Molière - Œuvres complètes, Tome 3
Part 13
Je vous rosserai.
MARTINE.
Infâme!
SGANARELLE.
Je vous étrillerai.
MARTINE.
Traître! insolent! trompeur! lâche! coquin! pendard! gueux! bélître! fripon! maraud! voleur!
SGANARELLE.
Ah! vous en voulez donc?
Sganarelle prend un bâton et bat sa femme.
MARTINE, criant.
Ah! ah! ah! ah!
SGANARELLE.
Voilà le vrai moyen de vous apaiser.
[96] Voyez plus haut la note, t. II. p. 168.
[97] Pour: cela suffit. De l'italien _basta_.
[98] Pour: me forcer de donner, proverbe populaire.
SCÈNE II.--M. ROBERT, SGANARELLE, MARTINE.
M. ROBERT.
Holà! holà! holà! Fi! Qu'est ceci? Quelle infamie! Peste soit le coquin de battre ainsi sa femme!
MARTINE, à M. Robert.
Et je veux qu'il me batte, moi!
M. ROBERT.
Ah! j'y consens de tout mon cœur.
MARTINE.
De quoi vous mêlez-vous?
M. ROBERT.
J'ai tort.
MARTINE.
Est-ce là votre affaire?
M. ROBERT.
Vous avez raison.
MARTINE.
Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes!
M. ROBERT.
Je me rétracte.
MARTINE.
Qu'avez-vous à voir là-dessus?
M. ROBERT.
Rien.
MARTINE.
Est-ce à vous d'y mettre le nez?
M. ROBERT.
Non.
MARTINE.
Mêlez-vous de vos affaires!
M. ROBERT.
Je ne dis plus mot.
MARTINE.
Il me plaît d'être battue.
M. ROBERT.
D'accord.
MARTINE.
Ce n'est pas à vos dépens.
M. ROBERT.
Il est vrai.
MARTINE.
Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire.
Elle lui donne un soufflet.
M. ROBERT, à Sganarelle.
Compère, je vous demande pardon de tout mon cœur. Faites, rossez, battez comme il faut votre femme; je vous aiderai, si vous le voulez.
SGANARELLE.
Il ne me plaît pas, moi.
M. ROBERT.
Ah! c'est une autre chose.
SGANARELLE.
Je la veux battre, si je le veux; et ne la veux pas battre si je ne le veux pas.
M. ROBERT.
Fort bien.
SGANARELLE.
C'est ma femme, et non pas la vôtre.
M. ROBERT.
Sans doute.
SGANARELLE.
Vous n'avez rien à me commander.
M. ROBERT.
D'accord.
SGANARELLE.
Je n'ai que faire de votre aide.
M. ROBERT.
Très-volontiers.
SGANARELLE.
Et vous êtes un impertinent de vous ingérer des affaires d'autrui! Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point mettre l'écorce.
Il bat M. Robert et le chasse.
SCÈNE III.--SGANARELLE, MARTINE.
SGANARELLE.
Oh çà! faisons la paix nous deux. Touche là.
MARTINE.
Oui, après m'avoir ainsi battue!
SGANARELLE.
Cela n'est rien. Touche.
MARTINE.
Je ne veux pas.
SGANARELLE.
Eh?
MARTINE.
Non.
SGANARELLE.
Ma petite femme!
MARTINE.
Point!
SGANARELLE.
Allons, te dis-je.
MARTINE.
Je n'en ferai rien.
SGANARELLE.
Viens, viens, viens!
MARTINE.
Non! je veux être en colère.
SGANARELLE.
Fi! c'est une bagatelle. Allons, allons.
MARTINE.
Laisse-moi là.
SGANARELLE.
Touche, te dis-je.
MARTINE.
Tu m'as trop maltraitée.
SGANARELLE.
Eh bien, va, je te demande pardon; mets là ta main.
MARTINE.
Je te pardonne. (Bas, à part.) Mais tu le payeras.
SGANARELLE.
Tu es une folle de prendre garde à cela: ce sont petites choses qui sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié; et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection. Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de fagots.
SCÈNE IV.--MARTINE.
