Molière - Œuvres complètes, Tome 3

Part 19

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Au XVIe siècle, le même point de vue avait inspiré à Shakespeare l'admirable portrait de ce magistrat sévère qui, dans _Measure for Measure_ (_Un prêté pour un rendu_), se laisse entraîner à sa passion, commet des crimes épouvantables et devient d'autant plus coupable que sa doctrine est plus rigide. Sheridan n'a pas imité Molière, Molière n'a pas imité Shakespeare. Tous trois ont pénétré l'extrême faiblesse humaine, sa pente facile vers l'excès, et la fragilité de nos vertus.

L'œuvre de Shakespeare est plus générale et plus philosophique; celle de Sheridan, plus légère et plus vive de ton; celle de Molière contient une leçon sociale plus puissante et plus forte. Un bourgeois simple et honnête, sans doute quelque conseiller de parlement, qui aura touché dans sa jeunesse aux troubles de la Fronde, et qui gouverne assez mal sa famille, donne accès chez lui à un dévot de robe courte, cheveux plats, ajustements simples mais élégants, homme de bien à ce qu'il dit lui-même et à ce que l'on croit, que le père de famille a rencontré dans une église, toujours en dévotes prières, poussant des _hélas!_ mystiques et des soupirs affectés, et prouvant sa piété tendre par la componction la plus fervente et la plus humble. C'est M. Tartuffe. Notre bourgeois s'intéresse, s'informe, apprend que le personnage fait l'aumône aux pauvres, qu'il vit modestement, qu'il est gentilhomme, peu riche il est vrai, mais en passe de le devenir. C'est un saint. On le répète dans le quartier. Poussé du désir de sanctifier son logis magistral, d'inculquer le bon exemple à son jeune fils, de morigéner sa femme, jeune, belle, aimant, quoique sage, la parure et les divertissements mondains, le père offre un asile au prétendu modèle de la perfection chrétienne, qui amène Laurent, son valet, dévot comme lui, portant soigneusement la haire et la discipline.

L'aspect extérieur de ce M. Tartuffe n'avait rien de redoutable. Un heureux embonpoint et une face riante, des yeux modestement baissés, un costume noir de la propreté la plus exquise, les mains jointes sur la poitrine, l'air béat et le sourire doucereux, il n'inspirait que bienveillante confiance. C'était le papelard de la Fontaine, et non le scélérat lugubre. Une voix moelleuse, caressante et mystique achevait ce personnage.

Dès que M. Tartuffe a pénétré dans la maison, il y fait son nid, il s'y incarne; sa sensualité se gorge des bons dîners de son hôte et s'endort voluptueusement dans la couche molle qu'on lui apprête. Pour exploiter la situation il n'a pas besoin de faire jouer d'autres ressorts que l'apparente sincérité de sa vie dévote; il prêche, il gourmande doucement les vices, il sert d'espion domestique. Son crédit augmente; sa grimace sacrée suffit pour l'enraciner dans ce lieu de délices. Comme Sganarelle, avec trois mots latins, guérit tout le monde;--Comme don Juan, avec des révérences et des politesses soutenues de son habit brodé, paye M. Dimanche;--M. Tartuffe n'a besoin que d'un rosaire et d'un scapulaire pour vivre gros et gras, s'emparer des esprits et monter au ciel. Il doit une partie de son succès à la doctrine qu'il prêche; doctrine d'apparences qui permet à un père l'égoïsme foncier et la cruauté réelle envers les siens, sous le voile de l'austérité dévote. Il peut affamer et déshériter sa famille sous prétexte de son propre salut, il ne doit compte qu'à Dieu; la formule le sauvera, qu'il soit mauvais père et méchant homme en sûreté de conscience.

