Molière - Œuvres complètes, Tome 2
Part 10
ARNOLPHE.
Diantre! ce ne sont pas des prunes que cela! Et je trouve fâcheux l'état où vous voilà.
HORACE.
Il est vrai, je suis mal par ce retour funeste.
ARNOLPHE.
Certes, j'en suis fâché pour vous, je vous proteste.
HORACE.
Cet homme me rompt tout.
ARNOLPHE.
Oui; mais cela n'est rien, Et de vous raccrocher vous trouverez moyen.
HORACE.
Il faut bien essayer, par quelque intelligence, De vaincre du jaloux l'exacte vigilance.
ARNOLPHE.
Cela vous est facile; et la fille, après tout, Vous aime.
HORACE.
Assurément.
ARNOLPHE.
Vous en viendrez à bout.
HORACE.
Je l'espère.
ARNOLPHE.
Le grès vous a mis en déroute; Mais cela ne doit pas vous étonner.
HORACE.
Sans doute; Et j'ai compris d'abord que mon homme étoit là, Qui, sans se faire voir, conduisoit tout cela. Mais ce qui m'a surpris, et qui va vous surprendre, C'est un autre incident que vous allez entendre; Un trait hardi qu'a fait cette jeune beauté, Et qu'on n'attendroit point de sa simplicité. Il le faut avouer, l'amour est un grand maître: Ce qu'on ne fut jamais, il nous enseigne à l'être; Et souvent de nos mœurs l'absolu changement Devient par ses leçons l'ouvrage d'un moment. De la nature en nous il force les obstacles, Et ses effets soudains ont de l'air des miracles. D'un avare à l'instant il fait un libéral, Un vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal; Il rend agile à tout l'âme la plus pesante, Et donne de l'esprit à la plus innocente. Oui, ce dernier miracle éclate dans Agnès; Car, tranchant avec moi par ces termes exprès: «Retirez-vous, mon âme aux visites renonce, »Je sais tous vos discours, et voilà ma réponse,» Cette pierre ou ce grès, dont vous vous étonniez, Avec un mot de lettre est tombée à mes pieds, Et j'admire de voir cette lettre ajustée Avec le sens des mots et la pierre jetée. D'une telle action n'êtes-vous pas surpris? L'Amour sait-il pas l'art d'aiguiser les esprits? Et peut-on me nier que ses flammes puissantes Ne fassent dans un cœur des choses étonnantes? Que dites-vous du tour et de ce mot d'écrit? Euh! n'admirez-vous point cette adresse d'esprit? Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage A joué mon jaloux dans tout ce badinage? Dites.
ARNOLPHE.
Oui, fort plaisant.
HORACE.
Riez-en donc un peu.
Arnolphe rit d'un air forcé.
Cet homme, gendarmé d'abord contre mon feu, Qui chez lui se retranche, et de grès fait parade, Comme si j'y voulois entrer par escalade; Qui, pour me repousser, dans son bizarre effroi, Anime du dedans tous ses gens contre moi, Et qu'abuse à ses yeux, par sa machine même, Celle qu'il veut tenir dans l'ignorance extrême! Pour moi, je vous l'avoue, encor que son retour En un grand embarras jette ici mon amour, Je tiens cela plaisant autant qu'on saurait dire; Je ne puis y songer sans de bon cœur en rire; Et vous n'en riez pas assez, à mon avis.
ARNOLPHE, avec un ris forcé.
Pardonnez-moi, j'en ris tout autant que je puis.
HORACE.
Mais il faut qu'en ami je vous montre la lettre, Tout ce que son cœur sent, sa main a su l'y mettre, Mais en termes touchants et tout pleins de bonté, De tendresse innocente et d'ingénuité, De la manière enfin que la pure nature Exprime de l'amour la première blessure.
ARNOLPHE, bas, à part.
Voilà, friponne, à quoi l'écriture te sert. Et, contre mon dessein l'art t'en fut découvert.
HORACE lit.
«Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des pensées que je désirerois que vous sussiez; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je commence à connoître qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et d'en dire plus que je ne devrois. En vérité, je ne sais ce que vous m'avez fait; mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, que j'aurai toutes les peines du monde à me passer de vous, et que je serois bien aise d'être à vous. Peut-être qu'il y a du mal à dire cela; mais enfin je ne puis m'empêcher de le dire, et je voudrois que cela se pût faire sans qu'il y en eût. On me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu'il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites n'est que pour m'abuser; mais je vous assure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous; et je suis si touchée de vos paroles, que je ne saurois croire qu'elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui en est; car, enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde si vous me trompiez, et je pense que j'en mourrois de déplaisir.»
