Molière - Œuvres complètes, Tome 2
Part 16
Attendez, il faut marquer davantage tout cet endroit. Écoutez-le dire un peu. «Et qu'il ne trouvera plus de matière pour...--plus de matière? Eh! mon pauvre marquis, nous lui en fournirons toujours assez, et nous ne prenons guère le chemin de nous rendre sages pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit. Crois-tu qu'il ait épuisé dans ses comédies tout le ridicule des hommes? Et, sans sortir de la cour, n'a-t-il pas encore vingt caractères de gens où il n'a point touché? N'a-t-il pas, par exemple, ceux qui se font les plus grandes amitiés du monde, et, qui le dos tourné, font galanterie de se déchirer l'un l'autre? N'a-t-il pas ces adulateurs à outrance, ces flatteurs insipides, qui n'assaisonnent d'aucun sel les louanges qu'ils donnent, et dont toutes les flatteries ont une douceur fade qui fait mal au cœur à ceux qui les écoutent? N'a-t-il pas ces lâches courtisans de la faveur, ces perfides adorateurs de la fortune, qui vous encensent dans la prospérité, et vous accablent dans la disgrâce? N'a-t-il pas ceux qui sont toujours mécontens de la cour, ces suivans inutiles, ces incommodes assidus, ces gens, dis-je, qui, pour services, ne peuvent compter que des importunités, et qui veulent que l'on les récompense d'avoir obsédé le prince dix ans durant? N'a-t-il pas ceux qui caressent également tout le monde, qui promènent leurs civilités à droite et à gauche, et courent à tous ceux qu'ils voient avec les mêmes embrassades et les mêmes protestations d'amitié?--Monsieur, votre très-humble serviteur. Monsieur, je suis tout à votre service. Tenez-moi des vôtres, mon cher. Faites état de moi, monsieur, comme du plus chaud de vos amis. Monsieur, je suis ravi de vous embrasser. Ah! monsieur, je ne vous voyois pas! Faites-moi la grâce de m'employer. Soyez persuadé que je suis entièrement à vous. Vous êtes l'homme du monde que je révère le plus. Il n'y a personne que j'honore à l'égal de vous. Je vous conjure de le croire. Je vous supplie de n'en point douter. Serviteur. Très-humble valet.--Va, va, marquis, Molière aura toujours plus de sujets qu'il n'en voudra; et tout ce qu'il a touché jusqu'ici n'est rien que bagatelle au prix de ce qui reste.» Voilà à peu près comme cela doit être joué.
BRÉCOURT.
C'est assez.
MOLIÈRE.
Poursuivez.
BRÉCOURT.
«Voici Climène et Élise.»
MOLIÈRE, à mesdemoiselles Duparc et Molière.
Là-dessus vous arriverez toutes deux. (A mademoiselle Duparc.) Prenez bien garde, vous, à vous déhancher comme il faut et à faire bien des façons. Cela vous contraindra un peu; mais qu'y faire? Il faut parfois se faire violence.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
«Certes, madame, je vous ai reconnue de loin, et j'ai bien vu à votre air que ce ne pouvoit être une autre que vous.
MADEMOISELLE DUPARC.
»Vous voyez. Je viens attendre ici la sortie d'un homme avec qui j'ai une affaire à démêler.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»Et moi de même.»
MOLIÈRE.
Mesdames, voilà des coffres qui vous serviront de fauteuils.
MADEMOISELLE DUPARC.
«Allons, madame, prenez place, s'il vous plaît.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»Après vous madame.»
MOLIÈRE.
Bon. Après ces petites cérémonies muettes, chacun prendra et parlera assis, hors les marquis, qui tantôt se lèveront, et tantôt s'assoiront, suivant leur inquiétude naturelle. «Parbleu! chevalier, tu devrois faire prendre médecine à tes canons.
BRÉCOURT.
»Comment?
MOLIÈRE.
»Ils se portent fort mal.
BRÉCOURT.
»Serviteur à la turlupinade!
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»Mon Dieu! madame, que je vous trouve le teint d'une blancheur éblouissante, et les lèvres d'une couleur de feu surprenante!
MADEMOISELLE DUPARC.
»Ah! que dites-vous là, madame? Ne me regardez point, je suis du dernier laid aujourd'hui.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»Eh! madame, levez un peu votre coiffe.
