Molière - Œuvres complètes, Tome 2

Part 6

Chapter 63,862 wordsPublic domain

Non, vous nous dites là d'inutiles chansons. Votre esprit fait du bruit, et nous vous connoissons; Nous savons que chacun vous donne à juste titre...

ÉRASTE.

Eh! de grâce...

ORANTE.

En un mot, vous serez notre arbitre, Et ce sont deux moments qu'il vous faut nous donner.

CLIMÈNE, à Orante.

Vous retenez ici qui vous doit condamner. Car enfin, s'il est vrai ce que j'en ose croire, Monsieur à mes raisons donnera la victoire.

ÉRASTE, à part.

Que ne puis-je à mon traître inspirer le souci D'inventer quelque chose à me tirer d'ici!

ORANTE à Climène.

Pour moi, de son esprit j'ai trop bon témoignage, Pour craindre qu'il prononce à mon désavantage.

A Éraste.

Enfin, ce grand débat qui s'allume entre nous Est de savoir s'il faut qu'un amant soit jaloux.

CLIMÈNE.

Ou, pour mieux expliquer ma pensée et la vôtre, Lequel doit plaire plus d'un jaloux ou d'un autre.

ORANTE.

Pour moi, sans contredit, je suis pour le dernier.

CLIMÈNE.

Et, dans mon sentiment, je tiens pour le premier.

ORANTE.

Je crois que notre cœur doit donner son suffrage A qui fait éclater du respect davantage.

CLIMÈNE.

Et moi, que si nos vœux doivent paroître au jour, C'est pour celui qui fait éclater plus d'amour.

ORANTE.

Oui; mais on voit l'ardeur dont une âme est saisie Bien mieux dans le respect que dans la jalousie.

CLIMÈNE.

Et c'est mon sentiment, que qui s'attache à nous Nous aime d'autant plus qu'il se montre jaloux.

ORANTE.

Fi! ne me parlez point, pour être amants, Climène, De ces gens dont l'amour est fait comme la haine, Et qui, pour tous respects et toute offre de vœux, Ne s'appliquent jamais qu'à se rendre fâcheux; Dont l'âme, que sans cesse un noir transport anime, Des moindres actions cherche à nous faire un crime, En soumet l'innocence à son aveuglement, Et veut sur un coup d'œil un éclaircissement; Qui, de quelque chagrin nous voyant l'apparence, Se plaignent aussitôt qu'il naît de leur présence, Et, lorsque dans nos yeux brille un peu d'enjoûment, Veulent que leurs rivaux en soient le fondement; Enfin, qui, prenant droit des fureurs de leur zèle, Ne nous parlent jamais que pour faire querelle, Osent défendre à tous l'approche de nos cœurs, Et se font les tyrans de leurs propres vainqueurs. Moi, je veux des amants que le respect inspire, Et leur soumission marque mieux notre empire.

CLIMÈNE.

Fi! ne me parlez point, pour être vrais amants, De ces gens qui pour nous n'ont nuls emportements; De ces tièdes galants, de qui les cœurs paisibles Tiennent déjà pour eux les choses infaillibles, N'ont point peur de nous perdre, et laissent chaque jour Sur trop de confiance endormir leur amour; Sont avec leurs rivaux en bonne intelligence, Et laissent un champ libre à leur persévérance. Un amour si tranquille excite mon courroux. C'est aimer froidement que n'être point jaloux; Et je veux qu'un amant, pour me prouver sa flamme, Sur d'éternels soupçons laisse flotter son âme, Et par de prompts transports donne un signe éclatant De l'estime qu'il fait de celle qu'il prétend. On s'applaudit alors de son inquiétude; Et, s'il nous fait parfois un traitement trop rude, Le plaisir de le voir, soumis à nos genoux, S'excuser de l'éclat qu'il a fait contre nous, Ses pleurs, son désespoir d'avoir pu nous déplaire, Est un charme à calmer toute notre colère.

ORANTE.

