Molière - Œuvres complètes, Tome 2

Part 22

Chapter 222,229 wordsPublic domain

De quelle émotion inconnue sens-je mon cœur atteint? Et quelle inquiétude secrète est venue troubler tout d'un coup la tranquillité de mon âme? Ne seroit-ce point aussi ce qu'on vient de me dire? et, sans en rien savoir n'aimerois-je point ce jeune prince? Ah! si cela étoit, je serois personne à me désespérer! Mais il est impossible que cela soit, et je vois bien que je ne puis pas l'aimer. Quoi! je ne serois capable de cette lâcheté! J'ai vu toute la terre à mes pieds avec la plus grande insensibilité du monde; les respects, les hommages et les soumissions n'ont jamais pu toucher mon âme, et la fierté et le dédain en auroient triomphé! J'ai méprisé tous ceux qui m'ont aimée, et j'aimerois le seul qui me méprise! Non, non, je sais bien que je ne l'aime pas. Il n'y a pas de raison à cela. Mais, si ce n'est pas de l'amour que ce que je sens maintenant, qu'est-ce donc que ce peut-être? et d'où vient ce poison qui me court par toutes les veines et ne me laisse point en repos avec moi-même? Sors de mon cœur, qui que tu sois, ennemi qui te caches. Attaque-moi visiblement, et deviens à mes yeux la plus affreuse bête de tous nos bois, afin que mon dard et mes flèches me puissent défaire de toi.

QUATRIÈME INTERMÈDE

SCÈNE I.--LA PRINCESSE.

O vous, admirables personnes, qui, par la douceur de vos chants, avez l'art d'adoucir les plus fâcheuses inquiétudes, approchez-vous d'ici, de grâce; et tâchez de charmer, avec votre musique, le chagrin où je suis.

SCÈNE II.--LA PRINCESSE, CLIMÈNE, PHILIS.

CLIMÈNE, chante.

Chère Philis, dis-moi, que crois-tu de l'amour?

PHILIS, chante.

Toi-même, qu'en crois-tu, ma compagne fidèle?

CLIMÈNE.

On m'a dit que sa flamme est pire qu'un vautour, Et qu'on souffre en aimant, une peine cruelle.

PHILIS.

On m'a dit qu'il n'est point de passion plus belle, Et que ne pas aimer, c'est renoncer au jour.

CLIMÈNE.

A qui des deux donnerons-nous victoire?

PHILIS.

Qu'en croirons-nous, ou le mal, ou le bien?

TOUTES DEUX ENSEMBLE.

Aimons, c'est le vrai moyen De savoir ce qu'on en doit croire.

PHILIS.

Chloris vante partout l'amour et ses ardeurs.

CLIMÈNE.

Amarante pour lui verse en tous lieux des larmes.

PHILIS.

Si de tant de tourments il accable les cœurs, D'où vient qu'on aime à lui rendre les armes?

CLIMÈNE.

Si sa flamme, Philis, est si pleine de charmes, Pourquoi nous défend-on d'en goûter les douceurs?

PHILIS.

A qui des deux donnerons-nous victoire?

CLIMÈNE.

Qu'en croirons-nous, ou le mal, ou le bien?

TOUTES DEUX ENSEMBLE.

Aimons, c'est le vrai moyen De savoir ce qu'on en doit croire.

LA PRINCESSE.

Achevez seules, si vous voulez. Je ne saurois demeurer en repos; et quelque douceur qu'aient vos chants, ils ne font que redoubler mon inquiétude.

ACTE V

SCÈNE I.--IPHITAS, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.

MORON, à Iphitas.

Oui, seigneur, ce n'est point raillerie; j'en suis ce qu'on appelle disgracié. Il m'a fallu tirer mes chausses au plus vite[243], et jamais vous n'avez vu un emportement plus brusque que le sien.

IPHITAS, à Euryale.

Ah! prince, que je devrai de grâce à ce stratagème amoureux, s'il faut qu'il ait trouvé le secret de toucher son cœur!

EURYALE.

Quelque chose, seigneur, que l'on vienne de vous en dire, je n'ose encore, pour moi, me flatter de ce doux espoir; mais enfin, si ce n'est pas à moi trop de témérité que d'oser aspirer à l'honneur de votre alliance, si ma personne et mes États...

