Molière - Œuvres complètes, Tome 3
Part 5
Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous me voyez bien changée de ce que j'étois ce matin. Ce n'est plus cette done Elvire qui faisoit des vœux contre vous, et dont l'âme irritée ne jetoit que menace et ne respiroit que vengeance. Le ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentois pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportemens d'un amour terrestre et grossier, et il n'a laissé dans mon cœur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se met en peine que de votre intérêt.
DON JUAN, bas à Sganarelle.
Tu pleures, je pense?
SGANARELLE.
Pardonnez-moi.
DONE ELVIRE.
C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour vous faire part d'un avis du ciel, et tâcher de vous retirer du précipice où vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les déréglemens de votre vie; et ce même ciel, qui m'a touché le cœur et fait jeter les yeux sur les égaremens de ma conduite, m'a inspiré de vous venir trouver et de vous dire de sa part que vos offenses ont épuisé sa miséricorde, que sa colère redoutable est prête de tomber sur vous, qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut-être vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous, par aucun attachement du monde. Je suis revenue, grâces au ciel, de toutes mes folles pensées; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mériter, par une austère pénitence, le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée les transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite, j'aurois une douleur extrême qu'une personne que j'ai chérie tendrement devînt un exemple funeste de la justice du ciel; et ce me sera une joie incroyable si je puis vous porter à détourner de dessus votre tête l'épouvantable coup qui vous menace. De grâce, don Juan, accordez-moi pour dernière faveur cette douce consolation; ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes; et, si vous n'êtes point touché de votre intérêt, soyez-le au moins de mes prières, et m'épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamné à des supplices éternels.
SGANARELLE à part.
Pauvre femme!
DONE ELVIRE.
Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été si cher que vous; j'ai oublié mon devoir pour vous; j'ai fait toutes choses pour vous; et toute la récompense que je vous en demande, c'est de corriger votre vie et de prévenir votre perte. Sauvez-vous, je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois, don Juan, je vous le demande avec larmes; et, si ce n'est assez des larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.
SGANARELLE, à part, regardant don Juan.
Cœur de tigre!
DONE ELVIRE.
Je m'en vais après ce discours, et voilà tout ce que j'avois à vous dire.
DON JUAN.
Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on pourra.
DONE ELVIRE.
Non, don Juan, ne me retenez pas davantage.
DON JUAN.
Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.
DONE ELVIRE.
Non, vous dis-je; ne perdons point de temps en discours superflus. Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et songez seulement à profiter de mon avis.
SCÈNE X.--DON JUAN, SGANARELLE.
DON JUAN.
Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle, que j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi quelques petits restes d'un feu éteint?
SGANARELLE.
C'est-à-dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous.
DON JUAN.
Vite à souper!
SGANARELLE.
Fort bien.
SCÈNE XI.--DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE, RAGOTIN.
DON JUAN, se mettant à table.
Sganarelle, il faut songer à s'amender, pourtant.
SGANARELLE.
Oui-da?
DON JUAN.
Oui, ma foi, il faut s'amender. Encore vingt ou trente ans de cette vie-ci, et puis nous songerons à nous.
SGANARELLE.
Oh!
DON JUAN.
Qu'en dis-tu?
SGANARELLE.
Rien. Voilà le souper.
Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte et le met dans sa bouche.
DON JUAN.
Il me semble que tu as la joue enflée: qu'est-ce que c'est? Parle donc. Qu'as-tu là?
SGANARELLE.
Rien.
DON JUAN.
Montre un peu. Parbleu! c'est une fluction qui lui est est tombée sur la joue. Vite une lancette pour percer cela! Le pauvre garçon n'en peut plus, et cet abcès le pourroit étouffer. Attends; voyez voyez comme il étoit mûr! Ah! coquin que vous êtes!
SGANARELLE.
Ma foi, monsieur, je voulois voir si votre cuisinier n'avoit point mis trop de sel ou trop de poivre.
DON JUAN.
Allons, mets-toi là et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai soupé. Tu as faim, à ce que je vois.