Si, pour vous plaire, il faut beaucoup d'emportement, Je sais qui vous pourroit donner contentement; Et je connais des gens dans Paris plus de quatre Qui, comme ils le font voir, aiment jusques à battre.

CLIMÈNE.

Si, pour vous plaire, il faut n'être jamais jaloux, Je sais certaines gens fort commodes pour vous; Des hommes en amour d'une humeur si souffrante[80], Qu'ils vous verroient sans peine entre les bras de trente.

ORANTE.

Enfin, par votre arrêt, vous devez déclarer Celui de qui l'amour vous semble à préférer.

Orphise paroît dans le fond du théâtre, et voit Éraste entre Orante et Climène.

ÉRASTE.

Puisqu'à moins d'un arrêt je ne m'en puis défaire, Toutes deux à la fois je vous veux satisfaire; Et, pour ne point blâmer ce qui plaît à vos yeux, Le jaloux aime plus, et l'autre aime bien mieux.

CLIMÈNE.

L'arrêt est plein d'esprit; mais...

ÉRASTE.

Suffit. J'en suis quitte. Après ce que j'ai dit, souffrez que je vous quitte.

[80] Pour: patiente à la souffrance. Archaïsme passé de mode.

SCÈNE V.--ORPHISE, ÉRASTE.

ÉRASTE, apercevant Orphise, et allant au-devant d'elle.

Que vous tardez, madame, et que j'éprouve bien...

ORPHISE.

Non, non, ne quittez pas un si doux entretien. A tort vous m'accusez d'être trop tard venue.

Montrant Orante et Climène, qui viennent de sortir.

Et vous avez de quoi vous passer de ma vue.

ÉRASTE.

Sans sujet contre moi voulez-vous vous aigrir, Et me reprochez-vous ce qu'on me fait souffrir? Ah! de grâce, attendez...

ORPHISE.

Laissez-moi, je vous prie, Et courez vous rejoindre à votre compagnie.

SCÈNE VI.--ÉRASTE.

Ciel! faut-il qu'aujourd'hui fâcheuses et fâcheux Conspirent à troubler les plus chers de mes vœux! Mais allons sur ses pas, malgré sa résistance, Et faisons à ses yeux briller notre innocence.

SCÈNE VII.--DORANTE, ÉRASTE.

DORANTE[81].

Ah! marquis, que l'on voit de fâcheux tous les jours Venir de nos plaisirs interrompre le cours! Tu me vois enragé d'une assez belle chasse Qu'un fat... C'est un récit qu'il faut que je te fasse.

ÉRASTE.

Je cherche ici quelqu'un, et ne puis m'arrêter.

DORANTE.

Parbleu! chemin faisant, je te le veux conter. Nous étions une troupe assez bien assortie, Qui, pour courir un cerf, avions hier fait partie; Et nous fûmes coucher sur le pays exprès, C'est-à-dire, mon cher, en fin fond de forêts. Comme cet exercice est mon plaisir suprême, Je voulus, pour bien faire aller au bois moi-même, Et nous conclûmes tous d'attacher nos efforts Sur un cerf qu'un chacun nous disoit cerf dix cors[82]; Mais moi, mon jugement, sans qu'aux marques j'arrête, Fut qu'il n'était que cerf à sa seconde tête. Nous avions, comme il faut, séparé nos relais, Et déjeunions en hâte, avec quelques œufs frais, Lorsqu'un franc campagnard, avec longue rapière, Montant superbement sa jument poulinière, Qu'il honorait du nom de sa bonne jument, S'en est venu nous faire un mauvais compliment, Nous présentant aussi comme surcroît de colère Un grand benêt de fils aussi sot que son père. Il s'est dit grand chasseur, et nous a priés tous Qu'il pût avoir le bien de courir avec nous. Dieu préserve, en chassant, toute sage personne D'un porteur de huchet[83], qui mal à propos sonne; De ces gens qui, suivis de dix hourets[84] galeux, Disent: Ma meute, et font les chasseurs merveilleux! Sa demande reçue, et ses vertus prisées, Nous avons été tous frapper à nos brisées[85]. A trois longueurs de trait[86], tayaut! voilà d'abord Le cerf donné[87] aux chiens[88]. J'appuie, et sonne fort. Mon cerf débuche[89], et passe une assez longue plaine, Et mes chiens après lui; mais si bien en haleine, Qu'on les auroit couverts tous d'un seul justaucorps. Il vient à la forêt. Nous lui donnons alors La vieille meute; et moi, je prends en diligence Mon cheval alezan. Tu l'as vu?

