Molière - Œuvres complètes, Tome 3
Part 6
«Laissons passer M. le docteur, s'écriait un jour un charretier parisien qui voyait venir à lui la mule de Guénaud: c'est lui qui nous a fait la grâce de tuer le cardinal;» tant le mépris de la médecine était devenu une opinion populaire. Guy-Patin et Gassendi avaient soulevé contre eux et leur hypocrisie doctorale l'indignation des classes élevées; Boileau et Pascal marchaient contre eux. Ce n'était pas à la médecine, mais au mensonge du savoir, que l'on en voulait; «déniaisés, désabusés,» esprits forts, tous ceux qui, comme Guy-Patin, s'étaient «débarrassés du sot,» prenaient parti avec Molière contre l'empirisme. Ce fut Boileau qui créa les noms grecs sous lesquels Molière ridiculisa, dans sa nouvelle farce, les quatre premiers médecins de la cour: vive jouissance pour le vieux Guy-Patin; s'il faut même l'en croire, on fabriqua des masques comiques représentant le visage des quatre empiriques sacrifiés.
Il faut reléguer parmi les fables ces anecdotes apocryphes d'après lesquelles Molière aurait vengé sur la Faculté les querelles particulières de deux femmes de la troupe. Les motifs du grand écrivain étaient plus profonds et plus naturels. Ses passions et ses études avaient altéré sa santé. Il travaillait beaucoup, souffrait infiniment; sa poitrine était attaquée, et, forcé de demander secours aux Hippocrates du temps, vivant de régime, mais mourant de ses passions, il ne tarda pas à découvrir le néant de leur art et le vide de leurs prétentions. Il venait d'éprouver qu'il était difficile d'attaquer les courtisans et dangereux d'attaquer la Sorbonne; il retomba sur les médecins, et leur fit éprouver toute la force de son génie.
AU LECTEUR
Ce n'est ici qu'un simple crayon, un petit impromptu dont le roi a voulu se faire un divertissement. Il est le plus précipité de tous ceux que Sa Majesté m'ait commandés; et, lorsque je dirai qu'il a été proposé, fait, appris et représenté en cinq jours, je ne dirai que ce qui est vrai. Il n'est pas nécessaire de vous avertir qu'il y a beaucoup de choses qui dépendent de l'action. On sait bien que les comédies ne sont faites que pour être jouées, et je ne conseille de lire celle-ci qu'aux personnes qui ont des yeux pour découvrir, dans la lecture, tout le jeu du théâtre. Ce que je vous dirai, c'est qu'il seroit à souhaiter que ces sortes d'ouvrages pussent toujours se montrer à vous avec les ornemens qui les accompagnent chez le roi. Vous les verriez dans un état beaucoup plus supportable; et les airs et les symphonies de l'incomparable M. Lulli mêlés à la beauté des voix et à l'adresse des danseurs, leur donnent sans doute des grâces dont ils ont toutes les peines du monde à se passer.
PERSONNAGES DU PROLOGUE.
LA COMÉDIE. LA MUSIQUE. LE BALLET.
PERSONNAGES DE LA COMÉDIE.
SGANARELLE, père de Lucinde. LUCINDE, fille de Sganarelle. CLITANDRE, amant de Lucinde. AMINTE, voisine de Sganarelle. LUCRÈCE, nièce de Sganarelle. LISETTE, suivante de Lucinde. M. GUILLAUME, marchand de tapisseries. M. JOSSE, orfévre. M. TOMÈS, } M. DESFONANDRÈS, } M. MACROTON, } médecins[29]. M. BAHIS, } M. FILERIN. } UN NOTAIRE. CHAMPAGNE, valet de Sganarelle.
PERSONNAGES DU BALLET.
PREMIÈRE ENTRÉE.
CHAMPAGNE, valet de Sganarelle, dansant. QUATRE MÉDECINS, dansants.
DEUXIÈME ENTRÉE.
