Molière - Œuvres complètes, Tome 2
Part 18
La parole a été donnée à l'homme pour expliquer sa pensée; et, tout ainsi que les pensées sont les portraits des choses, de même nos paroles sont-elles les portraits de nos pensées. (Sganarelle, impatienté, ferme la bouche du docteur avec sa main à plusieurs reprises, et le docteur continue de parler d'abord que Sganarelle ôte sa main.) Mais ces portraits diffèrent des autres portraits en ce que les autres portraits sont distingués partout de leurs originaux, et que la parole enferme en soi son original, puisqu'elle n'est autre chose que la pensée expliquée par un signe extérieur; d'où vient que ceux qui pensent bien sont aussi ceux qui parlent le mieux. Expliquez-moi donc votre pensée par la parole, qui est le plus intelligible de tous les signes.
SGANARELLE, pousse le docteur dans sa maison, et tire la porte pour l'empêcher de sortir.
Peste de l'homme!
PANCRACE, au-dedans de sa maison.
Oui, la parole est _animi index et speculum_[210]. C'est le truchement du cœur, c'est l'image de l'âme, (il monte à la fenêtre et continue.) C'est un miroir qui nous présente naïvement les secrets les plus arcanes[211] de nos individus; et, puisque vous avez la faculté de ratiociner[212] et de parler tout ensemble, à quoi tient-il que vous ne vous serviez de la parole pour me faire entendre votre pensée?
SGANARELLE.
C'est ce que je veux faire! mais vous ne voulez pas m'écouter.
PANCRACE.
Je vous écoute, parlez.
SGANARELLE.
Je dis donc, monsieur le docteur, que...
PANCRACE.
Mais surtout soyez bref.
SGANARELLE.
Je le serai.
PANCRACE.
Évitez la prolixité.
SGANARELLE.
Eh! monsi...
PANCRACE.
Tranchez-moi votre discours d'un apophthegme à la laconienne.
SGANARELLE.
Je vous...
PANCRACE.
Point d'ambages, de circonlocution. (Sganarelle, de dépit de ne pouvoir parler, ramasse des pierres pour en casser la tête du docteur.) Et quoi! vous vous emportez au lieu de vous expliquer? Allez, vous êtes plus impertinent que celui qui m'a voulu soutenir qu'il faut dire la forme d'un chapeau; et je vous prouverai, en toute rencontre, par raisons démonstratives et convaincantes, et par argumens _in barbara_, que vous n'êtes et ne serez jamais qu'une pécore, et que je suis et serai toujours, _in utroque jure_[213], le docteur Pancrace.
SGANARELLE.
Quel diable de babillard!
PANCRACE, en rentrant sur le théâtre.
Homme de lettres, homme d'érudition.
SGANARELLE.
Encore!
PANCRACE.
Homme de suffisance, homme de capacité, (s'en allant.) Homme consommé dans toutes les sciences naturelles, morales et politiques. (Revenant.) Homme savant, savantissime, _per omnes modos et casus_[214]. (S'en allant.) Homme qui possède, _superlative_[215], fable, mythologie et histoire (revenant), grammaire, poésie, rhétorique, dialectique et sophistique (s'en allant), mathématique, arithmétique, optique, onirocritique[216], physique et métaphysique (revenant), cosmométrie[217], géométrie, architecture, spéculoire[218] et spéculatoire[219] (s'en allant), médecine, astronomie, astrologie, physionomie, métoposcopie[220], chiromancie[221], géomancie[222], etc.[223].
[204] Pour: ignorant de; du latin, _ignarus_.
[205] Les passages placés entre deux crochets appartiennent à l'édition de 1682.
[206] Tu erres par tout le ciel (Macrobe); tu te trompes de route (Térence). Proverbes latins.
[207] Des poings, des pieds, des ongles et du bec.
[208] Voyez plus haut, p. 21, note deuxième.
[209] Que le vide existe dans la nature.
[210] Pour: l'indication et le miroir de l'âme.
[211] Secret; du latin, _arcanum_.
[212] Argumenter; du latin, _ratiocinari_.
