Molière - Œuvres complètes, Tome 2
Part 5
Sous quel astre, bon Dieu! faut-il que je sois né, Pour être de fâcheux toujours assassiné? Il semble que partout le sort me les adresse, Et j'en vois chaque jour quelque nouvelle espèce; Mais il n'est rien d'égal au fâcheux d'aujourd'hui; J'ai cru n'être jamais débarrassé de lui, Et cent fois j'ai maudit cette innocente envie Qui m'a pris à dîner de voir la comédie, Où, pensant m'égayer, j'ai misérablement Trouvé de mes péchés le rude châtiment. Il faut que je te fasse un récit de l'affaire, Car je m'en sens encor tout ému de colère. J'étois sur le théâtre[61] en humeur d'écouter La pièce, qu'à plusieurs j'avois ouï vanter; Les acteurs commençoient, chacun prêtoit silence; Lorsque, d'un air bruyant et plein d'extravagance, Un homme à grands canons est entré brusquement En criant:--Holà! ho! un siége promptement! Et, de son grand fracas surprenant l'assemblée, Dans le plus bel endroit a la pièce troublée. Eh! mon Dieu! nos François, si souvent redressés, Ne prendront-ils jamais un air de gens sensés, Ai-je dit; et faut-il sur nos défauts extrêmes Qu'en théâtre public nous nous jouions nous-mêmes, Et confirmions ainsi, par des éclats de fous, Ce que chez nos voisins on dit partout de nous? Tandis que là-dessus je haussois les épaules, Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles; Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas, Et, traversant encor le théâtre à grands pas, Bien que dans les côtés il pût être à son aise, Au milieu du devant il a planté sa chaise, Et, de son large dos morguant[62] les spectateurs, Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs. Un bruit s'est élevé, dont un autre eût eu honte; Mais lui, ferme et constant, n'en a fait aucun compte, Et se seroit tenu comme il s'étoit posé, Si, pour mon infortune, il ne m'eût avisé. --Ah! marquis, m'a-t-il dit, prenant près de moi place, Comment te portes-tu? Souffre que je t'embrasse. Au visage, sur l'heure, un rouge m'est monté, Que l'on me vît connu d'un pareil éventé. Je l'étois peu pourtant; mais on en voit paroître De ces gens qui de rien[63] veulent fort vous connoître, Dont il faut au salut les baisers essuyer, Et qui sont familiers jusqu'à vous tutoyer. Il m'a fait à l'abord cent questions frivoles, Plus haut que les acteurs élevant ses paroles. Chacun le maudissoit; et moi, pour l'arrêter, Je serois, ai-je dit, bien aise d'écouter. --Tu n'as point vu ceci, marquis? Ah! Dieu me damne! Je le trouve assez drôle, et je n'y suis pas âne; Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait, Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait. Là-dessus de la pièce il m'a fait un sommaire, Scène à scène, averti de ce qui s'alloit faire, Et jusques à des vers qu'il en savoit par cœur Il me les récitoit tout haut avant l'acteur. J'avois beau m'en défendre, il a poussé sa chance, Et s'est devers la fin levé longtemps d'avance; Car les gens du bel air, pour agir galamment, Se gardent bien surtout d'ouïr le dénoûment. Je rendois grâce au ciel, et croyois, de justice[64], Qu'avec la comédie eût fini mon supplice; Mais, comme si c'en eût été trop bon marché, Sur nouveaux frais mon homme à moi s'est attaché, M'a conté ses exploits, ses vertus non communes, Parlé de ses chevaux, de ses bonnes fortunes, Et de ce qu'à la cour il avait de faveur, Disant qu'à m'y servir il s'offroit de grand cœur. Je le remerciois doucement de la tête, Minutant[65] à tous coups quelque retraite honnête; Mais lui, pour le quitter, me