Molière - Œuvres complètes, Tome 2
Part 7
ÉRASTE.
Laisse-moi, je te prie.
FILINTE.
Point d'affaire, marquis.
ÉRASTE.
Une galanterie En certain lieu ce soir...
FILINTE.
Je ne te quitte pas: En quel lieu que ce soit, je veux suivre tes pas.
ÉRASTE.
Parbleu! puisque tu veux que j'aie une querelle, Je consens à l'avoir pour contenter ton zèle; Ce sera contre toi, qui me fais enrager, Et dont je ne me puis par douceur dégager.
FILINTE.
C'est fort mal d'un ami recevoir le service; Mais, puisque je vous rends un si mauvais office, Adieu. Videz sans moi tout ce que vous aurez.
ÉRASTE.
Vous serez mon ami quand vous me quitterez.
Seul.
Mais voyez quels malheurs suivent ma destinée! Ils m'auront fait passer l'heure qu'on m'a donnée.
[104] Pour: quel que soit le succès de l'affaire, quoi qu'il en résulte. Extension du sens, d'un emploi assez hardi.
SCÈNE V.--DAMIS, L'ÉPINE, ÉRASTE, LA RIVIÈRE ET SES COMPAGNONS.
DAMIS, à part.
Quoi! malgré moi le traître espère l'obtenir! Ah! mon juste courroux le saura prévenir.
ÉRASTE, à part.
J'entrevois là quelqu'un sur la porte d'Orphise. Quoi! toujours quelque obstacle aux feux qu'elle autorise!
DAMIS, à l'Épine.
Oui, j'ai su que ma nièce, en dépit de mes soins, Doit voir ce soir chez elle Éraste sans témoins.
LA RIVIÈRE, à ses compagnons.
Qu'entends-je à ces gens-là dire de notre maître? Approchons doucement, sans nous faire connoître.
DAMIS, à l'Épine.
Mais, avant qu'il ait lieu d'achever son dessein, Il faut de mille coups percer son traître sein. Va-t'en faire venir ceux que je viens de dire, Pour les mettre en embûche[105] aux lieux que je désire, Afin qu'au nom d'Éraste on soit prêt à venger Mon honneur, que ses feux ont l'orgueil d'outrager, A rompre un rendez-vous qui dans ce lieu l'appelle, Et noyer dans son sang sa flamme criminelle.
LA RIVIÈRE, attaquant Damis avec ses compagnons.
Avant qu'à tes fureurs on puisse l'immoler, Traître, tu trouveras en nous à qui parler.
ÉRASTE.
Bien qu'il m'ait voulu perdre, un point d'honneur me presse De secourir ici l'oncle de ma maîtresse.
A Damis.
Je suis à vous, monsieur.
Il met l'épée à la main contre la Rivière et ses compagnons, qu'il met en fuite.
DAMIS.
O ciel! par quel secours D'un trépas assuré vois-je sauver mes jours? A qui suis-je obligé d'un si rare service?
ÉRASTE, revenant.
Je n'ai fait, vous servant, qu'un acte de justice.
DAMIS.
Ciel! puis-je à mon oreille ajouter quelque foi? Est-ce la main d'Éraste...
ÉRASTE.
Oui, oui, monsieur, c'est moi; Trop heureux que ma main vous ait tiré de peine, Trop malheureux d'avoir mérité votre haine.
DAMIS.
Quoi! celui dont j'avois résolu le trépas Est celui qui pour moi vient d'employer son bras? Ah! c'en est trop, mon cœur est contraint de se rendre; Et, quoi que votre amour ce soir ait pu prétendre, Ce trait si surprenant de générosité Doit étouffer en moi toute animosité. Je rougis de ma faute, et blâme mon caprice. Ma haine trop longtemps vous a fait injustice; Et, pour la condamner par un éclat fameux, Je vous joins dès ce soir à l'objet de vos vœux.
[105] Pour: embuscade. Du mot _bois_, où l'on s'embusque pour surprendre l'homme qui va passer.
SCÈNE VI.--ORPHISE, DAMIS, ÉRASTE.
ORPHISE, sortant de chez elle avec un flambeau.
Monsieur, quelle aventure a d'un trouble effroyable...
DAMIS.