[213] Dans l'un et l'autre droit, le droit civil et le droit canon.
[214] Par tous les modes et cas.
[215] Superlativement.
[216] Interprétation des rêves.
[217] Mesure du monde.
[218] Divination par les miroirs.
[219] Interprétation des météores.
[220] Divination par physionomie.
[221] Divination par l'inspection de la main.
[222] Divination par l'inspection du sol.
[223] Voyez, tome Ier, la _Jalousie du barbouillé_, où se trouve l'ébauche de cette scène.
SCÈNE VII.--SGANARELLE.
Au diable les savans qui ne veulent point écouter les gens! On me l'avoit bien dit que son maître Aristote n'étoit rien qu'un bavard. Il faut que j'aille trouver l'autre; peut-être qu'il sera plus posé et plus raisonnable. Holà!
SCÈNE VIII.--MARPHURIUS, SGANARELLE.
MARPHURIUS.
Que voulez-vous de moi seigneur Sganarelle?
SGANARELLE.
Seigneur docteur, j'aurois besoin de votre conseil sur une petite affaire dont il s'agit, et je suis venu ici pour cela. (A part.) Ah! voilà qui va bien. Il écoute le monde, celui-ci.
MARPHURIUS.
Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point énoncer de proposition décisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours son jugement; et, par cette raison, vous ne devez pas dire: Je suis venu, mais: Il me semble que je suis venu.
SGANARELLE.
Il me semble?
MARPHURIUS.
Oui.
SGANARELLE.
Parbleu! il faut bien qu'il me le semble, puisque cela est.
MARPHURIUS.
Ce n'est pas une conséquence, et il peut vous le sembler sans que la chose soit véritable.
SGANARELLE.
Comment! il n'est pas vrai que je suis venu?
MARPHURIUS.
Cela est incertain, et nous devons douter de tout.
SGANARELLE.
Quoi! je ne suis pas ici, et vous ne me parlez pas?
MARPHURIUS.
Il m'apparoît que vous êtes là, et il me semble que je vous parle; mais il n'est pas assuré que cela soit.
SGANARELLE.
Eh! que diable! vous vous moquez. Me voilà et vous voilà bien nettement, et il n'y a point de _me semble_ à tout cela. Laissons ces subtilités, je vous prie, et parlons de mon affaire. Je viens vous dire que j'ai envie de me marier.
MARPHURIUS.
Je n'en sais rien.
SGANARELLE.
Je vous le dis.
MARPHURIUS.
Il se peut faire.
SGANARELLE.
La fille que je veux prendre est fort jeune et fort belle.
MARPHURIUS.
Il n'est pas impossible.
SGANARELLE.
Ferai-je bien ou mal de l'épouser?
MARPHURIUS.
L'un ou l'autre.
SGANARELLE, à part.
Ah! ah! voici une autre musique. (A Marphurius.) Je vous demande si je ferai bien d'épouser la fille dont je vous parle.
MARPHURIUS.
Selon la rencontre.
SGANARELLE.
Ferai-je mal?
MARPHURIUS.
Par aventure.
SGANARELLE.
De grâce, répondez-moi comme il faut.
MARPHURIUS.
C'est mon dessein.
SGANARELLE.
J'ai une grande inclination pour la fille.
MARPHURIUS.
Cela peut être.
SGANARELLE.
Le père me l'a accordée.
MARPHURIUS.
Il se pourroit.
SGANARELLE.
Mais, en l'épousant, je crains d'être cocu.
MARPHURIUS.
La chose est faisable.
SGANARELLE.
Qu'en pensez-vous?
MARPHURIUS.
Il n'y a pas d'impossibilité.
SGANARELLE.
Mais que feriez-vous si vous étiez à ma place?
MARPHURIUS.
Je ne sais.
SGANARELLE.
Que me conseillez-vous de faire?
MARPHURIUS.
Ce qu'il vous plaira.
SGANARELLE.
J'enrage!
MARPHURIUS.
Je m'en lave les mains.
SGANARELLE.
Au diable soit le vieux rêveur!
MARPHURIUS.
Il en sera ce qu'il pourra.