SGANARELLE, se mettant à table.
Je le crois bien, monsieur, je n'ai point mangé depuis ce matin. Tâtez de cela, voilà qui est le meilleur du monde.(A Ragotin, qui, à mesure que Sganarelle met quelque chose sur son assiette, la lui ôte dès que Sganarelle tourne la tête.) Mon assiette, mon assiette! Tout doux s'il vous plaît! Vertubleu! petit compère que vous êtes habile à donner des assiettes nettes! Et vous, petit la Violette, que vous savez présenter à boire à propos!
Pendant que la Violette donne à boire à Sganarelle, Ragotin ôte encore son assiette.
DON JUAN.
Qui peut frapper de cette sorte?
SGANARELLE.
Qui diable nous vient troubler dans notre repas?
DON JUAN.
Je veux souper en repos, au moins, et qu'on ne laisse entrer personne.
SGANARELLE.
Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-même.
DON JUAN, voyant venir Sganarelle effrayé.
Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il?
SGANARELLE, baissant la tête comme la statue.
Le... qui est là.
DON JUAN.
Allons voir, et montrons que rien ne me sauroit ébranler.
SGANARELLE.
Ah! pauvre Sganarelle, où te cacheras-tu?
SCÈNE XII.--DON JUAN, LA STATUE DU COMMANDEUR, SGANARELLE, LA VIOLETTE, RAGOTIN.
DON JUAN, à ses gens.
Une chaise et un couvert. Vite donc! (Don Juan et la statue se mettent à table. A Sganarelle.) Allons, mets-toi à table.
SGANARELLE.
Monsieur, je n'ai plus faim.
DON JUAN.
Mets-toi là, te dis-je. A boire. A la santé du commandeur! Je te la porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin!
SGANARELLE.
Monsieur, je n'ai pas soif.
DON JUAN.
Bois, et chante ta chanson, pour régaler le commandeur.
SGANARELLE.
Je suis enrhumé, monsieur.
DON JUAN.
Il m'importe; allons! (A ses gens.) Vous autres, venez, accompagner sa voix.
LA STATUE.
Don Juan, c'est assez. Je vous invite à venir demain souper avec moi. En aurez-vous le courage?
DON JUAN.
Oui, j'irai, accompagné du seul Sganarelle.
SGANARELLE.
Je vous rends grâce, il est demain jeûne pour moi.
DON JUAN, à Sganarelle.
Prends ce flambeau.
LA STATUE.
On n'a pas besoin de lumière quand on est conduit par le ciel.
ACTE V
Le théâtre représente une campagne.
SCÈNE I.--DON LOUIS, DON JUAN, SGANARELLE.
DON LOUIS.
Quoi! mon fils, seroit-il possible que la bonté du ciel eût exaucé mes vœux? Ce que vous me dites est-il bien vrai? ne m'abusez-vous point d'un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la nouveauté surprenante d'une telle conversion?
DON JUAN.
Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs; je ne suis plus le même d'hier au soir, et le ciel, tout d'un coup, a fait en moi un changement qui va surprendre tout le monde. Il a touché mon âme et désillé mes yeux; et je regarde avec horreur le long aveuglement où j'ai été et les désordres criminels de la vie que j'ai menée. J'en repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'étonne comme le ciel les a pu souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois, sur ma tête, laissé tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les grâces que sa bonté m'a faites en ne me punissant point de mes crimes, et je prétends en profiter comme je dois, faire éclater aux yeux du monde un soudain changement de vie, réparer par là le scandale de mes actions passées, et m'efforcer d'en obtenir du ciel une pleine rémission. C'est à quoi je vais travailler; et je vous prie, monsieur, de vouloir bien contribuer à ce dessein, et de m'aider vous-même à faire choix d'une personne qui me serve de guide et sous la conduite de qui je puisse marcher sûrement dans le chemin où je m'en vais entrer.
DON LOUIS.
