Molière - Œuvres complètes, Tome 3
Part 21
Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire, Ma bru. L'on est chez vous contrainte de se taire: Car madame à jaser tient le dé tout le jour. Mais enfin je prétends discourir à mon tour: Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage; Que le ciel, au besoin, l'a céans envoyé Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé; Que, pour votre salut, vous le devez entendre; Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre. Ces visites, ces bals, ces conversations, Sont du malin esprit toutes inventions. Là jamais on n'entend de pieuses paroles; Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles: Bien souvent le prochain en a sa bonne part, Et l'on y sait médire et du tiers et du quart. Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées De la confusion de telles assemblées: Mille caquets divers s'y font en moins de rien; Et, comme l'autre jour un docteur dit fort bien, C'est véritablement la tour de Babylone, Car chacun y babille, et tout du long de l'aune; Et, pour conter l'histoire où ce point l'engagea...
Montrant Cléante.
Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà! Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,
A Elmire.
Et sans... Adieu, ma bru; je ne veux plus rien dire. Sachez que pour céans j'en rabats de moitié, Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied.
Donnant un soufflet à Flipote.
Allons, vous, vous rêvez et bayez[143] aux corneilles: Jour de Dieu! je saurai vous frotter les oreilles! Marchons, gaupe, marchons!
[134] Pour: une famille de bohémiens. Proverbe archaïque et populaire. «Le roi Pétaud, dit Bret, est le chef que se choisissaient autrefois les mendiants, réunis en corporation. Ce nom vient du latin _peto_, je demande. Ce roi n'ayant pas plus de pouvoir que ses sujets, on donne par extension le nom de cour du roi Pétaud à une maison où tout le monde commande.»
[135] Pour: sous cape, sous le manteau. De l'espagnol _capa_.
[136] Pour: dans cette maison; du latin, _hic intus_, ci ens, ici dedans. Archaïsme expressif et perdu, ainsi que leans (_illie intus_, là ens, là dedans). Deux mots excellents d'une nuance distincte et que la langue ne possède plus.
[137] Pour: porter, engager; du latin, _inducere_.
[138] Voyez la note de la page précédente.
[139] Voyez la note, page 331.
[140] Cette tirade et la suivante avaient appartenu d'abord au rôle de Cléante, comme le prouvent le ton et le style employés par Molière. Il a craint, apparemment, de donner trop de valeur à ses portraits, et a pensé qu'ils passeraient plus aisément dans la bouche d'une suivante.
[141] Allusion à la comtesse de Soissons et à son mari, qui furent exilés. Voyez plus haut, page 317.
[142] La duchesse de Navailles. Voyez plus haut, page 317.
[143] Pour: rester béant. Du latin, _beare_, rester la bouche ouverte en regardant les corneilles.
SCÈNE II.--CLÉANTE, DORINE.
CLÉANTE.
Je n'y veux point aller, De peur qu'elle ne vînt encor me quereller; Que cette bonne femme...
DORINE.
Ah! certes, c'est dommage Qu'elle ne vous ouît tenir un tel langage: Elle vous diroit bien qu'elle vous trouve bon, Et qu'elle n'est point d'âge à lui donner ce nom.
CLÉANTE.
Comme elle s'est pour rien contre nous échauffée! Et que de son Tartuffe elle paroît coiffée!
DORINE.
Oh! vraiment, tout cela n'est rien au prix du fils: Et, si vous l'aviez vu, vous diriez: C'est bien pis! Nos troubles l'avoient mis sur le pied d'homme sage, Et pour servir son prince il montra du courage: Mais il est devenu comme un homme hébété, Depuis que de Tartuffe on le voit entêté: Il l'appelle son frère, et l'aime dans son âme Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille et femme. C'est de tous ses secrets l'unique confident, Et de ses actions le directeur prudent; Il le choie, il l'embrasse; et pour une maîtresse On ne sauroit, je pense, avoir plus de tendresse: A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis; Avec joie il l'y voit manger autant que six; Les bons morceaux de tout, il faut qu'on les lui cède, Et, s'il vient à roter, il lui dit: Dieu vous aide! Enfin il en est fou, c'est son tout, son héros; Il l'admire à tous coups, le cite à tous propos; Ses moindres actions lui semblent des miracles, Et tous les mots qu'il dit sont pour lui des oracles. Lui, qui connoît sa dupe, et qui veut en jouir, Par cent dehors fardés a l'art de l'éblouir; Son cagotisme en tire à toute heure des sommes, Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes. Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garçon Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon; Il vient nous sermonner avec des yeux farouches, Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches. Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints, Disant que nous mêlions, par un crime effroyable, Avec la sainteté les parures du diable.