Ma nièce elle n'a rien que de très-agréable, Puisqu'après tant de vœux que j'ai blâmés en vous, C'est elle qui vous donne Éraste pour époux; Son bras a repoussé le trépas que j'évite, Et je veux envers lui que votre main m'acquitte.
ORPHISE.
Si c'est pour lui payer ce que vous lui devez, J'y consens, devant tout aux jours qu'il a sauvés.
ÉRASTE.
Mon cœur est si surpris d'une telle merveille, Qu'en ce ravissement je doute si je veille.
DAMIS.
Célébrons l'heureux sort dont vous allez jouir, Et que nos violons viennent nous réjouir!
On frappe à la porte de Damis.
ÉRASTE.
Qui frappe là si fort?
SCÈNE VII.--DAMIS, ORPHISE, ÉRASTE, L'ÉPINE.
L'ÉPINE.
Monsieur, ce sont des masques, Qui portent des crincrins et des tambours de basques.
Les masques entrent et occupent toute la place.
ÉRASTE.
Quoi! toujours des fâcheux! Holà! suisses, ici; Qu'on me fasse sortir ces gredins que voici.
BALLET DU TROISIÈME ACTE.
PREMIÈRE ENTRÉE.
Des suisses, avec des hallebardes, chassent tous les masques fâcheux et se retirent ensuite pour laisser danser à leur aise.
DERNIÈRE ENTRÉE.
Quatre bergers et une bergère, qui, au sentiment de tous ceux qui l'ont vue, ferme le divertissement d'assez bonne grâce.
FIN DES FACHEUX
L'ÉCOLE DES FEMMES
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, LE 26 DÉCEMBRE 1662, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL.
Voici Molière marié. L'imperfection de l'espèce humaine, plus vive et plus flagrante dans l'association de deux êtres dépendant l'un de l'autre, lui apparaît redoutable. Il a quarante et un ans et sa femme en a dix-huit; il est sombre et contemplatif: elle est coquette et sans principes. Il ne porte pas même le nom de son père, Poquelin; après tout, ce n'est qu'un acteur.
Jolie, admirée et vaine, fille de gentilhomme, elle est entourée de seigneurs dont les titres et les prétentions brillent comme leur épée. L'éducation d'Armande s'est faite dans la vie nomade, sur les grandes routes et à travers les villes que visitait la troupe de ses parents et de Molière. C'était cette petite Armande que depuis treize années il avait bercée sur ses genoux, dont il avait développé l'esprit, qu'il avait formée pour la scène, c'était elle qui prenait son essor du côté des marquis, de la coquetterie et du luxe, et se souciait peu des conseils donnés par ce directeur de troupe enseveli dans ses vieux livres ou dans l'étude de ses rôles, et qui lui était toujours apparu comme un père ou un tuteur.
Molière pleura; cela lui arrivait souvent, il l'avoue lui-même dans une lettre à le Vayer. On a même avancé que, ne pouvant chasser de sa maison les marquis, ni armer sa femme contre les séductions hardies qui venaient l'assiéger, il fut saisi de désespoir peu de temps après le mariage, et suivit le roi en Lorraine; fait qui n'a rien de possible, puisque le roi ne partit pour la Lorraine qu'au commencement de l'année 1663.
Quoi qu'il en soit, en 1662 le ménage est déjà troublé. Armande ne paraîtra plus dans la nouvelle œuvre que médite le poëte. Molière a beaucoup souffert; et, ce qui est le propre du génie, il aperçoit le côté comique de sa souffrance.
Dévoré de douloureuses passions, se reprochant sa faiblesse, impuissant à se vaincre, comprenant l'imperfection de l'humanité et l'irrésistible entraînement de la coquetterie féminine, il prit une résolution étrange: il se joua lui-même et railla l'involontaire amour dont il était obsédé. Cette situation prête à l'œuvre nouvelle un accent chaud et coloré. Il se sacrifie et se condamne, lui qui a si résolument affronté le mariage dans ses conditions les plus défavorables. Il reprend avec plus de vigueur encore le combat de la jeunesse contre le vieil âge, de la nature contre la société, de l'indulgence contre la rigueur, de la femme contre ses maîtres.