Va, quelque mine que je fasse, je n'oublierai pas mon ressentiment, et je brûle en moi-même de trouver les moyens de te punir des coups que tu m'as donnés. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d'un mari; mais c'est une punition trop délicate pour mon pendard: je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir; et ce n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reçue.
SCÈNE V.--VALÈRE, LUCAS, MARTINE.
LUCAS, à Valère, sans voir Martine.
Parguienne! j'avons pris là tous deux une guèble de commission, et je ne sais pas, moi, ce que je pensons attraper.
VALÈRE, à Lucas, sans voir Martine.
Que veux-tu, mon pauvre nourricier? il faut bien obéir à notre maître: et puis nous avons intérêt, l'un et l'autre, à la santé de sa fille, notre maîtresse; et, sans doute son mariage, différé par sa maladie, nous vaudra quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part aux prétentions qu'on peut avoir sur sa personne; et, quoique elle ait fait voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son père n'a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre.
MARTINE, rêvant à part, se croyant seule.
Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger?
LUCAS, à Valère.
Mais quelle fantaisie s'est-il boutée[99] là dans la tête, puisque les médecins y avont tous perdu leur latin?
VALÈRE, à Lucas.
On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu'on ne trouve pas d'abord, et souvent en de simples lieux...
MARTINE, se croyant toujours seule.
Oui, il faut que je me venge à quelque prix que ce soit. Ces coups de bâton me reviennent au cœur, je ne les saurois digérer; et... (Heurtant Valère et Lucas.) Ah! messieurs, je vous demande pardon; je ne vous voyois pas, et cherchois dans ma tête quelque chose qui m'embarrasse.
VALÈRE.
Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous voudrions bien trouver.
MARTINE.
Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider?
VALÈRE.
Cela se pourroit faire; et nous tâchons de rencontrer quelque habile homme, quelque médecin particulier, qui pût donner quelque soulagement à la fille de notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout d'un coup l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur science après elle; mais on trouve parfois des gens avec des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le plus souvent ce que les autres n'ont pu faire, et c'est ce que nous cherchons.
MARTINE, bas, à part.
Ah! que le ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon pendard! (Haut.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour rencontrer ce que vous cherchez; et nous avons un homme, le plus merveilleux homme du monde pour les maladies désespérées.
VALÈRE.
Eh! de grâce, où pouvons-nous le rencontrer?
MARTINE.
Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà qui s'amuse à couper du bois.
LUCAS.
Un médecin qui coupe du bois!
VALÈRE.
Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire?
MARTINE.
Non; c'est un homme extraordinaire qui se plaît à cela, fantasque, bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paroître ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les jours que d'exercer les merveilleux talens qu'il a eus du ciel pour la médecine.
VALÈRE.
C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science.
MARTINE.
La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa capacité; et je vous donne avis que vous n'en viendrez pas à bout, qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie, que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.
VALÈRE.
Voilà une étrange folie!
MARTINE.
Il est vrai; mais, après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.
VALÈRE.
Comment s'appelle-t-il?
MARTINE.
Il s'appelle Sganarelle. Mais il est aisé à connoître. C'est un homme qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit jaune et vert.
LUCAS.
Un habit jaune et vart! C'est donc le médecin des parroquets?
VALÈRE.
Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites?
MARTINE.
Comment! c'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une femme fut abandonnée de tous les autres médecins: on la tenoit morte il y avait déjà six heures, et l'on se disposoit à l'ensevelir, lorsqu'on y fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et, dans le même instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à se promener dans sa chambre, comme si de rien n'eût été.
LUCAS.
Ah!
VALÈRE.
Il falloit que ce fût quelque goutte d'or potable.
MARTINE.
Cela pourroit bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur le pavé la tête, les bras, et les jambes. On n'y eut pas plutôt amené notre homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent qu'il sait faire; et l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds, et courut jouer à la fossette.
LUCAS.
Ah!
VALÈRE.
Il faut que cet homme-là ait la médecine universelle.
MARTINE.
Qui en doute?
LUCAS.
Tétigué! v'là justement l'homme qu'il nous faut. Allons vite le chercher.
VALÈRE.
Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.
MARTINE.
Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai donné.
LUCAS.
Eh! morguenne! laissez-nous faire: s'il ne tient qu'à battre, la vache est à nous.
VALÈRE, à Lucas.
Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre, et j'en conçois, pour moi, la meilleure espérance du monde.
[99] Voyez plus haut la note cinquième, p. 23.
SCÈNE VI.--SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS.
SGANARELLE, chantant derrière le théâtre.
La, la, la...
VALÈRE.
J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois.
SGANARELLE, entrant sur le théâtre avec une bouteille à sa main, sans apercevoir Valère ni Lucas.
La, la, la... Ma foi, c'est assez travaillé pour boire un coup. Prenons un peu d'haleine. (Après avoir bu.) Voilà du bois qui est salé comme tous les diables.
Il chante.
Qu'ils sont doux, Bouteille jolie, Qu'ils sont doux, Vos petits glougloux! Mais mon sort feroit bien des jaloux, Si vous étiez toujours remplie. Ah! bouteille, ma mie, Pourquoi vous videz-vous?
Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mélancolie.
VALÈRE, bas, à Lucas.
Le voilà lui-même.
LUCAS, bas, à Valère.
Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bouté le nez dessus.
VALÈRE.
Voyons de près.
SGANARELLE, embrassant sa bouteille.
Ah! ma petite friponne! que je t'aime, mon petit bouchon!
Il chante. Apercevant Valère et Lucas qui l'examinent, il baisse la voix.
Mais mon sort... feroit... bien des... jaloux, Si...
Voyant qu'on l'examine de plus près.
Que diable! à qui en veulent ces gens-là?
VALÈRE, à Lucas.
C'est lui assurément.
LUCAS, à Valère.
Le v'là tout craché comme on nous l'a défiguré.
Sganarelle pose la bouteille à terre, et Valère se baissant pour le saluer, comme il croit que c'est à dessein de la prendre, il la met de l'autre côté; Lucas faisant la même chose que Valère, Sganarelle reprend sa bouteille, et la tient contre son estomac, avec divers gestes qui font un jeu de théâtre.
SGANARELLE, à part.
Ils consultent en me regardant. Quel dessein auroient-ils?
VALÈRE.
Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle?
SGANARELLE.
Eh! quoi?
VALÈRE.
Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle?
SGANARELLE, se tournant vers Valère, puis vers Lucas.
Oui et non, selon ce que vous lui voulez.
VALÈRE.
Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons.
SGANARELLE.
En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle.
VALÈRE.
Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous pour ce que nous cherchons; et nous venons implorer votre aide, dont nous avons besoin.
SGANARELLE.
Si c'est quelque chose, messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je suis tout prêt à vous rendre service.
VALÈRE.
Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites. Mais, monsieur, couvrez-vous, s'il vous plaît; le soleil pourroit vous incommoder.
LUCAS.
Monsieur, boutez dessus.
SGANARELLE, à part.
Voici des gens bien pleins de cérémonies. (Il se couvre.)
VALÈRE.
Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous; les habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits de votre capacité.
SGANARELLE.
Il est vrai, messieurs, que je suis le premier homme du monde pour faire des fagots.
VALÈRE.
Ah! monsieur!...
SGANARELLE.
Je n'y épargne aucune chose, et les fais d'une façon qu'il n'y a rien à dire.
VALÈRE.
Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question.
SGANARELLE.
Mais aussi je les vends cent dix sous le cent.
VALÈRE.
Ne parlons point de cela, s'il vous plaît.
SGANARELLE.
Je vous promets que je ne saurois les donner à moins.
VALÈRE.
Monsieur, nous savons les choses.
SGANARELLE.
Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela.
VALÈRE.
Monsieur, c'est se moquer que...
SGANARELLE.
Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre.
VALÈRE.
Parlons d'autre façon, de grâce.
SGANARELLE.
Vous en pourrez trouver autre part à moins; il y a fagots et fagots; mais pour ceux que je fais...
VALÈRE.
Eh! monsieur, laissons là ce discours.
SGANARELLE.
Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en falloit un double.
VALÈRE.
Eh! fi!
SGANARELLE.