MADEMOISELLE DUPARC.
»Fi! je suis épouvantable, vous dis-je, et je me fais peur à moi-même.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»Vous êtes si belle!
MADEMOISELLE DUPARC.
»Point, point.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»Montrez-vous.
MADEMOISELLE DUPARC.
»Ah! fi donc! je vous prie.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»De grâce!
MADEMOISELLE DUPARC.
»Mon Dieu, non.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»Si fait.
MADEMOISELLE DUPARC.
»Vous me désespérez.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»Un moment.
MADEMOISELLE DUPARC.
»Hai!
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»Résolûment, vous vous montrerez. On ne peut point se passer de vous voir.
MADEMOISELLE DUPARC.
»Mon Dieu, que vous êtes une étrange personne! vous voulez furieusement ce que vous voulez.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»Ah! madame, vous n'avez aucun désavantage à paroître au grand jour, je vous jure! Les méchantes gens, qui assuroient que vous mettiez quelque chose[197]! Vraiment, je les démentirai bien maintenant.
MADEMOISELLE DUPARC.
»Hélas! je ne sais pas seulement ce qu'on appelle mettre quelque chose. Mais où vont ces dames?
MADEMOISELLE DEBRIE.
»Vous voulez bien, mesdames, que nous vous donnions en passant la plus agréable nouvelle du monde? Voilà M. Lysidas qui vient de nous avertir qu'on a fait une pièce contre Molière, que les grands comédiens vont jouer.
MOLIÈRE.
»Il est vrai, on me l'a voulu lire; et c'est un nommé Br... Brou... Brossaut qui l'a faite.
DU CROISY.
»Monsieur, elle est affichée sous le nom de Boursault. Mais, à vous dire le secret, bien des gens ont mis la main à cet ouvrage, et l'on en doit concevoir une assez haute attente. Comme tous les auteurs et tous les comédiens regardent Molière comme leur plus grand ennemi, nous nous sommes tous unis pour le desservir. Chacun de nous a donné un coup de pinceau à son portrait; mais nous nous sommes bien gardés d'y mettre nos noms; il lui auroit été trop glorieux de succomber, aux yeux du monde, sous les efforts de tout le Parnasse; et, pour rendre sa défaite plus ignominieuse, nous avons voulu choisir tout exprès un auteur sans réputation.
MADEMOISELLE DUPARC.
»Pour moi, je vous avoue que j'en ai toutes les joies imaginables.
MOLIÈRE.
»Et moi aussi. Par la sambleu! le railleur sera raillé; il aura sur les doigts, ma foi!
MADEMOISELLE DUPARC.
»Cela lui apprendra à vouloir satiriser tout. Comment! cet impertinent ne veut pas que les femmes aient de l'esprit! Il condamne toutes nos expressions élevées, et prétend que nous parlions toujours terre à terre!
MADEMOISELLE DEBRIE.
»Le langage n'est rien; mais il censure tous nos attachemens, quelque innocens qu'ils puissent être; et, de la façon qu'il en parle, c'est être criminelle que d'avoir du mérite.
MADEMOISELLE DU CROISY.
»Cela est insupportable. Il n'y a pas une femme qui puisse plus rien faire. Que ne laisse-t-il en repos nos maris, sans leur ouvrir les yeux, et leur faire prendre garde à des choses dont ils ne s'avisent pas?
MADEMOISELLE BÉJART.
»Passe pour tout cela; mais il satirise même les femmes de bien, et ce méchant plaisant leur donne le titre d'honnêtes diablesses.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»C'est un impertinent. Il faut qu'il en ait tout le soûl.
DU CROISY.
»La représentation de cette comédie, madame, aura besoin d'être appuyée; et les comédiens de l'hôtel...
MADEMOISELLE DUPARC.
»Mon Dieu! qu'ils n'appréhendent rien. Je leur garantis le succès de leur pièce, corps pour corps.
MADEMOISELLE MOLIÈRE
»Vous avez raison, madame. Trop de gens sont intéressés à la trouver belle. Je vous laisse à penser si tout ceux qui se croient satirisés par Molière ne prendront pas l'occasion de se venger de lui en applaudissant à cette comédie.
BRÉCOURT, ironiquement.