Déjà Cervantès, dans sa charmante nouvelle du _Jaloux_, et après lui Scarron, dans sa _Précaution inutile_, avaient établi que la plus ignorante sait attirer dans ses piéges le plus habile, et que, pour avoir épousé une niaise on n'en est pas moins exposé à tous les dangers de l'hyménée. Molière féconde ce germe antique. Au centre de son œuvre paraît le tuteur qui prend mille soins inutiles pour refréner la folle licence et conquérir une jeune proie. C'est un égoïste et même un cynique; il exige des autres une moralité qui lui profite et se réserve l'exploitation de l'immoralité qui lui plaît. Docte et passé maître en fait de ruses, sûr de lui comme tous les vieux Machiavels, despote dans la vie privée, sans respect pour la liberté d'autrui ou pour les droits de la faiblesse, théoricien de la prudence, homme à maximes, il a des remèdes pour toutes choses. Ce n'est ni un vrai croyant ni un honnête homme. Le fond de son âme est sans charité et sans pudeur, le fond de sa pensée est sans principe et sans équité. Il n'a pas de pitié pour la faiblesse, ne croit à rien d'honnête, récolte volontiers les récits graveleux et compte sur sa ruse pour n'être pas trompé. Malgré cette politique méticuleuse, ses domestiques se moquent de lui; la moindre absence met sa maison dans le désordre, et la proie qu'il convoite finit par lui échapper. Ce vieillard madré qui prétend au bel air ne se contente plus du nom d'Arnolphe; il veut être M. de la Souche. Riche et voulant jouer l'homme de cour, il imagine que tout doit céder aux rubriques de sa finesse demi-séculaire et prétend bien ne pas entrer dans la confrérie de Saint-Arnolphe (nom des maris trompés au moyen âge). Aussi se sert-il de la religion pour protéger son vice et fait-il retentir les menaces de l'enfer dans l'espoir d'enchaîner à sa décrépitude cette jeunesse florissante devenue son esclave au nom de Dieu et de la loi. Agréable dupe à voir tomber dans ses propres filets! Épris d'une passion vive, il devient tragique dans sa défaite, quand, devant la nature, ses instincts et ses forces vives, toutes les ruses du vieillard et tous ses travaux disparaissent et s'éclipsent. Du côté de Sganarelle, stratagèmes prémédités, lascivités de la pensée, personnalité cynique; du côté de la jeunesse, générosité, délicatesse, amour véritable. La fille élevée dans l'ignorance brise sans le moindre effort les réseaux du vieil oiseleur; et, ce qui est une admirable combinaison inventée par Cervantès et perfectionnée par Molière, le cynisme du tuteur obscène encourage l'amant et le pousse au succès.
Imaginez l'étonnement et l'effroi des anciens à la vue de cette audace et la joie de la jeune cour! Molière annonce et prépare la place supérieure que la femme, contenue pendant tout le moyen âge dans les limites restreintes, allait assumer dans la civilisation nouvelle. Il veut que, pour être les compagnes de l'homme, elles prennent le sentiment de leur dignité; l'avilissement du faible, sa servitude, le soin de le tenir au moyen de l'ignorance dans l'infériorité et l'obscurité, ne profitent (dit le poëte) ni à sa vertu ni à la sûreté du maître. C'est donc le mouvement ascensionnel des femmes que Molière protége à ses propres dépens, il est vrai. Dans le ridicule Arnolphe, qui ne peut poser sa main ridée sur ce papillon aux ailes légères, il y a plus d'un trait emprunté à la passion de Molière et à ses douleurs.
Les commentateurs se sont épuisés en recherches pour vérifier les sources auxquelles Molière a puisé pour compléter son œuvre. Enquête difficile. Une assimilation constante venait grossir incessamment le trésor de son génie. Gauloise de ton, d'un sel puissant, d'une vigueur d'ironie extraordinaire, l'œuvre nouvelle rappelle à la fois Rabelais, Scarron, les _Quinze joies du mariage_, les _Facéties_ de Straparole, Mathurin Régnier, et la _Célestina_ espagnole de Rojas. L'art le plus délicat a su y introduire la célèbre entremetteuse du moyen âge sans blesser la décence, puisque c'est l'ingénue qui parle innocemment des vices qu'elle ignore et de la vicieuse qu'elle ne comprend pas.