UN OPÉRATEUR, chantant. TRIVELINS et SCARAMOUCHES, dansants, de la suite de l'opérateur.
TROISIÈME ENTRÉE.
LA COMÉDIE. LA MUSIQUE. LE BALLET. JEUX, RIS, PLAISIRS, dansants.
La scène est à Paris.
[29] Voyez ci-après les notes, pages 94, 96, 98, 103.
PROLOGUE
LA COMÉDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET
LA COMÉDIE.
Quittons, quittons notre vaine querelle; Ne nous disputons point nos talens tour à tour; Et d'une gloire plus belle Piquons-nous en ce jour. Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde. Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde, Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.
LA MUSIQUE.
De ses travaux, plus grands qu'on ne peut croire, Il se vient quelquefois délasser parmi nous.
LE BALLET.
Est-il de plus grande gloire? Est-il bonheur plus doux?
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde, Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--SGANARELLE, AMINTE, LUCRÈCE, M. GUILLAUME, M. JOSSE.
SGANARELLE.
Ah! l'étrange chose que la vie! et que je puis bien dire, avec ce grand philosophe de l'antiquité, que qui terre a guerre a, et qu'un malheur ne vient jamais sans l'autre! Je n'avais qu'une seule femme, qui est morte.
M. GUILLAUME.
Et combien donc en voulez-vous avoir?
SGANARELLE.
Elle est morte, monsieur Guillaume, mon ami. Cette perte m'est très-sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer. Je n'étois pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent dispute ensemble; mais enfin la mort rajuste toutes choses. Elle est morte; je la pleure. Si elle étoit en vie, nous nous querellerions. De tous les enfans que le ciel m'avoit donnés, il ne m'a laissé qu'une fille, et cette fille est toute ma peine; car enfin je la vois dans une mélancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse épouvantable, dont il n'y a pas moyen de la retirer, et dont je ne saurois même apprendre la cause. Pour moi, j'en perds l'esprit, et j'aurois besoin d'un bon conseil sur cette matière. (A Lucrèce.) Vous êtes ma nièce (à Aminte); vous, ma voisine (à M. Guillaume et à M. Josse); et vous, mes compères et mes amis; je vous prie de me conseiller tous ce que je dois faire.
M. JOSSE.
Pour moi, je tiens que la braverie[30] et l'ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles; et, si j'étois que de vous, je lui achèterois, dès aujourd'hui, une belle garniture de diamans, ou de rubis, ou d'émeraudes.
M. GUILLAUME.
Et moi, si j'étois en votre place, j'achèterois une belle tenture de tapisserie de verdure, ou à personnages, que je ferois mettre à sa chambre, pour lui réjouir l'esprit et la vue.
AMINTE.
Pour moi, je ne ferois pas tant de façons, et je la marierois fort bien, et le plus tôt que je pourrois, avec cette personne qui vous la fit, dit-on, demander il y a quelque temps.
LUCRÈCE.
Et moi, je tiens que votre fille n'est point du tout propre pour le mariage. Elle est d'une complexion trop délicate et trop peu saine, et c'est la vouloir envoyer bientôt en l'autre monde, que de l'exposer, comme elle est, à faire des enfans. Le monde n'est point du tout son fait, et je vous conseille de la mettre dans un couvent, où elle trouvera des divertissemens qui seront mieux de son humeur.
SGANARELLE.
Tous ces conseils sont admirables, assurément; mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, monsieur Josse; et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quelque tenture qui vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque inclination pour ma fille; et vous ne seriez pas fâchée de la voir la femme d'un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n'est pas mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j'ai mes raisons pour cela; mais le conseil que vous me donnez de la faire religieuse est d'une femme qui pourroit bien souhaiter charitablement d'être mon héritière universelle. Ainsi, messieurs et mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je n'en suive aucun. (Seul.) Voilà de mes donneurs de conseils à la mode!