ÉRASTE.

Non, je pense.

DORANTE.

Comment! C'est un cheval aussi bon qu'il est beau, Et que, ces jours passés, j'achetai de Gaveau[90]. Je te laisse à penser si, sur cette matière, Il voudroit me tromper, lui qui me considère: Aussi je m'en contente; et jamais, en effet, Il n'a vendu cheval ni meilleur, ni mieux fait. Une tête de barbe, avec l'étoile nette, L'encolure d'un cygne, effilée et bien droite[91]; Point d'épaules non plus qu'un lièvre, court-jointé, Et qui fait dans son port voir sa vivacité; Des pieds, morbleu! des pieds! le rein double: à vrai dire, J'ai trouvé le moyen, moi seul, de le réduire; Et sur lui, quoiqu'aux yeux il montrât beau semblant, Petit-Jean de Gaveau ne montoit qu'en tremblant. Une croupe en largeur à nulle autre pareille, Et des gigots, Dieu sait! Bref, c'est une merveille; Et j'en ai refusé cent pistoles, crois-moi, Au retour d'un cheval amené pour le roi. Je monte donc dessus, et ma joie étoit pleine De voir filer de loin les coupeurs[92] dans la plaine; Je pousse, et je me trouve en un fort à l'écart, A la queue de nos chiens, moi seul avec Drécar[93]. Une heure là-dedans notre cerf se fait battre. J'appuie alors mes chiens, et fais le diable à quatre; Enfin jamais chasseur ne se vit plus joyeux. Je le relance seul, et tout alloit des mieux, Lorsque d'un jeune cerf s'accompagne le nôtre; Une part de mes chiens se sépare de l'autre; Et je les vois, marquis, comme tu peux penser, Chasser tous avec crainte, et Finaud balancer: Il se rabat soudain, dont j'eus l'âme ravie; Il empaume la voie; et moi, je sonne et crie: A Finaut! à Finaut! j'en revois[94] à plaisir Sur une taupinière, et re-sonne[95] à loisir. Quelques chiens revenoient à moi, quand, pour disgrâce, Le jeune cerf, marquis, à mon campagnard passe. Mon étourdi se met à sonner comme il faut, Et crie à pleine voix: Tayaut! tayaut! tayaut! Mes chiens me quittent tous, et vont à ma pécore; J'y pousse, et j'en revois dans le chemin encore; Mais à terre, mon cher, je n'eus pas jeté l'œil, Que je connus le change et sentis un grand deuil. J'ai beau lui faire voir toutes les différences Des pinces de mon cerf et de ses connoissances, Il me soutient toujours, en chasseur ignorant, Que c'est le cerf de meute; et par ce différend Il donne temps aux chiens d'aller loin. J'en enrage, Et, pestant de bon cœur contre le personnage, Je pousse mon cheval et par haut et par bas, Qui plioit des gaulis[96] aussi gros que le bras: Je ramène les chiens à ma première voie, Qui vont, en me donnant une excessive joie, Requérir notre cerf, comme s'ils l'eussent vu. Ils le relancent; mais ce coup est-il prévu? A te dire le vrai, cher marquis, il m'assomme; Notre cerf relancé va passer à notre homme, Qui, croyant faire un trait de chasseur fort vanté, D'un pistolet d'arçon qu'il avoit apporté, Lui donne justement au milieu de la tête, Et de fort loin me crie:--Ah! j'ai mis bas la bête! A-t-on jamais parlé de pistolet, bon Dieu! Pour courre un cerf? Pour moi, venant dessus le lieu, J'ai trouvé l'action tellement hors d'usage, Que j'ai donné des deux à mon cheval, de rage, Et m'en suis revenu chez moi toujours courant, Sans vouloir dire un mot à ce sot ignorant.