Non, en conscience; vous en payerez[100] cela. Je vous parle sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire.
VALÈRE.
Faut-il, monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse à ces grossières feintes, s'abaisse à parler de la sorte! qu'un homme si savant, un fameux médecin comme vous êtes veuille se déguiser aux yeux du monde, et tenir enterrés les beaux talens qu'il a!
SGANARELLE, à part.
Il est fou.
VALÈRE.
De grâce, monsieur, ne dissimulez point avec nous.
SGANARELLE.
Comment?
LUCAS.
Tout ce tripotage ne sert de rian; je savons ceu que je savons.
SGANARELLE.
Quoi donc? Que me voulez-vous dire? Pour qui me prenez-vous?
VALÈRE.
Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin.
SGANARELLE.
Médecin vous-même! je ne le suis point, et je ne l'ai jamais été.
VALÈRE, bas.
Voilà sa folie qui le tient. (Haut.) Monsieur, ne veuillez point nier les choses davantage, et n'en venons point, s'il vous plaît, à de fâcheuses extrémités.
SGANARELLE.
A quoi donc?
VALÈRE.
A de certaines choses dont nous serions marris[101].
SGANARELLE.
Parbleu! venez-en à tout ce qu'il vous plaira; je ne suis point médecin, et ne sais ce que vous me voulez dire.
VALÈRE, bas.
Je vois bien qu'il faut se servir de remède. (Haut.) Monsieur, encore un coup, je vous prie d'avouer ce que vous êtes.
LUCAS.
Eh! tétigué! ne lantiponez[102] point davantage, et confessez à la franquette que v's êtes médecin.
SGANARELLE, à part.
J'enrage!
VALÈRE.
A quoi bon nier ce qu'on sait?
LUCAS.
Pourquoi toutes ces fredaines-là? A quoi est-ce que ça vous sart?
SGANARELLE.
Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis point médecin.
VALÈRE.
Vous n'êtes point médecin?
SGANARELLE.
Non.
LUCAS.
V' n'êtes point médecin?
SGANARELLE.
Non, vous dis-je.
VALÈRE.
Puisque vous le voulez, il faut s'y résoudre.
Ils prennent chacun un bâton et le frappent.
SGANARELLE.
Ah! ah! ah! messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira.
VALÈRE.
Pourquoi, monsieur, nous obligez-vous à cette violence?
LUCAS.
A quoi bon nous bailler la peine de vous battre?
VALÈRE.
Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.
LUCAS.
Par ma figué! j'en sis fâché, franchement.
SGANARELLE.
Que diable est ceci, messieurs? De grâce, est-ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin?
VALÈRE.
Quoi! vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d'être médecin.
SGANARELLE.
Diable emporte si je le suis!
LUCAS.
Il n'est pas vrai qu'ous sayez médecin?
SGANARELLE.
Non, la peste m'étouffe! (Ils recommencent à le battre.) Ah! ah! Eh bien, messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je suis médecin; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J'aime mieux consentir à tout que de me faire assommer.
VALÈRE.
Ah! voilà qui va bien, monsieur; je suis ravi de vous voir raisonnable.
LUCAS.
Vous me boutez la joie au cœur, quand je vous vois parler comme ça.
VALÈRE.
Je vous demande pardon de toute mon âme.
LUCAS.
Je vous demandons excuse de la libarté que j'avons prise.
SGANARELLE, à part.
Ouais, seroit-ce bien moi qui me tromperois, et serois-je devenu médecin sans m'en être aperçu?
VALÈRE.
Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes, et vous verrez assurément que vous en serez satisfait.
SGANARELLE.
Mais, messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mêmes? Est-il bien assuré que je sois médecin?
LUCAS.
Oui, par ma figué!
SGANARELLE.
Tout de bon?
VALÈRE.
Sans doute.
SGANARELLE.
Diable emporte si je le savois!
VALÈRE.
Comment! vous êtes le plus habile médecin du monde.
SGANARELLE.
Ah! ah!
LUCAS.
Un médecin qui a gari je ne sais combien de maladies.
SGANARELLE.
Tudieu!
VALÈRE.
