Molière - Œuvres complètes, Tome 2
Part 15
Eh! n'ai-je à craindre que le manquement de mémoire? Ne comptez-vous pour rien l'inquiétude d'un succès qui ne regarde que moi seul? Et pensez-vous que ce soit une petite affaire que d'exposer quelque chose de comique devant une assemblée comme celle-ci? que d'entreprendre de faire des personnes qui nous impriment le respect et ne rient que quand elles veulent? Est-il auteur qui ne doive trembler lorsqu'il en vient à cette épreuve? Et n'est-ce pas à moi de dire que je voudrois en être quitte pour toutes les choses du monde?
MADEMOISELLE BÉJART.
Si cela vous faisoit trembler, vous prendriez mieux vos précautions, et n'auriez pas entrepris en huit jours ce que vous avez fait.
MOLIÈRE.
Le moyen de m'en défendre, quand un roi me l'a commandé?
MADEMOISELLE BÉJART.
Le moyen? Une respectueuse excuse fondée sur l'impossibilité de la chose dans le peu de temps qu'on vous donne; et tout autre, en votre place, ménageroit mieux sa réputation, et se seroit bien gardé de se commettre comme vous faites. Où en serez-vous, je vous prie, si l'affaire réussit mal; et quel avantage pensez-vous qu'en prendront tous vos ennemis?
MADEMOISELLE DEBRIE.
En effet, il falloit s'excuser avec respect envers le roi, ou demander du temps davantage.
MOLIÈRE.
Mon Dieu! mademoiselle, les rois n'aiment rien tant qu'une prompte obéissance, et ne se plaisent point du tout à trouver des obstacles. Les choses ne sont bonnes que dans le temps qu'ils les souhaitent; et leur en vouloir reculer le divertissement est en ôter pour eux toute la grâce. Ils veulent des plaisirs qui ne se fassent point attendre, et les moins préparés leur sont toujours les plus agréables. Nous ne devons jamais nous regarder dans ce qu'ils désirent de nous; nous ne sommes que pour leur plaire; et, lorsqu'ils nous ordonnent quelque chose, c'est à nous à profiter vite de l'envie où ils sont. Il vaut mieux s'acquitter mal de ce qu'ils nous demandent que de ne s'en acquitter pas assez tôt; et, si l'on a la honte de n'avoir pas bien réussi, on a toujours la gloire d'avoir obéi vite à leurs commandemens. Mais songeons à répéter, s'il vous plaît.
MADEMOISELLE BÉJART.
Comment prétendez-vous que nous fassions, si nous ne savons pas nos rôles?
MOLIÈRE.
Vous les saurez, vous dis-je; et, quand même vous ne les sauriez pas tout à fait, ne pouvez-vous pas y suppléer de votre esprit, puisque c'est de la prose et que vous savez votre sujet?
MADEMOISELLE BÉJART.
Je suis votre servante. La prose est pis encore que les vers.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
Voulez-vous que je vous dise? vous devriez faire une comédie où vous auriez joué tout seul.
MOLIÈRE.
Taisez-vous, ma femme, vous êtes une bête!
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
Grand merci, monsieur mon mari. Voilà ce que c'est! Le mariage change bien les gens, et vous ne m'auriez pas dit cela il y a dix-huit mois.
MOLIÈRE.
Taisez-vous, je vous prie!
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
C'est une chose étrange qu'une petite cérémonie soit capable de nous ôter toutes nos belles qualités, et qu'un mari et un galant regardent la même personne avec des yeux si différens.
MOLIÈRE.
Que de discours!
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
Ma foi, si je faisois une comédie, je la ferais sur ce sujet, je justifierois les femmes de bien des choses dont on les accuse, et je ferois craindre aux maris la différence qu'il y a de leurs manières brusques aux civilités des galans.
MOLIÈRE.
Ah! laissons cela. Il n'est pas question de causer maintenant; nous avons autre chose à faire.
MADEMOISELLE BÉJART.