SCÈNE III.--ELMIRE, MARIANE, DAMIS, CLÉANTE, DORINE.
ELMIRE, à Cléante.
Vous êtes bien heureux de n'être point venu Au discours qu'à la porte elle nous a tenu. Mais j'ai vu mon mari; comme il ne m'a point vue, Je veux aller là-haut attendre sa venue.
CLÉANTE.
Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement; Et je vais lui donner le bon jour seulement.
SCÈNE IV.--CLÉANTE, DAMIS, DORINE.
DAMIS.
De l'hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose. J'ai soupçon que Tartuffe à son effet s'oppose, Qu'il oblige mon père à des détours si grands Et vous n'ignorez pas quel intérêt j'y prends... Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère, La sœur de cet ami, vous le savez, m'est chère, Et, s'il falloit...
DORINE.
Il entre.
SCÈNE V.--ORGON, CLÉANTE, DORINE.
ORGON.
Ah! mon frère, bonjour.
CLÉANTE.
Je sortois, et j'ai joie à vous voir de retour. La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie.
ORGON.
A Cléante.
Dorine... Mon beau-frère, attendez, je vous prie. Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci, Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici.
A Dorine.
Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte? Qu'est-ce qu'on fait céans? comme est-ce qu'on s'y porte?
DORINE.
Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir, Avec un mal de tête étrange à concevoir.
ORGON.
Et Tartuffe?
DORINE.
Tartuffe! il se porte à merveille, Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille.
ORGON.
Le pauvre homme!
DORINE.
Le soir elle eut un grand dégoût, Et ne put, au souper, toucher à rien du tout, Tant sa douleur de tête étoit encor cruelle!
ORGON.
Et Tartuffe?
DORINE.
Il soupa, lui tout seul, devant elle; Et fort dévotement il mangea deux perdrix, Avec une moitié de gigot en hachis.
ORGON.
Le pauvre homme!
DORINE.
La nuit se passa tout entière Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière; Des chaleurs l'empêchoient de pouvoir sommeiller, Et jusqu'au jour près d'elle il nous fallut veiller.
ORGON.
Et Tartuffe?
DORINE.
Pressé d'un sommeil agréable, Il passa dans sa chambre au sortir de la table; Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain, Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
ORGON.
Le pauvre homme!
DORINE.
A la fin, par nos raisons gagnée, Elle se résolut à souffrir la saignée; Et le soulagement suivit tout aussitôt.
ORGON.
Et Tartuffe?
DORINE.
Il reprit courage comme il faut; Et, contre tous les maux fortifiant son âme, Pour réparer le sang qu'avoit perdu madame, But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.
ORGON.
Le pauvre homme!
DORINE.
Tous deux se portent bien enfin, Et je vais à madame annoncer par avance La part que vous prenez à sa convalescence.
SCÈNE VI.--ORGON, CLÉANTE.
CLÉANTE.
A votre nez, mon frère, elle se rit de vous: Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux, Je vous dirai tout franc que c'est avec justice. A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice? Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui A vous faire oublier toutes choses pour lui? Qu'après avoir chez vous réparé sa misère, Vous en veniez au point...
ORGON.
Halte-là, mon beau-frère, Vous ne connoissez pas celui dont vous parlez.
CLÉANTE.
Je ne le connois pas, puisque vous le voulez; Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être...
ORGON.
Mon frère, vous seriez charmé de le connoître; Et vos ravissemens ne prendroient point de fin. C'est un homme... qui... ah! un homme... un homme enfin Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde, Et comme du fumier regarde tout le monde. Oui, je deviens tout autre avec son entretien: Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien; De toutes amitiés il détache mon âme; Et je verrois mourir frère, enfans, mère et femme, Que je m'en soucierois autant que de cela.
CLÉANTE.
Les sentimens humains, mon frère, que voilà!
ORGON.
Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre: Chaque jour à l'église il venoit, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. Il attiroit les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussoit sa prière; Il faisoit des soupirs, de grands élancemens, Et baisoit humblement la terre à tous momens, Et, lorsque je sortois, il me devançoit vite Pour m'aller, à la porte, offrir de l'eau bénite. Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitoit, Et de son indigence, et de ce qu'il étoit, Je lui faisois des dons: mais, avec modestie, Il me vouloit toujours en rendre une partie. _C'est trop_, me disoit-il, _c'est trop de la moitié_; _Je ne mérite pas de vous faire pitié_. Et, quand je refusois de le vouloir reprendre, Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre, Enfin le ciel chez moi me le fit retirer, Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer. Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême; Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle; Il s'impute à péché la moindre bagatelle; Un rien presque suffit pour le scandaliser, Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser, D'avoir pris une puce en faisant sa prière, Et de l'avoir tuée avec trop de colère.
CLÉANTE.
Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi! Avec de tels discours vous moquez-vous de moi? Et que prétendez-vous? Que tout ce badinage..
ORGON.
Mon frère, ce discours sent le libertinage[144]: Vous en êtes un peu dans votre âme entiché; Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prêché, Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
CLÉANTE.
Voilà de vos pareils le discours ordinaire: Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux; C'est être libertin[145] que d'avoir de bons yeux; Et qui n'adore pas de vaines simagrées N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées. Allez, tous vos discours ne me font point de peur; Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur. De tous vos façonniers[146] on n'est point les esclaves. Il est de faux dévots ainsi que de faux braves; Et, comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit, Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace, Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace. Eh quoi! vous ne ferez nulle distinction Entre l'hypocrisie et la dévotion? Vous les voulez traiter d'un semblable langage, Et rendre même honneur au masque qu'au visage; Egaler l'artifice à la sincérité, Confondre l'apparence avec la vérité, Estimer le fantôme autant que la personne, Et la fausse monnoie à l'égal de la bonne! Les hommes, la plupart, sont étrangement faits; Dans la juste nature on ne les voit jamais: La raison a pour eux des bornes trop petites, En chaque caractère ils passent ses limites; Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent, Pour la vouloir outrer et pousser trop avant. Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.
ORGON.
Oui, vous êtes sans doute un docteur qu'on révère; Tout le savoir du monde est chez vous retiré; Vous êtes le seul sage et le seul éclairé, Un oracle, un Caton, dans le siècle où nous sommes; Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.
CLÉANTE.
Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré; Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science, Du faux avec le vrai faire la différence. Et, comme je ne vois nul genre de héros Qui soient plus à priser que les parfaits dévots, Aucune chose au monde et plus noble et plus belle Que la sainte ferveur d'un véritable zèle; Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux, Que ces francs charlantans, que ces dévots de place, De qui la sacrilége et trompeuse grimace Abuse impunément, et se joue, à leur gré, De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré; Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, Font de dévotion métier et marchandise, Et veulent acheter crédit et dignités A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés; Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune, Par le chemin du ciel courir à leur fortune; Qui, brûlans et prians, demandent chaque jour, Et prêchent la retraite au milieu de la cour; Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices, Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment; D'autant plus dangereux dans leur âpre colère, Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère, Et que leur passion, dont on leur sait bon gré, Veut nous assassiner avec un fer sacré! De ce faux caractère on en voit trop paroître; Mais les dévots de cœur sont aisés à connoître. Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux. Regardez Ariston, regardez Périandre, Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre; Ce titre par aucun ne leur est débattu; Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu, On ne voit point en eux ce faste insupportable, Et leur dévotion est humaine, est traitable; Ils ne censurent point toutes nos actions, Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections; Et, laissant la fierté des paroles aux autres, C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres. L'apparence du mal a chez eux peu d'appui, Et leur âme est portée à juger bien d'autrui. Point de cabale entre eux, point d'intrigues à suivre On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre. Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement, Ils attachent leur haine au péché seulement, Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême, Les intérêts du ciel plus qu'il ne veut lui-même. Voilà mes gens, voilà comme il en faut user, Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer. Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle. C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle; Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.
ORGON.
Monsieur mon cher beau-frère, avez vous tout dit?
CLÉANTE.
Oui.
ORGON, s'en allant.
Je suis votre valet.
