Molière - Œuvres complètes, Tome 3
Part 20
Et, en effet, puisqu'on doit discourir des choses, et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre, et d'envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu'ôter le voile de l'équivoque, et regarder ce qu'est la comédie en soi, pour voir si elle est condamnable. On connoîtra sans doute que, n'étant autre chose qu'un poëme ingénieux qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes, on ne sauroit la censurer sans injustice; et, si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l'antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisoient profession d'une sagesse si austère, et qui crioient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu'Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s'est donné le soin de réduire en préceptes l'art de faire des comédies. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, ont fait gloire d'en composer eux-mêmes; qu'il y en a eu d'autres qui n'ont pas dédaigné de réciter en public celles qu'ils avoient composées; que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu l'honorer; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires: je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine.
J'avoue qu'il y a eu des temps où la comédie s'est corrompue. Et qu'est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours? Il n'y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime; point d'art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions; rien de si bon en soi qu'ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons; et cependant il y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel: elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connoissance d'un Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature; et pourtant on n'ignore pas que souvent on l'a détournée de son emploi, et qu'on l'a occupée publiquement à soutenir l'impiété. Les choses mêmes les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes; et nous voyons des scélérats qui tous les jours abusent de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire: on n'enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l'on corrompt avec la malice des corrupteurs: on sépare toujours le mauvais usage d'avec l'intention de l'art; et, comme on ne s'avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle s'est renfermée dans ce qu'elle a pu voir; et nous ne devons point la tirer des bornes qu'elle s'est données, l'étendre plus loin qu'il ne faut, et lui faire embrasser l'innocent avec le coupable. La comédie qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du tout la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées. Elles n'ont aucun rapport l'une avec l'autre que la ressemblance du nom; et ce seroit une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu'il y a une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feroient un grand désordre dans le monde. Il n'y auroit rien par là qui ne fût condamné; et, puisque l'on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l'on verra régner l'instruction de l'honnêteté.
Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses; que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus touchantes qu'elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion honnête; et c'est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine; et je ne sais s'il n'est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre; et, si l'on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste; mais, supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d'un grand prince[129] sur la comédie du _Tartuffe_.
[129] Le grand Condé.
Huit jours après qu'elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée _Scaramouche ermite_; et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire: «Je voudrois bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle de _Scaramouche_;» à quoi le prince répondit: «La raison de cela, c'est que la comédie de _Scaramouche_ joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point; mais celle de Molière les joue eux-mêmes; c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir.»
PREMIER PLACET
PRÉSENTÉ AU ROI
Sur la comédie du _Tartuffe_, qui n'avoit pas encore été représentée en public.
SIRE,
Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi où je me trouve[130], je n'avois rien de mieux à faire que d'attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle; et, comme l'hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j'avois eu, SIRE, la pensée que je ne rendrois pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisois une comédie qui décriât les hypocrites, et mît en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux monnoyeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique.
[130] Cet emploi est celui de chef de la troupe du roi.
Je l'ai faite, SIRE, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouvoit demander la délicatesse de la matière; et, pour mieux conserver l'estime et le respect qu'on doit aux vrais dévots, j'en ai distingué le plus que j'ai pu le caractère que j'avois à toucher. Je n'ai point laissé d'équivoque, j'ai ôté ce qui pouvoit confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi, dans cette peinture, que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font reconnoître d'abord un véritable et franc hypocrite.
Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, SIRE, de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l'on a su vous prendre par l'endroit seul que vous êtes prenable, je veux dire par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont eu l'adresse de trouver grâce auprès de VOTRE MAJESTÉ; et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle fût, et quelque ressemblante qu'on la trouvât.
Bien que ce m'eût été un coup sensible que la suppression de cet ouvrage, mon malheur pourtant étoit adouci par la manière dont VOTRE MAJESTÉ s'étoit expliquée sur ce sujet; et j'ai cru, SIRE, qu'elle m'ôtoit tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu'elle ne trouvoit rien à dire dans cette comédie, qu'elle me défendoit de produire en public.