SGANARELLE, à part.
La peste du bourreau! Je te ferai changer de note, chien de philosophe enragé!
Il donne des coups de bâton à Marphurius.
MARPHURIUS.
Ah! ah! ah!
SGANARELLE.
Te voilà payé de ton galimatias et me voilà content!
MARPHURIUS.
Comment! Quelle insolence! M'outrager de la sorte! Avoir eu l'insolence de battre un philosophe comme moi!
SGANARELLE.
Corrigez, s'il vous plaît, cette manière de parler. Il faut douter de toutes choses; et vous ne devez pas dire que je vous ai battu, mais qu'il me semble que je vous ai battu.
MARPHURIUS.
Ah! je m'en vais faire ma plainte au commissaire du quartier des coups que j'ai reçus.
SGANARELLE.
Je m'en lave les mains.
MARPHURIUS.
J'en ai les marques sur ma personne.
SGANARELLE.
Il se peut faire.
MARPHURIUS.
C'est toi qui m'as traité ainsi.
SGANARELLE.
Il n'y a pas d'impossibilité.
MARPHURIUS.
J'aurai un décret contre toi.
SGANARELLE.
Je n'en sais rien.
MARPHURIUS.
Et tu seras condamné en justice.
SGANARELLE.
Il en sera ce qu'il pourra.
MARPHURIUS.
Laisse-moi faire[224].
[224] Imité de Rabelais, _Pantagruel_, liv. III, c. XXX.
SCÈNE IX.--SGANARELLE.
Comment! on ne sauroit tirer une parole positive de ce chien d'homme-là, et l'on est aussi savant à la fin qu'au commencement. Que dois-je faire, dans l'incertitude des suites de mon mariage! Jamais homme ne fut plus embarrassé que je le suis. Ah! voici des Égyptiennes; il faut que je me fasse dire par elles ma bonne aventure.
SCÈNE X.--DEUX ÉGYPTIENNES, SGANARELLE.
Deux Égyptiennes avec leur tambour de basque entrent en chantant et en dansant.
SGANARELLE.
Elles sont gaillardes. Écoutez, vous autres. Y a-t-il moyen de me dire ma bonne fortune?
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Oui, mon bon monsieur; nous voici deux qui te la dirons.
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Tu n'as seulement qu'à nous donner ta main, avec la croix[225] dedans, et nous te dirons quelque chose pour ton profit.
SGANARELLE.
Tenez, les voilà toutes deux avec ce que vous demandez.
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Tu as une bonne physionomie, mon bon monsieur, une bonne physionomie.
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Oui, une bonne physionomie; physionomie d'un homme qui sera un jour quelque chose.
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Tu seras marié avant qu'il soit peu, mon bon monsieur, tu seras marié avant qu'il soit peu.
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Tu épouseras une femme gentille, une femme gentille.
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Oui, une femme qui sera chérie et aimée de tout le monde.
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Une femme qui te fera beaucoup d'amis, mon bon monsieur, qui te fera beaucoup d'amis.
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Une femme qui fera venir l'abondance chez toi.
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Une femme qui te donnera une grande réputation.
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Tu seras considéré par elle, mon bon monsieur, tu seras considéré par elle.
SGANARELLE.
Voilà qui est bien. Mais dites-moi un peu, suis-je menacé d'être cocu?
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Cocu?
SGANARELLE.
Oui.
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Cocu?
SGANARELLE.
Oui, si je suis menacé d'être cocu?
Les deux Égyptiennes dansent et chantent.
SGANARELLE.
Que diable! ce n'est pas là me répondre! Venez çà. Je vous demande à toutes deux si je serai cocu?
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Cocu? vous?
SGANARELLE.
Oui, si je serai cocu?
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Vous? cocu?
SGANARELLE.
Oui, si je le serai ou non[226]?
Les deux Égyptiennes sortent en chantant et en dansant.
[225] Pour: pièce de monnaie portant une croix.
[226] Imitation de Rabelais, _Pantagruel_, liv. III, c. XXX.
SCÈNE XI.--SGANARELLE.