CLÉANTE.
De grâce, un mot, mon frère. Laissons là ce discours. Vous savez que Valère, Pour être votre gendre, a parole de vous.
ORGON.
Oui.
CLÉANTE.
Vous aviez pris jour pour un lien si doux.
ORGON.
Il est vrai.
CLÉANTE.
Pourquoi donc en différer la fête?
ORGON.
Je ne sais.
CLÉANTE.
Auriez-vous autre pensée en tête?
ORGON.
Peut-être.
CLÉANTE.
Vous voulez manquer à votre foi?
ORGON.
Je ne dis pas cela.
CLÉANTE.
Nul obstacle, je croi, Ne vous peut empêcher d'accomplir vos promesses.
ORGON.
Selon.
CLÉANTE.
Pour dire un mot faut-il tant de finesses? Valère, sur ce point, me fait vous visiter.
ORGON
Le ciel en soit loué!
CLÉANTE.
Mais que lui reporter?
ORGON.
Tout ce qu'il vous plaira.
CLÉANTE.
Mais il est nécessaire De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc?
ORGON.
De faire Ce que le ciel voudra.
CLÉANTE.
Mais parlons tout de bon. Valère a votre foi: la tiendrez-vous, ou non?
ORGON.
Adieu.
CLÉANTE, seul.
Pour son amour je crains une disgrâce, Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe.
[144] Pour: liberté excessive de l'esprit, licence de doctrine. Le mot a changé de sens.
[145] Voyez la note précédente.
[146] Pour faiseurs de façons, de petites mines. Du latin, _facies_, dont façon est le diminutif.
ACTE II
SCÈNE I.--ORGON, MARIANE.
ORGON.
Mariane!
MARIANE.
Mon père?
ORGON.
Approchez; j'ai de quoi Vous parler en secret.
MARIANE, à Orgon, qui regarde dans un cabinet.
Que cherchez-vous?
ORGON.
Je voi Si quelqu'un n'est point là qui pourroit nous entendre, Car ce petit endroit est propre pour surprendre. Or sus, nous voilà bien. J'ai, Mariane, en vous Reconnu de tout temps un esprit assez doux, Et de tout temps aussi vous m'avez été chère.
MARIANE.
Je suis fort redevable à cet amour de père.
ORGON.
C'est fort bien dit, ma fille; et, pour le mériter, Vous devez n'avoir soin que de me contenter.
MARIANE.
C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
ORGON.
Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe, notre hôte?
MARIANE.
Qui, moi?
ORGON.
Vous. Voyez bien comme vous répondrez.
MARIANE.
Hélas! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.
SCÈNE II.--ORGON, MARIANE, DORINE, entrant doucement, et se tenant derrière Orgon, sans être vue.
ORGON.
C'est parler sagement... Dites-moi donc, ma fille, Qu'en toute sa personne un haut mérite brille, Qu'il touche votre cœur, et qu'il vous seroit doux De le voir, par mon choix, devenir votre époux. Eh?
MARIANE.
Eh?
ORGON.
Qu'est-ce?
MARIANE.
Plaît-il?
ORGON.
Quoi?
MARIANE.
Me suis-je méprise?
ORGON.
Comment?
MARIANE.
Que voulez-vous, mon père, que je dise, Qui me touche le cœur, et qu'il me seroit doux De voir, par votre choix, devenir mon époux?
ORGON.
Tartuffe.
MARIANE.
Il n'en est rien, mon père, je vous jure; Pourquoi me faire dire une telle imposture?
ORGON.
Mais je veux que cela soit une vérité; Et c'est assez pour vous que je l'aie arrêté.
MARIANE.
Quoi! vous voulez, mon père...
ORGON.
Oui, je prétends, ma fille, Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille. Il sera votre époux, j'ai résolu cela;
Apercevant Dorine.
Et, comme sur vos vœux je... Que faites-vous là? La curiosité qui vous presse est bien forte, Ma mie, à nous venir écouter de la sorte.
DORINE.
Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard; Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle, Et j'ai traité cela de pure bagatelle.
ORGON.
Quoi donc! la chose est-elle incroyable?
DORINE.
A tel point, Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point.
ORGON.
Je sais bien le moyen de vous le faire croire.
DORINE.
Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire!
ORGON.