Mais, puisqu'on vous a commandé de travailler sur le sujet de la critique qu'on a faite contre vous, que n'avez-vous fait cette comédie des comédiens dont vous nous avez parlé il y a longtemps? C'était une affaire toute trouvée et qui venoit fort bien à la chose; et d'autant mieux qu'ayant entrepris de vous peindre, ils[183] vous ouvraient l'occasion de les peindre aussi, et que cela auroit pu s'appeler leur portrait, à bien plus juste titre que tout ce qu'ils ont fait ne peut être appelé le vôtre. Car vouloir contrefaire un comédien dans un rôle comique, ce n'est pas le peindre lui-même, c'est peindre d'après lui les personnages qu'il représente, et se servir des mêmes traits et des mêmes couleurs qu'il est obligé d'employer aux différens tableaux des caractères ridicules qu'il imite d'après nature; mais contrefaire un comédien dans des rôles sérieux, c'est le peindre par des défauts qui sont entièrement de lui, puisque ces sortes de personnages ne veulent ni les gestes ni les tons de voix ridicules dans lesquels on le reconnoît.
MOLIÈRE.
Il est vrai; mais j'ai mes raisons pour ne pas le faire, et je n'ai pas cru, entre nous, que la chose en valût la peine, et puis il falloit plus de temps pour exécuter cette idée. Comme leurs jours[184] de comédie sont les mêmes que les nôtres, à peine ai-je été les voir que trois ou quatre fois depuis que nous sommes à Paris; je n'ai attrapé de leur manière de réciter que ce qui m'a d'abord sauté aux yeux, et j'aurois eu besoin de les étudier davantage pour faire des portraits bien ressemblans.
MADEMOISELLE DUPARC.
Pour moi, j'en ai reconnu quelques-uns dans votre bouche.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Je n'ai jamais ouï parler de cela.
MOLIÈRE.
C'est une idée qui m'avoit passé une fois par la tête, et que j'ai laissée là comme une bagatelle, une badinerie, qui peut-être n'auroit pas fait rire.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Dites-la-moi un peu, puisque vous l'avez dite aux autres.
MOLIÈRE.
Nous n'avons pas le temps maintenant.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Seulement deux mots.
MOLIÈRE.
J'avois songé une comédie[185] où il y auroit eu un poëte, que j'aurois représenté moi-même, qui seroit venu pour offrir une pièce à une troupe de comédiens nouvellement arrivée de la campagne. «Avez-vous, auroit-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce...--Eh! monsieur, auroient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé.--Et qui fait les rois parmi vous?--Voilà un acteur qui s'en démêle[186] parfois.--Qui? ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit gros et gras comme quatre[187]; un roi, morbleu! qui soit entripaillé[188] comme il faut; un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi d'une taille galante! Voilà déjà un grand défaut. Mais que je l'entende un peu réciter une douzaine de vers.» Là-dessus le comédien auroit récité, par exemple, quelques vers du roi, de _Nicomède_:
Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi, Augmentant mon pouvoir...
le plus naturellement qu'il lui auroit été possible. Et le poëte: «Comment! vous appelez cela réciter? C'est se railler; il faut dire les choses avec emphase. Écoutez-moi:
Te le dirai-je, Araspe? etc.
Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation, et fait faire le brouhaha.--Mais, monsieur, auroit répondu le comédien, il me semble qu'un roi, qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes, parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de démoniaque.--Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun _ah!_ Voyons un peu une scène d'amant et d'amante.» Là-dessus une comédienne et un comédien auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et du Curiace,
Iras-tu, ma chère âme? et ce funeste honneur Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur? Hélas! je vois trop bien, etc.
tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poëte aussitôt: «Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille, et voici comme il faut réciter cela:
Il imite mademoiselle de Beauchâteau, comédienne de l'hôtel de Bourgogne.
Iras-tu, ma chère âme? etc. Non, je te connois mieux, etc.
Voyez-vous comme cela est naturel et passionné! Admirez ce visage riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.» Enfin, voilà l'idée; et il aurait parcouru de même tous les acteurs et toutes les actrices.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Je trouve cette idée assez plaisante, et j'en ai reconnu[189] là dès le premier vers. Continuez, je vous prie.
MOLIÈRE, imitant Beauchâteau, comédien de l'hôtel de Bourgogne dans les stances du Cid.
Percé jusques au fond du cœur, etc.
Et celui-ci, le reconnoîtrez-vous bien dans Pompée, de _Sertorius_?
Il contrefait Hauteroche, comédien de l'hôtel de Bourgogne.
