Molière - Œuvres complètes, Tome 2
Part 11
Vous pensez vous moquer; mais, à ne vous rien feindre, Dans le monde je vois cent choses plus à craindre, Et dont je me ferois un bien plus grand malheur Que de cet accident qui vous fait tant de peur. Pensez-vous qu'à choisir de deux choses prescrites, Je n'aimasse pas mieux être ce que vous dites Que de me voir mari de ces femmes de bien, Dont la mauvaise humeur fait un procès sur rien; Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses, Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses, Qui, pour un petit tort qu'elles ne nous font pas, Prennent droit de traiter les gens de haut en bas, Et veulent, sur le pied de nous être fidèles, Que nous soyons tenus à tout endurer d'elles? Encore un coup, compère, apprenez qu'en effet Le cocuage n'est que ce que l'on le fait; Qu'on peut le souhaiter pour de certaines causes, Et qu'il a ses plaisirs comme les autres choses.
ARNOLPHE.
Si vous êtes d'humeur à vous en contenter, Quant à moi, ce n'est pas la mienne d'en tâter; Et plutôt que subir une telle aventure...
CHRYSALDE.
Mon Dieu! ne jurez point, de peur d'être parjure. Si le sort l'a réglé, vos soins sont superflus, Et l'on ne prendra pas votre avis là-dessus.
ARNOLPHE.
Moi, je serois cocu?
CHRYSALDE.
Vous voilà bien malade! Mille gens le sont bien, sans vous faire bravade, Qui de mine, de cœur, de biens, et de maison, Ne feroient avec vous nulle comparaison.
ARNOLPHE.
Et moi, je n'en voudrois avec eux faire aucune. Mais cette raillerie, en un mot, m'importune; Brisons là, s'il vous plaît.
CHRYSALDE.
Vous êtes en courroux! Nous en saurons la cause. Adieu. Souvenez-vous, Quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire, Que c'est être à demi ce que l'on vient de dire Que de vouloir jurer qu'on ne le sera pas.
ARNOLPHE.
Moi, je le jure encore, et je vais de ce pas Contre cet accident trouver un bon remède.
Il court heurter à sa porte.
[140] Pour: humble sous le destin. Belle expression créée par Molière.
SCÈNE IX.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.
ARNOLPHE.
Mes amis, c'est ici que j'implore votre aide. Je suis édifié de votre affection; Mais il faut qu'elle éclate en cette occasion; Et, si vous m'y servez selon ma confiance, Vous êtes assurés de votre récompense. L'homme que vous savez (n'en faites point de bruit) Veut, comme je l'ai su, m'attraper cette nuit, Dans la chambre d'Agnès entrer par escalade: Mais il lui faut, nous trois, dresser une embuscade. Je veux que vous preniez chacun un bon bâton, Et, quand il sera près du dernier échelon (Car dans le temps qu'il faut j'ouvrirai la fenêtre), Que tous deux à l'envi vous me chargiez ce traître, Mais d'un air dont son dos garde le souvenir, Et qui lui puisse apprendre à n'y plus revenir; Sans me nommer pourtant en aucune manière, Ni faire aucun semblant que je serai derrière, Aurez-vous bien l'esprit de servir mon courroux?
ALAIN.
S'il ne tient qu'à frapper, monsieur, tout est à nous: Vous verrez, quand je bats, si j'y vais de main morte.
GEORGETTE.
La mienne, quoique aux yeux elle semble moins forte N'en quitte pas sa part à le bien étriller.
ARNOLPHE.
Rentrez donc; et surtout gardez de babiller.
Seul.
Voilà pour le prochain une leçon utile; Et, si tous les maris qui sont en cette ville De leurs femmes ainsi recevoient le galant, Le nombre des cocus ne seroit pas si grand.
ACTE V
SCÈNE I.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.
ARNOLPHE.
Traîtres! qu'avez-vous fait par cette violence?
ALAIN.
Nous vous avons rendu, monsieur, obéissance.
