Molière - Œuvres complètes, Tome 2
Part 9
Un certain Grec disoit à l'empereur Auguste, Comme une instruction utile autant que juste, Que, lorsqu'une aventure en colère nous met, Nous devons, avant tout, dire notre alphabet, Afin que dans ce temps la bile se tempère, Et qu'on ne fasse rien que l'on ne doive faire. J'ai suivi sa leçon sur le sujet d'Agnès, Et je la fais venir dans ce lieu tout exprès, Sous prétexte d'y faire un tour de promenade, Afin que les soupçons de mon esprit malade Puissent sur le discours la mettre adroitement, Et lui sondant le cœur, s'éclaircir doucement.
SCÈNE V.--ARNOLPHE, AGNÈS, ALAIN, GEORGETTE.
ARNOLPHE.
Venez, Agnès.
A Alain et à Georgette.
Rentrez.
SCÈNE VI.--ARNOLPHE, AGNÈS.
ARNOLPHE.
La promenade est belle.
AGNÈS.
Fort belle.
ARNOLPHE.
Le beau jour!
AGNÈS.
Fort beau.
ARNOLPHE.
Quelle nouvelle?
AGNÈS.
Le petit chat est mort.
ARNOLPHE.
C'est dommage: mais quoi! Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi. Lorsque j'étois aux champs, n'a-t-il point fait de pluie?
AGNÈS.
Non.
ARNOLPHE.
Vous ennuyoit-il[121]?
AGNÈS.
Jamais je ne m'ennuie.
ARNOLPHE.
Qu'avez-vous fait encor ces neuf ou dix jours-ci?
AGNÈS.
Six chemises, je pense, et six coiffes aussi.
ARNOLPHE, après avoir un peu rêvé.
Le monde, chère Agnès, est une étrange chose! Voyez la médisance, et comme chacun cause! Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnu Étoit en mon absence à la maison venu; Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues. Mais je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues, Et j'ai voulu gager que c'étoit faussement...
AGNÈS.
Mon Dieu! ne gagez pas, vous perdriez vraiment.
ARNOLPHE.
Quoi! c'est la vérité qu'un homme...
AGNÈS.
Chose sûre. Il n'a presque bougé chez nous, je vous jure.
ARNOLPHE, bas, à part.
Cet aveu qu'elle fait avec sincérité Me marque pour le moins son ingénuité.
Haut.
Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne, Que j'avois défendu que vous vissiez personne.
AGNÈS.
Oui; mais, quand je l'ai vu, vous ignorez pourquoi; Et vous en auriez fait, sans doute, autant que moi.
ARNOLPHE.
Peut-être. Mais enfin contez-moi cette histoire.
AGNÈS.
Elle est fort étonnante et difficile à croire. J'étois sur le balcon à travailler au frais, Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès Un jeune homme bien fait, qui, rencontrant ma vue, D'une humble révérence aussitôt me salue: Moi, pour ne point manquer à la civilité, Je fis la révérence aussi de mon côté. Soudain il me refait une autre révérence; Moi, j'en refais de même une autre en diligence; Et lui d'une troisième aussitôt repartant, D'une troisième aussi j'y repars à l'instant. Il passe, vient, repasse, et toujours, de plus belle, Me fait à chaque fois révérence nouvelle; Et moi, qui tous ces tours fixement regardois, Nouvelle révérence aussi je lui rendois: Tant que, si sur ce point la nuit ne fût venue, Toujours comme cela je me serois tenue, Ne voulant point céder, et recevoir l'ennui Qu'il me pût estimer moins civile que lui.
ARNOLPHE.
Fort bien.
AGNÈS.
Le lendemain, étant sur notre porte, Une vieille m'aborde en parlant de la sorte: «Mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bénir, »Et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir: »Il ne vous a pas faite une belle personne »Afin de mal user des choses qu'il vous donne; »Et vous devez savoir que vous avez blessé »Un cœur qui de s'en plaindre est aujourd'hui forcé.»
ARNOLPHE, à part.
Ah! suppôt de Satan! exécrable damnée!
AGNÈS.