ÉRASTE.

Tu ne pouvois mieux faire, et ta prudence est rare: C'est ainsi des fâcheux qu'il faut qu'on se sépare. Adieu.

DORANTE.

Quand tu voudras nous irons quelque part, Où nous ne craindrons point de chasseur campagnard.

ÉRASTE, seul.

Fort bien. Je crois qu'enfin je perdrai patience. Cherchons à m'excuser avecque diligence.

[81] Personnage copié, par ordre de Louis XIV, sur le marquis de Soyecourt, amoureux de la chasse jusqu'à la folie.

[82] Pour cerf de sept ans.

[83] Pour: petit cor d'appel destiné à rassembler la meute.

[84] Pour: mauvais chiens du chasse.

[85] Pour: repasser par-dessus les branches brisées, atteindre le cerf dans son asile et l'en faire repartir.

[86] Pour: trois longueurs de laisse.

[87] Hiatus que Molière n'a pas corrigé, pour laisser le terme de chasse dans son entier.

[88] Pour: voilà les chiens lancés sur la voie du cerf.

[89] Pour: sort de la forêt.

[90] Gaveau, marchand de chevaux célèbre à la cour. (_Note de Molière._)

[91] Ces deux mots rimaient ensemble au XVIIe siècle.

[92] Pour: les chiens coupant le chemin au cerf et prenant l'avance sur lui.

[93] Drécar, piqueur renommé. (_Note de Molière._)

[94] Pour: je revois la trace.

[95] L'édition d'Aimé Martin porte _résonne_, c'est-à-dire je retentis, ce qui n'a pas de sens. L'édition de M. Louandre, 1852, porte _raisonne_, c'est-à-dire je médite à loisir. Enfin l'édition Didot porte _re-sonne_, leçon que nous adoptons, et qui semble d'autant plus conforme à la pensée de Molière, que le chasseur dit ensuite: «Quelques chiens revenaient à moi.»

[96] Pour: gaule, branchage.

BALLET DU DEUXIÈME ACTE.

PREMIÈRE ENTRÉE.

Des joueurs de boule l'arrêtent pour mesurer un coup dont ils sont en dispute. Il se défait d'eux avec peine, et leur laisse danser un pas composé de toutes les postures qui sont ordinaires à ce jeu.

DEUXIÈME ENTRÉE.

De petits frondeurs les viennent interrompre, qui sont chassés ensuite.

TROISIÈME ENTRÉE.

Par des savetiers et des savetières, leurs pères, et autres, qui sont aussi chassés à leur tour.

QUATRIÈME ENTRÉE.

Par un jardinier qui danse seul, et se retire pour faire place au troisième acte.

ACTE III

SCÈNE I.--ÉRASTE, LA MONTAGNE.

ÉRASTE.

Il est vrai, d'un côté mes soins ont réussi, Cet adorable objet enfin s'est adouci; Mais d'un autre on m'accable, et les astres sévères Ont contre mon amour redoublé leurs colères. Oui, Damis, son tuteur, mon plus rude fâcheux, Tout de nouveau s'oppose au plus doux de mes vœux, A son aimable nièce a défendu ma vue, Et veut d'un autre époux la voir demain pourvue. Orphise toutefois, malgré son désaveu, Daigne accorder ce soir une grâce à mon feu; Et j'ai fait consentir l'esprit de cette belle A souffrir qu'en secret je la visse chez elle. L'amour aime surtout les secrètes faveurs. Dans l'obstacle qu'on force il trouve des douceurs, Et le moindre entretien de la beauté qu'on aime, Lorsqu'il est défendu, devient grâce suprême. Je vais au rendez-vous; c'en est l'heure à peu près, Puis je veux m'y trouver plutôt avant qu'après.

LA MONTAGNE.

Suivrai-je vos pas?

ÉRASTE.