IPHITAS.

Prince, n'entrons point dans ces compliments. Je trouve en vous de quoi remplir tous les souhaits d'un père; et, si vous avez le cœur de ma fille, il ne vous manque rien.

[243] Pour s'enfuir. Archaïsme populaire. Voyez tome Ier, p. 165, note.

SCÈNE II.--LA PRINCESSE, IPHITAS, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.

LA PRINCESSE.

O ciel! que vois-je ici!

IPHITAS, à Euryale.

Oui, l'honneur de votre alliance m'est d'un prix très-considérable, et je souscris aisément de tous mes suffrages à la demande que vous me faites.

LA PRINCESSE, à Iphitas.

Seigneur, je me jette à vos pieds pour vous demander une grâce. Vous m'avez toujours témoigné une tendresse extrême, et je crois vous devoir bien plus par les bontés que vous m'avez fait voir que par le jour que vous m'avez donné. Mais, si jamais vous avez eu de l'amitié pour moi, je vous en demande aujourd'hui la plus sensible preuve que vous me puissiez accorder; c'est de n'écouter point, seigneur, la demande de ce prince, et de ne pas souffrir que la princesse Aglante soit unie avec lui.

IPHITAS.

Et par quelle raison, ma fille, voudrois-tu t'opposer à cette union?

LA PRINCESSE.

Par raison que je hais ce prince, et que je veux, si je puis, traverser ses desseins.

IPHITAS.

Tu le hais, ma fille!

LA PRINCESSE.

Oui, et de tout mon cœur, je vous l'avoue.

IPHITAS.

Et que t'a-t-il fait?

LA PRINCESSE.

Il m'a méprisée.

IPHITAS.

Et comment?

LA PRINCESSE.

Il ne m'a pas trouvée assez bien faite pour m'adresser ses vœux.

IPHITAS.

Et quelle offense te fait cela? tu ne veux accepter personne.

LA PRINCESSE.

N'importe. Il me devoit aimer comme les autres, et me laisser au moins la gloire de le refuser. Sa déclaration me fait un affront; et ce m'est une honte sensible qu'à mes yeux, et au milieu de votre cour, il a recherché une autre que moi.

IPHITAS.

Mais quel intérêt dois-tu prendre à lui?

LA PRINCESSE.

J'en prends, seigneur, à me venger de son mépris; et, comme je sais bien qu'il aime Aglante avec beaucoup d'ardeur, je veux empêcher, s'il vous plaît, qu'il ne soit heureux avec elle.

IPHITAS.

Cela te tient donc bien au cœur?

LA PRINCESSE.

Oui, seigneur, sans doute; et, s'il obtient ce qu'il demande, vous me verrez expirer à vos yeux.

IPHITAS.

Va, va, ma fille, avoue franchement la chose. Le mérite de ce prince t'a fait ouvrir les yeux, et tu l'aimes enfin, quoi que tu puisses dire.

LA PRINCESSE.

Moi, seigneur?

IPHITAS.

Oui, tu l'aimes.

LA PRINCESSE.

Je l'aime, dites-vous? et vous m'imputez cette lâcheté! O ciel! quelle est mon infortune! Puis-je bien, sans mourir, entendre ces paroles? Et faut-il que je sois si malheureuse, qu'on me soupçonne de l'aimer? Ah! si c'étoit un autre que vous, seigneur, qui me tînt ce discours, je ne sais pas ce que je ne ferois point!

IPHITAS

Et bien, oui, tu ne l'aimes pas. Tu le hais, j'y consens, et je veux bien, pour te contenter, qu'il n'épouse pas la princesse Aglante.

LA PRINCESSE.

Ah! Seigneur, vous me donnez la vie!

IPHITAS.

Mais, afin d'empêcher qu'il ne puisse être jamais à elle, il faut que tu le prennes pour toi.

LA PRINCESSE.

Vous vous moquez, seigneur, et ce n'est pas ce qu'il demande.

EURYALE.