Voilà M. Tartuffe maître et roi de la situation; sa santé prospère, son corps et son âme fleurissent, il est à la fleur de l'âge, et, malgré son humilité, il aime à vivre. Voilà son écueil. La femme du maître est jolie et passe pour coquette. Attachée à son mari par devoir plus que par sentiment, cette situation la rapproche sans cesse de M. Tartuffe, et la tentation de la chair vient saisir le saint homme. L'amour sensuel s'empare de cette âme béate. Malgré lui il jette son masque, ou du moins le soulève et laisse entrevoir à la femme de son bienfaiteur, sous un spiritualisme de formules, le fond même de cette nature grossière et dissimulée, qui veut des réalités et qui s'en repaît; nature friande et onctueuse, brutale et subtile, lourde et intéressée, qui trompe le monde au moyen de quelques dehors, d'un rôle appris et d'une facile hypocrisie. Alors et sous le coup de ses mêmes vices qui éclatent, tout l'édifice du dévot s'écroule au moment même de son triomphe. Le père voulait lui donner sa fille, bien qu'il eût engagé sa parole à un autre prétendant; il lui avait même cédé la partie la plus nette de sa fortune et lui avait confié un secret d'État relatif à ses jeunes années, secret qui compromettait jusqu'à sa vie. Dénoncé par la famille, livré par la jeune femme, Tartuffe est renversé. Mais les armes que l'engouement lui a prêtées, il les emploie sans pitié, et le saint homme devient scélérat. L'autorité royale intervient, foudroie Tartuffe, rétablit la paix, et après ce grand enseignement remet Orgon au sein de sa famille.

Telle est cette admirable conception, méditée par Molière depuis le moment de son entrée à Paris, élaborée avec l'amour le plus persévérant pendant sept années, et qui, pour être enfin jouée, a coûté à son auteur autant de diplomatie, de démarches, de persévérance et d'adresse qu'il avait fallu de sagacité, de génie et de combinaison pour la créer. Ninon de Lenclos, le prince de Condé, les libres esprits, tous ceux qui préparaient l'ascendant futur des idées philosophiques, le groupe croissant des _libertins_ (comme on les nommait alors), encouragea, surveilla et protégea le développement de l'œuvre. C'était tout un monde que cette sphère des esprits forts; et Nicole avait raison de dire qu'il n'y avait déjà plus en 1660 d'hérétiques, mais des incrédules; à leur tête marchaient la Rochefoucauld, le prince de Condé, son amie madame Deshoulières, qui ne baptisa sa fille qu'à vingt-neuf ans; Retz et de Lyonne, la Palatine et Bourdelot, le bonhomme Rose, qui ne croyait à rien, Saint-Évremond et Saint-Réal, Desbarreaux l'athée, Milton l'esprit fort, l'aimable de Méré, Saint-Pavin, Lainé et Hénaut, enfin les anciens compagnons de Théophile, les nouveaux amis de la Fontaine.

Ninon prêta son salon pour la première lecture du _Tartuffe_.

Chapelle, Bernier, Boileau lui-même, qui étaient présents, applaudirent avec les jeunes seigneurs.

Mais comment parvenir à faire représenter l'œuvre? Tout se dirigeait vers l'ordre apparent, vers la décence extérieure. Louis XIV, en se livrant à ses amours, aimait que la dévotion régnât autour de lui. Il fallut marcher pas à pas à la conquête de la position, établir la sape et la tranchée, circonvenir le roi, se faire des appuis partout, choisir le moment où Paris était désert et s'armer d'une promesse verbale du monarque, qui venait de partir pour le camp devant Lille, pour faire jouer enfin le _Tartuffe_ en 1667, sur le théâtre du Palais-Royal. Il y avait quelque chose de subreptice dans cette introduction de l'hypocrite, à qui Molière avait enlevé son nom de Tartuffe pour le nommer _Arnolphe_, et qu'il avait adouci sur plusieurs points. Malgré ces précautions, tout se souleva. Le premier président de Lamoignon ordonna la suspension de l'œuvre pour en référer au roi. Deux acteurs de la troupe, la Thorillière et la Grange, partirent avec un placet et allèrent supplier Louis XIV et le prier de lever ladite défense. Bien reçus par le monarque, ils n'obtinrent qu'une réponse dilatoire et la promesse de faire examiner la pièce à son retour.