[30] Voyez la note, tome Ier, page 273.
SCÈNE II.--LUCINDE, SGANARELLE.
SGANARELLE.
Ah! voilà ma fille qui prend l'air. Elle ne me voit pas, Elle soupire; elle lève les yeux au ciel. (A Lucinde.) Dieu vous garde! Bonjour, ma mie. Eh bien, qu'est-ce? Comme vous en va? Eh quoi! toujours triste et mélancolique comme cela, et tu ne veux pas me dire ce que tu as? Allons donc, découvre-moi ton petit cœur! Là, ma pauvre mie, dis, dis, dis tes petites pensées à ton petit papa mignon. Courage! veux-tu que je te baise? Viens. (A part.) J'enrage de la voir de cette humeur-là. (A Lucinde.) Mais, dis-moi, me veux-tu faire mourir de déplaisir, et ne puis-je savoir d'où vient cette grande langueur? Découvre-m'en la cause, et je te promets que je ferai toutes choses pour toi. Oui, tu n'as qu'à me dire le sujet de ta tristesse; je t'assure ici, et te fais serment qu'il n'y a rien que je ne fasse pour te satisfaire; c'est tout dire. Est-ce que tu es jalouse de quelqu'une de tes compagnes que tu voies plus brave que toi? et seroit-il quelque étoffe nouvelle dont tu voulusses avoir un habit? Non. Est-ce que ta chambre ne te semble pas assez parée, et que tu souhaiterois quelque cabinet[31] de la foire Saint-Laurent? Ce n'est pas cela. Aurois-tu envie d'apprendre quelque chose, et veux-tu que je te donne un maître pour te montrer à jouer du clavecin? Nenni. Aimerois-tu quelqu'un, et souhaiterois-tu d'être mariée?
Lucinde fait signe que oui.
[31] Ce mot s'est conservé en anglais et dans le patois languedocien.
SCÈNE III.--SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE.
LISETTE.
Eh bien, monsieur, vous venez d'entretenir votre fille: avez-vous su la cause de sa mélancolie?
SGANARELLE.
Non. C'est une coquine qui me fait enrager.
LISETTE.
Monsieur, laissez-moi faire; je m'en vais la sonder un peu.
SGANARELLE.
Il n'est pas nécessaire; et, puisqu'elle veut être de cette humeur, je suis d'avis qu'on l'y laisse.
LISETTE.
Laissez-moi faire, vous dis-je! Peut-être qu'elle se découvrira plus librement à moi qu'à vous. Quoi! madame, vous ne nous direz point ce que vous avez, et vous voulez affliger ainsi tout le monde? Il me semble qu'on n'agit point comme vous faites, et que, si vous avez quelque répugnance à vous expliquer à un père, vous n'en devez avoir aucune à me découvrir votre cœur. Dites-moi, souhaitez-vous quelque chose de lui? Il nous a dit plus d'une fois qu'il n'épargneroit rien pour vous contenter. Est-ce qu'il ne vous donne pas toute la liberté que vous souhaiteriez? et les promenades et les cadeaux[32] ne tenteroient-ils point votre âme? Eh! avez-vous reçu quelque déplaisir de quelqu'un? Eh! n'auriez-vous point quelque secrète inclination avec qui vous souhaiteriez que votre père vous mariât? Ah! je vous entends; voilà l'affaire. Que diable! pourquoi tant de façons? Monsieur, le mystère est découvert, et...
SGANARELLE.
Va, fille ingrate, je ne te veux plus parler, et je te laisse dans ton obstination.
LUCINDE.
Mon père, puisque vous voulez que je vous dise la chose...
SGANARELLE.
Oui, je perds toute l'amitié que j'avois pour toi.
LISETTE.
Monsieur, sa tristesse...
SGANARELLE.
C'est une coquine qui me veut faire mourir.
LUCINDE.
Mon père, je veux bien...
SGANARELLE.