ARNOLPHE, à part.
Hon! chienne!
HORACE.
Qu'avez-vous?
ARNOLPHE.
Moi? rien. C'est que je tousse.
HORACE.
Avez-vous jamais vu d'expression plus douce? Malgré les soins maudits d'un injuste pouvoir, Un plus beau naturel peut-il se faire voir? Et n'est-ce pas sans doute un crime punissable De gâter méchamment ce fond d'âme admirable; D'avoir, dans l'ignorance et la stupidité, Voulu de cet esprit étouffer la clarté? L'amour a commencé d'en déchirer le voile; Et si, par la faveur de quelque bonne étoile, Je puis, comme j'espère, à ce franc animal, Ce traître, ce bourreau, ce faquin, ce brutal...
ARNOLPHE.
Adieu.
HORACE.
Comment! si vite?
ARNOLPHE.
Il m'est dans la pensée Venu tout maintenant une affaire pressée.
HORACE.
Mais ne sauriez-vous point, comme on la tient de près, Qui dans cette maison pourrait avoir accès? J'en use sans scrupule; et ce n'est pas merveille Qu'on se puisse, entre amis, servir à la pareille[133]. Je n'ai plus là-dedans que gens pour m'observer; Et servante et valet, que je viens de trouver, N'ont jamais, de quelque air que je m'y sois pu prendre, Adouci leur rudesse à me vouloir entendre. J'avois pour de tels coups certaine vieille en main, D'un génie, à vrai dire, au-dessus de l'humain: Elle m'a dans l'abord servi de bonne sorte; Mais, depuis quatre jours, la pauvre femme est morte. Ne me pourriez-vous point ouvrir quelque moyen?
ARNOLPHE.
Non, vraiment; et sans moi vous en trouverez bien.
HORACE.
Adieu donc. Vous voyez ce que je vous confie.
[132] Pour: mettons notre chapeau. Ellipse du ton familier et même trivial, qui n'a plus cours.
[133] Pour: de pareille manière. Expression populaire. Nous n'avons gardé que _rendre la pareille_.
SCÈNE V.--ARNOLPHE.
Comme il faut devant lui que je me mortifie! Quelle peine à cacher mon déplaisir cuisant! Quoi! pour une innocente un esprit si présent! Elle a feint d'être telle à mes yeux, la traîtresse, Ou le diable à son âme a soufflé cette adresse. Enfin me voilà mort par ce funeste écrit. Je vois qu'il a, le traître, empaumé son esprit, Qu'à ma suppression[134] il s'est ancré chez elle; Et c'est mon désespoir et ma peine mortelle. Je souffre doublement dans le vol de son cœur; Et l'amour y pâtit aussi bien que l'honneur. J'enrage de trouver cette place usurpée, Et j'enrage de voir ma prudence trompée. Je sais que, pour punir son amour libertin, Je n'ai qu'à laisser faire à son mauvais destin, Que je serai vengé d'elle par elle-même; Mais il est bien fâcheux de perdre ce qu'on aime. Ciel! puisque pour un choix j'ai tant philosophé, Faut-il de ses appas m'être si fort coiffé! Elle n'a ni parents, ni support, ni richesse; Elle trahit mes soins, ma bonté, ma tendresse: Et cependant je l'aime après ce lâche tour, Jusqu'à ne me pouvoir passer de cet amour. Sot, n'as-tu point de honte? Ah! je crève, j'enrage, Et je souffletterois mille fois mon visage. Je veux entrer un peu, mais seulement pour voir Quelle est sa contenance après un trait si noir. Ciel, faites que mon front soit exempt de disgrâce; Ou bien, s'il est écrit qu'il faille que j'y passe, Donnez-moi tout au moins, pour de tels accidents, La constance qu'on voit à de certaines gens!
[134] Pour: en me supprimant, en m'effaçant de son cœur. Hardiesse fort équivoque.
ACTE IV
SCÈNE I.--ARNOLPHE.
