Molière - Œuvres complètes, Tome 3

Part 10

Chapter 103,917 wordsPublic domain

Non, madame, non, quand j'en devrois mourir, Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir, Et l'on a tort ici de nourrir dans votre âme Ce grand attachement aux défauts qu'on y blâme.

CLITANDRE.

Pour moi, je ne sais pas; mais j'avouerai tout haut Que j'ai cru jusqu'ici madame sans défaut.

ACASTE.

De grâces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue; Mais les défauts qu'elle a ne frappent point ma vue.

ALCESTE.

Ils frappent tous la mienne, et, loin de m'en cacher, Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher. Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte A ne rien pardonner le pur amour éclate: Et je bannirois, moi, tous ces lâches amans, Que je verrois soumis à tous mes sentimens Et dont, à tous propos, les molles complaisances Donneroient de l'encens à mes extravagances.

CÉLIMÈNE.

Enfin, s'il faut qu'à vous s'en rapportent les cœurs On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs. Et du parfait amour mettre l'honneur suprême A bien injurier les personnes qu'on aime.

ÉLIANTE.

L'amour, pour l'ordinaire est peu fait à ces lois, Et l'on voit les amans toujours vanter leur choix. Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable, Et, dans l'objet aimé, tout leur devient aimable; Ils comptent les défauts pour des perfections, Et savent y donner de favorables noms. La pâle est au jasmin en blancheur comparable; La noire à faire peur, une brune adorable; La maigre a de la taille et de la liberté; La grasse est, dans son port, pleine de majesté; La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée, Est mise sous le nom de beauté négligée; La géante paraît une déesse aux yeux; La naine, un abrégé des merveilles des cieux; L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne; La fourbe a de l'esprit; la sotte est toute bonne; La trop grande parleuse est d'agréable humeur; Et la muette garde une honnête pudeur. C'est ainsi qu'un amant, dont l'ardeur est extrême, Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime[67].

ALCESTE.

Et moi, je soutiens, moi...

CÉLIMÈNE.

Brisons là ce discours, Et, dans la galerie, allons faire deux tours. Quoi! vous vous en allez, messieurs?

CLITANDRE ET ACASTE.

Non pas, madame.

ALCESTE.

La peur de leur départ occupe fort votre âme. Sortez quand vous voudrez, messieurs, mais j'avertis Que je ne sors qu'après que vous serez sortis.

ACASTE.

A moins de voir madame en être importunée, Rien ne m'appelle ailleurs de toute la journée.

CLITANDRE.

Moi, pourvu que je puisse être au petit couché[68], Je n'ai point d'autre affaire où je sois attaché.

CÉLIMÈNE, à Alceste.

C'est pour rire, je crois.

ALCESTE.

Non, en aucune sorte. Nous verrons si c'est moi que vous voudrez qui sorte.

[59] Le comte de Guiche, à ce que prétendent les commentateurs.

[60] Au lever du roi.

[61] Le célèbre Lauzun, s'il faut en croire les commentateurs.

[62] Pour: personnage. Dans le sens anglais _character_.

[63] M. de Saint-Gilles, selon les commentateurs. C'était un original dont on riait à la cour, et dont la Bruyère s'est moqué.

[64] Pour: remue. Archaïsme très-usité du temps de Molière, et qui n'avait rien d'ignoble.

[65] Pour: c'est à sa table que. La répétition du datif à constitue une faute réelle qui ne passait pas pour telle du temps de Molière et de Boileau.

[66] Pour: ce dont. Ellipse énergique.

[67] Imitation d'un passage du IVe livre de Lucrèce, seul débris d'une traduction que Molière avait achevée, et dont il brûla le manuscrit.

[68] Petit coucher du roi.

SCÈNE VI.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE, BASQUE.

BASQUE, à Alceste.

Monsieur, un homme est là qui voudroit vous parler Pour affaire, dit-il, qu'on ne peut reculer.

ALCESTE.

Dis-lui que je n'ai point d'affaires si pressées.

BASQUE.

Il porte une jaquette à grand'basques plissées. Avec du dor dessus[69].

CÉLIMÈNE, à Alceste.

Allez voir ce que c'est, Ou bien faites-le entrer.

[69] Uniforme des exempts des maréchaux.

SCÈNE VII.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE, UN GARDE DE LA MARÉCHAUSSÉE.

ALCESTE, allant au-devant du garde.

Qu'est-ce donc qu'il vous plaît? Venez, monsieur.

LE GARDE.

Monsieur, j'ai deux mots à vous dire.

ALCESTE.

