Molière - Œuvres complètes, Tome 2
Part 14
Mais, de grâce, monsieur Lysidas, faites-nous voir ces défauts, dont je ne me suis point aperçue.
LYSIDAS.
Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient d'abord, madame, que cette comédie pèche contre toutes les règles de l'art.
URANIE.
Je vous avoue que je n'ai aucune habitude avec ces messieurs-là, et que je ne sais point les règles de l'art.
DORANTE.
Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez les ignorans, et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde; et, cependant, ce ne sont que quelques observations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poëmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace et d'Aristote. Je voudrois bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend?
URANIE.
J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là: c'est que ceux qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que les autres, font des comédies que personne ne trouve belles.
DORANTE.
Et c'est ce qui marque, madame, comme on doit s'arrêter peu à leurs disputes embarrassées, car enfin, si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il faudrait, de nécessité, que les règles eussent été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnement pour nous empêcher d'avoir du plaisir.
URANIE.
Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point demander si j'ai eu tort, et si les règles d'Aristote me défendoient de rire.
DORANTE.
C'est justement comme un homme qui auroit trouvé une sauce excellente, et qui voudroit examiner si elle est bonne, sur les préceptes du _Cuisinier françois_.
URANIE.
Il est vrai; et j'admire les raffinemens de certaines gens sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.
DORANTE.
Vous avez raison, madame, de les trouver étranges, tous ces raffinemens mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits à ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes choses; et, jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver rien de bon sans le congé de messieurs les experts.
LYSIDAS.
Enfin, monsieur, toute votre raison, c'est que l'_École des Femmes_ a plu; et vous ne vous souciez point qu'elle ne soit pas dans les règles pourvu...
DORANTE.
Tout beau, monsieur Lysidas, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien que le grand art est de plaire, et que cette comédie ayant plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle, et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, je soutiens qu'elle ne pèche contre aucune des règles dont vous parlez. Je les ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre; et je ferois voir aisément que peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que celle-là.
ÉLISE.
Courage, monsieur Lysidas! nous sommes perdus si vous reculez.
LYSIDAS.
Quoi! monsieur, la protase, l'épitase et la péripétie...
DORANTE.
Ah! monsieur Lysidas, vous nous assommez avec vos grands mots! Ne paroissez point si savant, de grâce! Humanisez votre discours, et parlez pour être entendu. Pensez-vous qu'un nom grec donne plus de poids à vos raisons? Et ne trouveriez-vous pas qu'il fût aussi beau de dire l'exposition du sujet, que la protase; le nœud, que l'épitase; et le dénoûment, que la péripétie?
LYSIDAS.
Ce sont termes de l'art, dont il est permis de se servir. Mais, puisque ces mots blessent vos oreilles, je m'expliquerai d'une autre façon, et je vous prie de répondre positivement à trois ou quatre choses que je vais dire. Peut-on souffrir une pièce qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin le nom de poëme dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour montrer que la nature de ce poëme consiste dans l'action; et dans cette comédie-ci il ne se passe point d'actions, et tout consiste en des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.
LE MARQUIS.
Ah! ah! chevalier.
CLIMÈNE.
Voilà qui est spirituellement remarqué, et c'est prendre le fin des choses.
LYSIDAS.
Est-il rien de si peu spirituel, ou, pour mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et surtout celui des _enfans par l'oreille_?
CLIMÈNE.
Fort bien.
ÉLISE.
Ah!
LYSIDAS.
La scène du valet et de la servante au dedans de la maison n'est-elle pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente?
LE MARQUIS.
Cela est vrai.
CLIMÈNE.
Assurément.
ÉLISE.
Il a raison.
LYSIDAS.
Arnolphe ne donne-t-il pas trop librement son argent à Horace? Et, puisque c'est le personnage ridicule de la pièce, falloit-il lui faire l'action d'un honnête homme?
LE MARQUIS.
Bon. La remarque est encore bonne.
CLIMÈNE.
Admirable.
ÉLISE.
Merveilleuse.
LYSIDAS.