Cette nouvelle bataille fut gagnée avec plus d'éclat que les précédentes. L'ironie et la tendresse, l'énergique satire de l'humanité, ravissaient les esprits libres et jeunes. Élégants, marquis, précieuses, tout ce qui se piquait de délicatesse repoussait Molière comme un cynique bouffon. Parler de _tarte à la crème_, de _grés jeté par la fenêtre_ et d'_enfants faits par l'oreille_, fi donc! Le duc de la Feuillade, qui donnait le ton aux beaux de la cour, ne répondait, lorsqu'on venait lui demander son opinion sur la pièce nouvelle, que ces mots dédaigneusement jetés: _Tarte à la crème_. Les partisans de la décence reléguaient Molière parmi les bateleurs. Les austères condamnaient les sermons d'Arnolphe comme attentatoires à la religion. L'ancienne tragédie, la vieille littérature, se croyaient blessées. On désertait l'hôtel de Bourgogne; Corneille vieillissant, que défendait son frère Thomas, s'indignait que des bouffonneries attirassent plus de monde que _Sertorius_, _Chimène_ et les _Horaces_. Le polygraphe Sorel, qui s'était fait appeler le sieur de Lisle; le spirituel et méchant de Visé, défenseur des marquis; l'ingénieux Boursault, qui, pour agréer aux précieuses, s'était mis à la tête du parti des ruelles, marchaient résolument contre ce bouffon qui les éclipsait. Avec tous les avantages et toute la gloire de la conquête, Molière en avait les déboires et les douleurs. A la première représentation, l'on vit la société d'autrefois se réveiller, surgir, prendre un corps, et tout ce que Molière combattait apparaître sous la figure d'un nommé Clapisson, qui représenta à lui seul l'armée des ennemis de Molière. «Il écouta, dit l'auteur, toute la pièce avec un sérieux le plus sombre du monde. Tout ce qui égayoit les autres ridoit son front; à tous les éclats de rire, il haussoit les épaules et regardoit le parterre en pitié. Quelquefois aussi, le regardant en dépit, il lui disoit tout haut: Ris donc, parterre, ris donc! Ce fut une seconde comédie que le chagrin de ce philosophe; il l'a donnée en galant homme à toute l'assemblée; et chacun demeure d'accord qu'on ne pouvoit pas mieux jouer qu'il fit.» Déchiré et porté aux nues, objet de toutes les conversations, texte de plusieurs ouvrages où son génie était controversé, Molière eut pour lui Boileau, la Fontaine et Louis XIV, qui _rit jusqu'à s'en tenir les côtes_, dit le journaliste Loret.
Le jansénisme comprit la terrible portée de cette bouffonnerie prétendue. Le prince de Conti, devenu dévot, passa du côté des assaillants: «Rien, dit-il dans son _Traité de la comédie et des spectacles_, n'est plus scandaleux que la sixième scène du second acte.» Fénelon, hostile à la sensualité matérialiste; Jean-Jacques Rousseau, qui a toujours conservé la trace de l'austérité calviniste; Bourdaloue, défenseur sévère des principes chrétiens; Bossuet enfin, apôtre et dictateur du catholicisme gallican, s'élevèrent contre Molière. «Voilà, s'écrièrent-ils, comme le fit plus tard Geoffroy le journaliste, l'homme qui a donné à son siècle une impulsion nouvelle, qui a ébranlé les vieilles mœurs et brisé les entraves qui retenaient chacun dans la dépendance de son état et de ses devoirs.»
Molière, à la tête d'un nouveau parti qui était celui de l'avenir, sentit à la fois sa force et sa faiblesse. Non-seulement il rechercha la protection de Henriette d'Angleterre, qui accepta la dédicace de l'_Ecole des femmes_, mais il eut recours au roi, qui lui permit de se défendre et même le lui ordonna. La _Critique de l'Ecole des femmes_, dédiée à la reine mère, et l'_Impromptu de Versailles_, exécuté par le commandement exprès du monarque, ne sont en réalité que deux bataillons de réserve que Molière fit marcher pour soutenir l'_Ecole des femmes_[106].
[106] Voyez ci-après l'introduction de la _Critique_ et celle de l'_Impromptu_.