Vous pouvez parler haut, monsieur, pour m'en instruire.

LE GARDE.

Messieurs les maréchaux[70], dont j'ai commandement, Vous mandent de venir les trouver promptement, Monsieur.

ALCESTE.

Qui? moi, monsieur?

LE GARDE.

Vous-même.

ALCESTE.

Et pourquoi faire?

PHILINTE, à Alceste.

C'est d'Oronte et de vous la ridicule affaire.

CÉLIMÈNE, à Philinte.

Comment?

PHILINTE.

Oronte et lui se sont tantôt bravés Sur certains petits vers qu'il n'a pas approuvés; Et l'on veut assoupir la chose en sa naissance.

ALCESTE.

Moi, je n'aurai jamais de lâche complaisance.

PHILINTE.

Mais il faut suivre l'ordre: allons, disposez-vous.

ALCESTE.

Quel accommodement veut-on faire entre nous? La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle A trouver bons les vers qui font notre querelle? Je ne me dédis point de ce que j'en ai dit, Je les trouve méchans.

PHILINTE.

Mais d'un plus doux esprit...

ALCESTE.

Je n'en démordrai point, les vers sont exécrables.

PHILINTE.

Vous devez faire voir des sentimens traitables. Allons, venez.

ALCESTE.

J'irai, mais rien n'aura pouvoir De me faire dédire.

PHILINTE.

Allons vous faire voir.

ALCESTE.

Hors qu'un commandement exprès du roi me vienne De trouver bons les vers dont on se met en peine, Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais, Et qu'un homme est pendable après les avoir faits

A Clitandre et à Acaste, qui rient.

Par la sambleu! messieurs, je ne croyois pas être Si plaisant que je suis.

CÉLIMÈNE.

Allez vite paroître Où vous devez.

ALCESTE.

J'y vais, madame; et sur mes pas Je reviens en ce lieu pour vider nos débats.

[70] Le tribunal des maréchaux était institué pour juger les querelles d'honneur entre les gentilshommes.

ACTE III

SCÈNE I.--CLITANDRE, ACASTE.

CLITANDRE.

Cher marquis, je te vois l'âme bien satisfaite; Toute chose t'égaye, et rien ne t'inquiète. En bonne foi, crois-tu, sans t'éblouir les yeux, Avoir de grands sujets de paroître joyeux?

ACASTE.

Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine, Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine. J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison Qui se peut dire noble avec quelque raison; Et je crois, par le rang que me donne ma race, Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe. Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas, On sait, sans vanité, que je n'en manque pas; Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire D'une assez vigoureuse et gaillarde manière. Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute; et du bon goût, A juger sans étude et raisonner de tout; A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, Figure de savant sur les bancs du théâtre[71]; Y décider en chef, et faire du fracas A tous les beaux endroits qui méritent des has! Je suis assez adroit; j'ai bon air, bonne mine, Les dents belles surtout, et la taille fort fine. Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter, Qu'on seroit mal venu de me le disputer. Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être, Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître. Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je croi Qu'on peut, par tout pays, être content de soi.

CLITANDRE.

Oui; mais, trouvant ailleurs des conquêtes faciles, Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles?

ACASTE.

Moi! parbleu! je ne suis de taille ni d'humeur A pouvoir d'une belle essuyer la froideur. C'est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires, A brûler constamment pour des beautés sévères, A languir à leurs pieds et souffrir leurs rigueurs, A chercher le secours des soupirs et des pleurs, Et tâcher, par des soins d'une très-longue suite, D'obtenir ce qu'on nie à leur peu de mérite. Mais les gens de mon air, marquis, ne sont pas faits Pour aimer à crédit, et faire tous les frais. Quelque rare que soit le mérite des belles, Je pense, Dieu merci, qu'on vaut son prix comme elles; Que, pour se faire honneur d'un cœur comme le mien, Ce n'est pas la raison qu'il ne leur coûte rien; Et qu'au moins, à tout mettre en de justes balances, Il faut qu'à frais communs se fassent les avances.

CLITANDRE.

Tu penses donc, marquis, être fort bien ici?

ACASTE.

J'ai quelque lieu, marquis, de le penser ainsi.

CLITANDRE.

Crois-moi, détache-toi de cette erreur extrême: Tu te flattes, mon cher, et t'aveugles toi-même.

ACASTE.

Il est vrai, je me flatte et m'aveugle en effet.

CLITANDRE.

Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait?

ACASTE.

Je me flatte.

CLITANDRE.

Sur quoi fonder tes conjectures?

ACASTE.

Je m'aveugle.

