Molière - Œuvres complètes, Tome 1

Part 8

Chapter 83,778 wordsPublic domain

[99] N'est pas synonyme de: ralentir. On ralentit le pas d'un cheval qui va trop vite: on alentit un pas trop lent que l'on veut modérer davantage encore. Ces finesses et ces libertés de langage ont disparu depuis le seizième siècle.

[100] Au lieu de: entrer pour. Idiotisme familier.

[101] Pour: mis hors de mes gardes. Proverbe populaire qui fait allusion à une coutume germanique devenue française. Chacun, le premier jour de mai, devait se parer d'une branche verte, et quiconque était _pris sans vert_ payait l'amende. C'est ce que les Anglais appellent _to go a maying_.

[102] Terme d'escrime: forcer son adversaire à changer son attaque.

[103] Pour: compagnon de duel. Trait de mœurs du temps de Louis XIII. C'était la mode de prêter son épée et de donner son sang à gens que l'on n'estimait ni n'aimait.

[104] Petite monnaie fabriquée en 1513, portant pour effigie la tête de Louis XII, et valant dix sous tournois. Elle ne fut démonétisée que sous Henri III.

[105] Ellipse archaïque pour: tout vieux qu'il soit.

[106] Archaïsme populaire qui signifie: dans le temps qui suivra, et qui n'a pas pour équivalent exact le mot _après_, indiquant la succession des faits.

[107] Toute la fin de cet acte appartient à l'Étourdi italien de Barbieri, l'_Innavertito_.

[108] Pour: réunit une troupe. Archaïsme, du mot espagnol _partido_.

[109] Phrase embrouillée, qui signifie: il faut prendre avantage des projets amoureux de Léandre.

[110] Premier, pris adverbialement. Les mots, à cette époque, avaient une souplesse et une flexibilité qu'ils ont perdues.

[111] Proverbe populaire. Voyez la fable de La Fontaine, _Bertrand et Raton_.

[112] Probablement un bâton; ce qui ne se comprend guère, puisqu'il a une épée et deux pistolets.

[113] Métaphore populaire: la corde de l'arc.

[114] Pour: robin-mouton. Expression populaire pour: idiot vêtu d'une robe de laine.

[115] Pour: momerie, farce de carnaval. Archaïsme dont l'étymologie est Momus, dieu de la folie, et qui indiquait une troupe de masque s'introduisant dans les maisons pour y danser.

[116] Ellipse archaïque, pour: toute la nuit.

[117] Pour: en a le loisir, la permission.

[118] Au lieu de: tourner en joie le souci qui vous inquiète, du mot italien _far gala_, réjouir.

[119] On devine quel présent plus que populaire Truffaldin, aux grands éclats de rire de la foule, faisait aux ravisseurs de Célie.

ACTE IV

SCÈNE I[120].--LÉLIE, déguisé en Arménien, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Vous voilà fagoté d'une plaisante sorte.

LÉLIE.

Tu ranimes par là mon espérance morte.

MASCARILLE.

Toujours de ma colère on me voit revenir, J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir.

LÉLIE.

Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance, Que tu seras content de ma reconnoissance, Et que, quand je n'aurois plus qu'un seul morceau de pain...

MASCARILLE.

Baste! songez à vous dans ce nouveau dessein. Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise, Vous n'imputerez plus l'erreur à la surprise; Votre rôle en ce jeu par cœur doit être su.

LÉLIE.

Mais comment Truffaldin chez lui t'a-t-il reçu?

MASCARILLE.