Mais, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde et du plus éclairé, malgré l'approbation encore de monsieur le légat, et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous, dans les lectures particulières que je leur ai faites de mon ouvrage, se sont trouvés d'accord avec les sentiments de VOTRE MAJESTÉ; malgré tout cela, dis-je, on voit un livre composé par le curé de..., qui donne hautement un démenti à tous ces augustes témoignages. VOTRE MAJESTÉ a beau dire, et monsieur le légat et messieurs les prélats ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l'avoir vue[131], est diabolique, et diabolique mon cerveau; je suis un démon vêtu de chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne d'un supplice exemplaire. Ce n'est pas assez que le feu expie en public mon offense, j'en serois quitte à trop bon marché; le zèle charitable de ce galant homme de bien n'a garde de demeurer là; il ne veut point que j'aie de miséricorde auprès de Dieu, il veut absolument que je sois damné; c'est une affaire résolue.
[131] Pour: sans qu'elle ait été vue. Faute de français.
Ce livre, SIRE, a été présenté à VOTRE MAJESTÉ: et, sans doute, elle juge bien elle-même combien il m'est fâcheux de me voir exposé tous les jours aux insultes de ces messieurs; quel tort me feront dans le monde de telles calomnies, s'il faut qu'elles soient tolérées; et quel intérêt j'ai enfin à me purger de son imposture, et à faire voir au public que ma comédie n'est rien moins que ce qu'on veut qu'elle soit. Je ne dirai point, SIRE, ce que j'aurois à demander pour ma réputation, et pour justifier à tout le monde l'innocence de mon ouvrage: les rois éclairés comme vous n'ont pas besoin qu'on leur marque ce qu'on souhaite; ils voient, comme Dieu, ce qu'il nous faut, et savent mieux que nous ce qu'ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes intérêts entre les mains de VOTRE MAJESTÉ; et j'attends d'elle, avec respect, tout ce qu'il lui plaira d'ordonner là-dessus.
SECOND PLACET
PRÉSENTÉ AU ROI
Dans son camp devant la ville de Lille en Flandre, par les sieurs LA THORILLIÈRE et LA GRANGE, comédiens de SA MAJESTÉ, et compagnons du sieur MOLIÈRE sur la défense qui fut faite, le 6 août 1667, de représenter le _Tartuffe_ jusques à nouvel ordre de SA MAJESTÉ.
SIRE,
C'est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes; mais, dans l'état où je me vois, où trouver, SIRE, une protection qu'au lieu où je la viens chercher; et qui puis-je solliciter contre l'autorité de la puissance qui m'accable, que la source de la puissance et de l'autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le maître de toutes choses?
Ma comédie, SIRE, n'a pu jouir ici des bontés de VOTRE MAJESTÉ. En vain je l'ai produite sous le titre de l'_Imposteur_, et déguisé le personnage sous l'ajustement d'un homme du monde; j'ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, et des dentelles sur tout l'habit, mettre en plusieurs endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j'ai jugé capable de fournir l'ombre d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulois faire, tout cela n'a de rien servi. La cabale s'est réveillée aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n'a pas plutôt paru, qu'elle s'est vue foudroyée par le coup d'un pouvoir qui doit imposer du respect; et tout ce que j'ai pu faire en cette rencontre pour me sauver moi-même de l'éclat de cette tempête, c'est de dire que VOTRE MAJESTÉ avoit eu la bonté de m'en permettre la représentation, et que je n'avois pas cru qu'il fût besoin de demander cette permission à d'autres, puisqu'il n'y avoit qu'elle seule qui me l'eût défendue.
Je ne doute point, SIRE, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de VOTRE MAJESTÉ, et ne jettent dans leur parti, comme ils ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d'autant plus prompts à se laisser tromper qu'ils jugent d'autrui par eux-mêmes. Ils ont l'art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout l'intérêt de Dieu qui les peut émouvoir, ils l'ont assez montré dans les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de fois en public sans en dire le moindre mot. Celles-là n'attaquoient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu; mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes; et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. Ils ne sauroient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à VOTRE MAJESTÉ que chacun s'est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, SIRE, c'est que tout Paris ne s'est scandalisé que de la défense qu'on en a faite; que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable; et qu'on s'est étonné que des personnes d'une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devroient être l'horreur de tout le monde, et sont si opposés à la véritable piété dont elles font profession.