voyant ébranlé: --Sortons, ce m'a-t-il dit, le monde est écoulé. Et, sortis de ce lieu[66], me la donnant plus sèche[67]: --Marquis, allons au Cours faire voir ma calèche; Elle est bien entendue, et plus d'un duc et pair En fait à mon faiseur faire une du même air. Moi de lui rendre grâce, et, pour mieux m'en défendre, De dire que j'avois certain repas à rendre. --Ah! parbleu! j'en veux être, étant de tes amis, Et manque au maréchal à qui j'avois promis. --De la chère, ai-je fait, la dose est trop peu forte Pour oser y prier des gens de votre sorte. --Non, m'a-t-il répondu, je suis sans compliment, Et j'y vais pour causer avec toi seulement; Je suis des grands repas fatigué, je te jure. --Mais, si l'on vous attend, ai-je dit, c'est injure. --Tu te moques, marquis; nous nous connoissons tous; Et je trouve avec toi des passe-temps plus doux. Je pestois contre moi, l'âme triste et confuse Du funeste succès qu'avoit eu mon excuse, Et ne savois à quoi je devois recourir, Pour sortir d'une peine à me faire mourir; Lorsqu'un carrosse fait de superbe manière, Et comblé de laquais et devant et derrière, S'est, avec un grand bruit, devant nous arrêté, D'où sautant un jeune homme amplement ajusté, Mon importun et lui, courant à l'embrassade, Ont surpris les passants de leur brusque incartade; Et, tandis que tous deux étoient précipités Dans les convulsions de leurs civilités, Je me suis doucement esquivé sans rien dire; Non sans avoir longtemps gémi d'un tel martyre, Et maudit le fâcheux, dont le zèle obstiné M'ôtoit au rendez-vous qui m'est ici donné.
LA MONTAGNE.
Ce sont chagrins mêlés aux plaisirs de la vie. Tout ne va pas, monsieur, au gré de notre envie. Le ciel veut qu'ici-bas chacun ait ses fâcheux, Et les hommes seroient sans cela trop heureux.
ÉRASTE.
Mais de tous mes fâcheux, le plus fâcheux encore, C'est Damis, le tuteur de celle que j'adore, Qui rompt ce qu'à mes vœux elle donne d'espoir, Et fait qu'en sa présence elle n'ose me voir. Je crains d'avoir déjà passé l'heure promise, Et c'est dans cette allée où devait être Orphise.
LA MONTAGNE.
L'heure d'un rendez-vous d'ordinaire s'étend, Et n'est pas resserrée aux bornes d'un instant.
ÉRASTE.
Il est vrai; mais je tremble, et mon amour extrême D'un rien se fait un crime envers celle que j'aime.
LA MONTAGNE.
Si ce parfait amour, que vous prouvez si bien, Se fait vers votre objet un grand crime de rien, Ce que son cœur pour vous sent de feux légitimes, En revanche, lui fait un rien de tous vos crimes.
ÉRASTE.
Mais, tout de bon, crois-tu que je sois d'elle aimé?
LA MONTAGNE.
Quoi! vous doutez encor d'un amour confirmé?
ÉRASTE.
Ah! c'est malaisément qu'en pareille matière Un cœur bien enflammé prend assurance entière; Il craint de se flatter; et, dans ses divers soins, Ce que plus il souhaite est ce qu'il croit le moins. Mais songeons à trouver une beauté si rare.
LA MONTAGNE.
Monsieur, votre rabat par devant se sépare.
ÉRASTE.
N'importe.
LA MONTAGNE.
Laissez-moi l'ajuster, s'il vous plaît.
ÉRASTE.
Ouf! tu m'étrangles, fat! laisse-le comme il est.
LA MONTAGNE.
Souffrez qu'on peigne[68] un peu...
ÉRASTE.
Sottise sans pareille! Tu m'as d'un coup de dent presque emporté l'oreille.
LA MONTAGNE.
Vos canons...
ÉRASTE.
Laisse-les, tu prends trop de souci.
LA MONTAGNE.
Ils sont tout chiffonnés.
ÉRASTE.
Je veux qu'ils soient ainsi.
LA MONTAGNE.
Accordez-moi du moins, par grâce singulière, De frotter ce chapeau, qu'on voit plein de poussière.
ÉRASTE.
Frotte donc, puisqu'il faut que j'en passe par là.
LA MONTAGNE.