Non. Je craindrois que peut-être A quelques yeux suspects tu me fisses connoître.

LA MONTAGNE.

Mais...

ÉRASTE.

Je ne le veux pas.

LA MONTAGNE.

Je dois suivre vos lois; Mais au moins, si de loin...

ÉRASTE.

Te tairas-tu, vingt fois! Et ne veux-tu jamais quitter cette méthode, De te rendre à toute heure un valet incommode?

SCÈNE II.--CARITIDÈS, ÉRASTE.

CARITIDÈS.

Monsieur, le temps répugne à l'honneur de vous voir, Le matin est plus propre à rendre un tel devoir; Mais de vous rencontrer il n'est pas bien facile, Car vous dormez toujours, ou vous êtes en ville: Au moins, messieurs vos gens me l'assurent ainsi; Et j'ai, pour vous trouver, pris l'heure que voici. Encore est-ce un grand heur dont le destin m'honore, Car, deux moments plus tard, je vous manquois encore.

ÉRASTE.

Monsieur, souhaitez-vous quelque chose de moi?

CARITIDÈS.

Je m'acquitte, monsieur, de ce que je vous doi; Et vous viens... Excusez l'audace qui m'inspire, Si...

ÉRASTE.

Sans tant de façons, qu'avez-vous à me dire?

CARITIDÈS.

Comme le rang, l'esprit, la générosité, Que chacun vante en vous...

ÉRASTE.

Oui, je suis fort vanté. Passons, monsieur.

CARITIDÈS.

Monsieur, c'est une peine extrême Lorsqu'il faut à quelqu'un se produire soi-même; Et toujours près des grands on doit être introduit Par des gens qui de nous fassent un peu de bruit, Dont la bouche écoutée avecque poids débite Ce qui peut faire voir notre petit mérite. Enfin, j'aurais voulu que des gens bien instruits Vous eussent pu, monsieur, dire ce que je suis.

ÉRASTE.

Je vois assez, monsieur, ce que vous pouvez être, Et votre seul abord le peut faire connoître.

CARITIDÈS.

Oui, je suis un savant charmé de vos vertus, Non pas de ces savants dont le nom n'est qu'en _us_, Il n'est rien si commun qu'un nom à la latine: Ceux qu'on habille en grec ont bien meilleure mine, Et, pour en avoir un qui se termine en _ès_, Je me fais appeler monsieur Caritidès.

ÉRASTE.

Monsieur Caritidès, soit. Qu'avez-vous à dire?

CARITIDÈS.

C'est un placet, monsieur, que je voudrois vous lire, Et que, dans la posture où vous met votre emploi, J'ose vous conjurer de présenter au roi.

ÉRASTE.

Eh! monsieur, vous pouvez le présenter vous-même.

CARITIDÈS.

Il est vrai que le roi fait cette grâce extrême; Mais, par ce même excès de ces rares bontés, Tant de méchants placets, monsieur, sont présentés, Qu'ils étouffent les bons; et l'espoir où je fonde[97] Est qu'on donne le mien quand le prince est sans monde.

ÉRASTE.

Eh bien, vous le pouvez, et prendre votre temps.

CARITIDÈS.

Ah! monsieur, les huissiers sont de terribles gens! Ils traitent les savants de faquins à nasardes[98], Et je n'en puis venir qu'à la salle des gardes. Les mauvais traitements qu'il me faut endurer Pour jamais de la cour me feroient retirer, Si je n'avais conçu l'espérance certaine Qu'auprès de notre roi vous serez mon Mécène. Oui, votre crédit m'est un moyen assuré...

ÉRASTE.

Eh bien, donnez-moi donc, je le présenterai.

CARITIDÈS.

Le voici. Mais au moins ayez-en la lecture.

ÉRASTE.

Non.

CARITIDÈS.

C'est pour être instruit, monsieur, je vous conjure.