L'inimitié qui règne entre les deux partis N'y rend pas de l'honneur, etc.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Je le reconnois un peu, je pense.
MOLIÈRE.
Et celui-ci?
Imitant de Villiers, comédien de l'hôtel de Bourgogne.
Seigneur, Polybe est mort, etc.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Oui, je sais qui c'est; mais il y en a quelques-uns d'entre eux, je crois, que vous auriez peine à contrefaire.
MOLIÈRE.
Mon Dieu! il n'y en a point qu'on ne pût attraper par quelque endroit, si je les avois bien étudiés. Mais vous me faites perdre un temps qui nous est cher. Songeons à nous, de grâce, et ne nous amusons point davantage à discourir. (A la Grange.) Vous, prenez garde à bien représenter avec moi votre rôle de marquis.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
Toujours des marquis!
MOLIÈRE.
Oui, toujours des marquis. Qui diable voulez-vous qu'on prenne pour un caractère agréable de théâtre? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie; et, comme dans toutes les comédies anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même, dans toutes nos pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie.
MADEMOISELLE BÉJART.
Il est vrai, on ne s'en sauroit passer.
MOLIÈRE.
Pour vous, mademoiselle...
MADEMOISELLE DUPARC.
Mon Dieu! pour moi, je m'acquitterai fort mal de mon personnage, et je ne sais pas pourquoi vous m'avez donné ce rôle de façonnière[190].
MOLIÈRE.
Mon Dieu! mademoiselle, voilà comme vous disiez lorsque l'on vous donna celui de la _Critique de l'Ecole des femmes_; cependant vous vous en êtes acquittée à merveille, et tout le monde est demeuré d'accord qu'on ne peut pas mieux faire que vous avez fait. Croyez-moi, celui-ci sera de même, et vous le jouerez mieux que vous ne pensez.
MADEMOISELLE DUPARC.
Comment cela se pourrait-il faire? Car il n'y a point de personne au monde qui soit moins façonnière que moi.
MOLIÈRE.
Cela est vrai; et c'est en quoi vous faites mieux voir que vous êtes excellente comédienne, de bien représenter un personnage qui est si contraire à votre humeur. Tâchez donc de bien prendre, tous, le caractère de vos rôles, et de vous figurer que vous êtes ce que vous représentez.
A du Croisy.
Vous faites le poëte, vous, et vous devez vous remplir de ce personnage, marquer cet air pédant qui se conserve parmi le commerce du beau monde, ce ton de voix sentencieux et cette exactitude de prononciation qui appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse échapper aucune lettre de la plus sévère orthographe.
A Brécourt.
Pour vous, vous faites un honnête homme de cour, comme vous avez déjà fait dans la _Critique de l'Ecole des femmes_, c'est-à-dire que vous devez prendre un air posé, un ton de voix naturel, et gesticuler le moins qu'il vous sera possible.
A la Grange.
Pour vous, je n'ai rien à vous dire.
A mademoiselle Béjart.
Vous, vous représentez une de ces femmes qui, pourvu qu'elles ne fassent point l'amour, croient que tout le reste leur est permis; de ces femmes qui se retranchent toujours fièrement sur leur pruderie, regardent un chacun de haut en bas, et veulent que toutes les plus belles qualités que possèdent les autres ne soient rien en comparaison d'un misérable honneur dont personne ne se soucie. Ayez toujours ce caractère devant les yeux, pour en bien faire les grimaces.
A mademoiselle Debrie.
Pour vous, faites une de ces femmes qui pensent être les plus vertueuses personnes du monde, pourvu qu'elles sauvent les apparences; de ces femmes qui croient que le péché n'est que dans le scandale, qui veulent conduire doucement les affaires qu'elles ont sur le pied d'attachement honnête, et appellent amis ce que les autres nomment galans. Entrez bien dans ce caractère.
A mademoiselle Molière.
Vous, vous faites le même personnage que dans la _Critique_, et je n'ai rien à vous dire, non plus qu'à mademoiselle Duparc.
A mademoiselle du Croisy.
Pour vous, vous représentez une de ces personnes qui prêtent doucement des charités[191] à tout le monde; de ces femmes qui donnent toujours le petit coup de langue en passant, et seroient bien fâchées d'avoir souffert qu'on eût dit du bien du prochain. Je crois que vous ne vous acquitterez pas mal de ce rôle.