Peste soit des carognes qui me laissent dans l'inquiétude! Il faut absolument que je sache la destinée de mon mariage; et, pour cela, je veux aller trouver ce grand magicien dont tout le monde parle tant, et qui, par son art admirable, fait voir tout ce que l'on souhaite. Ma foi, je crois que je n'ai que faire d'aller au magicien, et voici qui me montre tout ce que je puis demander.
SCÈNE XII.--DORIMÈNE, LYCASTE, SGANARELLE, retiré dans un coin du théâtre, sans être vu.
LYCASTE.
Quoi! belle Dorimène, c'est sans raillerie que vous parlez?
DORIMÈNE.
Sans raillerie.
LYCASTE.
Vous vous mariez tout de bon?
DORIMÈNE.
Tout de bon.
LYCASTE.
Et vos noces se feront dès ce soir?
DORIMÈNE.
Dès ce soir.
LYCASTE.
Et vous pouvez, cruelle que vous êtes, oublier de la sorte l'amour que j'ai pour vous, et les obligeantes paroles que vous m'avez données?
DORIMÈNE.
Moi? point du tout. Je vous considère toujours de même, et ce mariage ne doit point vous inquiéter; c'est un homme que je n'épouse point par amour, et sa seule richesse me fait résoudre à l'accepter. Je n'ai point de bien, vous n'en avez point aussi, et vous savez que sans cela on passe mal le temps au monde, et qu'à quelque prix que ce soit il faut tâcher d'en avoir. J'ai embrassé cette occasion-ci de me mettre à mon aise; et je l'ai fait sur l'espérance de me voir bientôt délivrée du barbon que je prends. C'est un homme qui mourra avant qu'il soit peu, et qui n'a tout au plus que six mois dans le ventre. Je vous le garantis défunt dans le temps que je dis; et je n'aurai pas longuement à demander pour moi au ciel l'heureux état de veuve. (A Sganarelle qu'elle aperçoit.) Ah! nous parlions de vous, et nous en disions tout le bien qu'on en sauroit dire.
LYCASTE.
Est-ce là monsieur?...
DORIMÈNE.
Oui, c'est monsieur qui me prend pour femme.
LYCASTE.
Agréez, monsieur, que je vous félicite de votre mariage, et vous présente en même temps mes très-humbles services: je vous assure que vous épousez là une très-honnête personne. Et vous, mademoiselle, je me réjouis avec vous aussi de l'heureux choix que vous avez fait: vous ne pouviez pas mieux trouver, et monsieur a toute la mine d'être un fort bon mari. Oui, monsieur, je veux faire amitié avec vous, et lier ensemble un petit commerce de visites et de divertissements.
DORIMÈNE.
C'est trop d'honneur que vous nous faites à tous deux. Mais allons, le temps me presse, et nous aurons tout le loisir de nous entretenir ensemble.
SCÈNE XIII.--SGANARELLE.
Me voilà tout à fait dégoûté de mon mariage; et je crois que je ne ferai pas mal de m'aller dégager de ma parole. Il m'en a coûté quelque argent; mais il vaut mieux encore perdre cela que de m'exposer à quelque chose de pis. Tâchons adroitement de nous débarrasser de cette affaire. Holà!
Il frappe à la porte de la maison d'Alcantor.
SCÈNE XIV.--ALCANTOR, SGANARELLE.
ALCANTOR.
Ah! mon gendre, soyez le bienvenu!
SGANARELLE.
Monsieur, votre serviteur.
ALCANTOR.
Vous venez pour conclure le mariage?
SGANARELLE.
Excusez-moi.
ALCANTOR.
Je vous promets que j'en ai autant d'impatience que vous.
SGANARELLE.
Je viens ici pour autre sujet.
ALCANTOR.
J'ai donné ordre à toutes les choses nécessaires pour cette fête.
SGANARELLE.
Il n'est pas question de cela.
ALCANTOR.
Les violons sont retenus, le festin est commandé, et ma fille est parée pour vous recevoir.
SGANARELLE.
Ce n'est pas ce qui m'amène.
ALCANTOR.
Enfin, vous allez être satisfait; et rien ne peut retarder votre contentement.