»Sans doute; et pour moi je réponds de douze marquis, de six précieuses, de vingt coquettes et de trente cocus, qui ne manqueront pas d'y battre les mains.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»En effet. Pourquoi aller offenser toutes ces personnes-là, et particulièrement les cocus, qui sont les meilleures gens du monde?
MOLIÈRE.
»Par la sambleu! on m'a dit qu'on le va dauber, lui et toutes ses comédies, de la belle manière; et que les comédiens et les auteurs, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, sont diablement animés contre lui.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»Cela lui sied fort bien. Pourquoi fait-il de méchantes pièces que tout Paris va voir, et où il peint si bien les gens, que chacun s'y connoît? Que ne fait-il des comédies comme celles de M. Lysidas? il n'auroit personne contre lui, et tous les auteurs en diroient du bien. Il est vrai que de semblables comédies n'ont pas ce grand concours de monde; mais, en revanche, elles sont toujours bien écrites, personne n'écrit contre elles, et tous ceux qui les voient meurent d'envie de les trouver belles.
DU CROISY.
»Il est vrai que j'ai l'avantage de ne point faire d'ennemis, et que tous mes ouvrages ont l'approbation des savans.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»Vous faites bien d'être content de vous. Cela vaut mieux que tous les applaudissements du public, et que tout l'argent qu'on sauroit gagner aux pièces de Molière. Que vous importe qu'il vienne du monde à vos comédies, pourvu qu'elles soient approuvées par messieurs vos confrères?
LA GRANGE.
»Mais quand jouera-t-on le _Portrait du Peintre_?
DU CROISY.
»Je ne sais; mais je me prépare fort à paroître des premiers sur les rangs, pour crier: Voilà qui est beau!
MOLIÈRE.
»Et moi de même, parbleu!
LA GRANGE.
»Et moi aussi, Dieu me sauve!
MADEMOISELLE DUPARC.
»Pour moi, j'y payerai de ma personne comme il faut; et je réponds d'une bravoure d'approbation qui mettra en déroute tous les jugemens ennemis. C'est bien la moindre chose que nous devions faire, que d'épauler de nos louanges le vengeur de nos intérêts!
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
»C'est fort bien dit.
MADEMOISELLE DEBRIE.
»Et ce qu'il nous faut faire toutes.
MADEMOISELLE BÉJART.
»Assurément.
MADEMOISELLE DU CROISY.
»Sans doute.
MADEMOISELLE HERVÉ.
»Point de quartier à ce contrefaiseur de gens.
MOLIÈRE.
»Ma foi, chevalier, mon ami, il faudra que ton Molière se cache.
BRÉCOURT.
»Qui? lui! Je te promets, marquis, qu'il fait dessein d'aller sur le théâtre rire, avec tous les autres, du portrait qu'on a fait de lui.
MOLIÈRE.
»Parbleu! ce sera donc du bout des dents qu'il rira.
BRÉCOURT.
»Va, va, peut-être qu'il y trouvera plus de sujets de rire que tu ne penses. On m'a montré la pièce; et comme tout ce qu'il y a d'agréable sont[198] effectivement les idées qui ont été prises de Molière, la joie que cela pourra donner n'aura pas lieu de lui déplaire, sans doute; car, pour l'endroit où l'on s'efforce de le noircir, je suis le plus trompé du monde si cela est approuvé de personne; et, quant à tous les gens qu'ils ont tâché d'animer contre lui, sur ce qu'il fait, dit-on, des portraits trop ressemblans, outre que cela est de fort mauvaise grâce, je ne vois rien de plus ridicule et de plus mal repris; et je n'avois pas cru jusqu'ici que ce fût un sujet de blâme pour un comédien que de peindre trop bien les hommes.
LA GRANGE.
»Les comédiens m'ont dit qu'ils l'attendoient sur la réponse, et que...
BRÉCOURT.
»Sur la réponse? ma foi, je le trouverois un grand fou s'il se mettoit en peine de répondre à leurs invectives. Tout le monde sait assez de quel motif elles peuvent partir, et la meilleure réponse qu'il leur puisse faire, c'est une comédie qui réussisse comme toutes ses autres. Voilà le vrai moyen de se venger d'eux comme il faut; et, de l'humeur dont je le connois, je suis fort assuré qu'une pièce nouvelle qui leur enlèvera le monde les fâchera bien plus que toutes les satires qu'on pourroit faire de leurs personnes.