A mademoiselle Hervé.
Et pour vous, vous êtes la soubrette de la précieuse, qui se mêle de temps en temps dans la conversation, et attrape, comme elle peut, tous les termes de sa maîtresse. Je vous dis tous vos caractères, afin que vous vous les imprimiez fortement dans l'esprit. Commençons maintenant à répéter, et voyons comme cela ira. Ah! voici justement un fâcheux! Il ne nous fallait plus que cela!
[182] Pour: me donner la rage. Mot dont le sens s'est affaibli depuis le XVIIe siècle.
[183] Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Voyez plus haut, p. 216.
[184] Le mardi, le vendredi et le dimanche. Les deux troupes jouaient simultanément et à la même heure.
[185] Pour: à une comédie. Nuance archaïque que nous avons perdue. Molière n'a pas seulement l'idée passagère d'une comédie, elle est pour lui tout un rêve.
[186] Se mêler d'une chose.
[187] Monfleury, dont l'abdomen était immense, et que Molière va parodier tout à l'heure.
[188] Pour: chargé de tripes. Mot burlesque créé par Molière à la façon de Rabelais.
[189] Pour: j'en ai reconnu quelques-uns là. Ellipse trop forte.
[190] Pour: mignarde, faisant des façons. Mot excellent devenu vulgaire.
[191] Pour: médire avec douceur, prêter de mauvaises actions à son prochain, sans doute par charité. Proverbe par antiphrase, d'une signification très-malicieuse.
SCÈNE II.--LA THORILLIÈRE, MOLIÈRE, BRÉCOURT, LA GRANGE, DU CROISY, mesdemoiselles DUPARC, BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ.
LA THORILLIÈRE.
Bonjour, monsieur Molière.
MOLIÈRE.
Monsieur, votre serviteur. (A part.) La peste soit de l'homme!
LA THORILLIÈRE.
Comment vous en va[192]?
MOLIÈRE.
Fort bien, pour vous servir. (Aux actrices.) Mesdemoiselles, ne...
LA THORILLIÈRE.
Je viens d'un lieu où j'ai bien dit du bien de vous.
MOLIÈRE.
Je vous suis obligé. (A part.) Que le diable t'emporte! (Aux acteurs.) Ayez un peu de soin...
LA THORILLIÈRE.
Vous jouez une pièce nouvelle aujourd'hui?
MOLIÈRE.
Oui, monsieur. (Aux actrices.) N'oubliez pas...
LA THORILLIÈRE.
C'est le roi qui vous l'a fait faire?
MOLIÈRE.
Oui, monsieur. (Aux acteurs.) De grâce, songez...
LA THORILLIÈRE.
Comment l'appelez-vous?
MOLIÈRE.
Oui, monsieur.
LA THORILLIÈRE.
Je vous demande comment vous la nommez.
MOLIÈRE.
Ah! ma foi, je ne sais. (Aux actrices.) Il faut, s'il vous plaît, que vous...
LA THORILLIÈRE.
Comment serez-vous habillés?
MOLIÈRE.
Comme vous voyez. (Aux acteurs.) Je vous prie...
LA THORILLIÈRE.
Quand commencerez-vous?
MOLIÈRE.
Quand le roi sera venu. (A part.) Au diantre le questionneur!
LA THORILLIÈRE.
Quand croyez-vous qu'il vienne?
MOLIÈRE.
La peste m'étouffe, monsieur, si je le sais!
LA THORILLIÈRE.
Savez-vous point...
MOLIÈRE.
Tenez, monsieur, je suis le plus ignorant homme du monde. Je ne sais rien de tout ce que vous pourrez me demander, je vous jure. (A part.) J'enrage! Ce bourreau vient avec un air tranquille vous faire des questions, et ne se soucie pas qu'on ait en tête d'autres affaires.
LA THORILLIÈRE.
Mesdemoiselles, votre serviteur.
MOLIÈRE.
Ah! bon, le voilà d'un autre côté!
LA THORILLIÈRE, à mademoiselle de Croisy.
Vous voilà belle comme un petit ange. (En regardant mademoiselle Hervé.) Jouez-vous toutes deux aujourd'hui?
MADEMOISELLE DE CROISY.
