Molière - Œuvres complètes, Tome 3
Part 23
L'amour qui nous attache aux beautés éternelles N'étouffa pas en nous l'amour des temporelles; Nos sens facilement peuvent être charmés Des ouvrages parfaits que le ciel a formés. Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles, Mais il étale en vous ses plus rares merveilles; Il a sur votre face épanché des beautés Dont les yeux sont surpris et les cœurs transportés; Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature, Sans admirer en vous l'auteur de la nature, Et d'un ardent amour sentir mon cœur atteint Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint. D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète Ne fût du noir esprit une surprise adroite[161]; Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut, Vous croyant un obstacle à faire mon salut. Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable! Que cette passion peut n'être point coupable, Que je puis l'ajuster avecque[162] la pudeur; Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur. Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande, Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté, Et rien des vains efforts de mon infirmité. En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude; De vous dépend ma peine ou ma béatitude; Et je vais être enfin, par votre seul arrêt, Heureux si vous voulez, malheureux s'il vous plaît.
ELMIRE.
La déclaration est tout à fait galante; Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante. Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein, Et raisonner un peu sur un pareil dessein. Un dévot comme vous, et que partout on nomme...
TARTUFFE.
Ah! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme; Et, lorsqu'on vient à voir vos célestes appas, Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas. Je sais qu'un tel discours de moi paroît étrange; Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange, Et, si vous condamnez l'aveu que je vous fais, Vous devez vous en prendre à vos charmans attraits. Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine, De mon intérieur vous fûtes souveraine; De vos regards divins l'ineffable douceur Força la résistance où s'obstinoit mon cœur; Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes, Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes. Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois; Et, pour mieux m'expliquer, j'emploie ici la voix. Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne Les tribulations de votre esclave indigne; S'il faut que vos bontés veuillent me consoler, Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler, J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille! Une dévotion à nulle autre pareille. Votre honneur avec moi ne court point de hasard, Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part. Tous ces galans de cour, dont les femmes sont folles, Sont bruyans dans leurs faits et vains dans leurs paroles; De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer; Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer; Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie, Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie. Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret, Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret. Le soin que nous prenons de notre renommée Répond de toute chose à la personne aimée; Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur, De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.
ELMIRE.
Je vous écoute dire, et votre rhétorique En termes assez forts à mon âme s'explique N'appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur A dire à mon mari cette galante ardeur, Et que le prompt avis d'un amour de la sorte Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte?
TARTUFFE.
Je sais que vous avez trop de bénignité, Et que vous ferez grâce à ma témérité; Que vous m'excuserez, sur l'humaine foiblesse, Des violents transports d'un amour qui vous blesse, Et considérez, en regardant votre air, Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.
ELMIRE.
D'autres prendroient cela d'autre façon peut-être; Mais ma discrétion se veut faire paroître. Je ne redirai point l'affaire à mon époux; Mais je veux, en revanche, une chose de vous: C'est de presser tout franc, et sans nulle chicane, L'union de Valère avecque[163] Mariane; De renoncer vous-même à l'injuste pouvoir Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir; Et...
[159] Mot composé à la façon des Grecs et des Allemands.
[160] Voyez la note, tome Ier, page 64.
[161] Adroite rimait avec secrète. On prononçait _adraite_.
[162] Voyez tome Ier, page 58, note deuxième.
[163] Voyez tome Ier, page 58, note deuxième.
SCÈNE IV.--ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE.
DAMIS, sortant du cabinet où il s'étoit retiré.
Non, madame, non; ceci doit se répandre. J'étois en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre; Et la bonté du ciel m'y semble avoir conduit Pour confondre l'orgueil d'un traître qui me nuit, Pour m'ouvrir une voie à prendre la vengeance De son hypocrisie et de son insolence, A détromper mon père, et lui mettre en plein jour L'âme d'un scélérat qui vous parle d'amour.
ELMIRE.
Non, Damis; il suffit qu'il se rende plus sage, Et tâche à mériter la grâce où je m'engage. Puisque je l'ai promis, je ne m'en dédis pas. Ce n'est point mon humeur de faire des éclats: Une femme se rit de sottises pareilles, Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles.
DAMIS.