J'ai peine, je l'avoue, à demeurer en place, Et de mille soucis mon esprit s'embarrasse, Pour pouvoir mettre un ordre et dedans et dehors, Qui du godelureau rompe tous les efforts. De quel œil la traîtresse a soutenu ma vue! De tout ce qu'elle a fait elle n'est point émue; Et, bien qu'elle me mette à deux doigts du trépas, On diroit, à la voir, qu'elle n'y touche pas. Plus, en la regardant, je la voyois tranquille, Plus je sentois en moi s'échauffer ma bile; Et ces bouillants transports dont s'enflammoit mon cœur Y sembloient redoubler mon amoureuse ardeur. J'étois aigri, fâché, désespéré contre elle; Et cependant jamais je ne la vis si belle, Jamais ses yeux aux miens n'ont paru si perçants, Jamais je n'eus pour eux des désirs si pressants; Et je sens là-dedans qu'il faudra que je crève, Si de mon triste sort la disgrâce s'achève. Quoi! j'aurai dirigé son éducation Avec tant de tendresse et de précaution; Je l'aurai fait passer chez moi dès son enfance, Et j'en aurai chéri la plus tendre espérance; Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants, Et cru la mitonner pour moi durant treize ans, Afin qu'un jeune fou dont elle s'amourache Me la vienne enlever jusque sous la moustache, Lorsqu'elle est avec moi mariée à demi! Non, parbleu! non, parbleu! Petit sot, mon ami, Vous aurez beau tourner, ou j'y perdrai mes peines... Ou je rendrai, ma foi, vos espérances vaines, Et de moi tout à fait vous ne vous rirez point.
SCÈNE II.--UN NOTAIRE, ARNOLPHE.
LE NOTAIRE.
Ah! le voilà! Bonjour. Me voici tout à point Pour dresser le contrat que vous souhaitez faire.
ARNOLPHE, se croyant seul, et sans voir ni entendre le notaire.
Comment faire?
LE NOTAIRE.
Il le faut dans la forme ordinaire.
ARNOLPHE, se croyant seul.
A mes précautions je veux songer de près.
LE NOTAIRE.
Je ne passerai rien contre vos intérêts.
ARNOLPHE, se croyant seul.
Il se faut garantir de toutes les surprises.
LE NOTAIRE.
Suffit qu'entre mes mains vos affaires soient mises. Il ne vous faudra point, de peur d'être déçu, Quittancer le contrat que vous n'ayez reçu.
ARNOLPHE, se croyant seul.
J'ai peur, si je vais faire éclater quelque chose, Que de cet incident par la ville on ne cause.
LE NOTAIRE.
Eh bien, il est aisé d'empêcher cet éclat, Et l'on peut en secret faire votre contrat.
ARNOLPHE, se croyant seul.
Mais comment faudra-t-il qu'avec elle j'en sorte?
LE NOTAIRE.
Le douaire se règle au bien qu'on vous apporte.
ARNOLPHE, se croyant seul.
Je l'aime, et cet amour est mon grand embarras.
LE NOTAIRE.
On peut avantager une femme en ce cas.
ARNOLPHE, se croyant seul.
Quel traitement lui faire en pareille aventure?
LE NOTAIRE.
L'ordre est que le futur doit douer la future Du tiers du dot[135] qu'il a; mais cet ordre n'est rien, Et l'on va plus avant lorsque l'on le veut bien.
ARNOLPHE, se croyant seul.
Si...
Il aperçoit le notaire.
LE NOTAIRE.
Pour le préciput, il les regarde ensemble: Je dis que le futur peut, comme bon lui semble, Douer la future.
ARNOLPHE.
Eh?
LE NOTAIRE.
Il peut l'avantager Lorsqu'il l'aime beaucoup et qu'il veut l'obliger; Et cela par douaire, ou préfix qu'on appelle, Qui demeure perdu par le trépas d'icelle. Ou sans retour, qui va de ladite à ses hoirs; Ou coutumier, selon les différens vouloirs; Ou par donation dans le contrat formelle, Qu'on fait ou pure et simple, ou qu'on fait mutuelle. Pourquoi hausser le dos? Est-ce qu'on parle en fat, Et que l'on ne sait pas les formes d'un contrat? Qui me les apprendra? Personne, je présume. Sais-je pas qu'étant joints on est par la coutume Communs en meubles, biens, immeubles et conquêts, A moins que par un acte on y renonce exprès? Sais-je pas que le tiers du bien de la future Entre en communauté pour[136]...
ARNOLPHE.
Oui, c'est chose sûre, Vous savez tout cela; mais qui vous en dit mot?
LE NOTAIRE.
Vous, qui me prétendez faire passer pour sot, En me haussant l'épaule et faisant la grimace.
ARNOLPHE.
La peste soit fait l'homme, et sa chienne de face! Adieu. C'est le moyen de vous faire finir.
LE NOTAIRE.