ARNOLPHE.
De cette excuse en vain vous voulez vous armer, L'ordre étoit de le battre, et non de l'assommer; Et c'étoit sur le dos, et non pas sur la tête, Que j'avois commandé qu'on fît choir la tempête. Ciel! dans quel accident me jette ici le sort! Et que puis-je résoudre, à voir[141] cet homme mort? Rentrez dans la maison, et gardez de rien dire De cet ordre innocent que j'ai pu vous prescrire.
Seul.
Le jour s'en va paroître, et je vais consulter Comment dans ce malheur je me dois comporter. Hélas! que deviendrai-je? et que dira le père, Lorsque inopinément il saura cette affaire?
[141] Pour: lorsque je vois. Archaïsme d'un très-bon effet.
SCÈNE II.--HORACE, ARNOLPHE.
HORACE, à part.
Il faut que j'aille un peu reconnoître qui c'est.
ARNOLPHE, se croyant seul.
Eût-on jamais prévu...
Heurté par Horace, qu'il ne reconnoît pas.
Qui va là, s'il vous plaît?
HORACE.
C'est vous, seigneur Arnolphe?
ARNOLPHE.
Oui. Mais vous?
HORACE.
C'est Horace. Je m'en allois chez vous vous prier d'une grâce. Vous sortez bien matin!
ARNOLPHE, bas, à part.
Quelle confusion! Est-ce un enchantement? est-ce une illusion?
HORACE.
J'étois, à dire vrai, dans une grande peine; Et je bénis du ciel la bonté souveraine Qui fait qu'à point nommé je vous rencontre ainsi. Je viens vous avertir que tout a réussi, Et même beaucoup plus que je n'eusse osé dire, Et par un incident qui devoit tout détruire. Je ne sais point par où l'on a pu soupçonner Cette assignation qu'on m'avoit su donner; Mais, étant sur le point d'atteindre à la fenêtre, J'ai, contre mon espoir, vu quelques gens paroître; Qui, sur moi brusquement levant chacun le bras, M'ont fait manquer le pied et tomber jusqu'en bas: Et ma chute, aux dépens de quelque meurtrissure, De vingt coups de bâton m'a sauvé l'aventure. Ces gens-là, dont étoit, je pense, mon jaloux, Ont imputé ma chute à l'effort de leurs coups; Et, comme la douleur, un assez long espace, M'a fait sans remuer demeurer sur la place, Ils ont cru tout de bon qu'ils m'avoient assommé, Et chacun d'eux s'en est aussitôt alarmé. J'entendois tout leur bruit dans le profond silence: L'un l'autre ils s'accusoient de cette violence; Et, sans lumière aucune, en querellant le sort, Sont venus doucement tâter si j'étois mort. Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure, J'ai d'un vrai trépassé su tenir la figure. Ils se sont retirés avec beaucoup d'effroi: Et, comme je songeois à me retirer, moi, De cette feinte mort, la jeune Agnès émue, Avec empressement est devers moi venue: Car les discours qu'entre eux ces gens avoient tenus Jusques à son oreille étoient d'abord venus; Et, pendant tout ce trouble étant moins observée, Du logis aisément elle s'étoit sauvée; Mais, me trouvant sans mal, elle a fait éclater Un transport difficile à bien représenter. Que vous dirai-je enfin? Cette aimable personne A suivi les conseils que son amour lui donne, N'a plus voulu songer à retourner chez soi, Et de tout son destin s'est commise à ma foi. Considérez un peu, par ce trait d'innocence, Où l'expose d'un fou la haute impertinence, Et quels fâcheux périls elle pourroit courir Si j'étois maintenant homme à la moins chérir. Mais d'un trop pur amour mon âme est embrasée: J'aimerois mieux mourir que l'avoir abusée: Je lui vois des appas dignes d'un autre sort, Et rien ne m'en sauroit séparer que la mort. Je prévois là-dessus l'emportement d'un père; Mais nous prendrons le temps d'apaiser sa colère. A des charmes si doux je me laisse emporter, Et dans la vie, enfin, il se faut contenter. Ce que je veux de vous, sous un secret fidèle, C'est que je puisse mettre en vos mains cette belle, Que dans votre maison, en faveur de mes feux, Vous lui donniez retraite au moins un jour ou deux. Outre qu'aux yeux du monde il faut cacher sa fuite, Et qu'on en pourra faire une exacte poursuite, Vous savez qu'une fille aussi de sa façon Donne avec un jeune homme un étrange soupçon: Et, comme c'est à vous, sûr de votre prudence, Que j'ai fait de mes feux entière confidence, C'est à vous seul aussi, comme ami généreux, Que je puis confier ce dépôt amoureux.