Une femme étoit tenue pour morte il y avoit six heures; elle étoit prête à ensevelir, lorsque avec une goutte de quelque chose vous la fîtes revenir et marcher d'abord par la chambre.
SGANARELLE.
Peste!
LUCAS.
Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de quoi il eut la tête, les jambes et les bras cassés; et vous, avec je ne sais quel onguent, vous fîtes qu'aussitôt il se relevit sur ses pieds, et s'en fut jouer à la fossette.
SGANARELLE.
Diantre!
VALÈRE.
Enfin, monsieur, vous aurez contentement avec nous, et vous gagnerez ce que vous voudrez, en vous laissant conduire où nous prétendons vous mener.
SGANARELLE.
Je gagnerai ce que je voudrai?
VALÈRE.
Oui.
SGANARELLE.
Ah! je suis médecin, sans contredit. Je l'avois oublié; mais je m'en ressouviens. De quoi est-il question? où faut-il se transporter?
VALÈRE.
Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a perdu la parole.
SGANARELLE.
Ma foi! je ne l'ai pas trouvée.
VALÈRE, bas à Lucas.
Il aime à rire. (A Sganarelle.) Allons, monsieur.
SGANARELLE.
Sans une robe de médecin?
VALÈRE.
Nous en prendrons une.
SGANARELLE, présentant sa bouteille à Valère.
Tenez cela, vous; voilà où je mets mes juleps. (Puis se tournant vers Lucas en crachant.) Vous, marchez là-dessus, par ordonnance du médecin.
LUCAS.
Palsanguenne; v'là un médecin qui me plaît; je pense qu'il réussira, car il est bouffon.
[100] Pour: vous payerez cet argent _des fagots_ (en), locution populaire et très-juste.
[101] Pour: affligés. Du latin, _mærens_. Archaïsme populaire.
[102] Pour: tourner autour des choses. Mot patois populaire.
ACTE II
Le théâtre représente une chambre de la maison de Géronte.
SCÈNE I.--GÉRONTE, VALÈRE, LUCAS, JACQUELINE.
VALÈRE.
Oui, monsieur, je crois que vous serez satisfait; et nous vous avons amené le plus grand médecin du monde.
LUCAS.
Oh! morguenne! il faut tirer l'échelle après ceti-là; et tous les autres ne sont pas daignes de li déchausser ses souliers.
VALÈRE.
C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses.
LUCAS.
Qui a gari des gens qui étiant morts.
VALÈRE.
Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit; et parfois il a des momens où son esprit s'échappe, et ne paroît pas ce qu'il est.
LUCAS.
Oui, il aime à bouffonner; et l'an diroit parfois, ne v's en déplaise, qu'il a quelque petit coup de hache à la tête.
VALÈRE.
Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il dit des choses tout à fait relevées.
LUCAS.
Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisoit dans un livre.
VALÈRE.
Sa réputation s'est déjà répandue ici, et tout le monde vient à lui.
GÉRONTE.
Je me meurs d'envie de le voir; faites-le-moi vite venir.
VALÈRE.
Je le vais querir.
SCÈNE II.--GÉRONTE, JACQUELINE, LUCAS.
JACQUELINE.
Par ma fi, monsieu, ceti-ci fera justement ce qu'ant fait les autres. Je pense que ce sera queussi queumi[103]; et la meilleure médeçaine que l'an pourroit bailler à votre fille, ce seroit, selon moi, un biau et bon mari, pour qui alle eût de l'amiquié.
GÉRONTE.
Ouais! nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses!
LUCAS.
Taisez-vous, notre minagère Jacquelaine; ce n'est pas à vous à bouter là votre nez.
JACQUELINE.
Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n'y feront rian que de l'iau claire; que votre fille a besoin d'autre chose que de rhibarbe et de séné, et qu'un mari est un emplâtre qui garit tous les maux des filles.
GÉRONTE.
Est-elle en état maintenant qu'on s'en voulût charger avec l'infirmité qu'elle a? Et, lorsque j'ai été dans le dessein de la marier, ne s'est-elle pas opposée à mes volontés?
JACQUELINE.