Pour dresser un contrat m'a-t-on pas fait venir?
ARNOLPHE.
Oui, je vous ai mandé; mais la chose est remise, Et l'on vous mandera quand l'heure sera prise. Voyez quel diable d'homme avec son entretien!
LE NOTAIRE, seul.
Je pense qu'il en tient, et je crois penser bien.
[135] Pour: de la dot. L'emploi de ce mot au masculin est hors d'usage, même chez les notaires.
[136] Parodie des termes de la Coutume de Paris. Mots techniques à propos desquels il serait inutile de commencer ici un long commentaire de jurisprudence.
SCÈNE III.--LE NOTAIRE, ALAIN, GEORGETTE.
LE NOTAIRE, allant au-devant d'Alain et de Georgette
M'êtes-vous pas venu querir pour votre maître?
ALAIN.
Oui.
LE NOTAIRE.
J'ignore pour qui vous le pouvez connoître; Mais allez de ma part lui dire de ce pas Que c'est un fou fieffé.
GEORGETTE.
Nous n'y manquerons pas.
SCÈNE IV.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.
ALAIN.
Monsieur...
ARNOLPHE.
Approchez-vous; vous êtes mes fidèles, Mes bons, mes vrais amis, et j'en sais des nouvelles.
ALAIN.
Le notaire...
ARNOLPHE.
Laissons, c'est pour quelque autre jour, On veut à mon honneur jouer d'un mauvais tour; Et quel affront pour vous, mes enfants, pourroit-ce être, Si l'on avoit ôté l'honneur à votre maître! Vous n'oseriez après paroître en nul endroit; Et chacun, vous voyant, vous montreroit au doigt. Donc, puisque autant que moi l'affaire vous regarde, Il faut de votre part faire une telle garde, Que ce galant ne puisse en aucune façon...
GEORGETTE.
Vous nous avez tantôt montré notre leçon.
ARNOLPHE.
Mais à ses beaux discours gardez bien de vous rendre.
ALAIN.
Oh! vraiment...
GEORGETTE.
Nous savons comme il faut s'en défendre.
ARNOLPHE.
S'il venoit doucement: Alain, mon pauvre cœur, Par un peu de secours soulage ma langueur!
ALAIN.
Vous êtes un sot!
ARNOLPHE.
A Georgette.
Bon. Georgette, ma mignonne, Tu me parois si douce et si bonne personne...
GEORGETTE.
Vous êtes un nigaud!
ARNOLPHE.
A Alain.
Bon. Quel mal trouves-tu Dans un dessein honnête et tout plein de vertu?
ALAIN.
Vous êtes un fripon!
ARNOLPHE.
A Georgette.
Fort bien. Ma mort est sûre, Si tu ne prends pitié des peines que j'endure.
GEORGETTE.
Vous êtes un benêt, un impudent!
ARNOLPHE.
Fort bien.
A Alain.
Je ne suis pas un homme à vouloir rien pour rien; Je sais, quand on me sert, en garder la mémoire. Cependant, par avance, Alain, voilà pour boire: Et voilà pour t'avoir, Georgette, un cotillon.
Ils tendent tous deux la main et prennent l'argent.
Ce n'est de mes bienfaits qu'un simple échantillon. Toute la courtoisie enfin dont je vous presse, C'est que je puisse voir votre belle maîtresse.
GEORGETTE, le poussant.
A d'autres!
ARNOLPHE.
Bon cela.
ALAIN, le poussant.
Hors d'ici!
ARNOLPHE.
Bon.
GEORGETTE, le poussant.
Mais tôt.
ARNOLPHE.
Bon. Holà! c'est assez.
GEORGETTE.
Fais-je pas comme il faut?
ALAIN.
Est-ce de la façon que vous voulez l'entendre?
ARNOLPHE.
Oui, fort bien, hors l'argent qu'il ne falloit pas prendre.
GEORGETTE.
Nous ne nous sommes pas souvenus de ce point.
ALAIN.
Voulez-vous qu'à l'instant nous recommencions?
ARNOLPHE.
Point. Suffit. Rentrez tous deux.
ALAIN.
Vous n'avez rien à dire.
ARNOLPHE.
Non, vous dis-je; rentrez, puisque je le désire; Je vous laisse l'argent. Allez: je vous rejoins. Ayez bien l'œil à tout, et secondez mes soins.
SCÈNE V.--ARNOLPHE.