ARNOLPHE.
Je suis, n'en doutez point, tout à votre service.
HORACE.
Vous voulez bien me rendre un si charmant office?
ARNOLPHE.
Très-volontiers, vous dis-je; et je me sens ravir De cette occasion que j'ai de vous servir. Je rends grâces au ciel de ce qu'il me l'envoie, Et n'ai jamais rien fait avec si grande joie.
HORACE.
Que je suis redevable à toutes vos bontés! J'avais de votre part craint des difficultés; Mais vous êtes du monde, et, dans votre sagesse, Vous savez excuser le feu de la jeunesse. Un de mes gens la garde au coin de ce détour.
ARNOLPHE.
Mais comment ferons-nous? car il fait un peu jour, Si je la prends ici, l'on me verra peut-être; Et, s'il faut que chez moi vous veniez à paraître, Des valets causeront. Pour jouer au plus sûr, Il faut me l'amener dans un lieu plus obscur. Mon allée est commode, et je l'y vais attendre.
HORACE.
Ce sont précautions qu'il est fort bon de prendre. Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main, Et chez moi, sans éclat, je retourne soudain.
ARNOLPHE, seul.
Ah! fortune, ce trait d'aventure propice Répare tous les maux que m'a faits ton caprice!
Il s'enveloppe le nez de son manteau.
SCÈNE III.--AGNÈS, ARNOLPHE, HORACE.
HORACE, à Agnès.
Ne soyez point en peine où je vais vous mener; C'est un logement sûr que je vous fais donner. Vous loger avec moi, ce seroit tout détruire: Entrez dans cette porte, et laissez-vous conduire.
Arnolphe lui prend la main sans qu'elle la reconnaisse.
AGNÈS, à Horace.
Pourquoi me quittez-vous?
HORACE.
Chère Agnès, il le faut.
AGNÈS.
Songez donc, je vous prie, à revenir bientôt.
HORACE.
J'en suis assez pressé par ma flamme amoureuse.
AGNÈS.
Quand je ne vous vois point, je ne suis point joyeuse.
HORACE.
Hors de votre présence, on me voit triste aussi.
AGNÈS.
Hélas! s'il était vrai, vous resteriez ici.
HORACE.
Quoi! vous pourriez douter de mon amour extrême!
AGNÈS.
Non, vous ne m'aimez pas autant que je vous aime.
Arnolphe la tire.
Ah! l'on me tire trop.
HORACE.
C'est qu'il est dangereux, Chère Agnès, qu'en ce lieu nous soyons vus tous deux! Et le parfait ami de qui la main vous presse Suit le zèle prudent qui pour nous l'intéresse.
AGNÈS.
Mais suivre un inconnu que...
HORACE.
N'appréhendez rien: Entre de telles mains vous ne serez que bien.
AGNÈS.
Je me trouverois mieux entre celles d'Horace, Et j'aurois...
A Arnolphe, qui la tire encore.
Attendez.
HORACE.
Adieu, le jour me chasse.
AGNÈS.
Quand vous verrai-je donc?
HORACE.
Bientôt, assurément.
AGNÈS.
Que je vais m'ennuyer jusques à ce moment?
HORACE, en s'en allant.