Vous avez vos raisons pour en user ainsi; Et pour faire autrement j'ai les miennes aussi. Le vouloir épargner est une raillerie; Et l'insolent orgueil de sa cagoterie N'a triomphé que trop de mon juste courroux, Et que trop excité de désordre chez nous. Le fourbe trop longtemps a gouverné mon père, Et desservi mes feux avec ceux de Valère: Il faut que du perfide il soit désabusé; Et le ciel pour cela m'offre un moyen aisé. De cette occasion je lui suis redevable, Et pour la négliger elle est trop favorable: Ce seroit mériter qu'il me la vînt ravir, Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir.
ELMIRE.
Damis...
DAMIS.
Non, s'il vous plaît, il faut que je me croie, Mon âme est maintenant au comble de sa joie; Et vos discours en vain prétendent m'obliger A quitter le plaisir de me pouvoir venger. Sans aller plus avant je vais vider l'affaire, Et voici justement de quoi me satisfaire.
SCÈNE V.--ORGON, ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE.
DAMIS.
Nous allons régaler, mon père, votre abord D'un incident tout frais qui vous surprendra fort. Vous êtes bien payé de toutes vos caresses, Et monsieur d'un beau prix reconnoît vos tendresses. Son grand zèle pour vous vient de se déclarer: Il ne va pas à moins qu'à vous déshonorer; Et je l'ai surpris là qui faisoit à madame L'injurieux aveu d'une coupable flamme. Elle est d'une humeur douce, et son cœur trop discret Vouloit à toute force en garder le secret; Mais je ne puis flatter une telle impudence, Et crois que vous la taire est vous faire une offense.
ELMIRE.
Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos On ne doit d'un mari traverser le repos; Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre, Et qu'il suffit pour nous de savoir nous défendre; Ce sont mes sentimens, et vous n'auriez rien dit, Damis, si j'avois eu sur vous quelque crédit.
SCÈNE VI.--ORGON, DAMIS, TARTUFFE.
ORGON.
Ce que je viens d'entendre, ô ciel! est-il croyable?
TARTUFFE.
Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité, Le plus grand scélérat qui jamais ait été. Chaque instant de ma vie est chargé de souillures; Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures? Et je vois que le ciel, pour ma punition, Me veut mortifier en cette occasion. De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre, Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre. Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux, Et comme un criminel chassez-moi de chez vous: Je ne saurois avoir tant de honte en partage, Que je n'en aie encor mérité davantage.
ORGON, à son fils.
Ah! traître! oses-tu bien, par cette fausseté, Vouloir de sa vertu ternir la pureté?
DAMIS.
Quoi! la feinte douceur de cette âme hypocrite Vous fera démentir...
ORGON.
Tais-toi, peste maudite!
TARTUFFE.
Ah! laissez-le parler; vous l'accusez à tort, Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport. Pourquoi sur un tel fait m'être si favorable? Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable? Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur? Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur? Non, non: vous vous laissez tromper à l'apparence; Et je ne suis rien moins, hélas! que ce qu'on pense. Tout le monde me prend pour un homme de bien; Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.
S'adressant à Damis.
Oui, mon cher fils, parlez; traitez-moi de perfide, D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide; Accablez-moi de noms encor plus détestés: Je n'y contredis point, je les ai mérités; Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie, Comme une honte due aux crimes de ma vie.
ORGON.
A Tartuffe. A son fils.
Mon frère, c'en est trop. Ton cœur ne se rend point, Traître!
DAMIS.
Quoi! ses discours vous séduiront au point...
ORGON.
Relevant Tartuffe.
Tais-toi, pendard! Mon frère, eh! levez-vous! de grâce!
A son fils.
Infâme!
DAMIS.
Il peut...
ORGON.
Tais-toi!
DAMIS.
J'enrage! Quoi! je passe...
ORGON.
Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras!
TARTUFFE.
Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas! J'aimerois mieux souffrir la peine la plus dure, Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure.
ORGON, à son fils.
Ingrat!
TARTUFFE.
Laissez-le en paix. S'il faut à deux genoux Vous demander sa grâce...
ORGON, se jetant aussi à genoux et embrassant Tartuffe.
Hélas! vous moquez-vous?
A son fils.
Coquin! vois sa bonté!
DAMIS.
Donc...
ORGON.
Paix!
DAMIS.
Quoi! je...
ORGON.