Le sermon et les maximes ne sont-ils pas des choses ridicules, et qui choquent même le respect que l'on doit à nos mystères?
LE MARQUIS.
C'est bien dit.
CLIMÈNE.
Voilà parlé comme il faut.
ÉLISE.
Il ne se peut rien de mieux.
LYSIDAS.
Et ce M. de la Souche, enfin, qu'on nous fait un homme d'esprit, et qui paroît si sérieux en tant d'endroits, ne descend-il point dans[178] quelque chose de trop comique et de trop outré au cinquième acte, lorsqu'il explique à Agnès la violence de son amour, avec ces roulements d'yeux extravagants, ces soupirs ridicules, et ces larmes niaises qui font rire tout le monde?
LE MARQUIS.
Morbleu! merveille!
CLIMÈNE.
Miracle!
ÉLISE.
Vivat, monsieur Lysidas!
LYSIDAS.
Je laisse cent mille autres choses, de peur d'être ennuyeux.
LE MARQUIS.
Parbleu! chevalier, te voilà mal ajusté.
DORANTE.
Il faut voir.
LE MARQUIS.
Tu as trouvé ton homme, ma foi.
DORANTE.
Peut-être.
LE MARQUIS.
Réponds, réponds, réponds, réponds.
DORANTE.
Volontiers. Il...
LE MARQUIS.
Réponds donc, je te prie.
DORANTE.
Laisse-moi donc faire. Si...
LE MARQUIS.
Parbleu! je te défie de répondre.
DORANTE.
Oui, si tu parles toujours.
CLIMÈNE.
De grâce, écoutons ses raisons.
DORANTE.
Premièrement, il n'est pas vrai de dire que toute la pièce n'est qu'en récits. On y voit beaucoup d'actions qui se passent sur la scène; et les récits eux-mêmes y sont des actions, suivant la constitution du sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à la personne intéressée, qui, par là, entre à tous coups dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque nouvelle, toutes les mesures qu'il peut, pour se parer du malheur qu'il craint.
URANIE.
Pour moi, je trouve que la beauté du sujet de l'_Ecole des Femmes_ consiste dans cette confidence perpétuelle; et, ce qui me paroît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse[179], et par un étourdi qui est son rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui arrive.
LE MARQUIS.
Bagatelle, bagatelle!
CLIMÈNE.
Foible réponse.
ÉLISE.
Mauvaises raisons.
DORANTE.
Pour ce qui est des _enfants par l'oreille_, ils ne sont plaisans que par réflexion à Arnolphe; et l'auteur n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui caractérise l'homme et peint d'autant mieux son extravagance, puisqu'il rapporte une sottise triviale qu'a dite Agnès, comme la chose la plus belle du monde et qui lui donne une joie inconcevable.
LE MARQUIS.
C'est mal répondre.
CLIMÈNE.
Cela ne satisfait point.
ÉLISE.
C'est ne rien dire.
DORANTE.
Quant à l'argent qu'il donne librement, outre que la lettre de son meilleur ami lui est une caution suffisante, il n'est pas incompatible qu'une personne soit ridicule en de certaines choses, et honnête homme en d'autres. Et pour la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison; et, de même qu'Arnolphe se trouve attrapé pendant son voyage par la pure innocence de sa maîtresse, il demeure au retour longtemps à sa porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par les choses qu'il a crues faire la sûreté de ses précautions.
LE MARQUIS.
Voilà des raisons qui ne valent rien.
CLIMÈNE.
Tout cela ne fait que blanchir.
ÉLISE.
Cela fait pitié.
DORANTE.
Pour le discours moral que vous appelez un sermon, il est certain que de vrais dévots qui l'ont ouï n'ont pas trouvé qu'il choquât ce que vous dites; et sans doute que ces paroles d'_enfer_ et de _chaudières bouillantes_ sont assez justifiées par l'extravagance d'Arnolphe et par l'innocence de celle à qui il parle. Et, quant au transport amoureux du cinquième acte, qu'on accuse d'être trop outré et trop comique, je voudrois bien savoir si ce n'est pas faire la satire des amans, et si les honnêtes gens même et les plus sérieux, en de pareilles occasions, ne font pas des choses...