Ce n'est pas la récompense de t'avoir élevée comme j'ai fait.
LISETTE.
Mais, monsieur...
SGANARELLE.
Non, je suis contre elle dans une colère épouvantable.
LUCINDE.
Mais, mon père...
SGANARELLE.
Je n'ai plus aucune tendresse pour toi.
LISETTE.
Mais...
SGANARELLE.
C'est une friponne!
LUCINDE.
Mais...
SGANARELLE.
Une ingrate!
LISETTE.
Mais...
SGANARELLE.
Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu'elle a.
LISETTE.
C'est un mari qu'elle veut.
SGANARELLE, faisant semblant de ne pas entendre.
Je l'abandonne.
LISETTE.
Un mari!
SGANARELLE.
Je la déteste!
LISETTE.
Un mari.
SGANARELLE.
Et la renonce pour ma fille!
LISETTE.
Un mari.
SGANARELLE.
Non, ne m'en parlez point!
LISETTE.
Un mari.
SGANARELLE.
Ne m'en parlez point.
LISETTE.
Un mari.
SGANARELLE.
Ne m'en parlez point!
LISETTE.
Un mari, un mari, un mari!
[32] Voyez la note troisième, tome Ier, page 268.
SCÈNE IV.--LUCINDE, LISETTE.
LISETTE.
On dit bien vrai, qu'il n'y a point de pires sourds que ceux qui ne veulent point entendre.
LUCINDE.
Eh bien, Lisette, j'avois tort de cacher mon déplaisir, et je n'avois qu'à parler pour avoir tout ce que je souhaitois de mon père! Tu le vois.
LISETTE.
Par ma foi, voilà un vilain homme; et je vous avoue que j'aurois un plaisir extrême à lui jouer quelque tour. Mais d'où vient donc, madame, que jusqu'ici vous m'avez caché votre mal?
LUCINDE.
Hélas! de quoi m'auroit servi de te le découvrir plus tôt? et n'aurois-je pas autant gagné à le tenir caché toute ma vie? Crois-tu que je n'aie pas bien prévu tout ce que tu vois maintenant, que je ne susse pas à fond tous les sentimens de mon père, et que le refus qu'il a fait porter à celui qui m'a demandée par un ami n'ait pas étouffé dans mon âme toute sorte d'espoir?
LISETTE.
Quoi! c'est cet inconnu qui vous fait demander, pour qui vous...?
LUCINDE.
Peut-être n'est-il pas honnête à une jeune fille de s'expliquer si librement; mais enfin je t'avoue que, s'il m'étoit permis de vouloir quelque chose, ce seroit lui que je voudrois. Nous n'avons eu ensemble aucune conversation, et sa bouche ne m'a point déclaré la passion qu'il a pour moi; mais, dans tous les lieux où il m'a pu voir, ses regards et ses actions m'ont toujours parlé si tendrement, et la demande qu'il a fait faire de moi m'a paru d'un si honnête homme, que mon cœur n'a pu s'empêcher d'être sensible à ses ardeurs; et, cependant, tu vois où la dureté de mon père réduit toute cette tendresse.
LISETTE.
Allez, laissez-moi faire. Quelque sujet que j'aie de me plaindre de vous du secret que vous m'avez fait, je ne veux pas laisser de servir votre amour; et, pourvu que vous ayez assez de résolution...
LUCINDE.
Mais que veux-tu que je fasse contre l'autorité d'un père? Et s'il est inexorable à mes vœux...
LISETTE.
Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison, et, pourvu que l'honneur n'y soit pas offensé, on peut se libérer un peu de la tyrannie d'un père. Que prétend-il que vous fassiez? N'êtes-vous pas en âge d'être mariée? et croit-il que vous soyez de marbre? Allez, encore un coup, je veux servir votre passion; je prends, dès à présent, sur moi tout le soin de ses intérêts, et vous verrez que je sais des détours... Mais je vois votre père. Rentrons, et me laissez agir.