SGANARELLE.
Mon Dieu! c'est autre chose.
ALCANTOR.
Allons, entrez donc, mon gendre.
SGANARELLE.
J'ai un petit mot à vous dire.
ALCANTOR.
Ah! mon Dieu, ne faisons point de cérémonie! Entrez vite, s'il vous plaît.
SGANARELLE.
Non, vous dis-je. Je veux vous parler auparavant.
ALCANTOR.
Vous voulez me dire quelque chose?
SGANARELLE.
Oui.
ALCANTOR.
Et quoi?
SGANARELLE.
Seigneur Alcantor, j'ai demandé votre fille en mariage, il est vrai, et vous me l'avez accordée; mais je me trouve un peu avancé en âge pour elle, et je considère que je ne suis point du tout son fait.
ALCANTOR.
Pardonnez-moi, ma fille vous trouve bien comme vous êtes; et je suis sûr qu'elle vivra fort contente avec vous.
SGANARELLE.
Point. J'ai parfois des bizarreries épouvantables, et elle auroit trop à souffrir de ma mauvaise humeur.
ALCANTOR.
Ma fille a de la complaisance, et vous verrez qu'elle s'accommodera entièrement à vous.
SGANARELLE.
J'ai quelques infirmités sur mon corps qui pourroient la dégoûter.
ALCANTOR.
Cela n'est rien. Une honnête femme ne se dégoûte jamais de son mari.
SGANARELLE.
Enfin, voulez-vous que je vous dise? Je ne vous conseille pas de me la donner.
ALCANTOR.
Vous moquez-vous? J'aimerois mieux mourir que d'avoir manqué à ma parole.
SGANARELLE.
Mon Dieu, je vous en dispense, et je...
ALCANTOR.
Point du tout. Je vous l'ai promise; et vous l'aurez, en dépit de tous ceux qui y prétendent.
SGANARELLE, à part.
Que diable!
ALCANTOR.
Voyez-vous, j'ai une estime et une amitié pour vous toute particulière; et je refuserois ma fille à un prince pour vous la donner.
SGANARELLE.
Seigneur Alcantor, je vous suis obligé de l'honneur que vous me faites; mais je vous déclare que je ne me veux point marier.
ALCANTOR.
Qui, vous?
SGANARELLE.
Oui, moi.
ALCANTOR.
Et la raison?
SGANARELLE.
La raison? C'est que je ne me sens point propre pour le mariage, et que je veux imiter mon père, et tous ceux de ma race, qui ne se sont jamais voulu marier.
ALCANTOR.
Ecoutez. Les volontés sont libres; et je suis homme à ne contraindre jamais personne. Vous vous êtes engagé avec moi pour épouser ma fille, et tout est préparé pour cela; mais, puisque vous voulez retirer votre parole, je vais voir ce qu'il y a à faire; et vous aurez bientôt de mes nouvelles.
SCÈNE XV.--SGANARELLE.
Encore est-il plus raisonnable que je ne pensois, et je croyais avoir bien plus de peine à m'en dégager. Ma foi, quand j'y songe, j'ai fait fort sagement de me tirer de cette affaire, et j'allois faire un pas dont je me serois peut-être longtemps repenti. Mais voici le fils qui me vient rendre réponse.
SCÈNE XVI.--ALCIDAS, SGANARELLE.
ALCIDAS, parlant d'un ton doucereux.
Monsieur, je suis votre serviteur très-humble.
SGANARELLE.
Monsieur, je suis le vôtre de tout mon cœur.
ALCIDAS, toujours avec le même ton.
Mon père m'a dit, monsieur, que vous vous étiez venu dégager de la parole que vous aviez donnée.
SGANARELLE.
Oui, monsieur, c'est avec regret; mais...
ALCIDAS.
Oh! monsieur, il n'y a pas de mal à cela.
SGANARELLE.
J'en suis fâché, je vous assure; et je souhaiterois...
ALCIDAS.
Cela n'est rien, vous dis-je. (Alcidas présente à Sganarelle deux épées.) Monsieur, prenez la peine de choisir, de ces deux épées, laquelle vous voulez.