J'attends avec respect l'arrêt que VOTRE MAJESTÉ daignera prononcer sur cette matière; mais il est très-assuré, SIRE, qu'il ne faut plus que je songe à faire des comédies si les tartuffes ont l'avantage; qu'ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.
Daignent vos bontés, SIRE, me donner une protection contre leur rage envenimée! et puissé-je, au retour d'une campagne si glorieuse, délasser VOTRE MAJESTÉ des fatigues de ses conquêtes, lui donner d'innocens plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l'Europe!
TROISIÈME PLACET
PRÉSENTÉ AU ROI, LE 5 FÉVRIER 1669.
SIRE,
Un fort honnête médecin[132], dont j'ai l'honneur d'être le malade, me promet et veut s'obliger par-devant notaire de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de VOTRE MAJESTÉ. Je lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandois pas tant, et que je serois satisfait de lui, pourvu qu'il s'obligeât de ne me point tuer. Cette grâce, SIRE, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de...
Oserois-je demander encore cette grâce à VOTRE MAJESTÉ le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots: et je le serois, par cette seconde, avec les médecins. C'est pour moi, sans doute, trop de grâces à la fois; mais peut-être n'en est-ce pas trop pour VOTRE MAJESTÉ; et j'attends, avec un peu d'espérance respectueuse, la réponse de mon placet.
[132] Mauvillain, médecin de Molière.
PERSONNAGES. ACTEURS.
MADAME PERNELLE, mère d'Orgon. BÉJART. ORGON, mari d'Elmire. MOLIÈRE. ELMIRE, femme d'Orgon. Mlle MOLIÈRE. DAMIS, fils d'Orgon. HUBERT. MARIANE, fille d'Orgon et amante de Valère. Mlle DEBRIE. VALÈRE. amant de Mariane. LA GRANGE. CLÉANTE, beau-frère d'Orgon. LA THORILLIÈRE. TARTUFFE, faux dévot. DU CROISY. DORINE, suivante de Mariane. Mad. BÉJART. M. LOYAL, sergent[133]. DEBRIE. UN EXEMPT. FLIPOTE, servante de madame Pernelle.
La scène est à Paris, dans la maison d'Orgon.
[133] Huissier.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DAMIS, DORINE, FLIPOTE.
MADAME PERNELLE.
Allons, Flipote, allons; que d'eux je me délivre.
ELMIRE.
Vous marchez d'un tel pas, qu'on a peine à vous suivre.
MADAME PERNELLE.
Laissez, ma bru, laissez; ne venez pas plus loin: Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin.
ELMIRE.
De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte. Mais ma mère, d'où vient que vous sortez si vite?
MADAME PERNELLE.
C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci, Et que de me complaire on ne prend nul souci. Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée: Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée. On n'y respecte rien, chacun y parle haut, Et c'est tout justement la cour du roi Pétaud[134].
DORINE.
Si...
MADAME PERNELLE.
Vous êtes, ma mie, une fille suivante Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente: Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.
DAMIS.
Mais...
MADAME PERNELLE.
Vous êtes un sot, en trois lettres, mon fils, C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère; Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père, Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement, Et ne lui donneriez jamais que du tourment.
MARIANE.
Je crois...
MADAME PERNELLE.
Mon Dieu! sa sœur, vous faites la discrète, Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette! Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort; Et vous menez sous chape[135] un train que je hais fort.
ELMIRE.
Mais, ma mère...
MADAME PERNELLE.
Ma bru, qu'il ne vous en déplaise, Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise; Vous devriez leur remettre un bon exemple aux yeux; Et leur défunte mère en usoit beaucoup mieux. Vous êtes dépensière; et cet état me blesse, Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse. Quiconque à son mari veut plaire seulement, Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.
CLÉANTE.
Mais, madame, après tout...
MADAME PERNELLE.
Pour vous, monsieur son frère, Je vous estime fort, vous aime et vous révère; Mais enfin, si j'étois de mon fils, son époux, Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous. Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre. Je vous parle un peu franc; mais c'est là mon humeur, Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur.