Moi, j'ai blessé quelqu'un! fis-je tout étonnée. «Oui, dit-elle, blessé, mais blessé tout de bon; »Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon.» Hélas! qui pourroit, dis-je, en avoir été cause? Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose? «Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal »Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal.» Eh! mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde; Mes yeux ont-ils du mal, pour en donner au monde? «Oui, fit-elle[122], vos yeux, pour causer le trépas, »Ma fille, ont un venin que vous ne savez pas. »En un mot, il languit, le pauvre misérable; »Et, s'il faut, poursuivit la vieille charitable, »Que votre cruauté lui refuse un secours, »C'est un homme à porter en terre dans deux jours.» Mon Dieu! j'en aurois, dis-je, une douleur bien grande. Mais pour le secourir qu'est-ce qu'il me demande? «Mon enfant, me dit-elle, il ne veut obtenir »Que le bien de vous voir et vous entretenir; »Vos yeux peuvent eux seuls empêcher sa ruine, »Et du mal qu'ils ont fait être la médecine.» Hélas! volontiers, dis-je; et, puisqu'il est ainsi, Il peut, tant qu'il voudra, me venir voir ici.
ARNOLPHE, à part.
Ah! sorcière maudite! empoisonneuse d'âmes, Puisse l'enfer payer tes charitables trames!
AGNÈS.
Voilà comme il me vit et reçut guérison. Vous-même, à votre avis, n'ai-je pas eu raison? Et pouvois-je, après tout, avoir la conscience De le laisser mourir faute d'une assistance? Moi qui compatis tant aux gens qu'on fait souffrir, Et ne puis, sans pleurer, voir un poulet mourir!
ARNOLPHE, bas, à part.
Tout cela n'est parti que d'une âme innocente; Et j'en dois accuser mon absence imprudente, Qui sans guide a laissé cette bonté de mœurs Exposée aux aguets des rusés séducteurs. Je crains que le pendard, dans ses vœux téméraires, Un peu plus fort que jeu n'ait poussé les affaires.
AGNÈS.
Qu'avez-vous? Vous grondez, ce me semble, un petit[123]. Est-ce que c'est mal fait ce que je vous ai dit?
ARNOLPHE.
Non. Mais de cette vue apprenez-moi les suites, Et comme le jeune homme a passé ses visites.
AGNÈS.
Hélas! si vous saviez comme il étoit ravi, Comme il perdit son mal sitôt que je le vi, Le présent qu'il m'a fait d'une belle cassette, Et l'argent qu'en ont eu notre Alain et Georgette, Vous l'aimeriez sans doute, et diriez comme nous...
ARNOLPHE.
Oui. Mais que faisoit-il étant seul avec vous?
AGNÈS.
Il juroit qu'il m'aimoit d'une amour sans seconde, Et me disoit des mots les plus gentils du monde, Des choses que jamais rien ne peut égaler, Et dont, toutes les fois que je l'entends parler, La douceur me chatouille, et là-dedans remue Certain je ne sais quoi dont je suis tout émue.
ARNOLPHE, bas, à part.
O fâcheux examen d'un mystère fatal, Où l'examinateur souffre seul tout le mal!
Haut.
Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses, Ne vous faisoit-il point aussi quelques caresses?
AGNÈS.
Oh tant! il me prenoit et les mains et les bras, Et de me les baiser il n'était jamais las.
ARNOLPHE.
Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose?
La voyant interdite.
Ouf!
AGNÈS.
Eh! il m'a...
ARNOLPHE.
Quoi?
AGNÈS.
Pris...
ARNOLPHE.
Eh?
AGNÈS.
Le...
ARNOLPHE.
Plaît-il?
AGNÈS.
Je n'ose, Et vous vous fâcherez peut-être contre moi.
ARNOLPHE.
Non.
AGNÈS.
Si fait.
ARNOLPHE.
Mon Dieu! non.
AGNÈS.
Jurez donc votre foi.
ARNOLPHE.
Ma foi, soit!
AGNÈS.
Il m'a pris... Vous serez en colère.
ARNOLPHE.
Non.
AGNÈS.
Si.
ARNOLPHE.
Non, non, non, non. Diantre! que de mystère! Qu'est-ce qu'il vous a pris?
AGNÈS.
Il...
ARNOLPHE, à part.
Je souffre en damné!
AGNÈS.
Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donné. A vous dire le vrai, je n'ai pu m'en défendre.
ARNOLPHE, reprenant haleine.
Passe pour le ruban. Mais je voulois apprendre S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.
AGNÈS.
Comment! est-ce qu'on fait d'autres choses?
ARNOLPHE.
Non pas. Mais, pour guérir du mal qu'il dit qui le possède, N'a-t-il point exigé de vous d'autre remède?
AGNÈS.