Pardonnez-moi, madame, je suis assez téméraire pour cela, et je prends à témoin le prince votre père si ce n'est pas vous que j'ai demandée. C'est trop vous tenir dans l'erreur; il faut lever le masque, et, dussiez-vous vous en prévaloir contre moi, découvrir à vos yeux les véritables sentiments de mon cœur. Je n'ai jamais aimé que vous, et jamais je n'aimerai que vous. C'est vous, madame, qui m'avez enlevé cette qualité d'insensible que j'avois toujours affectée; et tout ce que j'ai pu vous dire n'a été qu'une feinte qu'un mouvement secret m'a inspirée, et que je n'ai suivie qu'avec toutes les violences imaginables. Il falloit qu'elle cessât bientôt, sans doute, et je m'étonne seulement qu'elle ait pu durer la moitié d'un jour; car, enfin, je mourois, je brûlois dans l'âme, quand je vous déguisois mes sentiments; et jamais cœur n'a souffert une contrainte égale à la mienne. Que si cette feinte, madame, a quelque chose qui vous offense, je suis tout prêt de mourir pour vous en venger; vous n'avez qu'à parler, et ma main sur-le-champ fera gloire d'exécuter l'arrêt que vous prononcerez.

LA PRINCESSE.

Non, non, prince, je ne vous sais pas mauvais gré de m'avoir abusée; et tout ce que vous m'avez dit, je l'aime bien mieux une feinte que non pas une vérité.

IPHITAS.

Si bien donc, ma fille, que tu veux bien accepter ce prince pour époux?

LA PRINCESSE.

Seigneur, je ne sais pas encore ce que je veux. Donnez-moi le temps d'y songer, je vous prie, et m'épargnez un peu la confusion où je suis.

IPHITAS.

Vous jugez, prince, ce que cela veut dire, et vous pouvez fonder[244] là-dessus.

EURYALE.

Je l'attendrai tant qu'il vous plaira, madame, cet arrêt de ma destinée; et, s'il me condamne à la mort, je le suivrai sans murmure.

IPHITAS.

Viens, Moron. C'est ici un jour de paix, et je te remets en grâce avec la princesse.

MORON.

Seigneur, je serai meilleur courtisan une autre fois, et je me garderai bien de dire ce que je pense.

[244] Pour: fonder votre opinion. Ce mot ne se prend plus dans l'acception neutre.

SCÈNE III.--ARISTOMÈNE, THÉOCLE, IPHITAS, LA PRINCESSE, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.

IPHITAS, aux princes de Messène et de Pyle.

Je crains bien, princes, que le choix de ma fille ne soit pas en votre faveur; mais voilà deux princesses qui peuvent bien vous consoler de ce petit malheur.

ARISTOMÈNE.

Seigneur, nous savons prendre notre parti; et, si ces aimables princesses n'ont point trop de mépris pour des cœurs qu'on a rebutés, nous pouvons revenir par elles à l'honneur de votre alliance.

SCÈNE IV.--IPHITAS, LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, EURYALE, ARISTOMÈNE, THÉOCLE, MORON.

PHILIS, à Iphitas.

Seigneur, la déesse Vénus vient d'annoncer partout le changement du cœur de la princesse. Tous les pasteurs et toutes les bergères en témoignent leur joie par des danses et des chansons; et, si ce n'est point un spectacle que vous méprisiez, vous allez voir l'allégresse publique se répandre jusques ici.

CINQUIÈME INTERMÈDE

BERGERS ET BERGÈRES.

QUATRE BERGERS ET DEUX BERGÈRES HÉROIQUES chantent la chanson suivante, sur l'air de laquelle dansent d'autres bergers et bergères.

Usez mieux, ô beautés fières, Du pouvoir de tout charmer: Aimez, aimables bergères; Nos cœurs sont faits pour aimer. Quelque fort qu'on s'en défende, Il faut y venir un jour; Il n'est rien qui ne se rende Aux doux charmes de l'amour.

Songez de bonne heure à suivre Le plaisir de s'enflammer; Un cœur ne commence à vivre Que du jour qu'il sait aimer. Quelque fort qu'on s'en défende, Il faut y venir un jour; Il n'est rien qui ne se rende Aux doux charmes de l'amour.

FIN DE LA PRINCESSE D'ÉLIDE.