Le voulez-vous porter fait comme le voilà?
ÉRASTE.
Mon Dieu! dépêche-toi.
LA MONTAGNE.
Ce seroit conscience.
ÉRASTE, après avoir attendu.
C'est assez.
LA MONTAGNE.
Donnez-vous un peu de patience.
ÉRASTE.
Il me tue!
LA MONTAGNE.
En quels lieux vous êtes-vous fourré?
ÉRASTE.
T'es-tu de ce chapeau pour toujours emparé?
LA MONTAGNE.
C'est fait.
ÉRASTE.
Donne-moi donc.
LA MONTAGNE, laissant tomber le chapeau.
Hai!
ÉRASTE.
Le voilà par terre! Je suis fort avancé. Que la fièvre te serre!
LA MONTAGNE.
Permettez qu'en deux coups j'ôte...
ÉRASTE.
Il ne me plaît pas. Au diantre tout valet qui vous est sur les bras, Qui fatigue son maître et ne fait que déplaire A force de vouloir trancher du nécessaire.
[61] Les élégants venaient y étaler leurs grâces et se donner eux-mêmes en spectacle, tout en écoutant les pièces nouvelles. Shakspeare, comme Molière, s'est moqué de cette coutume si gênante pour les acteurs; elle n'a cessé en France qu'en 1759, époque où M. de Lauraguais indemnisa ces derniers, auxquels il imposa la condition de supprimer les places du théâtre.
[62] Pour: insultant avec morgue. Mot admirablement inventé, dont je ne connais pas d'autre exemple. De l'italien, _Morgante_, héros du Pulci, géant insolent.
[63] Pour: qui ne vous connaissant de rien, c'est-à-dire aucunement, etc. Ellipse et hardiesse remarquables.
[64] Pour: qu'il était de justice. Ellipse du même ordre.
[65] Pour: faisant la minute, formant le plan. Archaïsme regrettable.
[66] Le spectacle finissait alors à sept heures du soir.
[67] Pour: réponse plus sèche. Ellipse qui correspond à la donner belle, à donner bonne.
[68] Depuis le règne de Henri IV, chacun portait un peigne dans sa poche pour se rajuster, et les valets ne manquaient pas de rendre ce service à leurs maîtres.
SCÈNE II.--ORPHISE, ALCIDOR, ÉRASTE, LA MONTAGNE.
Orphise traverse le fond du théâtre, Alcidor lui donne la main.
ÉRASTE.
Mais vois-je pas Orphise? Oui, c'est elle qui vient. Où va-t-elle si vite, et quel homme la tient?
Il la salue comme elle passe, et elle en passant détourne la tête.
SCÈNE III.--ÉRASTE, LA MONTAGNE.
ÉRASTE.
Quoi! me voir en ces lieux devant elle paroître, Et passer en feignant de ne me pas connoître! Que croire? qu'en dis-tu? Parle donc, si tu veux.
LA MONTAGNE.
Monsieur, je ne dis rien, de peur d'être fâcheux.
ÉRASTE.
Et c'est l'être, en effet, que de ne rien me dire Dans les extrémités d'un si cruel martyre. Fais donc quelque réponse à mon cœur abattu. Que dois-je présumer? Parle, qu'en penses-tu? Dis-moi ton sentiment.
LA MONTAGNE.
Monsieur, je veux me taire, Et ne désire point trancher du nécessaire.
ÉRASTE.
Peste l'impertinent! Va-t'en suivre leurs pas, Vois ce qu'ils deviendront, et ne les quitte pas.
LA MONTAGNE, revenant sur ses pas.
Il faut suivre de loin?
ÉRASTE.
Oui.
LA MONTAGNE, revenant sur ses pas.
Sans que l'on me voie, Ou faire aucun semblant qu'après eux on m'envoie?
ÉRASTE.
Non, tu feras bien mieux de leur donner avis Que par mon ordre exprès ils sont de toi suivis.
LA MONTAGNE, revenant sur ses pas.
Vous trouverai-je ici?
ÉRASTE.
Que le ciel te confonde, Homme, à mon sentiment, le plus fâcheux du monde!