Oui, monsieur.
LA THORILLIÈRE.
Sans vous, la comédie ne vaudroit pas grand'chose.
MOLIÈRE, bas aux actrices.
Vous ne voulez pas faire en aller cet homme-là?
MADEMOISELLE DEBRIE, à la Thorillière.
Monsieur, nous avons ici quelque chose à répéter ensemble.
LA THORILLIÈRE.
Ah! parbleu, je ne veux pas vous empêcher; vous n'avez qu'à poursuivre.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Mais...
LA THORILLIÈRE.
Non, non, je serois fâché d'incommoder personne. Faites librement ce que vous avez à faire.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Oui; mais...
LA THORILLIÈRE.
Je suis homme sans cérémonie, vous dis-je; et vous pouvez répéter ce qui vous plaira.
MOLIÈRE.
Monsieur, ces demoiselles ont peine à vous dire qu'elles souhaiteroient fort que personne ne fût ici pendant cette répétition.
LA THORILLIÈRE.
Pourquoi? il n'y a point de danger[193] pour moi.
MOLIÈRE.
Monsieur, c'est une coutume qu'elles observent, et vous aurez plus de plaisir quand les choses vous surprendront.
LA THORILLIÈRE.
Je m'en vais donc dire que vous êtes prêts.
MOLIÈRE.
Point du tout, monsieur; ne vous hâtez pas, de grâce!
[192] Pour: comment va-t-il de votre santé? Expression impersonnelle, comme il y en a beaucoup chez Molière et dans le vieux style.
[193] Pour: Il n'y a rien à craindre de moi. Expression évidemment ambiguë.
SCÈNE III.--MOLIÈRE, BRÉCOURT, LA GRANGE, DU CROISY; MESDEMOISELLES DUPARC, BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ.
MOLIÈRE.
Ah! que le monde est plein d'impertinens! Or sus, commençons. Figurez-vous donc premièrement que la scène est dans l'antichambre du roi; car c'est un lieu où il se passe tous les jours des choses assez plaisantes. Il est aisé de faire venir là toutes les personnes qu'on veut, et on peut trouver des raisons même pour y autoriser la venue des femmes que j'introduis. La comédie s'ouvre par deux marquis qui se rencontrent.
A la Grange.
Souvenez-vous bien, vous, de venir, comme je vous ai dit, là, avec cet air qu'on nomme le bel air, peignant votre perruque, et grondant une petite chanson entre vos dents. La, la, la, la, la, la. Rangez-vous donc, vous autres, car il faut du terrain à deux marquis; et ils ne sont pas gens à tenir leur personne dans un petit espace. (A la Grange.) Allons, parlez.
LA GRANGE.
«Bonjour, marquis.»
MOLIÈRE.
Mon Dieu! ce n'est point là le ton d'un marquis; il faut le prendre un peu plus haut; et la plupart de ces messieurs affectent une manière de parler particulière, pour se distinguer du commun: _Bonjour, marquis_. Recommencez donc.
LA GRANGE.
«Bonjour, marquis.
MOLIÈRE.
»Ah! marquis; ton serviteur.
LA GRANGE.
»Que fais-tu là?
MOLIÈRE.
»Parbleu! tu vois; j'attends que tous ces messieurs aient bouché la porte, pour présenter là mon visage.
LA GRANGE.
»Têtebleu! quelle foule! Je n'ai garde de m'y aller frotter, et j'aime bien mieux entrer des derniers.
MOLIÈRE.
»Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n'entrer point, et qui ne laissent pas de se presser et d'occuper toutes les avenues de la porte.
LA GRANGE.
»Crions nos deux noms à l'huissier, afin qu'il nous appelle.
MOLIÈRE.
»Cela est bon pour toi; mais, pour moi, je ne veux pas être joué par Molière.
LA GRANGE.
»Je pense pourtant, marquis, que c'est toi qu'il joue dans la _Critique_.
MOLIÈRE.
»Moi? Je suis ton valet; c'est toi-même en propre personne.
LA GRANGE.
»Ah! ma foi, tu es bon de m'appliquer ton personnage.
MOLIÈRE.
»Parbleu! je te trouve plaisant de me donner ce qui t'appartient.
LA GRANGE, riant.
»Ah! ah! ah! cela est drôle!
