Molière - Œuvres complètes, Tome 1

Part 9

Chapter 93,822 wordsPublic domain

Mascarille, je viens te dire une nouvelle Qui donne à tes desseins une atteinte cruelle. A l'heure que je parle, un jeune Égyptien, Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien, Arrive, accompagné d'une vieille fort hâve, Et vient chez Truffaldin racheter cette esclave Que vous vouliez; pour elle il paroît fort zélé.

MASCARILLE.

Sans doute c'est l'amant dont Célie a parlé. Fut-il jamais destin plus brouillé que le nôtre? Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre. En vain nous apprenons que Léandre est au point De quitter la partie, et ne nous troubler point; Que son père, arrivé contre toute espérance, Du côté d'Hippolyte emporte la balance, Qu'il a tout fait changer par son autorité, Et va dès aujourd'hui conclure le traité; Lorsqu'un rival s'éloigne, un autre plus funeste S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste. Toutefois, par un trait merveilleux de mon art, Je crois que je pourrai retarder leur départ, Et me donner le temps qui sera nécessaire Pour tâcher de finir cette fameuse affaire. Il s'est fait un grand vol; par qui? l'on n'en sait rien: Eux autres rarement passent pour gens de bien; Je veux adroitement, sur un soupçon frivole, Faire pour quelques jours emprisonner ce drôle. Je sais des officiers, de justice altérés, Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés; Dessus[139] l'avide espoir de quelque paraguante[140] Il n'est rien que leur art aveuglément ne tente; Et du plus innocent toujours à leur profit La bourse est criminelle, et paye son délit.

[120] Imitation, ou plutôt traduction de l'acte II de l'_Emilia_ de Grotto, qui est elle-même une imitation des _Adelphes_ de Térence.

[121] Pour: j'ai bridé, dirigé comme je voulais, par mon zèle.

[122] Pour: décider les biais qu'on doit prendre. Archaïsme.

[123] Molière dit la vérité, comme le prouve l'histoire d'une fille de gentilhomme provençal emmenée chez les Kabyles, et qui revint faire figure à la cour de Louis XIII.

[124] Truffaldin ayant surpris les signes que Mascarille fait à son maître, le valet se donne l'air de repasser une leçon d'escrime.

[125] Pour: tourmenter. Archaïsme.

[126] Pour: que vous ne le pensez; faute de français.

[127] Traduction libre, mais fidèle quant au mouvement et au sens, de la scène III de l'acte IV de l'_Angelica_, de Fabricio de Fornaris.

[128] Proverbe populaire faisant allusion aux anciens charlatans de nos places publiques, qui avalaient devant le peuple une grande quantité de gros pois.

[129] Pour: bruit et mouvement semblables à ceux que produisent les dés lancés par le cornet. On écrit aujourd'hui tric-trac.

[130] Pour: faire accroire un conte et me jouer un tour. Expression populaire.

[131] Pour filleule. Expression rustique. La cour, du temps de Vaugelas, disait déjà filleul et filleule.

[132] Pour: épousseterai.

[133] Pour: vidons les lieux.

[134] Tirez, tirez, pour: fuyez, fuyez au plus vite. Archaïsme employé par La Fontaine et Racine.

[135] Ellipse, pour: voilà ce que c'est.

[136] Pour: donc. Voyez, plus haut, notre remarque sur _avecque_.

[137] Terme du jeu de piquet.

[138] Exclamation, pour: que la fièvre quarte vous prenne!

[139] Pour: dans l'espoir. On a vu plus haut, le même mot _dessus_, employé au lieu de: pour, par et dans.

[140] De l'espagnol _para guantes_, donner pour les gants. Ce que les Français appellent le pourboire et le pot-de-vin; les Allemands, le _trinkgeld_; les Anglais, avec une singulière pruderie, la _consideration_, et les Italiens, avec plus de subtilité encore, la _buona mancia_, la bonne manche, l'argent que l'on jette dans la manche.

ACTE V

SCÈNE I.--MASCARILLE, ERGASTE.

MASCARILLE.

Ah! chien! ah! double chien! mâtine de cervelle! Ta persécution sera-t-elle éternelle?

ERGASTE.