SCÈNE IV.--ÉRASTE.
Ah! que je sens de trouble, et qu'il m'eût été doux Qu'on me l'eût fait manquer, ce fatal rendez-vous! Je pensois y trouver toutes choses propices, Et mes yeux pour mon cœur y trouvent des supplices.
SCÈNE V.--LISANDRE, ÉRASTE.
LISANDRE.
Sous ces arbres de loin mes yeux t'ont reconnu, Cher marquis, et d'abord je suis à toi venu. Comme à de mes amis, il faut que je te chante Certain air que j'ai fait de petite courante[69], Qui de toute la cour contente les experts, Et sur qui plus de vingt ont déjà fait des vers. J'ai le bien, la naissance, et quelque emploi passable, Et fais figure en France assez considérable; Mais je ne voudrois pas, pour tout ce que je suis, N'avoir point fait cet air qu'ici je te produis.
Il prélude.
La, la, hem, hem; écoute avec soin je te prie.
Il chante sa courante.
N'est-elle pas belle?
ÉRASTE.
Ah!
LISANDRE.
Cette fin est jolie.
Il rechante la fin quatre ou cinq fois de suite.
Comment la trouves-tu?
ÉRASTE.
Fort belle, assurément.
LISANDRE.
Les pas que j'en ai faits n'ont pas moins d'agrément, Et surtout la figure a merveilleuse grâce.
Il chante, parle et danse tout ensemble, et fait faire à Éraste les figures de la femme.
Tiens, l'homme passe ainsi; puis la femme repasse: Ensemble; puis on quitte, et la femme vient là. Vois-tu ce petit trait de feinte que voilà? Ce fleuret? ces coupés courant après la belle? Dos à dos, face à face, en se pressant sur elle. Que t'en semble, marquis?
ÉRASTE.
Tous ces pas-là sont fins.
LISANDRE.
Je me moque, pour moi, des maîtres baladins[70].
ÉRASTE.
On le voit.
LISANDRE.
Les pas donc?
ÉRASTE.
N'ont rien qui ne surprenne.
LISANDRE.
Veux-tu, par amitié, que je te les apprenne?
ÉRASTE.
Ma foi, pour le présent, j'ai certain embarras...
LISANDRE.
Eh bien donc, ce sera lorsque tu le voudras. Si j'avois dessus moi ces paroles nouvelles, Nous les lirions ensemble, et verrions les plus belles.
ÉRASTE.
Une autre fois.
LISANDRE.
Adieu. Baptiste[71], le très-cher, N'a point vu ma courante, et je le vais chercher: Nous avons pour les airs de grandes sympathies, Et je veux le prier d'y faire des parties[72].
Il s'en va toujours en chantant.
[69] Air de danse dont les pas étaient glissés et d'un mouvement fort lent.
[70] Pour: maître de ballets. Mot qui n'avait alors aucun sens défavorable.
[71] Le musicien Lully, valet d'Arlequin dans son enfance, devenu surintendant de la musique de Louis XIV, et qui mourut fort riche.
[72] Pour: mettre en partition l'air inventé par notre gentilhomme.
SCÈNE VI.--ÉRASTE.
Ciel! faut-il que le rang, dont on veut tout couvrir, De cent sots tous les jours nous oblige à souffrir, Et nous fasse abaisser jusques aux complaisances D'applaudir bien souvent à leurs impertinences!
SCÈNE VII.--ÉRASTE, LA MONTAGNE.
LA MONTAGNE.
Monsieur, Orphise est seule, et vient de ce côté.
ÉRASTE.
Ah! d'un trouble bien grand je me sens agité! J'ai de l'amour encor pour la belle inhumaine, Et ma raison voudroit que j'eusse de la haine.
LA MONTAGNE.
Monsieur, votre raison ne sait ce qu'elle veut, Ni ce que sur un cœur une maîtresse peut. Bien que de s'emporter on ait de justes causes, Une belle, d'un mot, rajuste bien des choses.
ÉRASTE.
Hélas! je te l'avoue, et déjà cet aspect A toute ma colère imprime le respect.