Grâce au ciel, mon bonheur n'est plus en concurrence[142]; Et je puis maintenant dormir en assurance[143].
[142] Pour: n'a plus de concurrents. Expression impropre, quoique vive.
[143] Pour: reprendre l'assurance et la tranquillité. Expression proverbiale.
SCÈNE IV.--ARNOLPHE, AGNÈS.
ARNOLPHE, caché dans son manteau, et déguisant sa voix.
Venez, ce n'est pas là que je vous logerai, Et votre gîte ailleurs est par moi préparé. Je prétends en lieu sûr mettre votre personne.
Se faisant connoître.
Me connoissez-vous?
AGNÈS.
Hai!
ARNOLPHE.
Mon visage, friponne, Dans cette occasion rend vos sens effrayés, Et c'est à contre cœur qu'ici vous me voyez; Je trouble en ses projets l'amour qui vous possède.
Agnès regarde si elle ne verra point Horace.
N'appelez point des yeux le galant à votre aide; Il est trop éloigné pour vous donner secours. Ah! ah! si jeune encore, vous jouez de ces tours! Votre simplicité, qui semble sans pareille, Demande si l'on fait les enfants par l'oreille; Et vous savez donner des rendez-vous la nuit, Et pour suivre un galant vous évader sans bruit! Tudieu! comme avec lui votre langue cajole[144]! Il faut qu'on vous ait mise à quelque bonne école! Qui diantre tout d'un coup vous en a tant appris? Vous ne craignez donc plus de trouver des esprits! Et ce galant, la nuit, vous a donc enhardie? Ah! coquine, en venir à cette perfidie! Malgré tous mes bienfaits former un tel dessein! Petit serpent que j'ai réchauffé dans mon sein, Et qui, dès qu'il se sent, par une humeur ingrate, Cherche à faire du mal à celui qui le flatte!
AGNÈS.
Pourquoi me criez-vous[145]?
ARNOLPHE.
J'ai grand tort en effet!
AGNÈS.
Je n'entends point de mal dans tout ce que j'ai fait.
ARNOLPHE.
Suivre un galant n'est pas une action infâme?
AGNÈS.
C'est un homme qui dit qu'il me veut pour sa femme: J'ai suivi vos leçons, et vous m'avez prêché, Qu'il se faut marier pour ôter le péché.
ARNOLPHE.
Oui. Mais, pour femme, moi, je prétendois vous prendre; Et je vous l'avois fait, me semble[146], assez entendre.
AGNÈS.
Oui. Mais, à vous parler franchement entre nous, Il est plus pour cela selon mon goût que vous. Chez vous le mariage est fâcheux et pénible, Et vos discours en font une image terrible; Mais, las! il le fait, lui, si rempli de plaisirs, Que de se marier il donne des désirs.
ARNOLPHE.
Ah! c'est que vous l'aimez, traîtresse!
AGNÈS.
Oui, je l'aime.
ARNOLPHE.
Et vous avez le front de le dire à moi-même!
AGNÈS.
Et pourquoi, s'il est vrai, ne le dirois-je pas?
ARNOLPHE.
Le deviez-vous aimer, impertinente?
AGNÈS.
Hélas! Est-ce que j'en puis mais? Lui seul en est la cause; Et je n'y songeois pas lorsque se fit la chose.
ARNOLPHE.
Mais il falloit chasser cet amoureux désir.
AGNÈS.
Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir?
ARNOLPHE.
Et ne saviez-vous pas que c'étoit me déplaire?
AGNÈS.
Moi? point du tout. Quel mal cela vous peut-il faire?
ARNOLPHE.
Il est vrai j'ai sujet d'en être réjoui! Vous ne m'aimez donc pas, à ce compte?
AGNÈS.
Vous?
ARNOLPHE.
Oui.
AGNÈS.
Hélas! non.
ARNOLPHE.
Comment, non!
AGNÈS.
Voulez-vous que je mente?
ARNOLPHE.
Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente?
AGNÈS.