D'un zèle simulé j'ai bridé[121] le bon sire; Avec empressement je suis venu lui dire, S'il ne songeoit à lui, que l'on le surprendroit; Que l'on couchoit en joue, et de plus d'un endroit, Celle dont il a vu qu'une lettre en avance Avoit si faussement divulgué la naissance; Qu'on avoit bien voulu m'y mêler quelque peu; Mais que j'avois tiré mon épingle du jeu, Et que, touché d'ardeur pour ce qui le regarde, Je venois l'avertir de se donner de garde. De là, moralisant, j'ai fait de grands discours Sur les fourbes qu'on voit ici-bas tous les jours; Que pour moi, las du monde et de sa vie infâme, Je voulois travailler au salut de mon âme, A m'éloigner du trouble, et pouvoir longuement Près de quelque honnête homme être paisiblement; Que, s'il le trouvoit bon, je n'aurois d'autre envie Que de passer chez lui le reste de ma vie; Et que même à tel point il m'avoit su ravir, Que, sans lui demander gages pour le servir, Je mettrois en ses mains, que je tenois certaines, Quelque bien de mon père, et le fruit de mes peines Dont, avenant que Dieu de ce monde m'ôtât, J'entendois tout de bon que lui seul héritât. C'étoit le vrai moyen d'acquérir sa tendresse. Et comme, pour résoudre[122] avec votre maîtresse Des biais qu'on doit prendre à terminer vos vœux, Je voulois en secret vous aboucher tous deux, Lui-même a su m'ouvrir une voie assez belle De pouvoir hautement vous loger avec elle, Venant m'entretenir d'un fils privé du jour, Dont cette nuit en songe il a vu le retour. A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite, Et sur qui j'ai tantôt notre fourbe construite.

LÉLIE.

C'est assez, je sais tout: tu me l'as dit deux fois.

MASCARILLE.

Oui, oui; mais, quand j'aurois passé jusques à trois, Peut-être encor qu'avec toute sa suffisance Votre esprit manquera dans quelque circonstance.

LÉLIE.

Mais à tant différer je me fais de l'effort.

MASCARILLE.

Ah! de peur de tomber, ne courons pas si fort! Voyez-vous? vous avez la caboche un peu dure; Rendez-vous affermi dessus cette aventure. Autrefois Truffaldin de Naples est sorti, Et s'appeloit alors Zanobio Ruberti; Un parti qui causa quelque émeute civile, Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville (De fait il n'est pas homme à troubler un État), L'obligea d'en sortir une nuit sans éclat. Une fille fort jeune, et sa femme, laissées, A quelque temps de là se trouvant trépassées, Il en eut la nouvelle; et, dans ce grand ennui, Voulant dans quelque ville emmener avec lui, Outre ses biens, l'espoir qui restoit de sa race, Un sien fils, écolier, qui se nommoit Horace, Il écrit à Bologne, où, pour mieux être instruit, Un certain maître Albert, jeune, l'avoit conduit; Mais, pour se joindre tous, le rendez-vous qu'il donne Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne: Si bien que, les jugeant morts après ce temps-là, Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a, Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace, Douze ans aient découvert jamais la moindre trace. Voilà l'histoire en gros, redite seulement Afin de vous servir ici de fondement. Maintenant vous serez un marchand d'Arménie, Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie. Si j'ai, plutôt qu'aucun, un tel moyen trouvé Pour les ressusciter sur ce qu'il a rêvé, C'est qu'en fait d'aventure il est très-ordinaire De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire, Puis être à leur famille à point nommé rendus, Après quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus, Pour moi, j'ai vu déjà cent contes de la sorte[123]. Sans nous alambiquer, servons-nous-en; qu'importe? Vous leur aurez ouï leur disgrâce conter, Et leur aurez fourni de quoi se racheter; Mais que, parti plus tôt pour chose nécessaire, Horace vous chargea de voir ici son père, Dont il a su le sort, et chez qui vous devez Attendre quelques jours qu'ils seroient arrivés. Je vous ai fait tantôt des leçons étendues.

LÉLIE.

Ces répétitions ne sont que superflues; Dès l'abord mon esprit a compris tout le fait.

MASCARILLE.

Je m'en vais là dedans donner le premier trait.

LÉLIE.

Écoute, Mascarille, un seul point me chagrine. S'il alloit de son fils me demander la mine?

MASCARILLE.

Belle difficulté! Devez-vous pas savoir Qu'il étoit fort petit alors qu'il l'a pu voir? Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage Pourroient-ils pas avoir changé tout son visage?

