques au bonjour, il dit tout à l'oreille.
ACASTE.
Et Géralde, madame?
CÉLIMÈNE.
O l'ennuyeux conteur! Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur; Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse, Et ne cite jamais que duc, prince, ou princesse. La qualité l'entête, et tous ses entretiens Ne sont que de chevaux, d'équipage et de chiens: Il tutaye, en parlant, ceux du plus haut étage, Et le nom de monsieur est chez lui hors d'usage.
CLITANDRE.
On dit qu'avec Bélise il est du dernier bien.
CÉLIMÈNE.
Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien! Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre; Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire; Et la stérilité de son expression Fait mourir à tous coups la conversation. En vain, pour attaquer son stupide silence, De tous les lieux communs vous prenez l'assistance, Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud, Sont des fonds qu'avec elle on épuise bientôt. Cependant sa visite, assez insupportable, Traîne en une longueur encore épouvantable; Et l'on demande l'heure, et l'on bâille vingt fois, Qu'elle grouille[64] aussi peu qu'une pièce de bois.
ACASTE.
Que vous semble d'Adraste?
CÉLIMÈNE.
Ah! quel orgueil extrême! C'est un homme gonflé de l'amour de soi-même. Son mérite jamais n'est content de la cour; Contre elle il fait métier de pester chaque jour; Et l'on ne donne emploi, charge ni bénéfice, Qu'à tout ce qu'il se croit on ne fasse injustice.
CLITANDRE.
Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd'hui Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui!
CÉLIMÈNE.
Que de son cuisinier il s'est fait un mérite, Et que c'est à sa table à[65] qui l'on rend visite.
ÉLIANTE.
Il prend soin d'y servir des mets fort délicats.
CÉLIMÈNE.
Oui; mais je voudrois bien qu'il ne s'y servît pas: C'est un fort méchant plat que sa sotte personne, Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu'il donne.
PHILINTE.
On fait assez de cas de son oncle Damis; Qu'en dites-vous, madame?
CÉLIMÈNE.
Il est de mes amis.
PHILINTE.
Je le trouve honnête homme, et d'un air assez sage.
CÉLIMÈNE.
Oui; mais il veut avoir trop d'esprit, dont[66] j'enrage. Il est guindé sans cesse; et, dans tous ses propos, On voit qu'il se travaille à dire de bons mots. Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile, Rien ne touche son goût, tant il est difficile. Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit, Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit, Que c'est être savant que trouver à redire, Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire, Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps, Il se met au-dessus de tous les autres gens. Aux conversations même il trouve à reprendre; Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre; Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.
ACASTE.
Dieu me damne! voilà son portrait véritable.
CLITANDRE, à Célimène.
Pour bien peindre les gens vous êtes admirable.
ALCESTE.
Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour; Vous n'en épargnez point, et chacun à son tour; Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre, Qu'on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre, Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur Appuyer les serments d'être son serviteur.
CLITANDRE.
Pourquoi s'en prendre à nous? Si ce qu'on dit vous blesse, Il faut que le reproche à madame s'adresse.
ALCESTE.
Non, morbleu! c'est à vous; et vos ris complaisans Tirent de son esprit tous ces traits médisans. Son humeur satirique est sans cesse nourrie Par le coupable encens de votre flatterie; Et son cœur à railler trouveroit moins d'appas, S'il avoit observé qu'on ne l'applaudit pas; C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre Des vices où l'on voit les humains se répandre.
PHILINTE.
Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand, Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend?
CÉLIMÈNE.
Eh! ne faut-il pas bien que monsieur contredise? A la commune voix veut-on qu'il se réduise, Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux? Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire: Il prend toujours en main l'opinion contraire, Et penseroit paroître un homme du commun, Si l'on voyoit qu'il fût de l'avis de quelqu'un, L'honneur de contredire a pour lui tant de charmes, Qu'il prend contre lui-même assez souvent les armes; Et ses vrais sentimens sont combattus par lui, Aussitôt qu'il les voit dans la bouche d'autrui.
ALCESTE.
Les rieurs sont pour vous, madame, c'est tout dire; Et vous pouvez pousser contre moi la satire.
PHILINTE.
Mais il est véritable aussi que votre esprit Se gendarme toujours contre tout ce qu'on dit; Et que, par un chagrin que lui-même il avoue, Il ne sauroit souffrir qu'on blâme ni qu'on loue.
ALCESTE.
C'est que jamais, morbleu! les hommes n'ont raison, Que le chagrin contre eux est toujours de saison, Et que je vois qu'ils sont, sur toutes les affaires, Loueurs impertinens, ou censeurs téméraires.
CÉLIMÈNE.
Mais...
ALCESTE.