LE MARQUIS.
Ma foi, chevalier, tu ferois mieux de te taire.
DORANTE.
Fort bien. Mais enfin, si nous nous regardions nous-mêmes, quand nous sommes bien amoureux...
LE MARQUIS.
Je ne veux pas seulement t'écouter.
DORANTE.
Écoute-moi si tu veux. Est-ce que dans la violence de la passion...
LE MARQUIS.
La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.
Il chante.
DORANTE.
Quoi!
LE MARQUIS.
La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.
DORANTE.
Je ne sais pas si...
LE MARQUIS.
La la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.
URANIE.
Il me semble que...
LE MARQUIS.
La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la.
URANIE.
Il se passe des choses assez plaisantes dans notre dispute. Je trouve qu'on en pourroit bien faire une petite comédie, et que cela ne seroit pas trop mal à la queue de l'_École des Femmes_.
DORANTE.
Vous avez raison.
LE MARQUIS.
Parbleu! chevalier, tu jouerois là-dedans un rôle qui ne te seroit pas avantageux.
DORANTE.
Il est vrai, marquis.
CLIMÈNE.
Pour moi, je souhaiterois que cela se fît, pourvu qu'on traitât l'affaire comme elle s'est passée.
ÉLISE.
Et moi, je fournirois de bon cœur mon personnage.
LYSIDAS.
Je ne refuserois pas le mien, que je pense.
URANIE.
Puisque chacun en seroit content, chevalier, faites un mémoire de tout, et le donnez à Molière, que vous connoissez, pour le mettre en comédie.
CLIMÈNE.
Il n'aurait garde, sans doute, et ce ne serait pas des vers à sa louange.
URANIE.
Point, point; je connais son humeur: il ne se soucie[180] pas qu'on fronde ses pièces, pourvu qu'il y vienne du monde.
DORANTE.
Oui. Mais quel dénoûment pourroit-il trouver à ceci? Car il ne saurait y avoir ni mariage, ni reconnaissance; et je ne sais point par où l'on pourroit faire finir la dispute.
URANIE.
Il faudroit rêver quelque incident pour cela.
[170] Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, alors délaissés.
[171] Pour: personnage ridicule. Mot qui, sans le substantif, ne s'emploie plus aujourd'hui qu'au neutre.
[172] Pour: de doucereux. La règle des pronoms partitifs n'était pas encore fixée.
[173] Projectiles employés en maintes circonstances par le public mécontent.
[174] Pour: cède le pas. _Le_ est neutre, comme dans: vous le payerez.
[175] Mot inventé par une précieuse, madame de Mauny, et qui est resté dans la langue.
[176] Dentelles qui coûtaient fort cher.
[177] Pour: couvert de rouille. Mot composé par Molière, maintenant inusité, et très-expressif.
[178] Pour: jusqu'à. Archaïsme plus expressif que la tournure moderne.
[179] Pour: prétendue. Mot qui a changé de sens, comme beaucoup d'autres: _coquette_, _prude_, par exemple.
[180] Pour: il n'a pas souci que. Le sens de ce mot a changé.
SCÈNE VIII.--CLIMÈNE, URANIE, ÉLISE, DORANTE, LE MARQUIS, LYSIDAS, GALOPIN.
GALOPIN.
Madame, on a servi sur table.
DORANTE.
Ah! voilà justement ce qu'il faut pour le dénoûment que nous cherchions, et l'on ne peut rien trouver de plus naturel. On disputera fort et ferme de part et d'autre, comme nous avons fait, sans que personne se rende; un petit laquais viendra dire qu'on a servi, on se lèvera, et chacun ira souper.
URANIE.
La comédie ne peut pas mieux finir, et nous ferons bien d'en demeurer là.
FIN DE LA CRITIQUE DE L'ÉCOLE DES FEMMES
L'IMPROMPTU DE VERSAILLES
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A VERSAILLES, LE 14 OCTOBRE 1663, ET A PARIS SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 4 NOVEMBRE SUIVANT.