Je veux, pour espion qui soit d'exacte vue, Prendre le savetier du coin de notre rue. Dans la maison toujours je prétends la tenir, Y faire bonne garde, et surtout en bannir Vendeuses de rubans, perruquières, coiffeuses, Faiseuses de mouchoirs, gantières, revendeuses, Tous ces gens qui sous main travaillent chaque jour A faire réussir les mystères d'amour. Enfin j'ai vu le monde, et j'en sais les finesses. Il faudra que mon homme ait de grandes adresses, Si message ou poulet de sa part peut entrer.
SCÈNE VI.--HORACE, ARNOLPHE.
HORACE.
La place m'est heureuse à vous y rencontrer. Je viens de l'échapper bien belle, je vous jure. Au sortir d'avec vous, sans prévoir l'aventure, Seule dans son balcon j'ai vu paroître Agnès, Qui des arbres prochains prenoit un peu le frais. Après m'avoir fait signe, elle a su faire en sorte, Descendant au jardin, de m'en ouvrir la porte; Mais à peine tous deux dans sa chambre étions-nous, Qu'elle a sur les degrés entendu son jaloux; Et tout ce qu'elle a pu, dans un tel accessoire[137], C'est de me renfermer dans une grande armoire. Il est entré d'abord: je ne le voyois pas; Mais je l'oyois marcher, sans rien dire, à grands pas, Poussant de temps en temps des soupirs pitoyables, Et donnant quelquefois de grands coups sur les tables, Frappant un petit chien qui pour lui s'émouvoit, Et jetant brusquement les hardes qu'il trouvoit. Il a même cassé, d'une main mutinée, Des vases dont la belle ornoit sa cheminée; Et sans doute il faut bien qu'à ce becque cornu[138] Du trait qu'elle a joué quelque jour soit venu. Enfin, après cent tours, ayant de la manière Sur ce qui n'en peut mais déchargé sa colère, Mon jaloux inquiet, sans dire son ennui, Est sorti de la chambre, et moi de mon étui. Nous n'avons point voulu, de peur du personnage, Risquer à nous tenir ensemble davantage; C'étoit trop hasarder: mais je dois, cette nuit, Dans sa chambre un peu tard m'introduire sans bruit. En toussant par trois fois je me ferai connoître; Et je dois au signal voir ouvrir la fenêtre, Dont, avec une échelle, et secondé d'Agnès, Mon amour tâchera de me gagner l'accès. Comme à mon seul ami je veux bien vous l'apprendre, L'allégresse du cœur s'augmente à la répandre; Et, goûtât-on cent fois un bonheur tout parfait, On n'en est pas content, si quelqu'un ne le sait. Vous prendrez part, je pense, à l'heur de mes affaires. Adieu. Je vais songer aux choses nécessaires.
[137] Pour: accident, occurence; _acceder_. Expression impropre.
[138] De l'Italien _becco cornuto_, bouc portant cornes. Le peuple d'Italie prétend que le mâle ne s'inquiète point, dans cette race, des infidélités de sa femelle.
SCÈNE VII.--ARNOLPHE.
Quoi! l'astre qui s'obstine à me désespérer Ne me donnera pas le temps de respirer! Coup sur coup je verrai, par leur intelligence, De mes soins vigilants confondre la prudence; »Et je serai la dupe, en ma maturité, »D'une jeune innocente et d'un jeune éventé! »En sage philosophe on m'a vu vingt années, »Contempler des maris les tristes destinées, »Et m'instruire avec soin de tous les accidens »Qui font dans le malheur tomber les plus prudens; »Des disgrâces d'autrui profitant dans mon âme, »J'ai cherché les moyens, voulant prendre une femme, »De pouvoir garantir mon front de tous affronts, »Et le tirer de pair d'avec les autres fronts; »Pour ce noble dessein j'ai cru mettre en pratique »Tout ce que peut trouver l'humaine politique; »Et, comme si du sort il étoit arrêté »Que nul homme ici-bas n'en seroit exempté, »Après l'expérience et toutes les lumières »Que j'ai pu m'acquérir sur de telles matières, »Après vingt ans et plus de méditation »Pour me conduire en tout avec précaution, »De tant d'autres maris j'aurais quitté la trace »Pour me trouver après dans la même disgrâce[139]!» Ah! bourreau de destin, vous en aurez menti. De l'objet qu'on poursuit je suis encor nanti; Si son cœur m'est volé par ce blondin funeste, J'empêcherai du moins qu'on s'empare du reste; Et cette nuit, qu'on prend pour ce galant exploit, Ne se passera pas si doucement qu'on croit. Ce m'est quelque plaisir, parmi tant de tristesse, Que l'on me donne avis du piége qu'on me dresse, Et que cet étourdi, qui veut m'être fatal, Fasse son confident de son propre rival.
