Molière - Œuvres complètes, Tome 3
Part 2
Ah! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser; et le hasard me fit voir ce couple d'amans trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n'ai vu deux personnes être si contentes l'une de l'autre et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion; j'en fus frappé au cœur, et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien ensemble; le dépit alluma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence et rompre cet attachement dont la délicatesse de mon cœur se tenoit offensée; mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j'ai recours au dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler[4] sa maîtresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite barque et des gens, avec quoi, fort facilement, je prétends enlever la belle.
SGANARELLE.
Ah! monsieur...
DON JUAN.
Hein?
SGANARELLE.
C'est fort bien fait à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est rien tel en ce monde que de se contenter.
DON JUAN.
Prépare-toi donc à venir avec moi, et prends soin toi-même d'apporter toutes mes armes, afin que... (Apercevant done Elvire.) Ah! rencontre fâcheuse! Traître! tu ne m'avois pas dit qu'elle étoit ici elle-même.
SGANARELLE.
Monsieur, vous ne me l'avez pas demandé.
DON JUAN.
Est-elle folle de n'avoir pas changé d'habit, et de venir en ce lieu-ci avec son équipage de campagne?
[3] Pour: par laquelle. Archaïsme très-fréquent chez Molière.
[4] Pour: donner le plaisir. Mot mis à la mode par les Espagnols.
SCÈNE III.--DONE ELVIRE, DON JUAN, SGANARELLE.
DONE ELVIRE.
Me ferez-vous la grâce, don Juan, de vouloir bien me reconnoître? Et puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce côté?
DON JUAN.
Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendois pas ici.
DONE ELVIRE.
Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas; et vous êtes surpris, à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérois; et la manière dont vous le paroissez me persuade pleinement ce que je refusois de croire. J'admire ma simplicité, et la foiblesse de mon cœur à douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmoient. J'ai été assez bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte, pour me vouloir tromper moi-même, et travailler à démentir mes yeux et mon jugement. J'ai cherché des raisons, pour excuser[5] à ma tendresse le relâchement d'amitié qu'elle voyoit en vous; et je me suis forgé exprès cent sujets légitimes d'un départ si précipité, pour vous justifier du crime dont ma raison vous accusoit. Mes justes soupçons chaque jour avoient beau me parler, j'en rejetois la voix qui vous rendoit criminel à mes yeux, et j'écoutois avec plaisir mille chimères ridicules, qui vous peignoient innocent à mon cœur; mais enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d'œil qui m'a reçue m'apprend bien plus de choses que je ne voudrois en savoir. Je serois bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre départ. Parlez, don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous saurez vous justifier.
DON JUAN.
Madame, voilà Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti.
SGANARELLE, bas, à don Juan.
Moi, monsieur. Je n'en sais rien, s'il vous plaît.
DONE ELVIRE.
Eh bien, Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende ses raisons.
DON JUAN, faisant signe à Sganarelle d'approcher.
Allons, parle donc à madame.
SGANARELLE, bas, à don Juan.
Que voulez-vous que je dise?
DONE ELVIRE.
Approchez, puisqu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d'un départ si prompt.
DON JUAN.
Tu ne répondras pas?
SGANARELLE, bas, à don Juan.
Je n'ai rien à répondre. Vous vous moquez de votre serviteur.
DON JUAN.
Veux-tu répondre, te dis-je!
SGANARELLE.
Madame...
DONE ELVIRE.
Quoi?
SGANARELLE, se tournant vers son maître.
Monsieur...
DON JUAN, en le menaçant.
Si...
SGANARELLE.
Madame, les conquérans, Alexandre et les autres mondes, sont cause de notre départ. Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire.
DONE ELVIRE.
Vous plaît-il, don Juan, nous éclaircir ces beaux mystères?
DON JUAN.
Madame, à vous dire la vérité...
DONE ELVIRE.
Ah! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui doit être accoutumé à ces sortes de choses! J'ai pitié de vous voir la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie? Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort? Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous sera possible; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé de son âme? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être interdit comme vous êtes.
DON JUAN.
Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que je porte un cœur sincère. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je puisse vivre sans péché. Il m'est venu des scrupules, madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je faisois. J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d'un couvent, que vous avez rompu des vœux qui vous engageoient autre part, et que le ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste. J'ai cru que notre mariage n'étoit qu'un adultère déguisé, qu'il nous attireroit quelque disgrâce d'en haut, et qu'enfin je devois tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes. Voudriez-vous, madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les bras; que par...
DONE ELVIRE.
Ah! scélérat, c'est maintenant que je te connois tout entier; et, pour mon malheur, je te connois lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une telle connoissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer. Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.
DON JUAN.
Sganarelle, le ciel!
SGANARELLE.
Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres!
DON JUAN.
Madame...
DONE ELVIRE.
Il suffit. Je n'en veux pas ouir davantage, et je m'accuse même d'en avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire expliquer trop sa honte; et, sur de tels sujets, un noble cœur, au premier mot, doit prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en injures; non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais; et, si le ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la colère d'une femme offensée!
[5] Pour: fournir une excuse à ma tendresse. Ellipse hardie et archaïque.
SCÈNE IV.--DON JUAN, SGANARELLE.
SGANARELLE, à part.
Si le remords le pouvoit prendre!
DON JUAN, après un moment de réflexion.
Allons songer à l'exécution de notre entreprise amoureuse.
SGANARELLE, seul.
Ah! quel abominable maître me vois-je obligé de servir!
ACTE II
Une campagne au bord de la mer.
SCÈNE I.--CHARLOTTE, PIERROT.
CHARLOTTE.
Notre dinse[6], Piarrot, tu t'es trouvé là bien à point!
PIERROT.
Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'époisseur d'une éplingle qu'il ne s'ayant nayés tous deux.
CHARLOTTE.
C'est donc le coup de vent d'à matin qui les avoit renvarsés dans la mar?
PIERROT.
Aga[7], quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme cela est venu; car, comme dit l'autre, je les ai le premier avisés, avisés le premier je les ai. Enfin donc j'étions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes de tarre que je nous jesquions à la tête; car, comme tu sais bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi, par fouas, je batifole, je batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparçu de tout loin queuque chose qui grouilloit dans gliau, et qui venoit comme envars nous par secousse. Je voyois cela fixiblement, et pis tout d'un coup je voyois que je ne voyois plus rian. Eh! Lucas, ç'ai-je fait, je pense que v'là des hommes qui nageant là-bas. Voire, ce m'a-t-il fait, t'as été au trépassement d'un chat, t'as la vue trouble[8]. Palsanguienne, ç'ai-je fait, je n'ai point la vue trouble, ce sont des hommes. Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue. Veux-tu gager, ç'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, ç'ai-je fait, et que ce sont deux hommes, ç'ai-je fait, qui nageant droit ici, ç'ai-je fait? Morguienne, ce m'a-t-il fait, je gage que non. Oh ça! ç'ai-je fait, veux-tu gager dix sous que si? Je le veux bian, ce m'a-t-il fait, et, pour le montrer, v'là argent au jeu, ce m'a-t-il fait. Moi, je n'ai point été ni fou, ni étourdi; j'ai bravement bouté à tarre quatre pièces tapées, et cinq sous en doubles, jerniguienne, aussi hardiment que si j'avois avalé un varre de vin; car je sis hasardeux, moi, et je vas à la débandade. Je savois bian ce que je faisois pourtant. Queuque gniais! Enfin donc, je n'avons pas plutôt eu gagé, que j'avons vu les deux hommes tout à plain, qui nous faisiant signe de les aller querir; et moi de tirer auparavant les enjeux. Allons, Lucas, ç'ai-je dit, tu vois bian qu'ils nous appelont; allons vite à leu secours. Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait perdre. Oh! donc, tanquia qu'à la parfin, pour le faire court, je l'ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés dans une barque, et pis j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tirés de gliau, et pis je les avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant dépouillés tout nus pour se sécher, et pis il y en est venu encore deux de la même bande, qui s'équiant sauvés tout seuls; et pis Mathurine est arrivée là, à qui l'en a fait les doux yeux. V'là justement Charlotte, comme tout ça s'est fait.
CHARLOTTE.
Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait que les autres?
PIERROT.
Oui, c'est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieu, car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu'en bas; et ceux qui le servont sont des monsieux eux-mêmes; et stapandant, tout gros monsieu qu'il est, il seroit par ma fiqué[9] nayé si je n'aviomme été là.