Non. Vous pouvez juger, s'il en eût demandé, Que pour le secourir j'aurais tout accordé.
ARNOLPHE, bas, à part.
Grâce aux bontés du ciel, j'en suis quitte à bon compte! Si j'y retombe plus, je veux bien qu'on m'affronte[124].
Haut.
Chut! De votre innocence, Agnès, c'est un effet; Je ne vous en dis mot. Ce qui s'est fait est fait. Je sais qu'en vous flattant le galant ne désire Que de vous abuser, et puis après s'en rire.
AGNÈS.
Oh! point. Il me l'a dit plus de vingt fois à moi.
ARNOLPHE.
Ah! vous ne savez pas ce que c'est que sa foi. Mais enfin apprenez qu'accepter des cassettes, Et de ces beaux blondins écouter les sornettes; Que se laisser par eux, à force de langueur, Baiser ainsi les mains et chatouiller le cœur, Est un péché mortel des plus gros qu'il se fasse.
AGNÈS.
Un péché, dites-vous? Et la raison, de grâce?
ARNOLPHE.
La raison? La raison est l'arrêt prononcé Que par ces actions le ciel est courroucé.
AGNÈS.
Courroucé? Mais pourquoi faut-il qu'il s'en courrouce? C'est une chose, hélas! si plaisante[125] et si douce! J'admire quelle joie on goûte à tout cela; Et je ne savois point encor ces choses-là.
ARNOLPHE.
Oui, c'est un grand plaisir que toutes ces tendresses, Ces propos si gentils et ces douces caresses; Mais il faut le goûter en toute honnêteté, Et qu'en se mariant le crime en soit ôté.
AGNÈS.
N'est-ce plus un péché lorsque l'on se marie?
ARNOLPHE.
Non.
AGNÈS.
Mariez-moi donc promptement, je vous prie.
ARNOLPHE.
Si vous le souhaitez, je le souhaite aussi, Et pour vous marier on me revoit ici.
AGNÈS.
Est-il possible?
ARNOLPHE.
Oui.
AGNÈS.
Que vous me ferez aise!
ARNOLPHE.
Oui, je ne doute point que l'hymen ne vous plaise.
AGNÈS.
Vous nous voulez nous deux...
ARNOLPHE.
Rien de plus assuré.
AGNÈS.
Que, si cela se fait, je vous caresserai!
ARNOLPHE.
Eh! la chose sera de ma part réciproque.
AGNÈS.
Je ne reconnois point, pour moi, quand on se moque. Parlez-vous tout de bon?
ARNOLPHE.
Oui, vous le pourrez voir.
AGNÈS.
Nous serons mariés?
ARNOLPHE.
Oui.
AGNÈS.
Mais quand?
ARNOLPHE.
Dès ce soir.
AGNÈS, riant.
Dès ce soir?
ARNOLPHE.
Dès ce soir. Cela vous fait donc rire?
AGNÈS.
Oui.
ARNOLPHE.
Vous voir bien contente est ce que je désire.
AGNÈS.
Hélas! que je vous ai grande obligation, Et qu'avec lui j'aurai de satisfaction!
ARNOLPHE.
Avec qui?
AGNÈS.
Avec... Là...
ARNOLPHE.
Là... Là n'est pas mon compte. A choisir un mari vous êtes un peu prompte. C'est un autre, en un mot, que je vous tiens tout prêt, Et quant au monsieur-là, je prétends, s'il vous plaît, Dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce, Qu'avec lui désormais vous rompiez tout commerce; Que, venant au logis, pour votre compliment, Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement; Et, lui jetant, s'il heurte, un grès[126] par la fenêtre, L'obligiez tout de bon à ne plus y paroître. M'entendez-vous, Agnès? Moi, caché dans un coin, De votre procédé je serai le témoin.
AGNÈS.
Las! il est si bien fait! C'est...
ARNOLPHE.
Ah! que de langage!
AGNÈS.
Je n'aurai pas le cœur...
ARNOLPHE.
Point de bruit davantage. Montez là-haut.
AGNÈS.
Mais quoi! voulez-vous...
ARNOLPHE.
C'est assez! Je suis maître, je parle; allez, obéissez.
[121] Pour: vous ennuyez-vous? Emploi de _il_, impersonnel, que nous avons déjà remarqué.
[122] L'emploi du verbe _faire_, pour: dire, était déjà un archaïsme du temps de Molière, et cet emploi complète l'ingénuité du rôle d'Agnès.