CLITANDRE.

En as-tu des preuves qui soient sûres?

ACASTE.

Je m'abuse, te dis-je.

CLITANDRE.

Est-ce que de ses vœux Célimène t'a fait quelques secrets aveux?

ACASTE.

Non, je suis maltraité.

CLITANDRE.

Réponds-moi, je te prie.

ACASTE.

Je n'ai que des rebuts.

CLITANDRE.

Laissons la raillerie, Et me dis quel espoir on peut t'avoir donné.

ACASTE.

Je suis le misérable et toi le fortuné; On a pour ma personne une aversion grande, Et, quelqu'un de ces jours, il faut que je me pende.

CLITANDRE.

Oh! ça, veux-tu, marquis, pour ajuster nos vœux, Que nous tombions d'accord d'une chose tous deux? Que qui pourra montrer une marque certaine D'avoir meilleure part au cœur de Célimène, L'autre ici fera place au vainqueur prétendu, Et le délivrera d'un rival assidu?

ACASTE.

Ah! parbleu, tu me plais avec un tel langage, Et, du bon[72] de mon cœur à cela je m'engage. Mais chut!

[71] Détail de mœurs théâtrales de l'époque. Voyez tome Ier, p. 261.

[72] Archaïsme passé de mode. Il nous est resté: du meilleur de son cœur.

SCÈNE II.--CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE.

CÉLIMÈNE.

Encore ici?

CLITANDRE.

L'amour retient nos pas.

CÉLIMÈNE.

Je viens d'ouïr entrer un carrosse là-bas. Savez-vous qui c'est?

CLITANDRE.

Non.

SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE, BASQUE.

BASQUE.

Arsinoé, madame, Monte ici pour vous voir.

CÉLIMÈNE.

Que me veut cette femme?

BASQUE.

Éliante là-bas est à l'entretenir.

CÉLIMÈNE.

De quoi s'avise-t-elle, et qui la fait venir?

ACASTE.

Pour prude consommée en tous lieux elle passe, Et l'ardeur de son zèle...

CÉLIMÈNE.

Oui, oui, franche grimace. Dans l'âme elle est du monde; et ses soins tentent tout Pour accrocher quelqu'un, sans en venir à bout. Elle ne sauroit voir qu'avec un œil d'envie Les amans déclarés dont une autre est suivie; Et son triste mérite, abandonné de tous, Contre le siècle aveugle est toujours en courroux Elle tâche à[73] couvrir d'un faux voile de prude Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude; Et, pour sauver l'honneur de ses foibles appas, Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas. Cependant un amant plairoit fort à la dame, Et, même, pour Alceste elle a tendresse d'âme. Ce qu'il me rend de soins outrage ses attraits; Elle veut que ce soit un vol que je lui fais, Et son jaloux dépit, qu'avec peine elle cache, En tous endroits sous main contre moi se détache. Enfin, je n'ai rien vu de si sot à mon gré: Elle est impertinente au suprême degré, Et...

[73] Pour: tâcher de. C'est une faute plutôt qu'un archaïsme.

SCÈNE IV.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE, CLITANDRE, ACASTE.

CÉLIMÈNE.

Ah! quel heureux sort en ce lieu vous amène? Madame, sans mentir, j'étois de vous en peine.

ARSINOÉ.

Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir.

CÉLIMÈNE.

Ah! mon Dieu! que je suis contente de vous voir!

Clitandre et Acaste sortent en riant.

SCÈNE V.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE.

ARSINOÉ.

Leur départ ne pouvoit plus à propos se faire.

CÉLIMÈNE.

Voulons-nous nous asseoir?

ARSINOÉ.

Il n'est pas nécessaire. Madame, l'amitié doit surtout éclater Aux choses qui le plus nous peuvent importer; Et, comme il n'en est point de plus grande importance Que celles de l'honneur et de la bienséance, Je viens, par un avis qui touche votre honneur, Témoigner l'amitié que pour vous a mon cœur. Hier, j'étois chez des gens de vertu singulière, Où sur vous du discours on tourna la matière; Et là votre conduite, avec ses grands éclats, Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas. Cette foule de gens dont vous souffrez visite, Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite, Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'auroit fallu, Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu. Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre; Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre; Je vous excusai fort sur votre intention, Et voulus de votre âme être la caution; Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie; Et je me vis contrainte à demeurer d'accord Que l'air dont vous vivez vous faisoit un peu tort; Qu'il prenoit dans le monde une méchante face; Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse, Et que, si vous vouliez, tous vos déportemens Pourroient moins donner prise aux mauvais jugemens. Non que j'y croie au fond l'honnêteté blessée; Me préserve le ciel d'en avoir la pensée! Mais aux ombres du crime on prête aisément foi, Et ce n'est point assez de bien vivre pour soi. Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

CÉLIMÈNE.

Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre; Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre, J'en prétends reconnoître à l'instant la faveur Par un avis aussi qui touche votre honneur, Et, comme je vous vois vous montrer mon amie En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie, Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux, En vous avertissant de ce qu'on dit de vous. En un lieu, l'autre jour, où je faisois visite, Je trouvai quelques gens d'un très-rare mérite, Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien, Firent tomber sur vous, madame, l'entretien. Là, votre pruderie et vos éclats de zèle Ne furent pas cités comme un fort bon modèle; Cette affectation d'un grave extérieur, Vos discours éternels de sagesse et d'honneur, Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence, Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous, Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous, Vos fréquentes leçons et vos aigres censures Sur des choses qui sont innocentes et pures, Tout cela, si je puis vous parler franchement, Madame, fut blâmé d'un commun sentiment. A quoi bon, disoient-ils, cette mine modeste, Et ce sage dehors que dément tout le reste? Elle est à bien prier exacte au dernier point, Mais elle bat ses gens et ne les paye point. Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle, Mais elle met du blanc et veut paroître belle. Elle fait des tableaux couvrir les nudités, Mais elle a de l'amour pour les réalités. Pour moi, contre chacun je pris votre défense; Et leur assurai fort que c'étoit médisance; Mais tous les sentimens combattirent le mien, Et leur conclusion fut que vous feriez bien De prendre moins de soin des actions des autres, Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres; Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps Avant que de songer à condamner les gens; Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire Dans les corrections qu'aux autres on veut faire; Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin, A ceux à qui le ciel en a commis le soin. Madame, je vous crois aussi trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvemens secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

ARSINOÉ.

A quoi qu'en reprenant on soit assujettie, Je ne m'attendois pas à cette repartie, Madame, et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur, Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.

CÉLIMÈNE.

Au contraire, madame; et, si l'on étoit sage, Ces avis mutuels seroient mis en usage. On détruiroit par là, traitant de bonne foi, Ce grand aveuglement où chacun est pour soi. Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle Nous ne continuions cet office fidèle, Et ne prenions grand soin de nous dire entre nous Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.

ARSINOÉ.

Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre; C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre.

CÉLIMÈNE.

Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout; Et chacun a raison, suivant l'âge ou le goût. Il est une saison pour la galanterie; Il en est une aussi propre à la pruderie. On peut, par politique, en prendre le parti, Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti; Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces. Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces: L'âge amènera tout; et ce n'est pas le temps, Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans.

ARSINOÉ.

Certes, vous vous targuez d'un bien foible avantage, Et vous faites sonner terriblement votre âge. Ce que de plus que vous on en pourroit avoir N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir; Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte, Madame, à me pousser de cette étrange sorte.

CÉLIMÈNE.

Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi. Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre? Et puis-je mais[74] des soins qu'on ne va pas vous rendre? Si ma personne aux gens inspire de l'amour, Et si l'on continue à m'offrir chaque jour Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu'on m'ôte, Je n'y saurois que faire[75], et ce n'est pas ma faute; Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas Que pour les attirer vous n'ayez des appas[76].

ARSINOÉ.

Hélas! et croyez-vous que l'on se mette en peine De ce nombre d'amans dont vous faites la vaine, Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger A quel prix aujourd'hui l'on peut les engager? Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule, Que votre seul mérite attire cette foule? Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour, Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour? On ne s'aveugle point par de vaines défaites; Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites A pouvoir inspirer de tendres sentimens, Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amans; Et de là nous pouvons tirer des conséquences Qu'on n'acquiert point leur cœur sans de grandes avances. Qu'aucun pour nos beaux yeux n'est notre soupirant, Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend. Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire Pour les petits brillans[77] d'une foible victoire; Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas, De traiter pour cela les gens de haut en bas. Si nos yeux envioient les conquêtes des vôtres, Je pense qu'on pourroit faire comme les autres, Ne se point ménager, et vous faire bien voir Que l'on a des amans quand on en veut avoir.

CÉLIMÈNE.

Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire. Par ce rare secret, efforcez-vous de plaire, Et sans...

ARSINOÉ.

Brisons, madame, un pareil entretien, Il pousseroit trop loin votre esprit et le mien; Et j'aurois pris déjà le congé qu'il faut prendre, Si mon carrosse encor ne m'obligeoit d'attendre.