AU ROI

«SIRE,

»Votre très-humble, très-obéissant, très-fidèle et très-savant sujet et serviteur Caritidès, François de nation, Grec de profession, ayant considéré les grands et notables abus qui se commettent aux inscriptions des enseignes des maisons, boutiques, cabarets, jeux de boule, et autres lieux de votre bonne ville de Paris, en ce que certains ignorants, compositeurs desdites inscriptions, renversent, par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et raison, sans aucun égard d'étymologie, analogie, énergie, ni allégorie quelconque, au grand scandale de la république des lettres et de la nation françoise, qui se décrie et déshonore, par lesdits abus et fautes grossières envers les étrangers, et notamment envers les Allemands, curieux lecteurs et inspecteurs des dites inscriptions.»

ÉRASTE.

Ce placet est fort long, et pourrait bien fâcher...

CARITIDÈS.

Ah! monsieur, pas un mot ne s'en peut retrancher.

ÉRASTE.

Achevez promptement.

CARITIDÈS continue.

«Supplie humblement VOTRE MAJESTÉ de créer, pour le bien de son État et la gloire de son empire, une charge de contrôleur, intendant, correcteur, réviseur et restaurateur général desdites inscriptions, et d'icelle honorer le suppliant, tant en considération de son rare et éminent savoir que des grands et signalés services qu'il a rendus à l'État et à VOTRE DITE MAJESTÉ, en françois, latin, grec, hébreu, syriaque, chaldéen, arabe...»

ÉRASTE, l'interrompant.

Fort bien. Donnez-le vite et faites la retraite: Il sera vu du roi; c'est une affaire faite.

CARITIDÈS.

Hélas! monsieur, c'est tout que montrer mon placet. Si le roi le peut voir, je suis sûr de mon fait; Car, comme sa justice en toute chose est grande, Il ne pourra jamais refuser ma demande. Au reste, pour porter au ciel votre renom, Donnez-moi par écrit votre nom et surnom; J'en veux faire un poëme en forme d'acrostiche Dans les deux bouts du vers et dans chaque hémistiche[99]

ÉRASTE.

Oui, vous l'aurez demain, monsieur Caritidès.

Seul.

Ma foi, de tels savans sont des ânes bien faits. J'aurois dans d'autres temps bien ri de sa sottise.

[97] Pour: sur lequel je fonde mon projet. Ellipse qui est une faute.

[98] Pour: gens que l'on maltraite, à qui l'on donne sur le nez.

[99] Le poëte Neufgermain, à demi-fou, avait mis à la mode ces puérilités. Voyez Tallemant des Réaux.

SCÈNE III.--ORMIN, ÉRASTE.

ORMIN.

Bien qu'une grande affaire en ce lieu me conduise, J'ai voulu qu'il sortît avant que vous parler.

ÉRASTE.

Fort bien. Mais dépêchons, car je veux m'en aller.

ORMIN.

Je me doute à peu près que l'homme qui vous quitte Vous a fort ennuyé, monsieur, par sa visite. C'est un vieux importun qui n'a pas l'esprit sain, Et pour qui j'ai toujours quelque défaite en main. Au Mail[100], au Luxembourg, et dans les Tuileries, Il fatigue le monde avec ses rêveries; Et des gens comme vous doivent fuir l'entretien De tous ces savantas[101] qui ne sont bons à rien. Pour moi, je ne crains pas que je vous importune, Puisque je viens, monsieur, faire votre fortune.

ÉRASTE, bas, à part.

Voici quelque souffleur[102], de ces gens qui n'ont rien, Et vous viennent toujours promettre tant de bien.

Haut.

Vous avez fait, monsieur cette bénite pierre[103] Qui peut seule enrichir tous les rois de la terre?

ORMIN.

La plaisante pensée, hélas! où vous voilà! Dieu me garde, monsieur, d'être de ces fous-là! Je ne me repais point de visions frivoles, Et je vous porte ici les solides paroles D'un avis que par vous je veux donner au roi, Et que tout cacheté je conserve sur moi: Non de ces sots projets, de ces chimères vaines, Dont les surintendans ont les oreilles pleines, Non de ces gueux d'avis, dont les prétentions Ne parlent que de vingt ou trente millions; Mais un qui, tous les ans, à si peu qu'on le monte, En peut donner au roi quatre cents de bon compte, Avec facilité, sans risque ni soupçon, Et sans fouler le peuple en aucune façon; Enfin, c'est un avis d'un gain inconcevable, Et que du premier mot on trouvera faisable. Oui, pourvu que par vous je puisse être poussé...