Par les soins vigilans de l'exempt Balafré Ton affaire alloit bien, le drôle étoit coffré, Si ton maître au moment ne fût venu lui-même, En vrai désespéré, rompre ton stratagème: «Je ne saurois souffrir, a-t-il dit hautement, Qu'un honnête homme soit traîné honteusement; J'en réponds sur sa mine, et je le cautionne.» Et, comme on résistoit à lâcher sa personne, D'abord il a chargé si bien sur les recors, Qui sont gens d'ordinaire à craindre pour leur corps, Qu'à l'heure que je parle ils sont encore en fuite, Et pensent tous avoir un Lélie à leur suite.

MASCARILLE.

Le traître ne sait pas que cet Égyptien Est déjà là-dedans pour lui ravir son bien.

ERGASTE.

Adieu. Certaine affaire à te quitter m'oblige.

SCÈNE II.--MASCARILLE.

Oui, je suis stupéfait de ce dernier prodige. On diroit (et pour moi j'en suis persuadé) Que ce démon brouillon dont il est possédé Se plaise à me braver, et me l'aille conduire Partout où sa présence est capable de nuire. Pourtant je veux poursuivre, et, malgré tous ces coups, Voir qui l'emportera de ce diable ou de nous. Célie est quelque peu de notre intelligence, Et ne voit son départ qu'avecque répugnance. Je tâche à profiter de cette occasion. Mais ils viennent; songeons à l'exécution. Cette maison meublée est en ma bienséance[141], Je puis en disposer avec grande licence; Si le sort nous en dit, tout sera bien réglé; Nul que moi ne s'y tient, et j'en garde la clé. O Dieu! qu'en peu de temps on a vu d'aventures, Et qu'un fourbe est contraint de prendre de figures!

SCÈNE III[142].--CÉLIE, ANDRÈS.

ANDRÈS.

Vous le savez, Célie, il n'est rien que mon cœur N'ait fait pour vous prouver l'excès de son ardeur. Chez les Vénitiens, dès un assez jeune âge, La guerre en quelque estime avoit mis mon courage, Et j'y pouvois un jour, sans trop croire de moi, Prétendre, en les servant, un honorable emploi; Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose, Et que le prompt effet d'une métamorphose, Qui suivit de mon cœur le soudain changement, Parmi vos compagnons sut ranger votre amant, Sans que mille accidens, ni votre indifférence, Aient pu me détacher de ma persévérance. Depuis, par un hasard, d'avec vous séparé Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse auguré, Je n'ai, pour vous rejoindre, épargné temps ni peine; Enfin, ayant trouvé la vieille Égyptienne, Et, plein d'impatience, apprenant votre sort, Que pour certain argent qui leur importoit fort, Et qui de tous vos gens détourna le naufrage, Vous aviez en ces lieux été mise en otage, J'accours vite y briser ces chaînes d'intérêt, Et recevoir de vous les ordres qu'il vous plaît: Cependant on vous voit une morne tristesse, Alors que dans vos yeux doit briller l'allégresse. Si pour vous la retraite avoit quelques appas, Venise, du butin fait parmi les combats, Me garde pour tous deux de quoi pouvoir y vivre: Que si, comme devant, il vous faut encor suivre, J'y consens, et mon cœur n'ambitionnera Que d'être auprès de vous tout ce qu'il vous plaira.

CÉLIE.

Votre zèle pour moi visiblement éclate: Pour en paroître triste, il faudroit être ingrate, Et mon visage aussi, par son émotion, N'explique point mon cœur en cette occasion. Une douleur de tête y peint sa violence; Et, si j'avois sur vous quelque peu de puissance, Notre voyage, au moins pour trois ou quatre jours, Attendroit que ce mal eût pris un autre cours.

ANDRÈS.

Autant que vous voudrez, faites qu'il se diffère. Toutes mes volontés ne butent[143] qu'à vous plaire. Cherchons une maison à vous mettre en repos. L'écriteau que voici s'offre tout à propos.

SCÈNE IV.--CÉLIE, ANDRÈS, MASCARILLE, déguisé en Suisse.

ANDRÈS.

Seigneur Suisse, êtes-vous de ce logis le maître?

MASCARILLE.

Moi pour serfir à fous.

ANDRÈS.

Pourrons-nous y bien être?

MASCARILLE.

Oui; moi pour d'étrancher chafons champre carni, Ma che non point locher te chans te méchant vi.

ANDRÈS.

Je crois votre maison franche de tout ombrage.

MASCARILLE.

Fous noufeau dans sti fil, moi foir à la fissage.

ANDRÈS.

Oui.

MASCARILLE.

La matame est-il mariage al monsieur?