On voulait détruire Molière. On le jouait à l'hôtel de Bourgogne sous son costume, avec sa perruque, avec ses tics naturels et sous son propre nom. Les petits gentilshommes, furieux d'être signalés comme _turlupins_ et de voir le marquis de Mascarille remplacer le bouffon de la comédie espagnole, le _gracioso_, l'attendaient à la porte du théâtre afin de punir ce «garçon nommé Molière». On préparait la requête contre son inceste, que devait présenter, au mois de décembre suivant, le gros Monfleury. Le duc de la Feuillade, dont Molière avait bafoué la critique dédaigneuse, n'avait feint de l'embrasser que pour déchirer le visage du comédien, que les boutons de son pourpoint mirent en sang. Enfin Boursault, devenu l'organe des dévots scrupuleux, l'acusait d'athéisme; au milieu de cette émeute universelle, de cette sédition soulevée contre son génie, il n'avait pour appui que ce génie même, le public et la main royale.
La guerre soutenue par lui, non-seulement amusait la royauté, mais la servait. L'affaiblissement de la noblesse, le niveau passe sur la bourgeoisie et la gentilhommerie de race, ridicule jeté sur tout ce qui s'éloignait de la convenance, peut-être aussi certaines exécutions personnelles que le roi n'indiquait pas, mais qui étaient loin de lui déplaire, tout cela donnait à Molière liberté et même autorité. Il en usa, comme critique moraliste, avec une verve hardie qui semble excessive à Voltaire et que l'on a inculpée à tort. Ses représailles étaient justes. Si Boursault fut joué par lui, Boursault, qui lui avait donné l'exemple, devait subir la loi du talion. Tous les jours on traînait Molière sur le théâtre, et lui-même, allant s'asseoir près des acteurs, comme c'était la coutume, il avait dû subir le spectacle de sa propre parodie et de la caricature odieuse que ses ennemis faisaient en public de sa personne et de ses mœurs. Dans ce duel à bout portant il eût été puéril d'opposer un fleuret boutonné à l'épée ou à la lance.
Le roi lui avait donné huit jours pour répliquer plus vertement encore à ses ennemis. Déjà, dans la _Critique de l'École des Femmes_, il avait ouvert à deux battants un salon contemporain. L'_Impromptu de Versailles_ introduisit le public dans les coulisses de son propre théâtre, révélant d'un seul coup les rivalités littéraires, les ridicules de cette vie à part, les prétentions des gens de plume et les jalousies de métier. Toujours hardi à déchirer l'enveloppe et la formule qui cachent les réalités, il se mit en jeu lui-même, entouré de sa troupe; il fit comparaître devant le public Boursault, les amateurs et les importuns. Après avoir confessé ses infortunes de mari, il dit ses infortunes de directeur.
Buckingham dans la _Répétition_[181], où le poëte Dryden joue un rôle si plaisant sous le nom de «poëte _Dulaurier_;» Shéridan, qui a mis en scène, dans sa petite pièce du _Critique_, Cumberland orné du sobriquet de _sir Fretful Plagiary_; enfin, notre Casimir Delavigne, ont essayé tour à tour de reproduire la vie intérieure des acteurs modernes et de faire la comédie de la comédie. La palme est restée à Molière, plus net, plus précis et plus comique qu'eux tous.
[181] _The Rehearsal._
La pension de Molière fut augmentée. Ses ennemis attendirent une occasion meilleure. L'admiration et l'estime couronnèrent l'audacieux. Rien ne prouve mieux l'état sain et vigoureux des âmes à cette époque que ce parti pris par la masse du public en faveur du moraliste satirique. Les ridicules et les vices se débattaient et se plaignaient, mais ils avaient le dessous. Dans un temps plus énervé, ils se plaindraient encore... et ils triompheraient.