MOLIÈRE.
»Mais chevalier...»
MADEMOISELLE BÉJART.
Souffrez que j'interrompe pour un peu la répétition. (A Molière.) Voulez-vous que je vous dise? Si j'avois été en votre place, j'aurois poussé les choses autrement. Tout le monde attend de vous une réponse vigoureuse; et, après la manière dont on m'a dit que vous étiez traité dans cette comédie, vous étiez en droit de tout dire contre les comédiens, et vous devriez n'en épargner aucun.
MOLIÈRE.
J'enrage de vous ouïr parler de la sorte, et voilà votre manie, à vous autres femmes. Vous voudriez que je prisse feu d'abord contre eux, et qu'à leur exemple, j'allasse éclater promptement en invectives et en injures. Le bel honneur que j'en pourrois tirer, et le grand dépit que je leur ferois! Ne se sont-ils pas préparés de bonne volonté à ces sortes de choses? et lorsqu'ils ont délibéré s'ils joueroient le _Portrait du Peintre_, sur la crainte d'une riposte, quelques-uns d'entre eux n'ont-ils pas répondu: «Qu'il nous rende toutes les injures qu'il voudra, pourvu que nous gagnions de l'argent?» N'est-ce pas là la marque d'une âme fort sensible à la honte? et ne me vengerois-je pas bien d'eux, en leur donnant ce qu'ils veulent bien recevoir?
MADEMOISELLE DEBRIE.
Ils se sont fort plaints, toutefois, de trois ou quatre mots que vous avez dits d'eux dans la _Critique_ et dans vos _Précieuses_.
MOLIÈRE.
Il est vrai, ces trois ou quatre mots sont fort offensans, et ils ont grande raison de les citer. Allez, allez, ce n'est pas cela: le plus grand mal que je leur ai fait, c'est que j'ai eu le bonheur de plaire un peu plus qu'ils n'auroient voulu; et tout leur procédé, depuis que nous sommes venus à Paris, a trop marqué ce qui les touche. Mais laissons-les faire tant qu'ils voudront; toutes leurs entreprises ne doivent point m'inquiéter. Ils critiquent mes pièces, tant mieux; et Dieu me garde d'en faire jamais qui leur plaisent; ce seroit une mauvaise affaire pour moi.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Il n'y a pas grand plaisir pourtant à voir déchirer ses ouvrages.
MOLIÈRE.
Et qu'est-ce que cela me fait? N'ai-je pas obtenu de ma comédie tout ce que j'en voulois obtenir, puisqu'elle a eu le bonheur d'agréer aux augustes personnes à qui particulièrement je m'efforce de plaire? N'ai-je pas lieu d'être satisfait de sa destinée, et toutes leurs censures ne viennent-elles pas trop tard? Est-ce moi, je vous prie, que cela regarde maintenant? et, lorsqu'on attaque une pièce qui a eu du succès, n'est-ce pas attaquer plutôt le jugement de ceux qui l'ont approuvée que l'art de celui qui l'a faite?
MADEMOISELLE DEBRIE.
Ma foi, j'aurois joué ce petit monsieur l'auteur, qui se mêle d'écrire contre des gens qui ne songent pas à lui.
MOLIÈRE.