ÉRASTE.

Soit, nous en parlerons. Je suis un peu pressé.

ORMIN.

Si vous me promettiez de garder le silence, Je vous découvrirois cet avis d'importance.

ÉRASTE.

Non, non, je ne veux point savoir votre secret.

ORMIN.

Monsieur, pour le trahir je vous crois trop discret, Et veux avec franchise en deux mots vous l'apprendre. Il faut voir si quelqu'un ne peut point nous entendre.

Après avoir regardé si personne ne l'écoute, il s'approche de l'oreille d'Éraste.

Cet avis merveilleux dont je suis l'inventeur Est que...

ÉRASTE.

D'un peu plus loin, et pour cause, monsieur.

ORMIN.

Vous voyez le grand gain, sans qu'il faille le dire, Que de ses ports de mer le roi tous les ans tire; Or l'avis dont encor nul ne s'est avisé Est qu'il faut de la France, et c'est un coup aisé, En fameux ports de mer mettre toutes les côtes. Ce seroit pour monter à des sommes très-hautes; Et si...

ÉRASTE.

L'avis est bon, et plaira fort au roi. Adieu. Nous nous verrons.

ORMIN.

Au moins appuyez-moi, Pour en avoir ouvert les premières paroles.

ÉRASTE.

Oui, oui.

ORMIN.

Si vous vouliez me prêter deux pistoles, Que vous reprendriez sur le droit de l'avis, Monsieur...

ÉRASTE.

Il donne de l'argent à Ormin. Seul.

Oui, volontiers. Plût à Dieu qu'à ce prix De tous les importuns je pusse me voir quitte! Voyez quel contre-temps prend ici leur visite! Je pense qu'à la fin je pourrai bien sortir. Viendra-t-il point quelqu'un encor me divertir?

[100] Promenade plantée d'arbres près de l'Arsenal. Du mot teutonique _mail_, lieu de réunion.

[101] Pour: savant épais, du péjoratif italien _accio_; en languedocien, _asse. Villaccia_, grande et vilaine ville.

[102] Pour: alchimiste, qui fait de l'or à coup de soufflet. Le mot était encore d'usage en ce sens à la fin du XVIIe siècle.

[103] Pour: pierre philosophale.

SCÈNE IV.--FILINTE, ÉRASTE.

FILINTE.

Marquis, je viens d'apprendre une étrange nouvelle.

ÉRASTE.

Quoi?

FILINTE.

Qu'un homme tantôt t'a fait une querelle.

ÉRASTE.

A moi?

FILINTE.

Que te sert-il de le dissimuler? Je sais de bonne part qu'on t'a fait appeler; Et comme ton ami, quoi qu'il en réussisse[104], Je te viens contre tous faire offre de service.

ÉRASTE.

Je te suis obligé; mais crois que tu me fais...

FILINTE.

Tu ne l'avoueras pas: mais tu sors sans valets. Demeure dans la ville, ou gagne la campagne, Tu n'iras nulle part que je ne t'accompagne.

ÉRASTE, à part.

Ah! j'enrage!

FILINTE.

A quoi bon de te cacher de moi?

ÉRASTE.

Je te jure, marquis, qu'on s'est moqué de toi.

FILINTE.

En vain tu t'en défends.

ÉRASTE.

Que le ciel me foudroie, Si d'aucun démêlé...

FILINTE.

Tu penses qu'on te croie?

ÉRASTE.

Eh! mon Dieu! je te dis, et ne déguise point, Que...

FILINTE.

Ne me crois pas dupe et crédule à ce point.

ÉRASTE.

Veux-tu m'obliger?

FILINTE.

Non.