ANDRÈS.

Quoi?

MASCARILLE.

S'il être son fame, ou s'il être son sœur?

ANDRÈS.

Non.

MASCARILLE.

Mon foi, pien choli, fenir pour marchantisse Ou pien pour temanter à la palais choustice! La procès il faut rien, il coûter tant t'archant! La procurair larron, l'afocat pien méchant.

ANDRÈS.

Ce n'est pas pour cela.

MASCARILLE.

Fous tonc mener sti file Pour fenir pourmener et recarter la file?

ANDRÈS.

A Célie.

Il m'importe. Je suis à vous dans un moment. Je vais faire venir la vieille promptement, Contremander aussi notre voiture prête.

MASCARILLE.

Li ne porte pas pien?

ANDRÈS.

Elle a mal à la tête.

MASCARILLE.

Moi chafoir te pon fin, et te fromage pon. Entre-fous, entre-fous tans mon petit maisson.

Célie, Andrès et Mascarille entrent dans la maison.

SCÈNE V.--LÉLIE.

Quel que soit le transport d'une âme impatiente, Ma parole m'engage à rester en attente, A laisser faire un autre, et voir, sans rien oser, Comme de mes destins le ciel veut disposer.

SCÈNE VI.--ANDRÈS, LÉLIE.

LÉLIE, à Andrès qui sort de la maison.

Demandiez-vous quelqu'un dedans cette demeure?

ANDRÈS.

C'est un logis garni que j'ai pris tout à l'heure.

LÉLIE.

A mon père pourtant la maison appartient, Et mon valet, la nuit, pour la garder s'y tient.

ANDRÈS.

Je ne sais; l'écriteau marque au moins qu'on la loue; Lisez.

LÉLIE.

Certes, ceci me surprend, je l'avoue. Qui diantre l'auroit mis? et par quel intérêt?... Ah! ma foi, je devine à peu près ce que c'est! Cela ne peut venir que de ce que j'augure.

ANDRÈS.

Peut-on vous demander quelle est cette aventure?

LÉLIE.

Je voudrois à tout autre en faire un grand secret, Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret. Sans doute l'écriteau que vous voyez paroître, Comme je conjecture, au moins, ne sauroit être Que quelque invention du valet que je di, Que quelque nœud subtil qu'il doit avoir ourdi Pour mettre en mon pouvoir certaine Égyptienne Dont j'ai l'âme piquée, et qu'il faut que j'obtienne. Je l'ai déjà manquée, et même plusieurs coups.

ANDRÈS.

Vous l'appelez?

LÉLIE.

Célie.

ANDRÈS.

Eh! que ne disiez-vous? Vous n'aviez qu'à parler, je vous aurois sans doute Épargné tous les soins que ce projet vous coûte.

LÉLIE.

Quoi! vous la connoissez?

ANDRÈS.

C'est moi qui maintenant Viens de la racheter.

LÉLIE.

O discours surprenant!

ANDRÈS.

Sa santé de partir ne nous pouvant permettre, Au logis que voilà je venois de la mettre; Et je suis très-ravi, dans cette occasion, Que vous m'ayez instruit de votre intention.

LÉLIE.

Quoi! j'obtiendrois de vous le bonheur que j'espère? Vous pourriez?...

ANDRÈS, allant frapper à la porte.

Tout à l'heure on va vous satisfaire.

LÉLIE.

Que pourrai-je vous dire? Et quel remercîment?...

ANDRÈS.

Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement.

SCÈNE VII.--LÉLIE, ANDRÈS, MASCARILLE.

MASCARILLE, à part.

Eh bien, ne voilà pas mon enragé de maître! Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre[144].

LÉLIE.

Sous ce grotesque habit qui l'auroit reconnu? Approche, Mascarille, et sois le bienvenu.

MASCARILLE.

Moi souis ein chant t'honneur, moi non point Maquerille; Chai point fendre chamais le fame ni le fille.

LÉLIE.

Le plaisant baragouin! il est bon, sur ma foi!

MASCARILLE.

Allez fous pourmener, sans toi rire te moi.

LÉLIE.

Va, va, lève le masque, et reconnois ton maître.

MASCARILLE.

Partié! tiable, mon foi chamais toi chei connoître.

LÉLIE.

Tout est accommodé, ne te déguise point.

MASCARILLE.

Si toi point t'en aller, che paille ein coup te poing.

LÉLIE.