MOLIÈRE, riant.
»Ah! ah! ah! cela est bouffon!
LA GRANGE.
»Quoi! tu veux soutenir que ce n'est pas toi qu'on joue dans le marquis de la _Critique_?
MOLIÈRE.
»Il est vrai, c'est moi. _Détestable, morbleu! détestable! tarte à la crème!_ C'est moi, c'est moi, assurément c'est moi.
LA GRANGE.
»Oui, parbleu! c'est toi, tu n'as que faire de railler; et, si tu veux, nous gagerons, et verrons qui a raison des deux.
MOLIÈRE.
»Et que veux-tu gager encore?
LA GRANGE.
»Je gage cent pistoles que c'est toi.
MOLIÈRE.
»Et moi, cent pistoles que c'est toi.
LA GRANGE.
»Cent pistoles comptant?
MOLIÈRE.
»Comptant. Quatre-vingt-dix pistoles sur Amyntas,[194] et dix pistoles comptant.
LA GRANGE.
»Je le veux.
MOLIÈRE.
»Cela est fait.
LA GRANGE.
»Ton argent court grand risque.
MOLIÈRE.
»Le tien est bien aventuré.
LA GRANGE.
»A qui nous en rapporter?
MOLIÈRE.
»Voici un homme qui nous jugera. (A Brécourt.) Chevalier...
BRÉCOURT.
»Quoi?»
MOLIÈRE.
Bon! voilà l'autre qui prend le ton de marquis! vous ai-je pas dit que vous faites un rôle où l'on doit parler naturellement?
BRÉCOURT.
Il est vrai.
MOLIÈRE.
Allons donc. «Chevalier...
BRÉCOURT.
»Quoi?
MOLIÈRE.
»Juge-nous un peu sur une gageure que nous avons faite.
BRÉCOURT.
»Et quelle?
MOLIÈRE.
»Nous disputons qui est le marquis de la _Critique_ de Molière; il gage que c'est moi, et moi je gage que c'est lui.
BRÉCOURT.
»Et moi, je juge que ce n'est ni l'un ni l'autre. Vous êtes fous tous deux de vouloir vous appliquer ces sortes de choses; et voilà de quoi j'ouïs l'autre jour se plaindre Molière, parlant à des personnes qui le chargeoient de même chose que vous. Il disoit que rien ne lui donnoit du déplaisir comme d'être accusé de regarder quelqu'un dans les portraits qu'il fait; que son dessein est de peindre les mœurs sans vouloir toucher aux personnes, et que tous les personnages qu'il représente sont des personnages en l'air, et des fantômes proprement[195], qu'il habille à sa fantaisie, pour réjouir les spectateurs; qu'il seroit bien fâché d'y avoir jamais marqué qui que ce soit; et que, si quelque chose étoit capable de le dégoûter de faire des comédies, c'étoient les ressemblances qu'on y vouloit toujours trouver, et dont ses ennemis tâchoient malicieusement d'appuyer la pensée, pour lui rendre de mauvais offices auprès de certaines personnes à qui il n'a jamais pensé. Et, en effet, je trouve qu'il a raison: car pourquoi vouloir, je vous prie, appliquer tous ses gestes et toutes ses paroles, et chercher à lui faire des affaires en disant hautement: Il joue un tel, lorsque ce sont des choses qui peuvent convenir à cent personnes? Comme l'affaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes, et principalement des hommes de notre siècle, il est impossible à Molière de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu'un dans le monde; et, s'il faut qu'on l'accuse d'avoir songé toutes les personnes où l'on peut trouver les défauts qu'il peint, il faut, sans doute, qu'il ne fasse plus de comédies.
MOLIÈRE.
»Ma foi, chevalier, tu veux justifier Molière, et épargner notre ami que voilà.
LA GRANGE.
»Point du tout. C'est toi qu'il épargne; et nous trouverons d'autres juges.
MOLIÈRE.
»Soit. Mais, dis-moi chevalier, crois-tu que ton Molière est épuisé maintenant, et qu'il ne trouvera plus de matière pour...
BRÉCOURT.
»Plus de matière? Eh! mon pauvre marquis, nous lui en fournirons toujours assez; et nous ne prenons guère le chemin de nous rendre sages pour[196] tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit.»
MOLIÈRE.