Paix, dis-je! Je sais bien quel motif à l'attaquer t'oblige. Vous le haïssez tous; et je vois aujourd'hui Femme, enfants et valets déchaînés contre lui. On met impudemment toute chose en usage Pour ôter de chez moi ce dévot personnage: Mais plus on fait d'effort afin de l'en bannir, Plus j'en veux employer à l'y mieux retenir; Et je vais me hâter de lui donner ma fille, Pour confondre l'orgueil de toute ma famille.
DAMIS.
A recevoir sa main on pense l'obliger?
ORGON.
Oui, traître! et dès ce soir, pour vous faire enrager. Ah! je vous brave tous, et vous ferai connoître Qu'il faut qu'on m'obéisse, et que je suis le maître. Allons, qu'on se rétracte, et qu'à l'instant, fripon, On se jette à ses pieds pour demander pardon.
DAMIS.
Qui? moi! de ce coquin, qui par ses impostures...
ORGON.
Ah! tu résistes, gueux, et lui dis des injures!
A Tartuffe.
Un bâton! un bâton! Ne me retenez pas.
A son fils.
Sus! que de ma maison on sorte de ce pas! Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace!
DAMIS.
Oui, je sortirai; mais...
ORGON.
Vite, quittons la place! Je te prive, pendard, de ma succession, Et te donne, de plus, ma malédiction!
SCÈNE VII.--ORGON, TARTUFFE.
ORGON.
Offenser de la sorte une sainte personne!
TARTUFFE.
O ciel, pardonne-lui la douleur qu'il me donne!
A Orgon.
Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir Je vois qu'envers mon frère on tâche à me noircir.
ORGON.
Hélas!
TARTUFFE.
Le seul penser de cette ingratitude Fait souffrir à mon âme un supplice si rude... L'horreur que j'en conçois... J'ai le cœur si serré, Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.
ORGON, courant tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.
Coquin! je me repens que ma main t'ait fait grâce, Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place!
A Tartuffe.
Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas.
TARTUFFE.
Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats. Je regarde céans quels grands troubles j'apporte, Et crois qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte.
ORGON.
Comment! vous moquez-vous?
TARTUFFE.
On m'y hait, et je voi Qu'on cherche à vous donner des soupçons de ma foi.
ORGON.
Qu'importe? Voyez-vous que mon cœur les écoute?
TARTUFFE.
On ne manquera pas de poursuivre, sans doute; Et ces mêmes rapports qu'ici vous rejetez Peut-être une autre fois seront-ils écoutés.
ORGON.
Non, mon frère, jamais.
TARTUFFE.
Ah! mon frère, une femme Aisément d'un mari peut bien surprendre l'âme.
ORGON.
Non, non.
TARTUFFE.
Laissez-moi vite, en m'éloignant d'ici, Leur ôter tout sujet de m'attaquer ainsi.
ORGON.
Non, vous demeurerez; il y va de ma vie.
TARTUFFE.
Eh bien, il faudra donc que je me mortifie. Pourtant, si vous vouliez...
ORGON.
Ah!
TARTUFFE.
Soit: n'en parlons plus Mais je sais comme il faut en user là-dessus. L'honneur est délicat, et l'amitié m'engage A prévenir les bruits et les sujets d'ombrage, Je fuirai votre épouse et vous ne me verrez...
ORGON.
Non, en dépit de tous vous la fréquenterez. Faire enrager le monde est ma plus grande joie; Et je veux qu'à toute heure avec elle on vous voie. Ce n'est pas tout encor: pour les mieux braver tous, Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous; Et je vais de ce pas, en fort bonne manière, Vous faire de mon bien donation entière. Un bon et franc ami, que pour gendre je prends, M'est bien plus cher que fils, que femme et que parens, N'accepterez-vous pas ce que je vous propose?
TARTUFFE.
La volonté du ciel soit faite en toute chose!
ORGON.
Le pauvre homme! Allons vite en dresser un écrit; Et que puisse l'envie en crever de dépit!
ACTE IV
SCÈNE I.--CLÉANTE, TARTUFFE.
CLÉANTE.
Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire. L'éclat que fait ce bruit n'est point à votre gloire; Et je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos Pour vous en dire net ma pensée en deux mots. Je n'examine point à fond ce qu'on expose; Je passe là-dessus et prends au pis la chose. Supposons que Damis n'en ait pas bien usé, Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé: N'est-il pas d'un chrétien de pardonner l'offense, Et d'éteindre en son cœur tout désir de vengeance? Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé, Que du logis d'un père un fils soit exilé? Je vous le dis encore, et parle avec franchise, Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise; Et, si vous m'en croyez, vous pacifierez tout, Et ne pousserez point les affaires à bout. Sacrifiez à Dieu toute votre colère, Et remettez le fils en grâce avec le père.