Ton jargon allemand est superflu, te dis-je; Car nous sommes d'accord, et sa bonté m'oblige. J'ai tout ce que mes vœux lui pouvoient demander, Et tu n'as pas sujet de rien appréhender.

MASCARILLE.

Si vous êtes d'accord par un bonheur extrême, Je me dessuisse[145] donc et redeviens moi-même.

ANDRÈS.

Ce valet vous servoit avec beaucoup de feu. Mais je reviens à vous, demeurez quelque peu.

SCÈNE VIII.--LÉLIE, MASCARILLE.

LÉLIE.

Eh bien, que diras-tu?

MASCARILLE.

Que j'ai l'âme ravie De voir d'un beau succès notre peine suivie.

LÉLIE.

Tu feignois à[146] sortir de ton déguisement, Et ne pouvois me croire en cet événement.

MASCARILLE.

Comme je vous connois, j'étois dans l'épouvante, Et trouve l'aventure aussi fort surprenante.

LÉLIE.

Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup. Au moins j'ai réparé mes fautes à ce coup, Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage.

MASCARILLE.

Soit; vous aurez été bien plus heureux que sage.

SCÈNE IX.--CÉLIE, ANDRÈS, LÉLIE, MASCARILLE.

ANDRÈS.

N'est-ce pas là l'objet dont vous m'avez parlé?

LÉLIE.

Ah! quel bonheur au mien pourroit être égalé?

ANDRÈS.

Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable. Si je ne l'avouois je serois condamnable: Mais enfin ce bienfait auroit trop de rigueur, S'il falloit le payer aux dépens de mon cœur. Jugez, dans le transport où sa beauté me jette Si je dois à ce prix vous acquitter ma dette; Vous êtes généreux, vous ne le voudriez pas: Adieu. Pour quelques jours retournons sur nos pas.

SCÈNE X.--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE, après avoir chanté.

Je ris, et toutefois je n'en ai guère envie; Vous voilà bien d'accord, il vous donne Célie; Hem! vous m'entendez bien.

LÉLIE.

C'est trop; je ne veux plus Te demander pour moi de secours superflus. Je suis un chien, un traître, un bourreau détestable, Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable! Va, cesse tes efforts pour un malencontreux, Qui ne sauroit souffrir que l'on le rende heureux. Après tant de malheurs, après mon imprudence, Le trépas me doit seul prêter son assistance.

SCÈNE XI.--MASCARILLE.

Voilà le vrai moyen d'achever son destin; Il ne lui manque plus que de mourir enfin, Pour le couronnement de toutes ses sottises. Mais en vain son dépit pour ses fautes commises Lui fait licencier mes soins et mon appui, Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgré lui, Et dessus son lutin obtenir la victoire. Plus l'obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire; Et les difficultés dont on est combattu Sont les dames d'atours qui parent la vertu.

SCÈNE XII.--CÉLIE, MASCARILLE.

CÉLIE, à Mascarille, qui lui a parlé bas.

Quoi que tu veuilles dire, et que l'on se propose, De ce retardement j'attends fort peu de chose. Ce qu'on voit de succès peut bien persuader Qu'ils ne sont pas encor fort près de s'accorder[147]: Et je t'ai déjà dit qu'un cœur comme le nôtre Ne voudroit pas pour l'un faire injustice à l'autre, Et que très-fortement, par de différens nœuds, Je me trouve attachée au parti de tous deux. Si Lélie a pour lui l'amour et sa puissance, Andrès pour son partage a la reconnoissance, Qui ne souffrira point que mes pensers secrets Consultent jamais rien contre ses intérêts. Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon âme, Si le don de mon cœur ne couronne sa flamme, Au moins dois-je ce prix à ce qu'il fait pour moi De n'en choisir point d'autre au mépris de sa foi, Et de faire à mes vœux autant de violence Que j'en fais aux désirs qu'il met en évidence. Sur ces difficultés qu'oppose mon devoir, Juge ce que tu peux te permettre d'espoir.

MASCARILLE.

Ce sont, à dire vrai, de très-fâcheux obstacles, Et je ne sais point l'art de faire des miracles; Mais je vais employer mes efforts plus puissans[148], Remuer terre et ciel, m'y prendre de tous sens Pour tâcher de trouver un biais salutaire, Et vous dirai bientôt ce qui se pourra faire.

SCÈNE XIII.--HIPPOLYTE, CÉLIE.

HIPPOLYTE.