CHARLOTTE.
Ardez[10] un peu!
PIERROT.
Oh! parguienne, sans nous il en avoit pour sa maine de fèves[11].
CHARLOTTE.
Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot?
PIERROT.
Nannain, ils l'avont rhabillé tout devant nous. Mon Guieu, je n'en avois jamais vu s'habiller. Que d'histoire et d'engingorniaux[12] boutont[13] ces messieux-là les courtisans! Je me pardrois là dedans, pour moi; et j'étois tout ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils avont des cheveux qui ne tenont point à leu tête; et ils boutont ça, après tout, comme un gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises qui ant des manches où j'entrerions tout brandis[14], toi et moi. En glieu d'haut-de-chausse, ils portont un garde-robe[15] aussi large que d'ici à Pâques: en glieu de pourpoint de petites brassières, qui ne leu venont pas jusqu'au brichet[16]; et, en glieu de rabat, un grand mouchoir de cou à réziau, aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au bout des bras, et de grands entonnois de passement aux jambes, et, parmi tout ça, tant de rubans, tant de rubans que c'est une vraie piquié. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont farcis tout depis un bout jusqu'à l'autre; et ils sont faits d'une façon que je me romprois le cou aveuc.
CHARLOTTE.
Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ça.
PIERROT.
Oh! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose à te dire, moi.
CHARLOTTE.
Eh bian, dis, qu'est-ce que c'est?
PIERROT.
Vois-tu, Charlotte? il faut, comme dit l'autre, que je débonde mon cœur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour être mariés ensemble; mais, marguienne, je ne suis point satisfait de toi.
CHARLOTTE.
Quement, qu'est-ce que c'est donc qu'iglia?
PIERROT.
Iglia que tu me chagraines l'esprit, franchement.
CHARLOTTE.
Et quement donc?
PIERROT.
Tétiguienne, tu ne m'aimes point.
CHARLOTTE.
Ah! ah! n'est-ce que çà?
PIERROT.
Oui, ce n'est que ça, et c'est bian assez.
CHARLOTTE.
Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la même chose.
PIERROT.
Je te dis toujou la même chose, parce que c'est toujou la même chose; et, si ce n'étoit pas toujou la même chose, je ne te dirois pas toujou la même chose.
CHARLOTTE.
Mais qu'est-ce qu'il te faut? que veux-tu?
PIERROT.
Jerniguienne! je veux que tu m'aimes.
CHARLOTTE.
Est-ce que je ne t'aime pas?
PIERROT.
Non, tu ne m'aimes pas; et si[17] je fais tout ce que je pis pour ça. Je t'achète, sans reproche, des rubans à tous les marciers qui passont; je me romps le cou à t'aller dénicher des marles; je fais jouer pour toi les vielleux quand ce vient ta fête, et tout ça comme si je me frappois la tête contre un mur. Vois-tu, ça n'est ni biau ni honnête de n'aimer pas les gens qui nous aimont.
CHARLOTTE.
Mais, mon Guieu, je t'aime aussi.
PIERROT.
Oui, tu m'aimes d'une belle dégaîne!
CHARLOTTE.
Quement veux-tu donc qu'on fasse?
PIERROT.
Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut.
CHARLOTTE.
Ne t'aimé-je pas aussi comme il faut?
PIERROT.
Non. Quand ça est, ça se voit, et l'en fait mille petites singeries aux parsonnes quand on les aime du bon cœur. Regarde la grosse Thomasse, comme alle est assottée du jeune Robain; alle est toujou autour de li à l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li fait queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant; et l'autre jour qu'il étoit assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni, v'là où l'en voit les gens qui aimont; mais toi tu ne me dis jamais mot, t'es toujou là comme eune vraie souche de bois; et je passerois vingt fois devant toi, que tu ne te grouillerois pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventreguienne! ça n'est pas bian, après tout; et t'es trop froide pour les gens.
CHARLOTTE.
Que veux-tu que j'y fasse? C'est mon himeur, et je ne me pis refondre.
PIERROT.
Ignia himeur qui quienne. Quand on a de l'amiquié pour les parsonnes, l'on en baille toujou queuque petite signifiance.
CHARLOTTE.
Enfin, je t'aime tout autant que je pis; et, si tu n'es pas content de ça, tu n'as qu'à en aimer queuque autre.