TARTUFFE.
Hélas! je le voudrois, quant à moi, de bon cœur; Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur; Je lui pardonne tout, de rien je ne le blâme, Et voudrois le servir du meilleur de mon âme: Mais l'intérêt du ciel n'y sauroit consentir; Et, s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir. Après son action, qui n'eut jamais d'égale, Le commerce entre nous porteroit du scandale: Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit! A pure politique on me l'imputeroit, Et l'on diroit partout que, me sentant coupable, Je feins pour qui m'accuse un zèle charitable; Que mon cœur l'appréhende et veut le ménager, Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.
CLÉANTE.
Vous nous payez ici d'excuses colorées, Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées. Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous? Pour punir le coupable a-t-il besoin de nous? Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances: Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses, Et ne regardez point aux jugemens humains, Quand vous suivez du ciel les ordres souverains. Quoi! le foible intérêt de ce qu'on pourra croire D'une bonne action empêchera la gloire! Non, non; faisons toujours ce que le ciel prescrit, Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit.
TARTUFFE.
Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne, Et c'est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne; Mais, après le scandale et l'affront d'aujourd'hui, Le ciel n'ordonne pas que je vive avec lui.
CLÉANTE.
Et vous ordonne-t-il, monsieur, d'ouvrir l'oreille A ce qu'un pur caprice à son père conseille, Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien Où le droit vous oblige à ne prétendre rien?
TARTUFFE.
Ceux qui me connoîtront n'auront pas la pensée Que ce soit un effet d'une âme intéressée. Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas, De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas; Et, si je me résous à recevoir du père Cette donation qu'il a voulu me faire, Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains; Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage, En fassent dans le monde un criminel usage, Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein, Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.
CLÉANTE.
Eh! monsieur, n'ayez point ces délicates craintes, Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes. Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien, Qu'il soit, à ses périls, possesseur de son bien, Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en mésuse, Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse. J'admire seulement que sans confusion Vous en ayez souffert la proposition. Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime Qui montre à dépouiller l'héritier légitime? Et, s'il faut que le ciel dans votre cœur ait mis Un invincible obstacle à vivre avec Damis, Ne vaudroit-il pas mieux qu'en personne discrète Vous fissiez de céans une honnête retraite, Que de souffrir ainsi, contre toute raison, Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison? Croyez-moi, c'est donner de votre prud'homie, Monsieur...
TARTUFFE.
Il est, monsieur, trois heures et demie: Certain devoir pieux me demande là-haut, Et vous m'excuserez de vous quitter sitôt.
CLÉANTE, seul.
Ah!
SCÈNE II.--ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DORINE.
DORINE, à Cléante.
De grâce, avec nous employez-vous pour elle, Monsieur: son âme souffre une douleur mortelle, Et l'accord que son père a conclu pour ce soir La fait à tous momens entrer en désespoir. Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie, Et tâchons d'ébranler, de force ou d'industrie, Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
SCÈNE III.--ORGON, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DORINE.
ORGON.
Ah! je me réjouis de vous voir assemblés.
A Mariane.
Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire, Et vous savez déjà ce que cela veut dire.
MARIANE, aux genoux d'Orgon.
Mon père, au nom du ciel, qui connoît ma douleur, Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur, Relâchez-vous un peu des droits de la naissance, Et dispensez mes vœux de cette obéissance. Ne me réduisez point, par cette dure loi, Jusqu'à me plaindre au ciel de ce que je vous doi; Et cette vie, hélas! que vous m'avez donnée, Ne me la rendez pas, mon père, infortunée. Si, contre un doux espoir que j'avois pu former, Vous me défendez d'être à ce que j'ose aimer, Au moins, par vos bontés, qu'à vos genoux j'implore, Sauvez-moi du tourment d'être à ce que j'abhorre, Et ne me portez point à quelque désespoir, En vous servant sur moi de tout votre pouvoir.
ORGON, se sentant attendrir.
Allons, ferme, mon cœur! point de foiblesse humaine!
MARIANE.