C'était la grande question morale du XVIIIe siècle qui se débattait déjà, celle de la religion contre la philosophie, celle de Bossuet contre Voltaire.

En 1660, on avait brûlé les _Provinciales_, satire redoutable de la fausse dévotion. D'une part, on essayait de resserrer violemment les liens de l'unité religieuse, et la révocation de l'édit de Nantes se préparait. D'une autre, le salon de Ninon de Lenclos, cette antichambre de Ferney, servait de rendez-vous et de point d'appui aux partisans et aux protecteurs du _Tartuffe_.

Pendant deux années, le combat eut lieu autour du _Tartuffe_. Enfin Molière eut le dessus.

Après deux années d'interdiction, le 5 février 1669, grâce aux efforts des amis de Molière et à la merveilleuse prudence de sa conduite, le symbole du mensonge dévot apparut enfin sur la scène. On s'y porta en foule; on se souvenait que deux ans auparavant, toutes les loges étant pleines pour la seconde représentation du _Tartuffe_, un ordre exprès était venu pour empêcher la représentation.

«_J'eus de la peine_, dit le journaliste Robinet, _à voir Tartuffe, tant il y avoit de monde_:

Et maints couroient hazard D'être étouffés dans la presse, Où l'on oyoit crier sans cesse: Hélas! monsieur Tartuffius, Faut-il que de vous voir l'envie Me coûte peut-être la vie? On disloqua à quelques-uns Manteaux et côtes...

Armande était Elmire; du Croisy, dont la voix était douce et l'air compassé, jouait Tartuffe. Madeleine Béjart, cette femme amère et violente qui avait tourmenté sa jeune sœur et l'avait forcée à se rejeter dans les bras d'un mari, représentait Dorine, la servante maîtresse, «forte en gueule et impertinente,» devenue la première autorité d'une maison mal conduite. Madame Pernelle, cette aïeule entêtée qui ouvre la scène d'une façon si admirable, était représentée par Béjart lui-même, et Molière s'était réservé le personnage du crédule Orgon.

Depuis ce temps _Tartuffe_ représente le masque hypocrite et la formule du mensonge, non-seulement pour la France, mais pour l'Europe et l'avenir. Comme PATELIN, PANURGE, FIGARO et _Falstaff_, comme _Lovelace_ et _Don Juan_, il vit toujours, il est immortel.

Mais qu'est-ce que _Tartuffe_? Selon quelques commentateurs, ce serait le diable, _der Tauffel_, qui serait transformé en _ter Teufel_, puis enfin en _Tartuffe_. Selon d'autres, ce serait une allusion à ce personnage dévot qui, d'un ton contrit, onctueux et pieux, demandait sans cesse qu'on lui servît des «truffes.» Absurde étymologie. _Tartuffe_ est simplement le _Truffactor_ de la basse latinité, le «trompeur,» mot qui se rapporte à l'italien et à l'espagnol «truffa» combiné avec la syllabe augmentative «tra,» indiquant une qualité superlative et l'excès d'une qualité ou d'un défaut. _Truffer_, c'est tromper; «Tratruffar,» tromper excessivement et avec hardiesse. L'euphonie a donné ensuite «tartuffar,» puis _Tartuffe_. Il est curieux de retrouver cette dernière désignation appliquée aux «truffes» ou «tartuffes,» qui deviennent ainsi les _trompeuses_. Platina, dans son traité _de Honesta voluptate_, indique cette étymologie relevée par le Duchat et Ménage. _Truffaldin_, le fourbe vénitien, se rapporte à la même origine. _Tartuffe_, _Truffactor_, le Truffeur, est donc le roi des fourbes sérieux comme Mascarille est le roi des fourbes comiques; aussi toute manifestation de l'irritation française contre l'autorité de la formule, contre l'envahissement des simulacres, a-t-elle eu pour expression le mot _Tartuffe_. C'est _Tartuffe_ que l'on a demandé, joué, applaudi, toutes les fois que le mécontentement populaire s'est soulevé secrètement ou ouvertement contre le joug. Molière a été plus effectif dans le sens que nous indiquons que cent révolutionnaires.