Ah! mon fils, que la tendresse d'un père est aisément rappelée, et que les offenses d'un fils s'évanouissent vite au moindre mot de repentir! Je ne me souviens plus déjà de tous les déplaisirs que vous m'avez donnés, et tout est effacé par les paroles que vous venez de me faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue; je jette des larmes de joie; tous mes vœux sont satisfaits, et je n'ai plus rien désormais à demander au ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez, je vous conjure, dans cette louable pensée. Pour moi, j'en vais, tout de ce pas, porter l'heureuse nouvelle à votre mère, partager avec elle les doux transports du ravissement où je suis, et rendre grâces au ciel des saintes résolutions qu'il a daigné vous inspirer.
SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE.
SGANARELLE.
Ah! monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti! Il y a longtemps que j'attendois cela; et voilà, grâces au ciel, tous mes souhaits accomplis.
DON JUAN.
La peste le benêt!
SGANARELLE.
Comment, le benêt?
DON JUAN.
Quoi! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois que ma bouche étoit d'accord avec mon cœur?
SGANARELLE.
Quoi! ce n'est pas... Vous ne... Votre... (A part.) Oh! quel homme! quel homme! quel homme!
DON JUAN.
Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les mêmes.
SGANARELLE.
Vous ne vous rendez pas à la surprenante merveille de cette statue mouvante et parlante?
DON JUAN.
Il y a bien quelque chose là dedans que je ne comprends pas; mais, quoi que ce puisse être, cela n'est pas capable, ni de convaincre mon esprit, ni d'ébranler mon âme; et, si j'ai dit que je voulois corriger ma conduite et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un dessein que j'ai formé par pure politique, un stratagème utile, une grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père dont j'ai besoin, et me mettre à couvert, du côté des hommes, de cent fâcheuses aventures qui pourroient m'arriver. Je veux bien, Sganarelle, t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un témoin du fond de mon âme et des véritables motifs qui m'obligent à faire les choses.
SGANARELLE.
Quoi! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous ériger en homme de bien?
DON JUAN.
Et pourquoi non? Il y en a tant d'autres comme moi qui se mêlent de ce métier et qui se servent du même masque pour abuser le monde!
SGANARELLE, à part.
Ah! quel homme! quel homme!
DON JUAN.
Il n'y a plus de honte maintenant à cela: l'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse jouer. Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée; et, quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice privilégié qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un se les attire tous sur les bras, et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connoît pour être véritablement touchés, ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j'en connoisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchans hommes du monde? On a beau savoir leurs intrigues et les connoître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d'être en crédit parmi les gens, et quelque baissement de tête, un soupir mortifié et deux roulemens d'yeux rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale[27], et je serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel, et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connaissance de cause, crieront en public après eux; qui les accableront d'injures et les damneront hautement de leur autorité privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des foiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle.
SGANARELLE.
O ciel! qu'entends-je ici? il ne vous manquoit plus que d'être hypocrite pour vous achever de tout point; et voilà le comble des abominations. Monsieur, cette dernière-ci m'emporte, et je ne puis m'empêcher de parler. Faites-moi tout ce qu'il vous plaira; battez-moi, assommez-moi de coups, tuez-moi si vous voulez; il faut que je décharge mon cœur, et qu'en valet fidèle je vous dise ce que je dois. Sachez, monsieur, que tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se brise; et, comme dit fort bien cet auteur que je ne connois pas, l'homme est, en ce monde, ainsi que l'oiseau sur la branche; la branche est attachée à l'arbre; qui s'attache à l'arbre suit de bons préceptes; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles; les belles paroles se trouvent à la cour; à la cour sont les courtisans; les courtisans suivent la mode; la mode vient de la fantaisie; la fantaisie est une faculté de l'âme; l'âme est ce qui nous donne la vie; la vie finit par la mort; la mort nous fait penser au ciel; le ciel est au-dessus de la terre; la terre n'est point la mer; la mer est sujette aux orages; les orages tourmentent les vaisseaux; les vaisseaux ont besoin d'un bon pilote; un bon pilote a de la prudence; la prudence n'est pas dans les jeunes gens; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux; les vieux aiment les richesses; les richesses font les riches; les riches ne sont pas pauvres; les pauvres ont de la nécessité; la nécessité n'a point de loi; qui n'a pas de loi vit en bête brute, et, par conséquent, vous serez damné à tous les diables.