Depuis votre séjour, les dames de ces lieux Se plaignent justement des larcins de vos yeux, Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles Et de tous leurs amans faites des infidèles: Il n'est guère de cœurs qui puissent échapper Aux traits dont à l'abord vous savez les frapper; Et mille libertés, à vos chaînes offertes, Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes. Quant à moi, toutefois je ne me plaindrois pas Du pouvoir absolu de vos rares appas, Si, lorsque mes amans sont devenus les vôtres, Un seul m'eût consolé de la perte des autres; Mais qu'inhumainement vous me les ôtiez tous, C'est un dur procédé dont je me plains à vous.

CÉLIE.

Voilà d'un air galant faire une raillerie; Mais épargnez un peu celle qui vous en prie. Vos yeux, vos propres yeux, se connoissent trop bien[149], Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien, Ils sont fort assurés du pouvoir de leurs charmes, Et ne prendront jamais de pareilles alarmes.

HIPPOLYTE.

Pourtant en ce discours je n'ai rien avancé Qui dans tous les esprits ne soit déjà passé; Et, sans parler du reste, on sait bien que Célie A causé des désirs à Léandre et Lélie.

CÉLIE.

Je crois qu'étant tombé dans cet aveuglement, Vous vous consoleriez de leur perte aisément, Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable Qui d'un si mauvais choix se trouveroit capable.

HIPPOLYTE.

Au contraire, j'agis d'un air tout différent, Et trouve en vos beautés un mérite si grand; J'y vois tant de raisons capables de défendre L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre, Que je ne puis blâmer la nouveauté des feux Dont envers moi Léandre a parjuré ses vœux, Et le vais voir tantôt, sans haine et sans colère, Ramené sous mes lois par le pouvoir d'un père.

SCÈNE XIV.--CÉLIE, HIPPOLYTE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Grande, grande nouvelle, et succès surprenant, Que ma bouche vous vient annoncer maintenant!

CÉLIE.

Qu'est-ce donc?

MASCARILLE.

Écoutez; voici sans flatterie...

CÉLIE.

Quoi?

MASCARILLE.

La fin d'une vraie et pure comédie. La vieille Égyptienne à l'heure même...

CÉLIE.

Eh bien?

MASCARILLE.

Passait dedans la place, et ne songeoit à rien, Alors qu'une autre vieille assez défigurée, L'ayant de près au nez longtemps considérée Par un bruit enroué de mots injurieux A donné le signal d'un combat furieux, Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flèches, Ne faisoit voir en l'air que quatre griffes sèches, Dont ces deux combattans s'efforçoient d'arracher Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair. On n'entend que ces mots: chienne, louve, bagasse[150]. D'abord leurs scoffions[151] ont volé par la place, Et, laissant voir à nu deux têtes sans cheveux, Ont rendu le combat risiblement affreux. Andrès et Truffaldin, à l'éclat du murmure, Ainsi que force monde, accourus d'aventure, Ont à les décharpir[152] eu de la peine assez, Tant leurs esprits étoient par la fureur poussés. Cependant que chacune, après cette tempête, Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête, Et que l'on veut savoir qui causoit cette humeur, Celle qui la première avoit fait la rumeur, Malgré la passion dont elle étoit émue, Ayant sur Truffaldin tenu longtemps la vue: C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux, Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux, A-t-elle dit tout haut; ô rencontre opportune! Oui, seigneur Zanobio Ruberti, la fortune Me fait vous reconnoître, et dans le même instant Que pour votre intérêt je me tourmentois tant. Lorsque Naples vous vit quitter votre famille, J'avois, vous le savez, en mes mains votre fille, Dont j'élevois l'enfance, et qui, par mille traits, Faisoit voir, dès quatre ans, sa grâce et ses attraits. Celle que vous voyez, cette infâme sorcière, Dedans notre maison se rendant familière, Me vola ce trésor. Hélas! de ce malheur Votre femme, je crois, conçut tant de douleur, Que cela servit fort pour avancer sa vie: Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie Me faisant redouter un reproche fâcheux, Je vous fis annoncer la mort de toutes deux. Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue. Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix, Pendant tout ce récit, répétoit plusieurs fois, Andrès, ayant changé quelque temps de visage, A Truffaldin surpris a tenu ce langage: Quoi donc! le ciel me fait trouver heureusement Celui que jusqu'ici j'ai cherché vainement, Et que j'avois pu voir, sans pourtant reconnoître La source de mon sang et l'auteur de mon être! Oui, mon père, je suis Horace votre fils. D'Albert, qui me gardoit, les jours étant finis, Me sentant naître au cœur d'autres inquiétudes Je sortis de Bologne, et, quittant mes études, Portai durant six ans mes pas en divers lieux, Selon que me poussoit un désir curieux: Pourtant, après ce temps, une secrète envie Me pressa de revoir les miens et ma patrie, Mais dans Naples, hélas! je ne vous trouvai plus, Et n'y sus votre sort que par des bruits confus. Si bien qu'à votre quête ayant perdu mes peines, Venise pour un temps borna mes courses vaines; Et j'ai vécu depuis, sans que de ma maison J'eusse d'autres clartés que d'en savoir le nom. Je vous laisse à juger si, pendant ces affaires, Truffaldin ressentoit des transports ordinaires. Enfin, pour retrancher ce que plus à loisir Vous aurez le moyen de vous faire éclaircir Par la confession de votre Égyptienne, Truffaldin maintenant vous reconnoît pour sienne; Andrès est votre frère; et, comme de sa sœur Il ne peut plus songer à se voir possesseur, Une obligation qu'il prétend reconnoître A fait qu'il vous obtient pour épouse à mon maître, Dont le père, témoin de tout l'événement, Donne à cet hyménée un plein consentement, Et, pour mettre une joie entière en sa famille, Pour le nouvel Horace a proposé sa fille. Voyez que d'incidens à la fois enfantés?