[123] Pour: un peu. Cet archaïsme naïf s'est conservé dans _petit peu_.
[124] Pour: que l'on me fasse tous les affronts. Archaïsme hors d'usage.
[125] Pour: qui donne du plaisir. Archaïsme regrettable. Nous n'avons plus que déplaisante.
[126] Pour: un pavé. Mot qui ne se dirait plus.
ACTE III
SCÈNE I.--ARNOLPHE, AGNÈS, ALAIN, GEORGETTE.
ARNOLPHE.
Oui, tout a bien été, ma joie est sans pareille: Vous avez là suivi mes ordres à merveille, Confondu de tout point le blondin séducteur; Et voilà de quoi sert un sage directeur. Votre innocence, Agnès, avoit été surprise: Voyez, sans y penser, où vous vous étiez mise. «Vous enfiliez tout droit, sans mon instruction, »Le grand chemin d'enfer et de perdition. »De tous ces damoiseaux on sait trop les coutumes; »Ils ont de beaux canons, force rubans et plumes, »Grands cheveux, belles dents, et des propos fort doux; »Mais, comme je vous dis, la griffe est là-dessous; »Et ce sont vrais satans, dont la gueule altérée »De l'honneur féminin cherche à faire curée[127];» Mais, encore une fois, grâce au soin apporté, Vous en êtes sortie avec honnêteté. L'air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre, Qui de tous ses desseins a mis l'espoir par terre, Me confirme encor mieux à ne point différer Les noces où j'ai dit qu'il vous faut préparer. Mais, avant toute chose, il est bon de vous faire Quelque petit discours qui vous soit salutaire.
A Georgette et à Alain.
Un siége au frais ici. Vous, si jamais en rien...
GEORGETTE.
De toutes vos leçons nous nous souviendrons bien. Cet autre monsieur-là nous en faisoit accroire: Mais...
ALAIN.
S'il entre jamais, je veux jamais ne boire. Aussi bien est-ce un sot: il nous a l'autre fois Donné deux écus d'or qui n'étoient pas de poids.
ARNOLPHE.
Ayez donc pour souper tout ce que je désire; Et pour notre contrat, comme je viens de dire, Faites venir ici, l'un ou l'autre, au retour, Le notaire qui loge au coin du carrefour.
[127] Les huit vers indiqués par des guillemets n'étaient pas prononcés sur la scène du temps de Molière, comme attentatoires à la morale et offrant la parodie des recommandations de l'Église.
SCÈNE II.--ARNOLPHE, AGNÈS.
ARNOLPHE, assis.
Agnès, pour m'écouter, laissez là votre ouvrage! Levez un peu la tête et tournez le visage:
Mettant le doigt sur son front.
Là, regardez-moi là durant cet entretien; Et, jusqu'au moindre mot, imprimez-le-vous bien. Je vous épouse, Agnès; et, cent fois la journée, Vous devez bénir l'heur de votre destinée, Contempler la bassesse où vous avez été, Et dans le même temps admirer ma bonté, Qui, de ce vil état de pauvre villageoise, Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise, Et jouir de la couche et des embrassements D'un homme qui fuyoit tous ces engagements, Et dont à vingt partis, fort capables de plaire, Le cœur a refusé l'honneur qu'il vous veut faire. Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux Le peu que vous étiez sans ce nœud glorieux, Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise A mériter l'état où je vous aurai mise, A toujours vous connoître et faire qu'à jamais Je puisse me louer de l'acte que je fais. Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage: A d'austères devoirs le rang de femme engage; Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends, Pour être libertine et prendre du bon temps. Votre sexe n'est là que pour la dépendance: Du côté de la barbe est la toute-puissance. Bien qu'on soit deux moitiés de la société, Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité: L'une est moitié suprême, et l'autre subalterne; L'une en tout est soumise à l'autre qui gouverne; Et ce que le soldat, dans son devoir instruit, Montre d'obéissance au chef qui le conduit, Le valet à son maître, un enfant à son père, A son supérieur le moindre petit frère, N'approche point encor de la docilité, Et de l'obéissance, et de l'humilité, Et du profond respect où la femme doit être Pour son mari, son chef, son seigneur, et son maître. Lorsqu'il jette sur elle un regard sérieux, Son devoir aussitôt est de baisser les yeux, Et de n'oser jamais le regarder en face Que quand d'un doux regard il lui veut faire grâce. C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui; Mais ne vous gâtez pas sur l'exemple d'autrui. Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines Dont par toute la ville on chante les fredaines, Et de vous laisser prendre aux assauts du malin, C'est-à-dire d'ouïr aucun jeune blondin. Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne, C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne; Que cet honneur est tendre et se blesse de peu; Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu; Et qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes Où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes. Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons; Et vous devez du cœur dévorer ces leçons. Si votre âme les suit, et fuit[128] d'être coquette, Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette; Mais, s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond, Elle deviendra lors noire comme un charbon; Vous paroîtrez à tous un objet effroyable, Et vous irez un jour, vrai partage du diable, Bouillir dans les enfers à toute éternité, Dont vous veuille garder la céleste bonté! Faites la révérence. Ainsi qu'une novice Par cœur, dans le couvent, doit savoir son office, Entrant au mariage il en faut faire autant; Et voici dans ma poche un écrit important Qui vous enseignera l'office de la femme. J'en ignore l'auteur: mais c'est quelque bonne âme; Et je veux que ce soit votre unique entretien.