Molière n'eut pas seulement à combattre les résistances des dévots, mais les coquetteries et les prétentions d'Armande, qui voulait jouer le rôle d'Elmire en grande coquette, se surcharger de diamants et de dentelles, et éblouir tout le monde de l'éclat de sa parure. Une telle splendeur eût effrayé M. Tartuffe, dont la finesse madrée n'aurait pas osé approcher d'une si brillante idole. Molière, au grand chagrin d'Armande, lui imposa un ajustement plus modeste et plus conforme à la situation sociale de son mari.

Quarante-quatre représentations attestèrent la conquête redoutable et indestructible de Molière.

Tout s'émut. Un curé, qui s'appelait Roulet, et qui avait le soin d'une petite église de Paris (Saint-Barthélemy), publia contre l'auteur un pamphlet furieux, digne des temps de la Ligue. Bourdaloue tonna en chaire, Bossuet exhorta les chrétiens à ne pas se laisser séduire par le comédien impie. Le prince de Conti, devenu janséniste, frappa d'anathème son ancien protégé. La Bruyère, qui tenait à Bossuet par des liens sévères et secrets, essaya de prouver que le vrai Tartuffe, plus homme du monde et plus raffiné, ne se montre jamais sous d'aussi grossières et d'aussi franches couleurs. Les jésuites, bien qu'attaqués dans les passages où la morale d'Escobar est raillée, pardonnèrent à Molière, dont le père Bouhours composa l'épitaphe laudative; Fénelon, leur ami, dont l'âme tendre se joignait à un esprit si fin, prit parti pour le critique de la fausse dévotion, «qui, disait-il, rendait service à la vraie piété;» enfin les comédiens ravis assurèrent double part à Molière dans les recettes de toutes les représentations qui suivirent.

Les commentateurs ont cherché avec un soin minutieux les diverses circonstances et les anecdotes qui ont pu servir Molière dans la création de _Tartuffe_. Il a puisé dans tous les événements et tous les faits qui se sont manifestés entre 1660 et 1667: querelles du jansénisme et du molinisme; les _Provinciales_ brûlées par le bourreau; les intrigues de l'austère duchesse de Navailles et d'Olympe de Mancini contre les amours du roi; la cassette de Fouquet et la chute de ce ministre; le personnage odieux de Letellier; toutes les manœuvres contradictoires des courtisans et des dévots; la fausse mysticité du père Lemoine; la rigidité affectée de quelques amis d'Arnauld; la morale relâchée d'Escobar; les arrestations arbitraires commandées par le roi; le personnage patelin et sensuel de cet abbé de Roquette, «qui prêchait les sermons d'autrui;» les anecdotes de la cour et de la ville; la disgrâce de la comtesse de Soissons; tout, jusqu'à la retraite sévère des Singlin et des Arnauld; l'époque entière vient se concentrer dans son œuvre. Il a même indiqué par le personnage de l'huissier «Loyal,» cet oiseau de proie si rempli de douceur, cet autre Patelin exerçant pieusement son triste office, l'existence d'une secte entière vouée à la componction la plus mielleuse et à une douceur de ton qui ne fait que s'accroître de l'inhumanité des actes. Les jésuites se turent. Les jansénistes sentirent le coup, et ne pardonnèrent pas à Molière.

Rabelais, Boccace, Pascal, Platon dans sa _République_, Scarron même dans sa nouvelle des _Hypocrites_, lui fournirent des couleurs et des détails. Il y a dans cette dernière nouvelle, imitée de l'espagnol, un «Montufar,» dont le nom, par parenthèse, n'est pas sans analogie avec «Tartuffe,» et qui échappe à la vengeance des lois par la même pénitence humiliée, par la même abjection chrétienne qui réussit à Tartuffe. Qui ne se souvenait alors des profondes hypocrisies du cardinal de Richelieu? Comme Tartuffe, il avait osé parler d'amour à la femme de son maître. Comme le héros de Molière, il s'était prosterné aux pieds de l'ennemi dont il allait faire tomber la tête.