Vous êtes folle. Le beau sujet à divertir la cour, que M. Boursault! Je voudrois bien savoir de quelle façon on pourroit l'ajuster pour le rendre plaisant; et si, quand on le berneroit sur un théâtre, il seroit assez heureux pour faire rire le monde. Ce lui seroit trop d'honneur que d'être joué devant une auguste assemblée; il ne demanderoit pas mieux, et il m'attaque de gaieté de cœur pour se faire connoître, de quelque façon que ce soit. C'est un homme qui n'a rien à perdre, et les comédiens ne me l'ont déchaîné que pour m'engager à une sotte guerre, et me détourner, par cet artifice, des autres ouvrages que j'ai à faire; et cependant vous êtes assez simples pour donner toutes dans ce panneau. Mais enfin, j'en ferai ma déclaration publiquement. Je ne prétends faire aucune réponse à toutes leurs critiques et leurs contre-critiques. Qu'ils disent tous les maux du monde de mes pièces, j'en suis d'accord. Qu'ils s'en saisissent après nous; qu'ils les retournent comme un habit pour les mettre sur leur théâtre, et tâchent à profiter de quelque agrément qu'on y trouve et d'un peu de bonheur que j'ai, j'y consens, ils en ont besoin; et je serai bien aise de contribuer à les faire subsister, pourvu qu'ils se contentent de ce que je puis leur accorder avec bienséance. La courtoisie doit avoir des bornes; et il y a des choses qui ne font rire ni les spectateurs, ni celui dont on parle. Je leur abandonne de bon cœur mes ouvrages, ma figure, mes gestes, mes paroles, mon ton de voix et ma façon de réciter pour en faire et dire tout ce qu'il leur plaira, s'ils en peuvent tirer quelque avantage. Je ne m'oppose point à toutes ces choses, et je serai ravi que cela puisse réjouir le monde; mais, en leur abandonnant tout cela, ils me doivent faire la grâce de me laisser le reste, et de ne point toucher à des matières de la nature de celles sur lesquelles on m'a dit qu'ils m'attaquoient dans leurs comédies. C'est de quoi je prierai civilement cet honnête monsieur qui se mêle d'écrire pour eux, et voilà toute la réponse qu'ils auront de moi.
MADEMOISELLE BÉJART.
Mais enfin...
MOLIÈRE.
Mais enfin, vous me feriez devenir fou. Ne parlons point de cela davantage; nous nous amusons à faire des discours au lieu de répéter notre comédie. Où en étions-nous? Je ne m'en souviens plus.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Vous en étiez à l'endroit...
MOLIÈRE.
Mon Dieu! j'entends du bruit; c'est le roi qui arrive, assurément; et je vois bien que nous n'aurons pas le temps de passer outre. Voilà ce que c'est de s'amuser! Oh! bien, faites donc, pour le reste, du mieux qu'il vous sera possible.
MADEMOISELLE BÉJART.
Par ma foi, la frayeur me prend; et je ne saurois aller jouer mon rôle, si je ne le répète tout entier.
MOLIÈRE.
Comment! vous ne sauriez aller jouer votre rôle?
MADEMOISELLE BÉJART.
Non.
MADEMOISELLE DUPARC.
Ni moi, le mien.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Ni moi non plus.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
Ni moi.
MADEMOISELLE HERVÉ.
Ni moi.
MADEMOISELLE DU CROISY.
Ni moi.
MOLIÈRE.
Que pensez-vous donc faire? Vous moquez-vous toutes de moi?
[194] Probablement sur son banquier.
[195] Au lieu de: ce sont proprement des fantômes. Transposition archaïque beaucoup plus expressive que la tournure moderne.
[196] Au lieu de: qu'il fasse et quoi qu'il dise. Sens archaïque difficile à comprendre aujourd'hui.
[197] Pour: que vous employiez le fard et la céruse.
[198] Pour: les idées prises de Molière sont tout ce qu'il y a d'agréable. Inversion d'une extrême hardiesse.
SCÈNE IV.--BÉJART, MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC, BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ.
BÉJART.
Messieurs, je viens vous avertir que le roi est venu, et qu'il attend que vous commenciez.
MOLIÈRE.
Ah! monsieur, vous me voyez dans la plus grande peine du monde; je suis désespéré à l'heure que je vous parle! Voici des femmes qui s'effrayent et qui disent qu'il leur faut répéter leurs rôles avant que d'aller commencer. Nous demandons, de grâce, encore un moment. Le roi a de la bonté, et il sait que la chose a été précipitée.
SCÈNE V.--MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DU PARC, BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ.
MOLIÈRE.
Eh! de grâce, tâchez de vous remettre; prenez courage, je vous prie.
MADEMOISELLE DUPARC.
Vous devez vous aller excuser.
MOLIÈRE.
Comment m'excuser?
SCÈNE VI.--MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC, BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ, UN NÉCESSAIRE[199].
LE NÉCESSAIRE.
Messieurs, commencez donc.
MOLIÈRE.
Tout à l'heure, monsieur. Je crois que je perdrai l'esprit de cette affaire-ci, et...
[199] Pour: homme qui fait le nécessaire, l'important.
SCÈNE VII.--MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC, BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ, UN NÉCESSAIRE, UN SECOND NÉCESSAIRE.
LE SECOND NÉCESSAIRE.
Messieurs, commencez donc.
MOLIÈRE.