A MADAME[107]
MADAME,
Je suis le plus embarrassé homme du monde, lorsqu'il me faut dédier un livre; et je me trouve si peu fait au style d'épître dédicatoire, que je ne sais par où sortir de celle-ci. Un autre auteur, qui seroit en ma place, trouveroit d'abord cent belles choses à dire de VOTRE ALTESSE ROYALE, sur ce titre de l'_Ecole des Femmes_ et l'offre qu'il vous en feroit. Mais, pour moi, MADAME, je vous avoue mon faible. Je ne sais point cet art de trouver des rapports entre des choses si peu proportionnées; et, quelque belles lumières que mes confrères les auteurs me donnent tous les jours sur de pareils sujets, je ne vois point ce que VOTRE ALTESSE ROYALE pourroit avoir à démêler avec la comédie que je lui présente. On n'est pas en peine, sans doute, comment il faut faire pour vous louer. La matière, MADAME, ne saute que trop aux yeux; et, de quelque côté qu'on vous regarde, on rencontre gloire sur gloire, et qualités sur qualités. Vous en avez, MADAME, du côté du rang et de la naissance, qui vous font respecter de toute la terre. Vous en avez du côté des grâces, et de l'esprit et du corps, qui vous font admirer de toutes les personnes qui vous voient. Vous en avez du côté de l'âme, qui, si l'on ose parler ainsi, vous font aimer de tous ceux qui ont l'honneur d'approcher de vous: je veux dire cette douceur pleine de charmes dont vous daignez tempérer la fierté des grands titres que vous portez; cette bonté toute obligeante, cette affabilité généreuse que vous faites paroître pour tout le monde. Et ce sont particulièrement ces dernières pour qui je suis, et dont je sens fort bien que je ne me pourrai taire quelque jour. Mais encore une fois, MADAME, je ne sais point le biais de faire entrer ici des vérités si éclatantes; et ce sont choses, à mon avis, et d'une trop vaste étendue, et d'un mérite trop relevé, pour les vouloir renfermer dans une épître et les mêler avec des bagatelles. Tout bien considéré, MADAME, je ne vois rien à faire ici pour moi que de vous dédier simplement ma comédie, et de vous assurer, avec tout le respect qu'il m'est possible, que je suis,
DE VOTRE ALTESSE ROYALE, MADAME,
Le très-humble, très-obéissant, et très-obligé serviteur,
J.-B. P. MOLIÈRE.
[107] Henriette d'Angleterre, première femme de MONSIEUR, frère de Louis XIV, petite-fille de Henri IV dont l'oraison funèbre a été prononcée par Bossuet. Elle mourut à Saint-Cloud le 30 Juin 1670, à l'âge de vingt-six ans.
PRÉFACE
Bien des gens ont frondé d'abord cette comédie; mais les rieurs ont été pour elle, et tout le mal qu'on en a pu dire n'a pu faire qu'elle n'ait eu un succès dont je me contente.
Je sais qu'on attend de moi dans cette impression quelque préface qui réponde aux censeurs, et rende raison de mon ouvrage; et, sans doute, que je suis assez redevable à toutes les personnes qui lui ont donné leur approbation pour me croire obligé de défendre leur jugement contre celui des autres; mais il se trouve qu'une grande partie des choses que j'aurois à dire sur ce sujet est déjà dans une dissertation que j'ai faite en dialogue, et dont je ne sais encore ce que je ferai.
L'idée de ce dialogue, ou, si l'on veut, de cette petite comédie[108], me vint après les deux ou trois premières représentations de ma pièce.
[108] _La Critique de l'École des femmes_, jouée le 1er juin 1663.