SGANARELLE.
De ces deux épées?
ALCIDAS.
Oui, s'il vous plaît.
SGANARELLE.
A quoi bon?
ALCIDAS.
Monsieur, comme vous refusez d'épouser ma sœur après la parole donnée, je crois que vous ne trouverez pas mauvais le petit compliment que je viens vous faire.
SGANARELLE.
Comment?
ALCIDAS.
D'autres gens feroient du bruit, et s'emporteroient contre vous; mais nous sommes personnes à traiter les choses dans la douceur; et je viens vous dire civilement qu'il faut, si vous le trouvez bon, que nous nous coupions la gorge ensemble.
SGANARELLE.
Voilà un compliment fort mal tourné.
ALCIDAS.
Allons, monsieur, choisissez, je vous prie.
SGANARELLE.
Je suis votre valet, je n'ai point de gorge à me couper. (A part.) La vilaine façon de parler que voilà!
ALCIDAS.
Monsieur, il faut que cela soit, s'il vous plaît.
SGANARELLE.
Eh! monsieur, rengaînez ce compliment, je vous prie.
ALCIDAS.
Dépêchons vite, monsieur, j'ai une petite affaire qui m'attend.
SGANARELLE.
Je ne veux point de cela, vous dis-je.
ALCIDAS.
Vous ne voulez pas vous battre?
SGANARELLE.
Nenni, ma foi.
ALCIDAS.
Tout de bon?
SGANARELLE.
Tout de bon.
ALCIDAS, après lui avoir donné des coups de bâton.
Au moins, monsieur, vous n'avez pas lieu de vous plaindre; vous voyez que je fais les choses dans l'ordre. Vous nous manquez de parole, je me veux battre contre vous; vous refusez de vous battre, je vous donne des coups de bâton: tout cela est dans les formes; et vous êtes trop honnête homme pour ne pas approuver mon procédé.
SGANARELLE, à part.
Quel diable d'homme est-ce ci?
ALCIDAS, lui présente encore les deux épées.
Allons, monsieur, faites les choses galamment, et sans vous faire tirer l'oreille.
SGANARELLE.
Encore!
ALCIDAS.
Monsieur, je ne contrains personne; mais il faut que vous vous battiez, ou que vous épousiez ma sœur.
SGANARELLE.
Monsieur, je ne puis faire ni l'un ni l'autre, je vous assure.
ALCIDAS.
Assurément?
SGANARELLE.
Assurément.
ALCIDAS.
Avec votre permission donc...
Alcidas lui donne encore des coups de bâton.
SGANARELLE.
Ah! ah! ah!
ALCIDAS.
Monsieur, j'ai tous les regrets du monde d'être obligé d'en user ainsi avec vous; mais je ne cesserai point, s'il vous plaît, que vous n'ayez promis de vous battre, ou d'épouser ma sœur.
Alcidas lève le bâton.
SGANARELLE.
Eh bien, j'épouserai, j'épouserai.
ALCIDAS.
Ah! monsieur, je suis ravi que vous vous mettiez à la raison, et que les choses se passent doucement. Car enfin vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus, je vous jure; et j'aurois été au désespoir que vous m'eussiez contraint à vous maltraiter. Je vais appeler mon père, pour lui dire que tout est d'accord.
Il va frapper à la porte d'Alcantor.
SCÈNE XVII.--ALCANTOR, DORIMÈNE, ALCIDAS, SGANARELLE.
ALCIDAS.
Mon père, voilà monsieur qui est tout à fait raisonnable. Il a voulu faire les choses de bonne grâce, et vous pouvez lui donner ma sœur.
ALCANTOR.
Monsieur, voilà sa main, vous n'avez qu'à donner la vôtre. Loué soit le ciel! m'en voilà déchargé, et c'est vous désormais que regarde le soin de sa conduite. Allons nous réjouir, et célébrer cet heureux mariage.
FIN DU MARIAGE FORCÉ.
LE MARIAGE FORCÉ
BALLET DU ROI
Dansé par SA MAJESTÉ, le 29e jour de janvier 1664.