Vos tendresses pour lui ne me font point de peine; Faites-les éclater, donnez-lui votre bien, Et, si ce n'est assez, joignez-y tout le mien: J'y consens de bon cœur, et je vous l'abandonne; Mais, au moins, n'allez pas jusques à ma personne, Et souffrez qu'un couvent dans les austérités, Use les tristes jours que le ciel m'a comptés.
ORGON.
Ah! voilà justement de mes religieuses, Lorsqu'un père combat leurs flammes amoureuses! Debout. Plus votre cœur répugne à l'accepter, Plus ce sera pour vous matière à mériter. Mortifiez vos sens avec ce mariage, Et ne me rompez pas la tête davantage.
DORINE.
Mais quoi!...
ORGON.
Taisez-vous, vous! Parlez à votre écot[164]; Je vous défends tout net d'oser dire un seul mot.
CLÉANTE.
Si par quelque conseil vous souffrez qu'on réponde...
ORGON.
Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde: Ils sont bien raisonnés, et j'en fais un grand cas; Mais vous trouverez bon que je n'en use pas.
ELMIRE, à Orgon.
A voir ce que je vois, je ne sais plus que dire, Et votre aveuglement fait que je vous admire. C'est être bien coiffé, bien prévenu de lui, Que de nous démentir sur le fait d'aujourd'hui!
ORGON.
Je suis votre valet, et crois les apparences. Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances, Et vous avez eu peur de le désavouer Du trait qu'à ce pauvre homme il a voulu jouer. Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue; Et vous auriez paru d'autre manière émue.
ELMIRE.
Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport Il faut que notre honneur se gendarme si fort? Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche, Que le feu dans les yeux et l'injure à la bouche? Pour moi, de tels propos je me ris simplement; Et l'éclat, là-dessus, ne me plaît nullement. J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages, Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages Dont l'honneur est armé de griffes et de dents, Et veut au moindre mot dévisager les gens. Me préserve le ciel d'une telle sagesse! Je veux une vertu qui ne soit point diablesse; Et crois que d'un refus la discrète froideur N'en est pas moins puissante à rebuter un cœur.
ORGON.
Enfin je sais l'affaire, et ne prends point le change.
ELMIRE.
J'admire, encore un coup, cette foiblesse étrange: Mais que me répondroit votre incrédulité, Si je vous faisois voir qu'on vous dit vérité?
ORGON.
Voir?
ELMIRE.
Oui.
ORGON.
Chansons!
ELMIRE.
Mais quoi! si je trouvois manière De vous le faire voir avec pleine lumière?...
ORGON.
Contes en l'air!
ELMIRE.
Quel homme! Au moins, répondez-moi. Je ne vous parle pas de nous ajouter foi; Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on peut prendre, On vous fît clairement tout voir et tout entendre: Que diriez-vous alors de votre homme de bien?
ORGON.
En ce cas, je dirois que... Je ne dirois rien, Car cela ne se peut.
ELMIRE.
L'erreur trop longtemps dure, Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture; Il faut que par plaisir, et sans aller plus loin, De tout ce qu'on vous dit je vous fasse témoin.
ORGON.
Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse, Et comment vous pourrez remplir cette promesse.
ELMIRE, à Dorine.
Faites-le-moi venir.
DORINE, à Elmire.
Son esprit est rusé, Et peut-être à surprendre il sera malaisé.
ELMIRE, à Dorine.
Non; on est aisément dupé par ce qu'on aime, Et l'amour-propre engage à se tromper soi-même.
A Cléante et à Mariane.
Faites-le-moi descendre. Et vous, retirez-vous.
[164] Pour: prenez la part qui vous revient du discours. Expression proverbiale qui se retrouve dans l'écossais, _scot-elot_.
SCÈNE IV.--ELMIRE, ORGON.
ELMIRE.
Approchons cette table, et vous mettez dessous.
ORGON.
Comment!
ELMIRE.
Vous bien cacher est un point nécessaire.
ORGON.
Pourquoi sous cette table?
ELMIRE.
Ah! mon Dieu! laissez faire, J'ai mon dessein en tête, et vous en jugerez. Mettez-vous là, vous dis-je; et, quand vous y serez, Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous entende.
ORGON.
Je confesse qu'ici ma complaisance est grande; Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.
ELMIRE.
Vous n'aurez, je ne crois, rien à me repartir.
A Orgon qui est sous la table.