Je la dis, cette idée, dans une maison où je me trouvai un soir; et d'abord une personne de qualité, dont l'esprit est assez connu dans le monde[109], et qui me fait l'honneur de m'aimer, trouva le projet assez à son gré, non-seulement pour me solliciter d'y mettre la main, mais encore pour l'y mettre lui-même; et je fus étonné que, deux jours après, il me montrât toute l'affaire exécutée d'une manière à la vérité beaucoup plus galante et plus spirituelle que je ne puis faire, mais où je trouvai des choses trop avantageuses pour moi; et j'eus peur que, si je produisais cet ouvrage sur notre théâtre, on ne m'accusât d'abord d'avoir mendié les louanges qu'on m'y donnoit. Cependant cela m'empêcha, par quelque considération, d'achever ce que j'avois commencé. Mais tant de gens me pressent tous les jours de le faire, que je ne sais ce qui en sera; et cette incertitude est cause que je ne mets point dans cette préface ce qu'on verra dans la _Critique_, en cas que je me résolve à la faire paroître. S'il faut que cela soit, je le dis encore, ce sera seulement pour venger le public du chagrin délicat de certaines gens; car, pour moi, je m'en tiens assez vengé par la réussite de ma comédie; et je souhaite que toutes celles que je pourrai faire soient traitées par eux comme celle-ci, pourvu que le reste suive de même.
[109] L'abbé Dubuisson. Voyez plus loin, Préface de la _Critique_.
PERSONNAGES ACTEURS
ARNOLPHE, autrement M. DE LA SOUCHE. MOLIÈRE. AGNÈS, jeune fille innocente, élevée par Arnolphe. Mlle DEBRIE. HORACE, amant d'Agnès. LA GRANGE. ALAIN, paysan, valet d'Arnolphe. BRÉCOURT. GEORGETTE, paysanne, servante d'Arnolphe. Mme BÉJART. CHRYSALDE, ami d'Arnolphe. L'ESPY. ENRIQUE, beau-frère de Chrysalde. ORONTE, père d'Horace, et grand ami d'Arnolphe. DEBRIE. UN NOTAIRE.
La scène est dans une place de ville.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--CHRYSALDE, ARNOLPHE.
CHRYSALDE.
Vous venez, dites-vous, pour lui donner la main?
ARNOLPHE.
Oui. Je veux terminer la chose dans[110] demain.
CHRYSALDE.
Nous sommes ici seuls; et l'on peut, ce me semble, Sans craindre d'être ouïs, y discourir ensemble. Voulez-vous qu'en ami je vous ouvre mon cœur? Votre dessein, pour vous, me fait trembler de peur; Et, de quelque façon que vous tourniez l'affaire, Prendre femme est à vous un coup bien téméraire.
ARNOLPHE.
Il est vrai, notre ami. Peut-être que chez vous Vous trouvez des sujets de craindre pour chez nous; Et votre front, je crois, veut que du mariage Les cornes soient partout l'infaillible apanage.
CHRYSALDE.
Ce sont coups du hasard, dont on n'est point garant; Et bien sot, ce me semble, est le soin qu'on en prend. Mais, quand je crains pour vous, c'est cette raillerie Dont cent pauvres maris ont souffert la furie: Car enfin vous savez qu'il n'est grands, ni petits, Que de votre critique on ait vu garantis; Que vos plus grands plaisirs sont, partout où vous êtes, De faire cent éclats des intrigues secrètes...
ARNOLPHE.
Fort bien. Est-il au monde une autre ville aussi Où l'on ait des maris si patiens qu'ici? Est-ce qu'on n'en voit pas de toutes les espèces, Qui sont accommodés chez eux de toutes pièces? L'un amasse du bien, dont sa femme fait part A ceux qui prennent soin de le faire cornard; L'autre, un peu plus heureux, mais non pas moins infâme, Voit faire tous les jours des présens à sa femme, Et d'aucun soin jaloux n'a l'esprit combattu, Parce qu'elle lui dit que c'est pour sa vertu. L'un fait beaucoup de bruit qui ne lui sert de guères; L'autre en toute douceur laisse aller les affaires; Et, voyant arriver chez lui le damoiseau, Prend fort honnêtement ses gants et son manteau. L'une, de son galant, en adroite femelle, Fait fausse confidence à son époux fidèle, Qui dort en sûreté sur un pareil appât, Et le plaint, ce galant, des soins qu'il ne perd pas; L'autre, pour se purger de sa magnificence, Dit qu'elle gagne au jeu l'argent qu'elle dépense; Et le mari benêt, sans songer à quel jeu, Sur les gains qu'elle fait rend des grâces à Dieu. Enfin, ce sont partout des sujets de satire; Et, comme spectateur, ne puis-je pas en rire? Puis-je pas de nos sots...
CHRYSALDE.