SCÈNE VIII.--ORPHISE, ÉRASTE, LA MONTAGNE.
ORPHISE.
Votre front à mes yeux montre peu d'allégresse; Seroit-ce ma présence, Éraste, qui vous blesse? Qu'est-ce donc? qu'avez-vous? et sur quels déplaisirs, Lorsque vous me voyez, poussez-vous des soupirs?
ÉRASTE.
Hélas! pouvez-vous bien me demander, cruelle, Ce qui fait de mon cœur la tristesse mortelle? Et d'un esprit méchant n'est-ce pas un effet, Que feindre d'ignorer ce que vous m'avez fait? Celui dont l'entretien vous a fait à ma vue Passer...
ORPHISE, riant.
C'est de cela que votre âme est émue?
ÉRASTE.
Insultez, inhumaine, encore à mon malheur! Allez, il vous sied mal de railler ma douleur, Et d'abuser, ingrate, à maltraiter[73] ma flamme, Du foible que pour vous vous savez qu'a mon âme.
ORPHISE.
Certes, il en faut rire, et confesser ici Que vous êtes bien fou de vous troubler ainsi. L'homme dont vous parlez, loin qu'il puisse me plaire, Est un homme fâcheux dont j'ai su me défaire; Un de ces importuns et sots officieux Qui ne sauroient souffrir qu'on soit seule en des lieux, Et viennent aussitôt, avec un doux langage, Vous donner une main contre qui l'on enrage. J'ai feint de m'en aller, pour cacher mon dessein; Et jusqu'à mon carrosse il m'a prêté la main. Je m'en suis promptement défaite de la sorte; Et j'ai[74], pour vous trouver, rentré par l'autre porte.
ÉRASTE.
A vos discours, Orphise, ajouterai-je foi, Et votre cœur est-il tout sincère pour moi?
ORPHISE.
Je vous trouve fort bon de tenir ces paroles, Quand je me justifie à vos plaintes frivoles! Je suis bien simple encore, et ma sotte bonté...
ÉRASTE.
Ah! ne vous fâchez pas, trop sévère beauté! Je veux croire en aveugle, étant sous votre empire, Tout ce que vous aurez la bonté de me dire. Trompez, si vous voulez, un malheureux amant; J'aurai pour vous respect jusques au monument... Maltraitez mon amour, refusez-moi le vôtre, Exposez à mes yeux le triomphe d'un autre; Oui, je souffrirai tout de vos divins appas. J'en mourrai; mais enfin je ne m'en plaindrai pas.
ORPHISE.
Quand de tels sentiments régneront dans votre âme, Je saurai de ma part...
[73] Au lieu de: pour maltraiter. Licence contestable.
[74] Pour: je suis rentrée. Licence qui serait aujourd'hui une faute grave.
SCÈNE IX.--ALCANDRE, ORPHISE, ÉRASTE, LA MONTAGNE.
ALCANDRE.
A Orphise.
Marquis, un mot. Madame, De grâce, pardonnez si je suis indiscret, En osant, devant vous lui parler en secret.
Orphise sort.
SCÈNE X.--ALCANDRE, ÉRASTE, LA MONTAGNE.
ALCANDRE.
Avec peine, marquis, je te fais la prière: Mais un homme vient là de me rompre en visière, Et je souhaite fort, pour ne rien reculer, Qu'à l'heure, de ma part, tu l'ailles appeler. Tu sais qu'en pareil cas ce seroit avec joie Que je te le rendrois en la même monnoie[75].
ÉRASTE, après avoir été quoique temps sans parler.
Je ne veux point ici faire le capitan; Mais on m'a vu soldat avant que courtisan: J'ai servi quatorze ans, et je crois être en passe De pouvoir d'un tel pas me tirer avec grâce, Et de ne craindre point qu'à quelque lâcheté Le refus de mon bras me puisse être imputé. Un duel met les gens en mauvaise posture; Et notre roi n'est pas un monarque en peinture. Il sait faire obéir les plus grands de l'État, Et je trouve qu'il fait en digne potentat. Quand il faut le servir, j'ai du cœur pour le faire; Mais je ne m'en sens point quand il faut lui déplaire. Je me fais de son ordre une suprême loi: Pour lui désobéir, cherche un autre que moi. Je te parle, vicomte, avec franchise entière, Et suis ton serviteur en toute autre matière, Adieu.