REMERCIMENT AU ROI
Votre paresse enfin me scandalise, Ma muse, obéissez-moi; Il faut, ce matin, sans remise, Aller au lever du roi. Vous savez bien pourquoi; Et ce vous est une honte De n'avoir pas été plus prompte A le remercier de ses fameux bienfaits. Mais il vaut mieux tard que jamais; Faites donc votre compte D'aller au Louvre accomplir mes souhaits. Gardez-vous bien d'être en muse bâtie; Un air de muse est choquant dans ces lieux; On y veut des objets à réjouir les yeux Vous en devez être avertie: Et vous ferez votre cour beaucoup mieux Lorsqu'en marquis vous serez travestie. Vous savez ce qu'il faut pour paraître marquis; N'oubliez rien de l'air ni des habits; Arborez un chapeau chargé de trente plumes Sur une perruque de prix; Que le rabat soit des plus grands volumes, Et le pourpoint des plus petits. Mais surtout je vous recommande Le manteau, d'un ruban sur le dos retroussé; La galanterie en est grande, Et parmi les marquis de la plus haute bande C'est pour être placé. Avec vos brillantes hardes Et votre ajustement, Faites tout le trajet de la salle des gardes; Et, vous peignant galamment, Portez de tous côtés vos regards brusquement; Et ceux que vous pourrez connoître, Ne manquez pas, d'un haut ton, De les saluer par leur nom, De quelque rang qu'ils puissent être. Cette familiarité Donne à quiconque en use un air de qualité. Grattez du peigne à la porte De la chambre du roi; Ou si, comme je prévoi, La presse s'y trouve forte, Montrez de loin votre chapeau, Ou montez sur quelque chose Pour faire voir votre museau, Et criez sans aucune pause, D'un ton rien moins que naturel: Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel! Jetez-vous dans la foule et tranchez du notable, Coudoyez un chacun, point du tout de quartier; Pressez, poussez, faites le diable Pour vous mettre le premier; Et quand même l'huissier, A vos désirs inexorable, Vous trouveroit en face un marquis repoussable, Ne démordez point pour cela, Tenez toujours ferme là; A déboucher la porte il iroit trop du vôtre; Faites qu'aucun n'y puisse pénétrer, Et qu'on soit obligé de vous laisser entrer Pour faire entrer quelque autre. Quand vous serez entré, ne vous relâchez pas: Pour assiéger la chaise il faut d'autres combats; Tâchez d'en être des plus proches, En y gagnant le terrain pas à pas; Et, si des assiégeans le prévenant amas, En bouche toutes les approches, Prenez le parti doucement D'attendre le prince au passage; Il connoîtra votre visage, Malgré votre déguisement; Et lors, sans tarder davantage, Faites-lui votre compliment. Vous pourriez aisément l'étendre, Et parler des transports qu'en vous font éclater Les surprenans bienfaits que, sans les mériter, Sa libérale main sur vous daigne répandre. Et des nouveaux efforts où s'en va vous porter L'excès de cet honneur où vous n'osiez prétendre; Lui dire comme vos désirs Sont, après ces bontés qui n'ont point de pareilles, D'employer à sa gloire, ainsi qu'à ses plaisirs, Tout votre art et toutes vos veilles, Et là-dessus lui promettre merveilles. Sur ce chapitre on n'est jamais à sec. Les muses sont de grandes prometteuses; Et, comme vos sœurs les causeuses, Vous ne manquerez pas, sans doute, par le bec. Mais les grands princes n'aiment guères Que les compliments qui son courts; Et le nôtre surtout a bien d'autres affaires Que d'écouter tous vos discours. La louange et l'encens n'est pas ce qui le touche: Dès que vous ouvrirez la bouche Pour lui parler de grâce et de bienfait, Il comprendra d'abord ce que vous voulez dire; Et, se mettant doucement à sourire D'un air qui sur les cœurs fait un charmant effet, Il passera comme un trait; Et cela vous doit suffire: Voilà votre compliment fait.