PIERROT.
Eh bian, v'là pas mon compte? Tétigué, si tu m'aimois, me dirois-tu ça?
CHARLOTTE.
Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit?
PIERROT.
Morgué! queu mal te fais-je? Je ne te demande qu'un peu d'amiquié.
CHARLOTTE.
Eh bien, laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-être que ça viendra tout d'un coup sans y songer.
PIERROT.
Touche donc là, Charlotte.
CHARLOTTE, donnant sa main.
Eh bien, quien.
PIERROT.
Promets-moi donc que tu tâcheras de m'aimer davantage.
CHARLOTTE.
J'y ferai tout ce que je pourrai; mais il faut que ça vienne de lui-même, Piarrot, est-ce là ce monsieu?
PIERROT.
Oui, le v'là.
CHARLOTTE.
Ah! mon Guieu, qu'il est genti, et que ç'auroit été dommage qu'il eût été nayé!
PIERROT.
Je revians tout à l'heure; je m'en vas boire chopaine, pour me rebouter tant soit peu de la fatigue que j'ais eue.
[6] Pour: notre dame. Mot de patois.
[7] Pour: _age_, mot latin, _allons_. Interjection patoise.
[8] Proverbe populaire fondé sur une ancienne superstition.
[9] Pour: ma foi. Mot patois.
[10] Pour: regardez. Abréviation populaire.
[11] Pour: mine de fèves, mesure; c'est-à-dire pour son compte.
[12] Pour: engins pour la gorge, parure, ornement. Mot patois.
[13] Pour: mettre, placer. Archaïsme populaire.
[14] Pour: tout entiers, droits comme une perche; du mot _brand_, rameau, bruyère.
[15] Pour: tablier. Archaïsme rustique.
[16] Pour: creux de l'estomac. Archaïsme populaire.
[17] Voyez plus haut, _passim_.
SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE, dans le fond de la cour.
DON JUAN.
Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait; mais, à te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur, et je lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin que me donnoit le mauvais succès de notre entreprise. Il ne faut pas que ce cœur m'échappe, et j'y ai déjà jeté des dispositions à ne pas me souffrir[18] longtemps de pousser des soupirs.
SGANARELLE.
Monsieur, j'avoue que vous m'étonnez. A peine sommes-nous échappés d'un péril de mort, qu'au lieu de rendre grâce au ciel de la pitié qu'il a daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à attirer sa colère par vos fantaisies accoutumées et vos amours cr... (Don Juan prend un air menaçant.) Paix, coquin que vous êtes! Vous ne savez ce que vous dites, et monsieur sait ce qu'il fait. Allons.
DON JUAN, apercevant Charlotte.
Ah! ah! d'où sort cette autre paysanne, Sganarelle? As-tu rien vu de plus joli? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l'autre?
SGANARELLE.
Assurément (A part.) Autre pièce nouvelle.
DON JUAN, à Charlotte.
D'où me vient, la belle, une rencontre si agréable? Quoi! dans ces lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des personnes faites comme vous êtes?
CHARLOTTE.
Vous voyez, monsieu.
DON JUAN.
Êtes-vous de ce village?
CHARLOTTE.
Oui, monsieu.
DON JUAN.
Et vous y demeurez?...
CHARLOTTE.
Oui, monsieu.
DON JUAN.
Vous vous appelez?
CHARLOTTE.
Charlotte, pour vous servir.
DON JUAN.
Ah! la belle personne! et que ses yeux sont pénétrans!
CHARLOTTE.
Monsieu, vous me rendez toute honteuse.
DON JUAN.
Ah! n'ayez point de honte d'entendre dire vos vérités. Sganarelle, qu'en dis-tu? Peut-on rien voir de plus agréable? Tournez-vous un peu, s'il vous plaît. Ah! que cette taille est jolie! Haussez un peu la tête, de grâce. Ah! que ce visage est mignon! Ouvrez vos yeux entièrement. Ah! qu'ils sont beaux! Que je voie un peu vos dents, je vous prie. Ah! qu'elles sont amoureuses, et ces lèvres appétissantes! Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si charmante personne.
CHARLOTTE.
Monsieu, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c'est pour vous railler de moi.
DON JUAN.