CÉLIE.

Je demeure immobile à tant de nouveautés.

MASCARILLE.

Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes, Qui du combat encor remettent leurs personnes. Léandre est de la troupe, et votre père aussi, Moi je vais avertir mon maître de ceci, Et que, lorsque à ses vœux on croit le plus d'obstacle, Le ciel en sa faveur produit comme un miracle.

Mascarille sort.

HIPPOLYTE.

Un tel ravissement rend mes esprits confus, Que[153] pour mon propre sort je n'en aurois pas plus. Mais les voici venir.

SCÈNE XV.--TRUFFALDIN, ANSELME, PANDOLFE, CÉLIE, HIPPOLYTE, LÉANDRE, ANDRÈS.

TRUFFALDIN.

Ah! ma fille!

CÉLIE.

Ah! mon père!

TRUFFALDIN.

Sais-tu déjà comment le ciel nous est prospère?

CÉLIE.

Je viens d'entendre ici ce succès merveilleux.

HIPPOLYTE, à Léandre.

En vain vous parleriez pour excuser vos feux, Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire.

LÉANDRE.

Un généreux pardon est ce que je désire: Mais j'atteste les cieux qu'en ce retour soudain Mon père fait bien moins que mon propre dessein.

ANDRÈS, à Célie.

Qui l'auroit jamais cru que cette ardeur si pure Pût être condamnée un jour par la nature! Toutefois tant d'honneur la sut toujours régir, Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir.

CÉLIE.

Pour moi, je me blâmois, et croyois faire faute, Quand je n'avois pour vous qu'une estime très-haute. Je ne pouvois savoir quel obstacle puissant M'arrêtoit sur un pas si doux et si glissant, Et détournoit mon cœur de l'aveu d'une flamme Que mes sens s'efforçoient d'introduire en mon âme[154].

TRUFFALDIN, à Célie.

Mais, en te recouvrant, que diras-tu de moi, Si je songe aussitôt à me priver de toi, Et t'engage à son fils sous les lois d'hyménée?

CÉLIE.

Que de vous maintenant dépend ma destinée.

SCÈNE XVI.--TRUFFALDIN, ANSELME, PANDOLFE, CÉLIE, HIPPOLYTE, LÉLIE, LÉANDRE, ANDRÈS, MASCARILLE.

MASCARILLE, à Lélie.

Voyons si votre diable aura bien le pouvoir De détruire à ce coup un si solide espoir; Et si, contre l'excès du bien qui nous arrive, Vous armerez encor votre imaginative. Par un coup imprévu des destins les plus doux, Vos vœux sont couronnés, et Célie est à vous.

LÉLIE.

Croirai-je que du ciel la puissance absolue...

TRUFFALDIN.

Oui, mon gendre, il est vrai.

PANDOLFE.

La chose est résolue.

ANDRÈS, à Lélie.

Je m'acquitte par là de ce que je vous dois.

LÉLIE, à Mascarille.