Mon Dieu ce n'est pas moi que vous devez blâmer. Que ne vous êtes-vous, comme lui, fait aimer? Je ne vous en ai pas empêché, que je pense.
ARNOLPHE.
Je m'y suis efforcé de toute ma puissance; Mais les soins que j'ai pris, je les ai perdus tous.
AGNÈS.
Vraiment, il en sait donc là-dessus plus que vous; Car à se faire aimer il n'a point eu de peine.
ARNOLPHE, à part.
Voyez comme raisonne et répond la vilaine! Peste! une précieuse en diroit-elle plus? Ah! je l'ai mal connue; ou, ma foi, là-dessus Une sotte en sait plus que le plus habile homme.
A Agnès.
Puisqu'en raisonnemens votre esprit se consomme, La belle raisonneuse, est-ce qu'un si long temps Je vous aurai pour lui nourrie à mes dépens?
AGNÈS.
Non. Il vous rendra tout, jusques au dernier double[147].
ARNOLPHE, bas à part.
Elle a de certains mots où mon dépit redouble.
Haut.
Me rendra-t-il, coquine, avec tout son pouvoir, Les obligations que vous pouvez m'avoir?
AGNÈS.
Je ne vous en ai pas de si grandes qu'on pense.
ARNOLPHE.
N'est-ce rien que les soins d'élever votre enfance?
AGNÈS.
Vous avez là-dedans bien opéré vraiment, Et m'avez fait en tout instruire joliment! Croit-on que je me flatte, et qu'enfin, dans ma tête, Je ne juge pas bien que je suis une bête? Moi-même j'en ai honte; et, dans l'âge où je suis, Je ne veux plus passer pour sotte, si je puis.
ARNOLPHE.
Vous fuyez l'ignorance, et voulez, quoi qu'il coûte, Apprendre du blondin quelque chose?
AGNÈS.
Sans doute. C'est de lui que je sais ce que je puis savoir; Et beaucoup plus qu'à vous je pense lui devoir.
ARNOLPHE.
Je ne sais qui me tient qu'avec une gourmade Ma main de ce discours ne venge la bravade. J'enrage quand je vois sa piquante froideur; Et quelques coups de poing satisferoient mon cœur.
AGNÈS.
Hélas! vous le pouvez, si cela peut vous plaire.
ARNOLPHE, à part.
Ce mot et ce regard désarme ma colère, Et produit un retour de tendresse de cœur, Qui de son action m'efface la noirceur. Chose étrange d'aimer, et que pour ces traîtresses Les hommes soient sujets à de telles foiblesses! Tout le monde connoît leur imperfection; Ce n'est qu'extravagance et qu'indiscrétion; Leur esprit est méchant et leur âme fragile, Il n'est rien de plus foible et de plus imbécile, Rien de plus infidèle: et, malgré tout cela, Dans le monde on fait tout pour ces animaux-là.
A Agnès.
Eh bien, faisons la paix. Va, petite traîtresse, Je te pardonne tout, et te rends ma tendresse; Considère par là l'amour que j'ai pour toi, Et, me voyant si bon, en revanche aime-moi.
AGNÈS.
Du meilleur de mon cœur je voudrais vous complaire: Que me coûterait-il, si je le pouvais faire?
ARNOLPHE.
Mon pauvre petit bec, tu le peux, si tu veux. Écoute seulement ce soupir amoureux, Vois ce regard mourant, contemple ma personne, Et quitte ce morveux et l'amour qu'il te donne. C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jeté sur toi, Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi. Ta forte passion est d'être brave[148] et leste, Tu le seras toujours, va, je te le proteste; Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, Je te bouchonnerai[149], baiserai, mangerai; Tout comme tu voudras tu pourras te conduire: Je ne m'explique point, et cela c'est tout dire.
Bas, à part.
Jusqu'où la passion peut-elle faire aller!
Haut.
Enfin, à mon amour rien ne peut s'égaler: Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate? Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte? Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux? Veux-tu que je me tue? Oui, dis si tu le veux, Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme.