[75] Deux mots qui rimaient alors entre eux.
SCÈNE XI.--ÉRASTE, LA MONTAGNE.
ÉRASTE.
Cinquante fois au diable les fâcheux! Où donc s'est retiré cet objet de mes vœux?
LA MONTAGNE.
Je ne sais.
ÉRASTE.
Pour savoir où la belle est allée, Va-t'en chercher partout: j'attends dans cette allée.
BALLET DU PREMIER ACTE
PREMIÈRE ENTRÉE.
Des joueurs de mail, en criant Gare! l'obligent à se retirer; et, comme il veut revenir lorsqu'ils ont fait,
SECONDE ENTRÉE.
Des curieux viennent, qui tournent autour de lui pour le connoître, et font qu'il se retire encore pour un moment.
ACTE II
SCÈNE I.--ÉRASTE.
Les fâcheux à la fin se sont-ils écartés? Je pense qu'il en pleut ici de tous côtés. Je les fuis, et les trouve, et, pour second martyre, Je ne saurois trouver celle que je désire. Le tonnerre et la pluie ont promptement passé, Et n'ont point de ces lieux le beau monde chassé. Plût au ciel, dans les dons que ses soins y prodiguent, Qu'ils en eussent chassé tous les gens qui fatiguent! Le soleil baisse fort, et je suis étonné Que mon valet encor ne soit point retourné.
SCÈNE II.--ALCIPPE, ÉRASTE.
ALCIPPE.
Bonjour.
ÉRASTE, à part.
Et quoi! toujours ma flamme divertie[76]!
ALCIPPE.
Console-moi, marquis, d'une étrange partie Qu'au piquet je perdis hier contre un Saint-Bouvain, A qui je donnerois quinze points et la main[77]. C'est un coup enragé, qui depuis hier m'accable, Et qui feroit donner tous les joueurs au diable, Un coup assurément à se pendre en public. Il ne m'en faut que deux, l'autre a besoin d'un pic: Je donne, il en prend six, et demande à refaire; Moi, me voyant de tout, je n'en voulus rien faire. Je porte l'as de trèfle (admire mon malheur!), L'as, le roi, le valet, le huit et dix de cœur, Et quitte, comme au point alloit la politique, Dame et roi de carreau, dix et dame de pique. Sur mes cinq cœurs portés la dame arrive encor, Qui me fait justement une quinte major; Mais mon homme, avec l'as, non sans surprise extrême, Des bas carreaux sur table étale une sixième. J'en avois écarté la dame avec le roi; Mais, lui fallant un pic, je sortis hors d'effroi, Et croyois bien du moins faire deux points uniques. Avec les sept carreaux il avoit quatre piques, Et, jetant le dernier, m'a mis dans l'embarras De ne savoir lequel garder de mes deux as. J'ai jeté l'as de cœur, avec raison, me semble; Mais il avoit quitté quatre trèfles ensemble, Et par un six de cœur je me suis vu capot, Sans pouvoir, de dépit, proférer un seul mot. Morbleu! fais-moi raison de ce coup effroyable: A moins que l'avoir vu, peut-il être croyable?
ÉRASTE.
C'est dans le jeu qu'on voit les plus grands coups du sort.
ALCIPPE.
Parbleu! tu jugeras toi-même si j'ai tort, Et si c'est sans raison que ce coup me transporte; Car voici nos deux jeux, qu'exprès sur moi je porte. Tiens, c'est ici mon port[78], comme je te l'ai dit; Et voici...
ÉRASTE.
J'ai compris le tout par ton récit, Et vois de la justice au transport qui t'agite; Mais pour certaine affaire il faut que je te quitte. Adieu. Console-toi pourtant de ton malheur.
ALCIPPE.