Il se lève.
Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien.
AGNÈS, lit.
LES MAXIMES DU MARIAGE OU LES DEVOIRS DE LA FEMME MARIÉE AVEC SON EXERCICE JOURNALIER.
PREMIÈRE MAXIME.
Celle qu'un lien honnête Fait entrer au lit d'autrui Doit se mettre dans la tête, Malgré le train d'aujourd'hui, Que l'homme qui la prend ne la prend que pour lui.
ARNOLPHE.
Je vous expliquerai ce que cela veut dire; Mais, pour l'heure présente, il ne faut rien que lire.
AGNÈS, poursuit.
DEUXIÈME MAXIME.
Elle ne se doit parer Qu'autant que peut désirer Le mari qui la possède: C'est lui que touche seul le soin de sa beauté; Et pour rien doit être compté Que les autres la trouvent laide.
TROISIÈME MAXIME.
Loin ces études d'œillades, Ces eaux, ces blancs, ces pommades, Et mille ingrédients qui font des teints fleuris: A l'honneur, tous les jours, ce sont drogues mortelles; Et les soins de paroître belles Se prennent peu pour les maris.
QUATRIÈME MAXIME.
Sous sa coiffe, en sortant, comme l'honneur l'ordonne, Il faut que de ses yeux elle étouffe les coups; Car, pour bien plaire à son époux Elle ne doit plaire à personne.
CINQUIÈME MAXIME.
Hors ceux dont au mari la visite se rend, La bonne règle défend De recevoir aucune âme: Ceux qui, de galante humeur, N'ont affaire qu'à madame N'accommodent pas monsieur.
SIXIÈME MAXIME.
Il faut des présens des hommes Qu'elle se défende bien; Car, dans le siècle où nous sommes, On ne donne rien pour rien.
SEPTIÈME MAXIME.
Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l'ennui, Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes: Le mari doit, dans les bonnes coutumes, Écrire tout ce qui s'écrit chez lui.
HUITIÈME MAXIME.
Ces sociétés déréglées, Qu'on nomme belles assemblées Des femmes tous les jours corrompent les esprits; En bonne politique on les doit interdire; Car c'est là que l'on conspire Contre les pauvres maris.
NEUVIÈME MAXIME.
Toute femme qui veut à l'honneur se vouer Doit se défendre de jouer, Comme d'une chose funeste. Car le jeu, fort décevant, Pousse une femme souvent A jouer de tout son reste.
DIXIÈME MAXIME.
Des promenades du temps, Ou repas qu'on donne aux champs, Il ne faut point qu'elle essaye. Selon les prudents cerveaux, Le mari, dans ces cadeaux[129], Est toujours celui qui paye.
ONZIÈME MAXIME.
ARNOLPHE.
Vous achèverez seule; et, pas à pas, tantôt Je vous expliquerai ces choses comme il faut. Je me suis souvenu d'une petite affaire: Je n'ai qu'un mot à dire, et ne tarderai guère. Rentrez; et conservez ce livre chèrement. Si le notaire vient, qu'il m'attende un moment.
[128] Pour: refuse d'être. Archaïsme et latinisme d'une grande énergie.
[129] Pour: dîners à la campagne. Voyez tome Ier, p. 268, note troisième.
SCÈNE III.--ARNOLPHE.