AGNÈS.
Tenez, tous vos discours ne me touchent point l'âme: Horace avec deux mots en feroit plus que vous.
ARNOLPHE.
Ah! c'est trop me braver, trop pousser mon courroux! Je suivrai mon dessein, bête trop indocile, Et vous dénicherez à l'instant de la ville. Vous rebutez mes vœux et me mettez à bout; Mais un cul de couvent[150] me vengera de tout.
[144] Pour: dit des cajoleries. L'emploi de ce verbe, au neutre, est archaïque et hors d'usage.
[145] Au lieu de: criez-vous contre moi.
[146] Pour: ce me semble.
[147] Monnaie valant deux deniers.
[148] Pour: pimpante et bien vêtue. Voyez plus haut.
[149] Terme emprunté aux soins de propreté que l'on prend des chevaux en les nettoyant et les lustrant avec un bouchon de paille. Les commentateurs ont vu ici un diminutif du mot _bouche_.
[150] Pour: fond d'un couvent.
SCÈNE V.--ARNOLPHE, AGNÈS, ALAIN.
ALAIN.
Je ne sais ce que c'est, monsieur, mais il me semble Qu'Agnès et le corps mort s'en sont allés ensemble.
ARNOLPHE.
La voici. Dans ma chambre allez me la nicher.
A part.
Ce ne sera pas là qu'il la viendra chercher; Et puis, c'est seulement pour une demi-heure. Je vais, pour lui donner une sûre demeure,
A Alain.
Trouver une voiture. Enfermez-vous des mieux, Et surtout gardez-vous de la quitter des yeux.
Seul.
Peut-être que son âme, étant dépaysée, Pourra de cet amour être désabusée.
SCÈNE VI.--ARNOLPHE, HORACE.
HORACE.
Ah! je viens vous trouver, accablé de douleur: Le ciel, seigneur Arnolphe, a conclu mon malheur; Et, par un trait fatal d'une injustice extrême, On me veut arracher de la beauté que j'aime. Pour arriver ici mon père a pris le frais[151]; J'ai trouvé qu'il mettoit pied à terre ici près: Et la cause, en un mot, d'une telle venue, Qui, comme je disois, ne m'étoit pas connue, C'est qu'il m'a marié sans m'en écrire rien, Et qu'il vient en ces lieux célébrer ce lien. Jugez, en prenant part à mon inquiétude, S'il pouvait m'arriver un contre-temps plus rude. Cet Enrique, dont hier je m'informois à vous, Cause tout le malheur dont je ressens les coups: Il vient avec mon père achever ma ruine, Et c'est sa fille unique à qui l'on me destine. J'ai dès leurs premiers mots pensé m'évanouir; Et d'abord, sans vouloir plus longtemps les ouïr, Mon père ayant parlé de vous rendre visite, L'esprit plein de frayeur je l'ai devancé vite. De grâce, gardez-vous de lui rien découvrir De mon engagement, qui le pourrait aigrir; Et tâchez, comme en vous il prend grande créance, De le dissuader de cet autre alliance.
ARNOLPHE.
Oui-da.
HORACE.
Conseillez-lui de différer un peu, Et rendez, en ami, ce service à mon feu.
ARNOLPHE.
Je n'y manquerai pas.
HORACE.
C'est en vous que j'espère.
ARNOLPHE.
Fort bien.
HORACE.
Et je vous tiens mon véritable père. Dites-lui que mon âge... Ah! je le vois venir! Écoutez les raisons que je vous puis fournir.
[151] Pour: a profité de la fraîcheur de la nuit. Vers obscur, expression impropre.
SCÈNE VII.--ENRIQUE, ORONTE, CHRYSALDE, HORACE, ARNOLPHE.
Horace et Arnolphe se retirent dans un coin du théâtre, et parlent bas ensemble.
ENRIQUE, à Chrysalde.