[139] Les vingt vers marqués par des guillemets étaient supprimés à la représentation, du temps de Molière.
SCÈNE VIII.--CHRYSALDE, ARNOLPHE.
CHRYSALDE.
Eh bien, souperons-nous avant la promenade?
ARNOLPHE.
Non. Je jeûne ce soir.
CHRYSALDE.
D'où vient cette boutade?
ARNOLPHE.
De grâce, excusez-moi, j'ai quelque autre embarras.
CHRYSALDE.
Votre hymen résolu ne se fera-t-il pas?
ARNOLPHE.
C'est trop s'inquiéter des affaires des autres.
CHRYSALDE.
Oh! oh! si brusquement! Quels chagrins sont les vôtres? Seroit-il point, compère, à votre passion Arrivé quelque peu de tribulation? Je le jurerois presque, à voir votre visage.
ARNOLPHE.
Quoi qu'il m'arrive, au moins aurai-je l'avantage De ne pas ressembler à de certaines gens Qui souffrent doucement l'approche des galans.
CHRYSALDE.
C'est un étrange fait, qu'avec tant de lumières Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières, Qu'en cela vous mettiez le souverain bonheur, Et ne conceviez point au monde d'autre honneur. Être avare, brutal, fourbe, méchant et lâche, N'est rien, à votre avis, auprès de cette tache; Et, de quelque façon qu'on puisse avoir vécu, On est homme d'honneur quand on n'est point cocu. A le bien prendre au fond, pourquoi voulez-vous croire Que de ce cas fortuit dépende notre gloire, Et qu'une âme bien née ait à se reprocher L'injustice d'un mal qu'on ne peut empêcher? Pourquoi voulez-vous, dis-je, en prenant une femme, Qu'on soit digne, à son choix, de louange ou de blâme, Et qu'on s'aille former un monstre plein d'effroi De l'affront que nous fait son manquement de foi? Mettez-vous dans l'esprit qu'on peut du cocuage Se faire en galant homme une plus douce image; Que, des coups du hasard aucun n'étant garant, Cet accident de soi doit être indifférent; Et qu'enfin tout le mal, quoique le monde glose, N'est que dans la façon de recevoir la chose: Et, pour se bien conduire en ces difficultés, Il y faut, comme en tout, fuir les extrémités, N'imiter pas ces gens un peu trop débonnaires Qui tirent vanité de ces sortes d'affaires, De leurs femmes toujours vont citant les galans, En font partout l'éloge, et prônent leurs talens, Témoignent avec eux d'étroites sympathies, Sont de tous leurs cadeaux, de toutes leurs parties, En font qu'avec raison les gens sont étonnés De voir leur hardiesse à montrer là leur nez. Ce procédé, sans doute, est tout à fait blâmable; Mais l'autre extrémité n'est pas moins condamnable. Si je n'approuve pas ces amis des galans, Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulens Dont l'imprudent chagrin, qui tempête et qui gronde, Attire au bruit qu'il fait les yeux de tout le monde, Et qui, par cet éclat, semblent ne pas vouloir Qu'aucun puisse ignorer ce qu'ils peuvent avoir. Entre ces deux partis il en est un honnête, Où, dans l'occasion, l'homme prudent s'arrête; Et, quand on le sait prendre, on n'a point à rougir Du pis dont une femme avec nous puisse agir. Quoi qu'on en puisse dire enfin, le cocuage Sous des traits moins affreux aisément s'envisage; Et, comme je vous dis, toute l'habileté Ne va qu'à le savoir tourner du bon côté.
ARNOLPHE.
Après ce beau discours, toute la confrérie Doit un remercîment à votre seigneurie; Et quiconque voudra vous entendre parler Montrera de la joie à s'y voir enrôler.
CHRYSALDE.
Je ne dis pas cela; car c'est ce que je blâme; Mais, comme c'est le sort qui nous donne une femme, Je dis que l'on doit faire ainsi qu'au jeu de dés, Où, s'il ne vous vient pas ce que vous demandez, Il faut jouer d'adresse, et, d'une âme réduite[140], Corriger le hasard par la bonne conduite.
ARNOLPHE.
C'est-à-dire, dormir et manger toujours bien, Et se persuader que tout cela n'est rien.
CHRYSALDE.