DAMIS.
Votre monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute...
MADAME PERNELLE.
C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute; Et je ne puis souffrir, sans me mettre en courroux, De le voir quereller par un fou comme vous.
DAMIS.
Quoi! je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique Vienne usurper céans[136] un pouvoir tyrannique, Et que nous ne puissions à rien nous divertir, Si ce beau monsieur-là n'y daigne consentir!
DORINE.
S'il le faut écouter et croire à ses maximes, On ne peut faire rien qu'on ne fasse de crimes. Car il contrôle tout, ce critique zélé.
MADAME PERNELLE.
Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé. C'est au chemin du ciel qu'il prétend vous conduire. Et mon fils à l'aimer vous devroit tous induire[137].
DAMIS.
Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père, ni rien, Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien: Je trahirois mon cœur de parler d'autre sorte. Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte; J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied plat Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat.
DORINE.
Certes, c'est une chose aussi qui scandalise, De voir qu'un inconnu céans[138] s'impatronise; Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers, Et dont l'habit entier valoit bien six deniers, En vienne jusque-là que de se méconnoître, De contrarier tout et de faire le maître.
MADAME PERNELLE.
Eh! merci de ma vie! il en iroit bien mieux Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.
DORINE.
Il passe pour un saint dans votre fantaisie: Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.
MADAME PERNELLE.
Voyez la langue!
DORINE.
A lui, non plus qu'à son Laurent, Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant.
MADAME PERNELLE.
J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être; Mais pour homme de bien je garantis le maître. Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités. C'est contre le péché que son cœur se courrouce, Et l'intérêt du ciel est tout ce qui le pousse.
DORINE.
Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps, Ne sauroit-il souffrir qu'aucun hante céans[139]? En quoi blesse le ciel une visite honnête, Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête? Veut-on que là-dessus je m'explique entre nous?...
Montrant Elmire.
Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.
MADAME PERNELLE.
Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites. Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites: Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez, Ces carrosses sans cesse à la porte plantés, Et de tant de laquais le bruyant assemblage, Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage. Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien: Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.
CLÉANTE.
Eh! voulez-vous, madame, empêcher qu'on ne cause? Ce seroit dans la vie une fâcheuse chose, Si, pour les sots discours où l'on peut être mis, Il falloit renoncer à ses meilleurs amis. Et, quand même on pourroit se résoudre à le faire, Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire? Contre la médisance il n'est point de rempart. A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard; Efforçons-nous de vivre avec toute innocence, Et laissons aux causeurs une pleine licence.
DORINE[140].
Daphné, notre voisine, et son petit époux[141] Ne seroient-ils point ceux qui parlent mal de nous? Ceux de qui la conduite offre le plus à rire Sont toujours sur autrui les premiers à médire; Ils ne manquent jamais de saisir promptement L'apparente lueur du moindre attachement, D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie, Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie. Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs, Ils pensent dans le monde autoriser les leurs, Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance, Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence, Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
MADAME PERNELLE.
Tous ces raisonnemens ne font rien à l'affaire. On sait qu'Orante[142] mène une vie exemplaire; Tous ses soins vont au ciel; et j'ai su par des gens Qu'elle condamne fort le train qui vient céans.
DORINE.
L'exemple est admirable, et cette dame est bonne! Il est vrai qu'elle vit en austère personne; Mais l'âge dans son âme a mis ce zèle ardent, Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendant. Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages, Elle a fort bien joui de tous ses avantages; Mais, voyant de ses yeux tous les brillans baisser, Au monde qui la quitte elle veut renoncer, Et du voile pompeux d'une haute sagesse De ses attraits usés déguiser la foiblesse. Ce sont là les retours des coquettes du temps: Il leur est dur de voir déserter les galans. Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude Ne voit d'autre recours que le métier de prude; Et la sévérité de ces femmes de bien Censure toute chose, et ne pardonne à rien. Hautement d'un chacun elles blâment la vie, Non point par charité, mais par un trait d'envie Qui ne sauroit souffrir qu'un autre ait les plaisirs Dont le penchant de l'âge a sevré leurs désirs.
MADAME PERNELLE, à Elmire.