Je conte justement ce qu'on verra dans peu.
DORINE.
Chansons!
ORGON.
Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.
DORINE.
Allez, ne croyez point à monsieur votre père; Il raille.
ORGON.
Je vous dis...
DORINE.
Non, vous avez beau faire, On ne vous croira point.
ORGON.
A la fin, mon courroux...
DORINE.
Eh bien, on vous croit donc; et c'est tant pis pour vous. Quoi! se peut-il, monsieur, qu'avec l'air d'homme sage, Et cette large barbe au milieu du visage, Vous soyez assez fou pour vouloir...
ORGON.
Écoutez: Vous avez pris céans certaines privautés Qui ne me plaisent point; je vous le dis, ma mie.
DORINE.
Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie. Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot? Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot: Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense. Et puis, que vous apporte une telle alliance? A quel sujet aller, avec tout votre bien, Choisir un gendre gueux?...
ORGON.
Taisez-vous! S'il n'a rien, Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère. Sa misère est sans doute une honnête misère: Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever, Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver Par son trop peu de soin des choses temporelles Et sa puissante attache aux choses éternelles. Mais mon secours pourra lui donner les moyens De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens: Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme; Et, tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.
DORINE.
Oui, c'est lui qui le dit; et cette vanité, Monsieur, ne sied pas bien avec la piété. Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance, Et l'humble procédé de la dévotion Souffre mal les éclats de cette ambition. A quoi bon cet orgueil?... Mais ce discours vous blesse? Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse. Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui, D'une fille comme elle un homme comme lui? Et ne devez-vous pas songer aux bienséances, Et de cette union prévoir les conséquences? Sachez que d'une fille on risque la vertu Lorsque dans son hymen son goût est combattu; Que le dessein d'y vivre en honnête personne Dépend des qualités du mari qu'on lui donne, Et que ceux dont partout on montre au doigt le front, Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont. Il est bien difficile enfin d'être fidèle A de certains maris faits d'un certain modèle; Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait Est responsable au ciel des fautes qu'elle fait. Songez à quels périls votre dessein vous livre.
ORGON.
Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre!
DORINE.
Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons.
ORGON.
Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons; Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père. J'avois donné pour vous ma parole à Valère; Mais, outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin, Je le soupçonne encor d'être un peu libertin[147]; Je ne remarque point qu'il hante les églises.
DORINE.
Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises, Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus?
ORGON.
Je ne demande pas votre avis là-dessus. Enfin avec le ciel l'autre est le mieux du monde, Et c'est une richesse à nulle autre seconde. Cet hymen de tous biens comblera vos désirs, Il sera tout confit en douceurs et plaisirs. Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles, Comme deux vrais enfans, comme deux tourterelles A nul fâcheux débat jamais vous n'en viendrez; Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.
DORINE.
Elle? Elle n'en fera qu'un sot[148], je vous assure.
ORGON.
Ouais! quels discours!
DORINE.
Je dis qu'il en a l'encolure, Et que son ascendant, monsieur, l'emportera Sur toute la vertu que votre fille aura.
ORGON.
Cessez de m'interrompre, et songez à vous taire, Sans mettre votre nez où vous n'avez que faire.
DORINE.
Je n'en parle, monsieur, que pour votre intérêt.
ORGON.
C'est prendre trop de soin; taisez-vous, s'il vous plaît.
DORINE.
S'il ne vous aimoit pas...
ORGON.
Je ne veux pas qu'on m'aime.
DORINE.
Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même.
ORGON.
Ah!
DORINE.
Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir.
ORGON.
Vous ne vous tairez point!
DORINE.
C'est une conscience Que de vous laisser faire une telle alliance.
ORGON.
Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés...
DORINE.
Ah! vous êtes dévot, et vous vous emportez!
ORGON.
Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises, Et tout résolûment je veux que tu te taises.
DORINE.
Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins.
ORGON.
Pense, si tu le veux; mais applique tes soins
A sa fille.
A ne m'en point parler, ou... Suffit... Comme sage, J'ai pesé mûrement toutes choses.
DORINE, à part.
J'enrage De ne pouvoir parler!
ORGON.
Sans être damoiseau, Tartuffe est fait de sorte...
DORINE, à part.
Oui, c'est un beau museau!
ORGON.