PERSONNAGES ACTEURS
SGANARELLE. MOLIÈRE. GÉRONIMO. LA THORILLIÈRE. DORIMÈNE. Mlle DUPARC. ALCANTOR. BÉJART. LYCANTE[227]. LA GRANGE. PREMIÈRE BOHÉMIENNE. Mlle BÉJART. SECONDE BOHÉMIENNE. Mlle DEBRIE. PREMIER DOCTEUR. BRÉCOURT. SECOND DOCTEUR. DU CROISY.
ARGUMENT
Comme il n'y a rien au monde qui soit si commun que le mariage, et que c'est une chose sur laquelle les hommes ordinairement se tournent le plus en ridicule, il n'est pas merveilleux que ce soit toujours la matière de la plupart des comédies aussi bien que des ballets, qui sont des comédies muettes; et c'est par là qu'on a pris l'idée de cette comédie-mascarade.
[227] Lycante est le même personnage qui est appelé Alcidas dans la comédie; c'est le fils d'Alcantor et le frère de Dorimène.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.
Sganarelle demande conseil au seigneur Géronimo s'il se doit marier ou non: cet ami lui dit franchement que le mariage n'est guère le fait d'un homme de cinquante ans; mais Sganarelle lui répond qu'il est résolu au mariage; et l'autre, voyant cette extravagance de demander conseil après une résolution prise, lui conseille hautement de se marier, et le quitte en riant.
SCÈNE II.
La maîtresse de Sganarelle arrive, qui lui dit qu'elle est ravie de se marier avec lui, pour pouvoir sortir promptement de la sujétion de son père, et avoir désormais toutes ses coudées franches; et là-dessus elle lui conte la manière dont elle prétend vivre avec lui, qui sera proprement la naïve peinture d'une coquette achevée. Sganarelle reste seul, assez étonné; il se plaint, après ce discours, d'une pesanteur de tête épouvantable; et, se mettant en un coin du théâtre pour dormir, il voit en songe une femme représentée par mademoiselle Hilaire, qui chante ce récit:
RÉCIT DE LA BEAUTÉ
Si l'amour vous soumet à ses lois inhumaines, Choisissez, en amant, un objet plein d'appas; Portez au moins de belles chaînes; Et, puisqu'il faut mourir, mourez d'un beau trépas. Si l'objet de vos feux ne mérite vos peines, Sous l'empire d'Amour ne vous engagez pas: Portez au moins de belles chaînes; Et, puisqu'il faut mourir, mourez d'un beau trépas.
PREMIÈRE ENTRÉE.
LA JALOUSIE, LES CHAGRINS ET LES SOUPÇONS
LA JALOUSIE, le sieur Dolivet. LES CHAGRINS, les sieurs Saint-André et Desbrosses. LES SOUPÇONS, les sieurs de Lorge et le Chantre.
DEUXIÈME ENTRÉE.
QUATRE PLAISANS OU GOGUENARDS
Le comte d'Armagnac, MM. d'Heureux, Beauchamp et Des-Airs le jeune.
ACTE II
SCÈNE I.
Le seigneur Géronimo éveille Sganarelle, qui lui veut conter le songe qu'il vient de faire; mais il lui répond qu'il n'entend rien aux songes, et que, sur le sujet du mariage, il peut consulter deux savants qui sont connus de lui, dont l'un suit la philosophie d'Aristote, et l'autre est pyrrhonien.
SCÈNE II.
Il trouve le premier, qui l'étourdit de son caquet et ne le laisse point parler; ce qui l'oblige à le maltraiter.
SCÈNE III.
Ensuite il rencontre l'autre, qui ne lui répond, suivant sa doctrine, qu'en termes qui ne décident rien; il le chasse avec colère, et là-dessus arrivent deux Égyptiens et quatre Égyptiennes.
TROISIÈME ENTRÉE.
DEUX ÉGYPTIENS, QUATRE ÉGYPTIENNES
DEUX ÉGYPTIENS, le ROI, le marquis de Villeroy. ÉGYPTIENNES, le marquis de Rassan, les sieurs Raynal, Noblet et la Pierre.