_Tartuffe_ est le point culminant du génie et de la doctrine de Molière. Le genre humain, facilement dupe de l'apparence; l'engouement si naturel à la race française, préparant au charlatanisme une conquête facile; la formule religieuse, le masque de la piété, en simulant le suprême idéal comme offrant un danger terrible, telle est l'idée fondamentale développée avec génie par Molière. La victoire lui reste.

Il savait bien ce qu'il voulait.

Lisez cette admirable préface du _Tartuffe_, chef-d'œuvre d'un style qui se rapproche de celui de Rousseau et de Pascal, et qui s'élève pour la netteté de la discussion au niveau des plus belles pages de la langue française. Non-seulement il y défend la comédie et le théâtre en général, mais la nature humaine qu'il réhabilite. C'est l'unique fragment de ce penseur et de ce poëte où nous puissions contempler à nu pour ainsi dire sa doctrine philosophique, que nous ne discutons pas ici:

«Rectifier et adoucir les passions au lieu de les retrancher.»

PRÉFACE DU TARTUFFE

Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée[127]; et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils étoient plus puissans en France que tous ceux que j'ai joués jusques ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont souffert doucement qu'on les ait représentés, et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites d'eux; mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie; ils se sont effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d'honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauroient me pardonner; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a blessés; ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu; et le _Tartuffe_, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouvera rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies; les gestes mêmes y sont criminels; et le moindre coup d'œil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu'ils trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage.

[127] Cette préface a été mise par Molière en tête de la première édition du _Tartuffe_, publiée en 1669, quelques mois après la seconde représentation de cet ouvrage, et plus de deux ans après la première.

J'ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde: les corrections que j'y ai pu faire; le jugement du roi et de la reine, qui l'ont vue; l'approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur présence; le témoignage des gens de bien, qui l'ont trouvée profitable, tout cela n'a de rien servi. Ils n'en veulent point démordre; et, tous les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement, et me damnent par charité.

Je me soucierois fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'étoit l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et qui, par la chaleur qu'ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut leur donner. Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux vrais dévots que je veux me justifier sur la conduite de ma comédie; et je les conjure de tout mon cœur de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent.

Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses que l'on doit révérer; que je l'ai traitée avec toutes les précautions que me demandoit la délicatesse de la matière; et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance; on le connoît d'abord aux marques que je lui donne; et, d'un bout à l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose.

Je sais bien que pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce n'est point au théâtre à parler de ces matières; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une proposition qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prouvent en aucune façon; et, sans doute, il ne seroit pas difficile de leur faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisoit partie de leurs mystères; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fête où la comédie ne soit mêlée; et que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie à qui appartient encore aujourd'hui l'hôtel de Bourgogne; que c'est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importans mystères de notre foi; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d'un docteur de Sorbonne; et, sans aller chercher si loin, que l'on a joué, de notre temps, des pièces saintes de M. Corneille[128], qui ont été l'admiration de toute la France.

[128] _Polyeucte_ et _Théodore_, vierge et martyre.

Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l'État, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins puissans, le plus souvent, que ceux de la satire; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C'est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant; mais on ne veut point être ridicule.

On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Eh! pouvois-je m'en empêcher, pour bien représenter le caractère d'un hypocrite? Il suffit, ce me semble, que je fasse connoître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j'en aie retranché les termes consacrés, dont on auroit eu peine à lui entendre faire un mauvais usage.--Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse.--Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout le monde n'eût les oreilles rebattues. Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie? Et peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre; qu'elles reçoivent quelque autorité de la bouche d'un scélérat? Il n'y a nulle apparence à cela; et l'on doit approuver la comédie du _Tartuffe_, ou condamner généralement toutes les comédies.

C'est à quoi l'on s'attache furieusement depuis un temps; et jamais on ne s'étoit si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu'il n'y ait eu des pères de l'Église qui ont condamné la comédie; mais on ne peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques-uns qui l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l'autorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage; et toute la conséquence qu'on peut tirer de cette diversité d'opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c'est qu'ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l'ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l'ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu'on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.