Qui, moi? J'aurai toujours ce coup-là sur le cœur; Et c'est, pour ma raison, pis qu'un coup de tonnerre. Je le veux faire, moi, voir à toute la terre.
Il s'en va et rentre en disant:
Un six de cœur! deux points!
ÉRASTE.
En quel lieu sommes-nous? De quelque part qu'on tourne, on ne voit que des fous!
[76] Pour: détournée de son but; du latin, _divertere_. Archaïsme inusité depuis le XVIIe siècle.
[77] Le sel de cette admirable description d'une partie de piquet consiste dans l'impossibilité de la comprendre, tant est véhémente la fureur de celui qui vient de perdre.
[78] Ce qui reste au joueur, après avoir écarté. Terme du jeu de piquet.
SCÈNE III.--ÉRASTE, LA MONTAGNE.
ÉRASTE.
Ah! que tu fais languir ma juste impatience!
LA MONTAGNE.
Monsieur, je n'ai pu faire une autre diligence.
ÉRASTE.
Mais me rapportes-tu quelque nouvelle, enfin?
LA MONTAGNE.
Sans doute; et de l'objet qui fait votre destin J'ai, par un ordre exprès, quelque chose à vous dire.
ÉRASTE.
Et quoi? Déjà mon cœur après ce mot soupire. Parle.
LA MONTAGNE.
Souhaitez-vous de savoir ce que c'est?
ÉRASTE.
Oui, dis vite.
LA MONTAGNE.
Monsieur, attendez, s'il vous plaît. Je me suis, à courir, presque mis hors d'haleine.
ÉRASTE.
Prends-tu quelque plaisir à me tenir en peine?
LA MONTAGNE.
Puisque vous désirez de savoir promptement L'ordre que j'ai reçu de cet objet charmant, Je vous dirai... Ma foi, sans vous vanter mon zèle, J'ai bien fait du chemin pour trouver cette belle; Et si...
ÉRASTE.
Peste soit fait de tes digressions!
LA MONTAGNE.
Ah! il faut modérer un peu ses passions; Et Sénèque...
ÉRASTE.
Sénèque est un sot dans ta bouche, Puisqu'il ne me dit rien de tout ce qui me touche. Dis-moi ton ordre, tôt.
LA MONTAGNE.
Pour contenter vos vœux, Votre Orphise... Une bête est là dans vos cheveux.
ÉRASTE.
Laisse.
LA MONTAGNE.
Cette beauté, de sa part, vous fait dire...
ÉRASTE.
Quoi?
LA MONTAGNE.
Devinez.
ÉRASTE.
Sais-tu que je ne veux pas rire?
LA MONTAGNE.
Son ordre est qu'en ce lieu vous devez vous tenir, Assuré que dans peu vous l'y verrez venir, Lorsqu'elle aura quitté quelques provinciales, Aux personnes de cour fâcheuses animales.
ÉRASTE.
Tenons-nous donc au lieu qu'elle a voulu choisir... Mais, puisque l'ordre ici m'offre quelque loisir, Laisse-moi méditer.
La Montagne sort.
J'ai dessein de lui faire Quelques vers sur un air où[79] je la vois se plaire.
Il rêve.
[79] Pour: auquel. Archaïsme et hardiesse de langage.
SCÈNE IV.--ORANTE, CLIMÈNE, ÉRASTE, dans un coin du théâtre sans être aperçu.
ORANTE.
Tout le monde sera de mon opinion.
CLIMÈNE.
Croyez-vous l'emporter par obstination?
ORANTE.
Je pense mes raisons meilleures que les vôtres.
CLIMÈNE.
Je voudrois qu'on ouît les unes et les autres.
ORANTE, apercevant Éraste.
J'avise un homme ici qui n'est pas ignorant; Il pourra nous juger sur notre différend. Marquis, de grâce, un mot, souffrez qu'on vous appelle Pour être entre nous deux juge d'une querelle. D'un débat qu'ont ému nos divers sentiments Sur ce qui peut marquer les plus parfaits amants.
ÉRASTE.
C'est une question à vider difficile, Et vous devez chercher un juge plus habile.
ORANTE.