PERSONNAGES
MOLIÈRE, marquis ridicule. BRÉCOURT, homme de qualité. LA GRANGE, marquis ridicule. DU CROISY, poëte. LA THORILLIÈRE, marquis fâcheux. BÉJART, homme qui fait le Nécessaire. Mlle DUPARC, marquise façonnière. Mlle BÉJART, prude. Mlle DEBRIE, sage coquette. Mlle MOLIÈRE, satirique spirituelle. Mlle DU CROISY, peste doucereuse. Mlle HERVÉ, servante précieuse. QUATRE NÉCESSAIRE.
La scène est à Versailles, dans la salle de la comédie.
SCÈNE I.--MOLIÈRE, BRÉCOURT, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC, BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ.
MOLIÈRE, seul, parlant à ses camarades, qui sont derrière le théâtre.
Allons donc, messieurs et mesdames, vous moquez-vous avec votre longueur, et ne voulez-vous pas tous venir ici? La peste soit des gens! Holà, ho! monsieur de Brécourt!
BRÉCOURT, derrière le théâtre.
Quoi?
MOLIÈRE.
Monsieur de la Grange!
LA GRANGE, derrière le théâtre.
Qu'est-ce?
MOLIÈRE.
Monsieur du Croisy!
DU CROISY, derrière le théâtre.
Plaît-il?
MOLIÈRE.
Mademoiselle Duparc!
MADEMOISELLE DUPARC, derrière le théâtre.
Eh bien?
MOLIÈRE.
Mademoiselle Béjart!
MADEMOISELLE BÉJART, derrière le théâtre.
Qu'y a-t-il?
MOLIÈRE.
Mademoiselle Debrie!
MADEMOISELLE DEBRIE, derrière le théâtre.
Que veut-on?
MOLIÈRE.
Mademoiselle du Croisy!
MADEMOISELLE DU CROISY, derrière le théâtre.
Qu'est-ce que c'est?
MOLIÈRE.
Mademoiselle Hervé!
MADEMOISELLE HERVÉ, derrière le théâtre.
On y va.
MOLIÈRE.
Je crois que je deviendrai fou avec tous ces gens-ci! Eh! (Brécourt, la Grange, du Croisy entrent.) Têtebleu, messieurs! me voulez-vous faire enrager[182] aujourd'hui?
BRÉCOURT.
Que voulez-vous qu'on fasse? Nous ne savons pas nos rôles, et c'est nous faire enrager vous-même que de nous obliger à jouer de la sorte.
MOLIÈRE.
Ah! les étranges animaux à conduire que des comédiens!
Mesdemoiselles Béjart, Duparc, Debrie, Molière, du Croisy et Hervé arrivent.
MADEMOISELLE BÉJART.
Eh bien, nous voilà. Que prétendez-vous faire?
MADEMOISELLE DUPARC.
Quelle est votre pensée?
MADEMOISELLE DEBRIE.
De quoi est-il question?
MOLIÈRE.
De grâce, mettons-nous ici; et, puisque nous voilà tous habillés, et que le roi ne doit venir de deux heures, employons ce temps à répéter notre affaire et voir la manière dont il faut jouer les choses.
LA GRANGE.
Le moyen de jouer ce qu'on ne sait pas?
MADEMOISELLE DUPARC.
Pour moi, je vous déclare que je ne me souviens pas d'un mot de mon personnage.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Je sais bien qu'il me faudra souffler le mien d'un bout à l'autre.
MADEMOISELLE BÉJART.
Et moi, je me prépare fort à tenir mon rôle à la main.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
Et moi aussi.
MADEMOISELLE HERVÉ.
Pour moi, je n'ai pas grand'chose à dire.
MADEMOISELLE DU CROISY.
Ni moi non plus; mais, avec cela, je ne répondrois point de ne point manquer.
DU CROISY.
J'en voudrois être quitte pour dix pistoles.
BRÉCOURT.
Et moi, pour vingt bons coups de fouet, je vous assure.
MOLIÈRE.
Vous voilà tous bien malades, d'avoir un méchant rôle à jouer! Et que feriez-vous donc si vous étiez en ma place?
MADEMOISELLE BÉJART.
Qui, vous? vous n'êtes pas à plaindre; car, ayant fait la pièce, vous n'avez pas peur d'y manquer.
MOLIÈRE.