TABLE

DEUXIÈME ÉPOQUE (1659-1664)

(Suite)

VIII. 1661. L'École des Maris, comédie 1 IX. 1661. Les Fâcheux, comédie-ballet 58 X. 1662. L'École des Femmes, comédie 106 XI. 1663. La Critique de l'École des Femmes, comédie 192 XII. 1663. L'impromptu de Versailles, comédie 232 XIII. 1664. Le Mariage forcé, comédie-ballet 269 XIV. 1664. La Princesse d'Élide, comédie-ballet 308

FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.

E. Colin.--Imprimerie de Lagny.

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Liste des modifications:

L'école des maris: ================= Page 12: «aut» remplacé par «faut» (puisqu'il faut parler net.) Page 27: «réduit» par «réduite» (L'on réduite à vouloir se servir) Page 32: «moinaux» par «moineaux» (votre poudre aux moineaux.) Page 38: «feinte» par «feintes» (Si... Vous en doutez donc, et prenez pour des feintes) Page 39: «fait» par «fais» (Croit que c'est moi qui parle, et te fais)

Les fâcheux: =========== Page 60: «habitude» remplacé par «habituée» (Armande, habituée aux hommages) Page 63: «inpiré» par «inspiré» (si j'étois inspiré par de pareils) Page 66: «au» par «aux» (Joindre aux nobles travaux) Page 92: «toute» par «toutes» (J'ai beau lui faire voir toutes les différences)

L'école des femmes: ================== Page 111: «exétcuté» remplacé par «éxécuté» (exécuté par le commandement exprès du monarque) Page 129: «secrète» par «secrètes» (Mais, de grâce, qu'au moins ces choses soient secrètes.) Page 133: «le» par «je» (Aurois-je deviné, quand je l'ai vu petit) Page 174: «deux» par «d'eux» (Et chacun d'eux s'en est aussitôt alarmé.)

La critique de l'école des femmes: ================================= Page 201: «pensée» remplacé par «pensé» (j'ai pensé vomir au potage) Page 203: «tout» par «toute» (qu'elles affectèrent durant toute la pièce) Page 212: «moyee» remplacé par «moyen» (Pour: au moyen de quelque chose.) Pages 218 et 219: «tartre» par «tarte» (tarte à la crème!)

L'impromptu de Versailles: ========================= Page 232: «la» remplacé par «le» (le roi n'indiquait pas) Page 233: «exccessive» par «excessive» (une verve hardie qui semble excessive) Page 243: «portraist» par «portraits» (pour faire des portraits) Page 251: «tais» par «fais» (Que fais-tu là?) Page 254: «d'autre» par «d'autres» (et nous trouverons d'autres juges) Page 256: «Moilière» par «Molière» (Molière aura toujours plus de sujets)

Le mariage forcé: ================ Page 270: «d'un» remplacé par «d'une» (parut à la tête d'une bande joyeuse) Page 272: «ÉRONIMO» par «GÉRONIMO» Page 280: «DORIMÈME» par «DORIMÈNE» Page 281: «veus» par «veux» (Tu veux te mêler de raisonner) Page 294: «diront» par «dirons» (nous voici deux qui te la dirons.)

La princesse d'Élide: ==================== Page 321: «nul» remplacé par «nulle» (Sans m'en être en deux ans rappelé nulle image) Page 326: «Montroient» par «Montroit» (Montroit de certains crocs...) Page 331: «appercevant» par «apercevant» (MORON, apercevant un ours) Page 337: «peut» par «peux» (je me plains de toi, qui peux mettre dans ta pensée) Page 346: «aimé» par «aimée (on est toujours bien aise d'être aimée) Page 348: «Archaïme» par «Archaïsme» (Archaïsme hors d'usage) Page 352: «Mai» par «Mais» (Mais encore, pour qui souhaiteriez-vous) Page 353: «qu'un» par «qu'une» (qu'une autre ait l'avantage de) Page 363: «QUATRES» par «QUATRE» (QUATRE BERGERS ET DEUX BERGÈRES)

«Itaque» remplacé par «Ithaque» page 354.

End of Project Gutenberg's Molière, tome deuxième, by Molière