Je ne puis faire mieux que d'en faire ma femme. Ainsi que je voudrai je tournerai cette âme; Comme un morceau de cire entre mes mains elle est, Et je lui puis donner la forme qui me plaît. Il s'en est peu fallu que, durant mon absence, On ne m'ait attrapé par son trop d'innocence; Mais il vaut beaucoup mieux, à dire vérité, Que la femme qu'on a pèche de ce côté. De ces sortes d'erreurs le remède est facile. Toute personne simple aux leçons est docile; Et, si du bon chemin on l'a fait écarter[130], Deux mots incontinent l'y peuvent rejeter. Mais une femme habile est bien une autre bête: Notre sort ne dépend que de sa seule tête; De ce qu'elle s'y met rien ne la fait gauchir, Et nos enseignements ne font là que blanchir; Son bel esprit lui sert à railler nos maximes, A se faire souvent des vertus de ses crimes, Et trouver, pour venir à ses coupables fins, Des détours à duper l'adresse des plus fins. Pour se parer du coup en vain on se fatigue: Une femme d'esprit est un diable en intrigue; Et, dès que son caprice a prononcé tout bas L'arrêt de notre honneur, il faut passer le pas: Beaucoup d'honnêtes gens en pourroient bien que dire[131]. Enfin mon étourdi n'aura pas lieu d'en rire; Par son trop de caquet il a ce qu'il lui faut. Voilà de nos François l'ordinaire défaut: Dans la possession d'une bonne fortune, Le secret est toujours ce qui les importune; Et la vanité sotte a pour eux tant d'appas, Qu'ils se pendroient plutôt que de ne causer pas. Oh! que les femmes sont du diable bien tentées Lorsqu'elles vont choisir ces têtes éventées! Et que... Mais le voici... Cachons-nous toujours bien, Et découvrons un peu quel chagrin est le sien.
[130] Pour: s'écarter. C'est plutôt une faute de français qu'un archaïsme.
[131] Pour: pourraient bien savoir qu'en dire. Ellipse très intelligible et très-énergique.
SCÈNE IV.--HORACE, ARNOLPHE.
HORACE. Je reviens de chez vous, et le destin me montre Qu'il n'a pas résolu que je vous y rencontre. Mais j'irai tant de fois, qu'enfin quelque moment...
ARNOLPHE.
Eh! mon Dieu! n'entrons point dans ce vain compliment: Rien ne me fâche tant que ces cérémonies; Et, si l'on m'en croyoit, elles seroient bannies. C'est un maudit usage; et la plupart des gens Y perdent sottement les deux tiers de leur temps.
Il se couvre.
Mettons[132] donc sans façon. Eh bien, vos amourettes? Puis-je, seigneur Horace, apprendre où vous en êtes? J'étois tantôt distrait par quelque vision; Mais depuis là-dessus j'ai fait réflexion. De vos premiers progrès j'admire la vitesse, Et dans l'événement mon âme s'intéresse.
HORACE.
Ma foi, depuis qu'à vous s'est découvert mon cœur, Il est à mon amour arrivé du malheur.
ARNOLPHE.
Oh! oh! comment cela?
HORACE.
La fortune cruelle A ramené des champs le patron de la belle.
ARNOLPHE.
Quel malheur!
HORACE.
Et de plus, à mon très-grand regret, Il a su de nous deux le commerce secret.
ARNOLPHE.
D'où diantre a-t-il sitôt appris cette aventure?
HORACE.
Je ne sais; mais enfin c'est une chose sûre. Je pensois aller rendre, à mon heure à peu près, Ma petite visite à ses jeunes attraits, Lorsque, changeant pour moi de ton et de visage, Et servante et valet m'ont bouché le passage, Et d'un «Retirez-vous, vous nous importunez,» M'ont assez rudement fermé la porte au nez.
ARNOLPHE.
La porte au nez!
HORACE.
Au nez.
ARNOLPHE.
La chose est un peu forte.
HORACE.
J'ai voulu leur parler au travers de la porte; Mais à tous mes propos ce qu'ils ont répondu, C'est: «Vous n'entrerez point, monsieur l'a défendu.»
ARNOLPHE.
Ils n'ont donc point ouvert?
HORACE.
Non. Et de la fenêtre Agnès m'a confirmé le retour de ce maître, En me chassant de là d'un ton plein de fierté, Accompagné d'un grès que sa main a jeté.
ARNOLPHE.
Comment! d'un grès?
HORACE.
D'un grès de taille non petite, Dont on a par ses mains régalé ma visite.