Moi, me railler de vous? Dieu m'en garde! Je vous aime trop pour cela, et c'est du fond du cœur que je vous parle.
CHARLOTTE.
Je vous suis bien obligée, si ça est.
DON JUAN.
Point du tout, vous ne m'êtes point obligée de tout ce que je dis; et ce n'est qu'à votre beauté que vous en êtes redevable.
CHARLOTTE.
Monsieu, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit pour vous répondre.
DON JUAN.
Sganarelle, regarde un peu ses mains.
CHARLOTTE.
Fi! monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi.
DON JUAN.
Ah! que dites-vous là! Elles sont les plus belles du monde; souffrez que je les baise, je vous prie.
CHARLOTTE.
Monsieu, c'est trop d'honneur que vous me faites; et, si j'avois su ça tantôt, je n'aurois pas manqué de les laver avec du son.
DON JUAN.
Eh! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'êtes pas mariée, sans doute?
CHARLOTTE.
Non, monsieu; mais je dois bientôt l'être avec Piarrot, le fils de la voisine Simonnette.
DON JUAN.
Quoi! une personne comme vous seroit la femme d'un simple paysan! Non, non, c'est profaner tant de beautés, et vous n'êtes pas née pour demeurer dans un village. Vous méritez sans doute une meilleure fortune; et le ciel, qui le connoît bien, m'a conduit ici tout exprès pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes: car enfin, belle Charlotte, je vous aime de tout mon cœur, et il ne tiendra qu'à vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans l'état où vous méritez d'être. Cet amour est bien prompt, sans doute; mais quoi! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et l'on vous aime autant en un quart d'heure qu'en feroit une autre en six mois.
CHARLOTTE.
Aussi vrai, monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce que vous dites me fait aise, et j'aurois toutes les envies du monde de vous croire; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les monsieux, et que vous autres courtisans êtes des enjoleux, qui ne songez qu'à abuser les filles.
DON JUAN.
Je ne suis pas de ces gens-là.
SGANARELLE, à part.
Il n'a garde.
CHARLOTTE.
Voyez-vous, monsieu? il n'y a pas plaisir à se laisser abuser. Je suis une pauvre paysanne; mais j'ai l'honneur en recommandation, et j'aimerois mieux me voir morte que de me voir déshonorée.
DON JUAN.
Moi, j'aurois l'âme assez méchante pour abuser une personne comme vous? Je serois assez lâche pour vous déshonorer? Non, non, j'ai trop de conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout honneur; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n'ai point d'autre dessein que de vous épouser. En voulez-vous un plus grand témoignage? M'y voilà prêt quand vous voudrez; et je prends à témoin l'homme que voilà de la parole que je vous donne.
SGANARELLE.
Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous voudrez.
DON JUAN.
Ah! Charlotte, je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres; et, s'il y a des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'à abuser des filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la sincérité de ma foi; et puis votre beauté vous assure de tout. Quand on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes de craintes; vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne qu'on abuse; et pour moi, je l'avoue, je me percerois le cœur de mille coups, si j'avois eu la moindre pensée de vous trahir.
CHARLOTTE.
Mon Dieu! je ne sais si vous dites vrai, ou non; mais vous faites que l'on vous croit.
DON JUAN.
Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je vous réitère encore la promesse que je vous ai faite. Ne l'acceptez-vous pas, et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme?
CHARLOTTE.
Oui, pourvu que ma tante le veuille.
DON JUAN.
Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.
CHARLOTTE.
Mais au moins, monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie; il y aurait de la conscience à vous, et vous voyez comme j'y vais à la bonne foi.
DON JUAN.
Comment! il semble que vous doutiez encore de ma sincérité! Voulez-vous que je fasse des sermens épouvantables? Que le ciel...
CHARLOTTE.
Mon Dieu! ne jurez point! je vous crois.
DON JUAN.
Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.
CHARLOTTE.
Oh! monsieu, attendez que je soyons mariés, je vous prie. Après ça, je vous baiserai tant que vous voudrez.
DON JUAN.
Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez! abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille baisers, je lui exprime le ravissement où je suis...
[18] Pour: permettre. Voyez plus haut.
SCÈNE III.--DON JUAN, SGANARELLE, PIERROT, CHARLOTTE.
PIERROT, poussant don Juan qui baise la main de Charlotte.