Je le crois bian: vous li vouliez bailler eun homme qu'alle n'aime point. Que ne preniais-vous ce monsieur Liandre, qui li touchoit au cœur? Alle auroit été fort obéissante; et je m'en vas gager qu'il la prendroit, li, comme alle est, si vous la li vouillais donner.
GÉRONTE.
Ce Léandre n'est pas ce qu'il lui faut; il n'a pas du bien comme l'autre.
JACQUELINE.
Il a eun oncle qui est si riche, dont il est hériquié!
GÉRONTE.
Tous ces biens à venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien tel que ce qu'on tient, et l'on court grand risque de s'abuser lorsque l'on compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas toujours les oreilles ouvertes aux vœux et aux prières de messieurs les héritiers, et l'on a le temps d'avoir les dents longues lorsqu'on attend pour vivre le trépas de quelqu'un.
JACQUELINE.
Enfin, j'ai toujours ouï dire qu'en mariage, comme ailleurs, contentement passe richesse. Les pères et les mères ant cette maudite couteume de demander toujours: Qu'a-t-il? et Qu'a-t-elle? et le compère Piarre a marié sa fille Simonette au gros Thomas pour un quarquié de vaigne qu'il avoit davantage que le jeune Robin, où alle avoit bouté son amiquié; et v'là que la pauvre criature en est devenue jaune comme un coing, et n'a point profité tout depuis ce temps-là. C'est un bel exemple pour vous, monsieu. On n'a que son plaisir en ce monde, et j'aimerois mieux bailler à ma fille eun bon mari qui li fût agréable, que toutes les rentes de la Biausse.
GÉRONTE.
Peste! madame la nourrice, comme vous dégoisez! Taisez-vous, je vous prie; vous prenez trop de soin, et vous échauffez votre lait.
LUCAS, frappant, à chaque phrase qu'il dit, sur l'épaule de Géronte.
Morguié! tais-toi, t'es eune impertinente. Monsieu n'a que faire de tes discours, et il sait ce qu'il a à faire. Mêle-toi de donner à teter à ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le père de sa fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il li faut.
GÉRONTE.
Tout doux! Oh! tout doux!
LUCAS, frappant encore sur l'épaule de Géronte.
Monsieu, je veux un peu la mortifier, et li apprendre le respect qu'alle vous doit.
GÉRONTE.
Oui. Mais ces gestes ne sont pas nécessaires.
[103] Pour: tout comme. Probablement du latin, _quemadmodum_.
SCÈNE III.--VALÈRE, SGANARELLE, GÉRONTE, LUCAS, JACQUELINE.
VALÈRE.
Monsieur, préparez-vous. Voici notre médecin qui entre.
GÉRONTE, à Sganarelle.
Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin de vous.
SGANARELLE, en robe de médecin avec un chapeau des plus pointus.
Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux.
GÉRONTE.
Hippocrate dit cela?
SGANARELLE.
Oui.
GÉRONTE.
Dans quel chapitre, s'il vous plaît?
SGANARELLE.
Dans son chapitre... des chapeaux[104].
GÉRONTE.
Puisque Hippocrate le dit, il le faut faire.
SGANARELLE.
Monsieur le médecin, ayant appris les merveilleuses choses...
GÉRONTE.
A qui parlez-vous, de grâce?
SGANARELLE.
A vous.
GÉRONTE.
Je ne suis pas médecin.
SGANARELLE.
Vous n'êtes pas médecin?
GÉRONTE.
Non, vraiment.
SGANARELLE.
Tout de bon?
GÉRONTE.
Tout de bon. (Sganarelle prend un bâton et frappe Géronte.) Ah! ah! ah!
SGANARELLE.
Vous êtes médecin maintenant: je n'ai jamais eu d'autres licences.
GÉRONTE, à Valère.
Quel diable d'homme m'avez-vous là amené?
VALÈRE.
Je vous ai bien dit que c'étoit un médecin goguenard.
GÉRONTE.
Oui; mais je l'enverrois promener avec ses goguenarderies.
LUCAS.
Ne prenez pas garde à ça, monsieu, ce n'est que pour rire.
GÉRONTE.
Cette raillerie ne me plaît pas.