Dans un moment, monsieur. (A ses camarades.) Eh quoi donc! voulez-vous que j'aie l'affront?
SCÈNE VIII.--MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC, BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ, UN NÉCESSAIRE, UN SECOND NÉCESSAIRE, UN TROISIÈME NÉCESSAIRE.
LE TROISIÈME NÉCESSAIRE.
Messieurs, commencez donc.
MOLIÈRE.
Oui, monsieur, nous y allons. Eh! que de gens se font de fête et viennent dire: Commencez donc, à qui le roi ne l'a pas commandé!
SCÈNE IX.--MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC, BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ, UN NÉCESSAIRE, UN SECOND NÉCESSAIRE, UN TROISIÈME NÉCESSAIRE, UN QUATRIÈME NÉCESSAIRE.
LE QUATRIÈME NÉCESSAIRE.
Messieurs, commencez donc.
MOLIÈRE.
Voilà qui est fait, monsieur. (A ses camarades.) Quoi donc! recevrai-je la confusion...
SCÈNE X.--BÉJART, MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC, BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ.
MOLIÈRE.
Monsieur, vous venez pour nous dire de commencer, mais...
BÉJART.
Non, messieurs; je viens pour vous dire qu'on a dit au roi l'embarras où vous vous trouviez, et que, par une bonté toute particulière, il remet votre nouvelle comédie à une autre fois, et se contente, pour aujourd'hui, de la première que vous pourrez donner.
MOLIÈRE.
Ah! monsieur, vous me redonnez la vie! Le roi nous fait la plus grande grâce du monde de nous donner du temps pour ce qu'il avoit souhaité, et nous allons tous le remercier des extrêmes bontés qu'il nous fait paroître.
FIN DE L'IMPROMPTU DE VERSAILLES.
LE MARIAGE FORCÉ
COMÉDIE-BALLET
REPRÉSENTÉE AU LOUVRE LES 29 ET 31 JANVIER 1664, ET SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 15 FÉVRIER SUIVANT.
Molière est devenu le maître des cérémonies comiques de Louis XIV. Dès que le roi veut amuser sa cour, c'est à Molière qu'il s'adresse; à peine lui laisse-t-il le temps de créer des personnages, de tracer des caractères, d'inventer une action. Il faut des danses, une comédie, de la musique, et que tout sorte de terre, improvisé pour ainsi dire. Bien en prenait à Molière, qui avait alors quarante-deux ans, d'avoir vécu dans l'observation et l'étude attentive du monde et des hommes, de se trouver maître absolu d'une troupe excellente, et d'être placé sous la protection immédiate et vigilante du monarque; il n'aurait pu, dans des conditions différentes, accomplir les tours de force qui lui étaient imposés.
Vers la fin de 1663, Louis XIV, devenu l'idole de sa cour et surtout des femmes, voulut danser un pas de ballet avec ses seigneurs, et, sans s'inquiéter du reste, il ordonna à Molière d'improviser un ballet. Molière obéit. Le 29 janvier 1664, le _Ballet du roi_, en trois actes, fut exécuté sur le théâtre de la cour, au Louvre.
C'est celui que nous donnons plus bas, et qui, divisé en trois actes, permit au roi, sous le costume d'un Égyptien, de déployer, devant la cour et mademoiselle de la Vallière elle-même, les grâces de son élégance naturelle. La célèbre Bergerotta, la première cantatrice de l'époque, chanta des couplets espagnols en partie avec quatre autres concertans espagnols et italiens; et un petit grotesque italien, Lulli, qui devait parcourir une si éclatante carrière, parut à la tête d'une bande joyeuse et d'un burlesque charivari.
Quand il fallut extraire, au bénéfice du public, une comédie de ce ballet, Molière supprima la division des actes, la danse, les chants, tout l'appareil pittoresque, et fit du _Ballet du roi_ le _Mariage forcé_ tel que nous le possédons aujourd'hui. Il y reste encore des traces de la première conception de l'auteur. C'est une esquisse italienne des plus vives et des plus colorées; les Égyptiens qui dansent contrastent vivement avec les figures aristotéliques de Marphurius et de Pancrace, et le sentiment de l'harmonie, que Molière possédait au plus haut degré, accorde dans un fantasque ensemble le caprice de Callot, la satire de Rabelais et la verve des bouffons.