Aussitôt qu'à mes yeux je vous ai vu paroître, Quand on ne m'eût rien dit, j'aurois su vous connoître. Je vous vois tous les traits de cette aimable sœur Dont l'hymen autrefois m'avoit fait possesseur; Et je serais heureux si la parque cruelle M'eût laissé ramener cette épouse fidèle, Pour jouir avec moi des sensibles douceurs De revoir tous les siens après nos longs malheurs; Mais, puisque du destin la fatale puissance Nous prive pour jamais de sa chère présence, Tâchons de nous résoudre, et de nous contenter Du seul fruit amoureux qui m'en ait pu rester. Il vous touche de près; et, sans votre suffrage, J'aurois tort de vouloir disposer de ce gage. Le choix du fils d'Oronte est glorieux de soi[152], Mais il faut que ce choix vous plaise comme à moi.
CHRYSALDE.
C'est de mon jugement avoir mauvaise estime Que douter si j'approuve un choix si légitime.
ARNOLPHE, à part, à Horace.
Oui, je vais vous servir de la bonne façon.
HORACE, à part, à Arnolphe.
Gardez, encore un coup...
ARNOLPHE, à Horace.
N'ayez aucun soupçon.
Arnolphe quitte Horace pour aller embrasser Oronte.
ORONTE, à Arnolphe.
Ah! que cette embrassade est pleine de tendresse!
ARNOLPHE.
Que je sens à vous voir une grande allégresse!
ORONTE.
Je suis ici venu...
ARNOLPHE.
Sans m'en faire récit, Je sais ce qui vous mène.
ORONTE.
On vous l'a déjà dit?
ARNOLPHE.
Oui.
ORONTE.
Tant mieux.
ARNOLPHE.
Votre fils à cet hymen résiste, Et son cœur prévenu n'y voit rien que de triste, Il m'a même prié de vous en détourner; Et moi, tout le conseil que je vous puis donner, C'est de ne pas souffrir que ce nœud se diffère, Et de faire valoir l'autorité de père. Il faut avec vigueur ranger[153] les jeunes gens, Et nous faisons[154] contre eux à leur être indulgents.
HORACE, à part.
Ah! traître!
CHRYSALDE.
Si son cœur a quelque répugnance, Je tiens qu'on ne doit pas lui faire violence. Mon frère, que je crois, sera de mon avis.
ARNOLPHE.
Quoi! se laissera-t-il gouverner par son fils? Est-ce que vous voulez qu'un père ait la mollesse De ne savoir pas faire obéir la jeunesse? Il seroit beau, vraiment, qu'on le vît aujourd'hui Prendre loi de qui doit l'accepter de lui! Non, non, c'est mon intime, et sa gloire est la mienne; Sa parole est donnée, il faut qu'il la maintienne Qu'il fasse voir ici de fermes sentimens, Et force de son fils tous les attachemens.
ORONTE.
C'est parler comme il faut, et dans cette alliance, C'est moi qui vous réponds de son obéissance.
CHRYSALDE, à Arnolphe.
Je suis surpris, pour moi, du grand empressement Que vous me faites voir pour cet engagement, Et ne puis deviner quel motif vous inspire...
ARNOLPHE.
Je sais ce que je fais, et dis ce qu'il faut dire.
ORONTE.
Oui, oui, seigneur Arnolphe, il est...
CHRYSALDE.
Ce nom l'aigrit: C'est monsieur de la Souche, on vous l'a déjà dit.
ARNOLPHE.
Il n'importe.
HORACE, à part.
Qu'entends-je?
ARNOLPHE, se retournant vers Horace.
Oui, c'est là le mystère. Et vous pouvez juger ce que je devois faire.
HORACE, à part.
En quel trouble...
[152] Pour: par soi-même.
[153] Pour: forcer les jeunes gens de se ranger. Archaïsme des plus énergiques.
[154] Emploi du verbe _faire_ que nous avons déjà signalé. Ce vers signifie: en étant indulgents pour eux nous agissons contre eux. Phrase aussi languissante que le vers du Molière est élégant et simple.