CÉLIMÈNE.

Autant qu'il vous plaira, vous pouvez arrêter[78], Madame; et là-dessus rien ne doit vous hâter. Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie, Je m'en vais vous donner meilleure compagnie, Et monsieur, qu'à propos le hasard fait venir, Remplira mieux ma place à[79] vous entretenir.

[74] Voyez plus haut, tome Ier, page 220.

[75] Pour: quelle chose faire. Ellipse populaire et énergique qui s'est conservée dans la langue.

[76] Pour: piéges. Bossuet l'emploie dans le même sens.

[77] Pour: lueurs, splendeurs. Emploi du participe que l'Académie française excluait alors.

[78] Pour: vous arrêter. L'emploi de ce mot dans le sens neutre est un archaïsme aujourd'hui perdu. La langue plus libre exprimait ou supprimait le pronom des verbes réfléchis.

[79] Au lieu de: pour. Voyez plus haut.

SCÈNE VI.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ARSINOÉ.

CÉLIMÈNE.

Alceste, il faut que j'aille écrire un mot de lettre Que, sans me faire tort, je ne saurois remettre. Soyez avec madame; elle aura la bonté D'excuser aisément mon incivilité.

SCÈNE VII.--ALCESTE, ARSINOÉ.

ARSINOÉ.

Vous voyez, elle veut que je vous entretienne, Attendant un moment que mon carrosse vienne; Et jamais tous ses soins ne pouvoient m'offrir rien Qui me fût plus charmant qu'un pareil entretien. En vérité, les gens d'un mérite sublime Entraînent de chacun et l'amour et l'estime, Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets Qui font entrer mon cœur dans tous vos intérêts. Je voudrois que la cour, par un regard propice, A ce que vous valez rendît plus de justice. Vous avez à vous plaindre; et je suis en courroux Quand je vois chaque jour qu'on ne fait rien pour vous.

ALCESTE.

Moi, madame? Et sur quoi pourrois-je en rien prétendre? Quel service à l'État est-ce qu'on m'a vu rendre? Qu'ai-je fait, s'il vous plaît, de si brillant de soi, Pour me plaindre à la cour qu'on ne fait rien pour moi?

ARSINOÉ.

Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices N'ont pas toujours rendu de ces fameux services: Il faut l'occasion ainsi que le pouvoir; Et le mérite enfin que vous nous faites voir Devroit...

ALCESTE.

Mon Dieu! laissons mon mérite, de grâce; De quoi voulez-vous là que la cour s'embarrasse? Elle auroit fort à faire, et ses soins seroient grands, D'avoir à déterrer le mérite des gens.

ARSINOÉ.

Un mérite éclatant se déterre lui-même, Du vôtre en bien des lieux on fait un cas extrême; Et vous saurez de moi qu'en deux fort bons endroits Vous fûtes hier loué par des gens d'un grand poids.

ALCESTE.

Eh! madame, l'on loue aujourd'hui tout le monde, Et le siècle par là n'a rien qu'on ne confonde. Tout est d'un grand mérite également doué; Ce n'est plus un honneur que de se voir loué: D'éloges on regorge, à la tête on les jette, Et mon valet de chambre est mis dans la gazette.

ARSINOÉ.

Pour moi, je voudrois bien que, pour vous montrer mieux, Une charge à la cour vous pût frapper les yeux. Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines On peut, pour vous servir remuer des machines; Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous, Qui vous feront à tout un chemin assez doux.

ALCESTE.

Et que voudriez-vous, madame, que j'y fisse? L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse; Le ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour, Une âme compatible avec l'air de la cour. Je ne me trouve point les vertus nécessaires Pour y bien réussir et faire mes affaires. Etre franc et sincère est mon plus grand talent; Je ne sais point jouer les hommes en parlant; Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense Doit faire en ce pays fort peu de résidence. Hors de la cour, sans doute, on n'a pas cet appui Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui; Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages, Le chagrin de jouer de fort sots personnages; On n'a point à souffrir mille rebuts cruels, On n'a point à louer les vers de messieurs tels, A donner de l'encens à madame une telle, Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.

ARSINOÉ.

Laissons, puisqu'il vous plaît, ce chapitre de cour: Mais, il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour; Et, pour vous découvrir là-dessus mes pensées, Je souhaiterois fort vos ardeurs mieux placées. Vous méritez sans doute un sort beaucoup plus doux, Et celle qui vous charme est indigne de vous.

ALCESTE.

Mais en disant cela, songez-vous, je vous prie, Que cette personne est, madame, votre amie?

ARSINOÉ.