SCÈNE V.--SGANARELLE.
Il est bon quelquefois de ne point faire semblant d'entendre les choses qu'on n'entend que trop bien; et j'ai fait sagement de parer la déclaration d'un désir que je ne suis pas résolu de contenter. A-t-on jamais rien vu de plus tyrannique que cette coutume où l'on veut assujettir les pères, rien de plus impertinent et de plus ridicule que d'amasser du bien avec de grands travaux, et d'élever une fille avec beaucoup de soin et de tendresse, pour se dépouiller de l'un et de l'autre entre les mains d'un homme qui ne nous touche de rien? Non, non; je me moque de cet usage, et je veux garder mon bien et ma fille pour moi.
SCÈNE VI.--SGANARELLE, LISETTE.
LISETTE, courant sur le théâtre et feignant de ne pas voir Sganarelle.
Ah! malheur! ah! disgrâce! Ah! pauvre seigneur Sganarelle! où pourrai-je te rencontrer?
SGANARELLE, à part.
Que dit-elle là?
LISETTE, courant toujours.
Ah! misérable père! que feras-tu quand tu sauras cette nouvelle?
SGANARELLE, à part.
Que sera-ce?
LISETTE.
Ma pauvre maîtresse!
SGANARELLE, à part.
Je suis perdu!
LISETTE.
Ah!
SGANARELLE, courant après Lisette.
Lisette!
LISETTE.
Quelle infortune!
SGANARELLE.
Lisette!
LISETTE.
Quel accident!
SGANARELLE.
Lisette!
LISETTE.
Quelle fatalité!
SGANARELLE.
Lisette!
LISETTE, s'arrêtant.
Ah! monsieur!
SGANARELLE.
Qu'est-ce?
LISETTE.
Monsieur!
SGANARELLE.
Qu'y a-t-il?
LISETTE.
Votre fille...
SGANARELLE.
Ah! ah!
LISETTE.
Monsieur, ne pleurez donc point comme cela, car vous me feriez rire.
SGANARELLE.
Dis donc vite!
LISETTE.
Votre fille, toute saisie des paroles que vous lui avez dites, et de la colère effroyable où elle vous a vu contre elle, est montée vite dans sa chambre, et, pleine de désespoir, a ouvert la fenêtre qui regarde sur la rivière.
SGANARELLE.
Eh bien?
LISETTE.
Alors, levant les yeux au ciel: «Non, a-t-elle dit, il m'est impossible de vivre avec le courroux de mon père; et, puisqu'il me renonce pour sa fille, je veux mourir.»
SGANARELLE.
Elle s'est jetée?
LISETTE.
Non, monsieur. Elle a fermé tout doucement la fenêtre, et s'est allée mettre sur son lit. Là, elle s'est prise à pleurer amèrement; et tout d'un coup son visage a pâli, ses yeux se sont tournés, le cœur lui a manqué, et elle m'est demeurée entre les bras.
SGANARELLE.
Ah! ma fille! [Elle est morte?
LISETTE.
Non, monsieur][33]. A force de la tourmenter, je l'ai fait revenir; mais cela lui reprend de moment en moment, et je crois qu'elle ne passera pas la journée.
SGANARELLE.
Champagne! Champagne! Champagne!
[33] Ce qui est renfermé entre des crochets n'existe point dans l'édition originale.
SCÈNE VII.--SGANARELLE, CHAMPAGNE, LISETTE.
SGANARELLE.
Vite, qu'on m'aille quérir des médecins, et en quantité. On n'en peut trop avoir dans une pareille aventure. Ah! ma fille! ma pauvre fille!
PREMIÈRE ENTRÉE.
SCÈNE VIII.
Champagne, valet de Sganarelle, frappe, en dansant, aux portes de quatre médecins.
SCÈNE IX.
Les quatre médecins dansent et entrent avec cérémonie chez Sganarelle.