DON JUAN.
O le beau raisonnement!
SGANARELLE.
Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.
[27] Pour: les jésuites, déjà poursuivis sous ce nom par Pascal.
SCÈNE III.--DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE.
DON CARLOS.
Don Juan, je vous trouve à propos, et suis bien aise de vous parler ici plutôt que chez vous, pour vous demander vos résolutions. Vous savez que ce soin me regarde, et que je me suis, en votre présence, chargé de cette affaire. Pour moi, je ne le cèle point, je souhaite fort que les choses aillent dans la douceur; et il n'y a rien que je ne fasse pour porter votre esprit à vouloir prendre cette voie, et pour vous voir publiquement confirmer à ma sœur le nom de votre femme.
DON JUAN, d'un ton hypocrite.
Hélas! je voudrois bien de tout mon cœur vous donner la satisfaction que vous souhaitez; mais le ciel s'y oppose directement; il a inspiré à mon âme le dessein de changer de vie, et je n'ai point d'autres pensées maintenant que de quitter entièrement tous les attachemens du monde, de me dépouiller au plus tôt de toutes sortes de vanités, et de corriger désormais, par une austère conduite, tous les déréglemens criminels où m'a porté le feu d'une aveugle jeunesse.
DON CARLOS.
Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis; et la compagnie d'une femme légitime peut bien s'accommoder avec les louables pensées que le ciel vous inspire.
DON JUAN.
Hélas! point du tout. C'est un dessein que votre sœur elle-même a pris; elle a résolu sa retraite, et nous avons été touchés tous deux en même temps.
DON CARLOS.
Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant être imputée au mépris que vous feriez d'elle et de notre famille; et notre honneur demande qu'elle vive avec vous.
DON JUAN.
Je vous assure que cela ne se peut. J'en avois, pour moi, toutes les envies du monde, et je me suis même encore aujourd'hui conseillé[28] au ciel pour cela; mais, lorsque je l'ai consulté, j'ai entendu une voix qui m'a dit que je ne devois point songer à votre sœur, et qu'avec elle assurément je ne ferois point mon salut.
DON CARLOS.
Croyez-vous, don Juan, nous éblouir par ces belles excuses?
DON JUAN.
J'obéis à la voix du ciel.
DON CARLOS.
Quoi! vous voulez que je me paye d'un semblable discours?
DON JUAN.
C'est le ciel qui le veut ainsi.
DON CARLOS.
Vous aurez fait sortir ma sœur d'un couvent pour la laisser ensuite?
DON JUAN.
Le ciel l'ordonne de la sorte.
DON CARLOS.
Nous souffrirons cette tache en notre famille?
DON JUAN.
Prenez-vous-en au ciel.
DON CARLOS.
Et quoi! toujours le ciel!
DON JUAN.
Le ciel le souhaite comme cela.
DON CARLOS.
Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux vous prendre, et le lieu ne le souffre pas; mais, avant qu'il soit peu, je saurai vous trouver.
DON JUAN.
Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de cœur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand couvent; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi qui me veux battre: le ciel m'en défend la pensée; et, si vous m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera.
DON CARLOS.
Nous verrons, de vrai, nous verrons.
[28] Pour: j'ai demandé conseil. L'emploi de ce verbe avec le pronom réfléchi est un archaïsme hors d'usage.
SCÈNE IV.--DON JUAN, SGANARELLE.
SGANARELLE.
Monsieur, quel diable de style prenez-vous là? Ceci est bien pis que le reste, et je vous aimerois bien mieux encore comme vous étiez auparavant. J'espérois toujours de votre salut; mais c'est maintenant que j'en désespère; et je crois que le ciel, qui vous a souffert jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur.