ACTE II
SCÈNE I.--SGANARELLE, LISETTE.
LISETTE.
Que voulez-vous donc faire, monsieur, de quatre médecins? N'est-ce pas assez d'un pour tuer une personne?
SGANARELLE.
Taisez-vous. Quatre conseils valent mieux qu'un.
LISETTE.
Est-ce que votre fille ne peut pas bien mourir sans le secours de ces messieurs-là?
SGANARELLE.
Est-ce que les médecins font mourir?
LISETTE.
Sans doute; et j'ai connu un homme qui prouvoit, par bonnes raisons, qu'il ne faut jamais dire: Une telle personne est morte d'une fièvre et d'une fluxion sur la poitrine; mais: Elle est morte de quatre médecins et de deux apothicaires.
SGANARELLE.
Chut! n'offensez pas ces messieurs-là.
LISETTE.
Ma foi, monsieur, notre chat est réchappé depuis peu d'un saut qu'il fit du haut de la maison dans la rue; et il fut trois jours sans manger et sans pouvoir remuer ni pied ni patte; mais il est bien heureux de ce qu'il n'y a point de chats médecins, car ses affaires étoient faites, et il n'auroit pas manqué de le purger et de le saigner.
SGANARELLE.
Voulez-vous vous taire, vous dis-je! Mais voyez quelle impertinence! Les voici.
LISETTE.
Prenez garde, vous allez être bien édifié. Ils vous diront en latin que votre fille est malade.
SCÈNE II.--MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, MACROTON, BAHIS, SGANARELLE, LISETTE.
SGANARELLE.
Eh bien, messieurs?
M. TOMÈS[34].
Nous avons vu suffisamment la malade, et sans doute qu'il y a beaucoup d'impuretés en elle.
SGANARELLE.
Ma fille est impure?
M. TOMÈS.
Je veux dire qu'il y a beaucoup d'impuretés dans son corps, quantité d'humeurs corrompues.
SGANARELLE.
Ah! je vous entends.
M. TOMÈS.
Mais... Nous allons consulter ensemble.
SGANARELLE.
Allons, faites donner des siéges.
LISETTE, à M. Tomès.
Ah! monsieur, vous en êtes!
SGANARELLE, à Lisette.
De quoi donc connoissez-vous monsieur?
LISETTE.
De l'avoir vu l'autre jour chez la bonne amie de madame votre nièce.
M. TOMÈS.
Comment se porte son cocher?
LISETTE.
Fort bien. Il est mort.
M. TOMÈS.
Mort?
LISETTE.
Oui.
M. TOMÈS.
Cela ne se peut.
LISETTE.
Je ne sais pas si cela se peut, mais je sais bien que cela est.
M. TOMÈS.
Il ne peut pas être mort, vous dis-je.
LISETTE.
Et moi, je vous dis qu'il est mort et enterré.
M. TOMÈS.
Vous vous trompez.
LISETTE.
Je l'ai vu.
M. TOMÈS.
Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se terminent qu'au quatorze ou au vingt-un; et il n'y a que six jours qu'il est tombé malade.
LISETTE.
Hippocrate dira ce qu'il lui plaira; mais le cocher est mort.
SGANARELLE.
Paix, discoureuse! allons, sortons d'ici! Messieurs, je vous supplie de consulter la bonne manière. Quoique ce ne soit pas la coutume de payer auparavant, toutefois, de peur que je l'oublie, et afin que ce soit une affaire faite, voici...
Il leur donne de l'argent, et chacun, en le recevant, fait un geste différent.
[34] Pour: le coupeur. Mot grec inventé par Despréaux. Il s'agit de Dacquin, chimiste, charlatan qui saignait beaucoup.
SCÈNE III.--MM. DESFONANDRÈS, TOMÈS, MACROTON, BAHIS, ils s'asseyent et toussent.
M. DESFONANDRÈS[35].
Paris est étrangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la pratique donne un peu.
M. TOMÈS.
Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine à croire le chemin que je lui fais faire tous les jours.
M. DESFONANDRÈS.
J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable.
M. TOMÈS.
Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui? J'ai été, premièrement, tout contre l'Arsenal; de l'Arsenal, au bout du faubourg Saint-Germain, du faubourg Saint-Germain, au fond du Marais; du fond du Marais, à la porte Saint-Honoré; de la porte Saint-Honoré, au faubourg Saint-Jacques; du faubourg Saint-Jacques, à la porte de Richelieu[36]; de la porte de Richelieu, ici; et d'ici je dois aller encore à la place Royale.
M. DESFONANDRÈS.
Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui; et de plus j'ai été à Ruel voir un malade.
M. TOMÈS.
Mais, à propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deux médecins Théophraste et Artémius? car c'est une affaire qui partage tout notre corps.
M. DESFONANDRÈS.
Moi, je suis pour Artémius.
M. TOMÈS.
Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tué le malade, et que celui de Théophraste ne fût beaucoup meilleur assurément; mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne devoit pas être d'un autre avis que son ancien. Qu'en dites-vous?
M. DESFONANDRÈS.
Sans doute. Il faut toujours garder les formalités, quoi qu'il puisse arriver.
M. TOMÈS.
Pour moi, j'y suis sévère en diable, à moins que ce soit entre amis; et l'on nous assembla, un jour, trois de nous autres, avec un médecin de dehors, pour une consultation où j'arrêtai toute l'affaire, et ne voulus point endurer qu'on opinât, si les choses n'alloient dans l'ordre. Les gens de la maison faisoient ce qu'ils pouvoient, et la maladie pressoit; mais je n'en voulus point démordre, et la malade mourut bravement pendant cette contestation.
M. DESFONANDRÈS.
C'est fort bien fait d'apprendre aux gens à vivre et de leur montrer leur bec jaune[37].
M. TOMÈS.
Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne fait point de conséquence; mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le corps des médecins.
[35] Pour: le tueur d'hommes. Mot grec également inventé par Boileau. Il s'agit de Desfougerais, chimiste aussi, boiteux, partisan de l'antimoine, guérissant toutes les maladies avec de la poudre blanche, rouge et jaune, qu'il portait dans sa poche.
[36] Cette porte s'élevait à l'extrémité de la rue de Richelieu; elle fut démolie en 1701.
[37] Voyez plus haut la note première, page 37.
SCÈNE IV.--SGANARELLE, MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, MACROTON, BAHIS.
SGANARELLE.
Messieurs, l'oppression de ma fille augmente; je vous prie de me dire vite ce que vous avez résolu.
M. TOMÈS, à M. Desfonandrès.
Allons, monsieur.
M. DESFONANDRÈS.
Non, monsieur; parlez, s'il vous plaît.
M. TOMÈS.
Vous vous moquez.
M. DESFONANDRÈS.
Je ne parlerai pas le premier.
M. TOMÈS.
Monsieur...
M. DESFONANDRÈS.
Monsieur...
SGANARELLE.
Eh! de grâce, messieurs, laissez toutes ces cérémonies, et songez que les choses pressent.
Ils parlent tous quatre à la fois.
M. TOMÈS.
La maladie de votre fille...
M. DESFONANDRÈS.
L'avis de tous ces messieurs tous ensemble...
M. MACROTON[38].
A-près a-voir bi-en con-sul-té.
M. BAHIS[39].
Pour raisonner...
SGANARELLE.
Eh! messieurs, parlez l'un après l'autre, de grâce.
M. TOMÈS.
Monsieur, nous avons raisonné sur la maladie de votre fille, et mon avis, à moi, est que cela procède d'une grande chaleur de sang: ainsi je conclus à la saigner le plus tôt que vous pourrez.
M. DESFONANDRÈS.