DON JUAN.
Va, va, le ciel n'est pas si exact que tu penses; et, si toutes les fois que les hommes...
SCÈNE V.--DON JUAN, SGANARELLE, UN SPECTRE, en femme voilée.
SGANARELLE, apercevant le spectre.
Ah! monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il vous donne.
DON JUAN.
Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus clairement, s'il veut que je l'entende.
LE SPECTRE.
Don Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du ciel; et, s'il ne se repent ici, sa perte est résolue.
SGANARELLE.
Entendez-vous, monsieur?
DON JUAN.
Qui ose tenir ces paroles? Je crois connoître cette voix.
SGANARELLE.
Ah! monsieur, c'est un spectre, je le reconnois au marcher.
DON JUAN.
Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est.
Le spectre change de figure et représente le Temps avec sa faux à la main.
SGANARELLE.
O ciel! Voyez-vous, monsieur, ce changement de figure?
DON JUAN.
Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur; et je veux éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit.
Le spectre s'envole dans le temps que don Juan veut le frapper.
SGANARELLE.
Ah! monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir!
DON JUAN.
Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir. Allons, suis-moi!
SCÈNE VI.--LA STATUE DU COMMANDEUR, DON JUAN, SGANARELLE.
LA STATUE.
Arrêtez, don Juan. Vous m'avez hier donné parole de venir manger avec moi.
DON JUAN.
Oui. Où faut-il aller?
LA STATUE.
Donnez-moi la main.
DON JUAN.
La voilà.
LA STATUE.
Don Juan, l'endurcissement au péché trame une mort funeste, et les grâces du ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre.
DON JUAN.
O ciel! que sens-je? un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent! Ah!
Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur don Juan. La terre s'ouvre et l'abîme, et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé.
SCÈNE VII.--SGANARELLE.
Ah! mes gages! mes gages! Voilà, par sa mort, un chacun satisfait. Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parens outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content; il n'y a que moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes gages!
FIN DU FESTIN DE PIERRE.
L'AMOUR MÉDECIN
COMÉDIE-BALLET
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A VERSAILLES, LE 15 SEPTEMBRE 1665 ET A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 22 DU MÊME MOIS.
Trois mois après la représentation du _Festin de Pierre_, Louis XIV ayant demandé à Molière un divertissement nouveau, lui donna cinq jours pour l'inventer, l'écrire, le faire apprendre et le faire jouer.
C'est de cet impromptu en trois actes, divisés par des danses, que Molière fit ensuite un seul acte en supprimant les ballets dont Lulli avait composé la musique. C'est un chef-d'œuvre en son genre que cette esquisse improvisée.
Il y avait peu de temps que Bacon avait recommandé l'étude de la nature, l'observation et l'expérience. Les médecins tenaient encore au moyen âge. C'étaient des grands-prêtres ou plutôt des sorciers qui employaient les amulettes, les pierres de sympathie et les chiffres magiques, parlaient latin, grec et hébreu, enseignaient les propriétés merveilleuses des chiffres et des nombres, et couraient la ville, montés sur leurs mules, affublés d'énormes manteaux et de chapeaux pointus, cachés sous de longues perruques, ensevelis dans le satin et la fourrure. Ces personnages astrologiques, représentants de la superstition sans la foi, déjà criblés des flèches de Rabelais et de Montaigne, et qui n'avaient pour se défendre ni l'autorité de la Sorbonne ni les dogmes de l'Église, s'étaient donnés récemment en spectacle ridicule. La bouffonnerie de leurs querelles particulières, les procès intéressés entre apothicaires et médecins, provoquaient le mépris public et annonçaient la mort prochaine de l'empirisme. On avait vu, près du lit de mort de Mazarin, Desfougerais, Vallot, Brayer et Guénaud, se réunir à Vincennes et s'enquérir gravement de sa maladie. Vallot plaçait la maladie au poumon, Brayer à la rate, Desfougerais au mésentère, et Guénaud au foie. Ce dernier eut le dessus et emporta le malade.