LÉLIE.

Il est vrai. Mais, dis-moi, s'il connoît qu'il m'a vu, Que faire?

MASCARILLE.

De mémoire êtes-vous dépourvu? Nous avons dit tantôt qu'outre que votre image N'avoit dans son esprit pu faire qu'un passage, Pour ne vous avoir vu que durant un moment, Et le poil et l'habit déguisoient grandement.

LÉLIE.

Fort bien. Mais, à propos, cet endroit de Turquie...

MASCARILLE.

Tout, vous dis-je, est égal, Turquie ou Barbarie.

LÉLIE.

Mais le nom de la ville où j'aurai pu les voir?

MASCARILLE.

Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir. La répétition, dit-il, est inutile, Et j'ai déjà nommé douze fois cette ville.

LÉLIE.

Va, va-t'en commencer, il ne me faut plus rien.

MASCARILLE.

Au moins soyez prudent, et vous conduisez bien; Ne donnez point ici de l'imaginative.

LÉLIE.

Laisse-moi gouverner. Que ton âme est craintive!

MASCARILLE.

Horace dans Bologne écolier; Truffaldin, Zanobio Ruberti, dans Naples citadin; Le précepteur Albert...

LÉLIE.

Ah! c'est me faire honte Que de me tant prêcher! Suis-je un sot à ton compte?

MASCARILLE.

Non pas du tout; mais bien quelque chose approchant.

SCÈNE II.--LÉLIE.

Quand il m'est inutile, il fait le chien couchant; Mais, parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne, Sa familiarité jusque-là s'abandonne. Je vais être de près éclairé des beaux yeux Dont la force m'impose un joug si précieux; Je m'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme, Peindre à cette beauté les tourments de mon âme, Je saurai quel arrêt je dois... Mais les voici.

SCÈNE III.--TRUFFALDIN, LÉLIE, MASCARILLE.

TRUFFALDIN.

Sois béni, juste ciel, de mon sort adouci!

MASCARILLE.

C'est à vous de rêver et de faire des songes, Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges.

TRUFFALDIN, à Lélie.

Quelle grâce, quels biens vous rendrai-je, seigneur, Vous que je dois nommer l'ange de mon bonheur?

LÉLIE.

Ce sont soins superflus, et je vous en dispense.

TRUFFALDIN, à Mascarille.

J'ai, je ne sais pas où, vu quelque ressemblance De cet Arménien.

MASCARILLE.

C'est ce que je disois; Mais on voit des rapports admirables parfois.

TRUFFALDIN.

Vous avez vu ce fils où mon espoir se fonde?

LÉLIE.

Oui, seigneur Truffaldin, le plus gaillard du monde.

TRUFFALDIN.

Il vous a dit sa vie, et parlé fort de moi?

LÉLIE.

Plus de dix mille fois.

MASCARILLE.

Quelque peu moins, je croi.

LÉLIE.

Il vous a dépeint tel que je vous vois paroître, Le visage, le port...

TRUFFALDIN.

Cela pourroit-il être, Si, lorsqu'il m'a pu voir, il n'avoit que sept ans, Et si son précepteur même, depuis ce temps, Auroit peine à pouvoir connoître mon visage?

MASCARILLE.

Le sang bien autrement conserve cette image; Par des traits si profonds ce portrait est tracé, Que mon père...

TRUFFALDIN.

Suffit. Où l'avez-vous laissé?

LÉLIE.

En Turquie, à Turin.

TRUFFALDIN.

Turin? Mais cette ville Est, je pense, en Piémont.

MASCARILLE, à part.

O cerveau malhabile!

A Truffaldin.

Vous ne l'entendez pas, il veut dire Tunis, Et c'est en effet là qu'il laissa votre fils; Mais les Arméniens ont tous une habitude, Certain vice de langue à nous autres fort rude: C'est que dans tous les mots ils changent _nis_ en _rin_, Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin.

TRUFFALDIN.

Il falloit, pour l'entendre, avoir cette lumière. Quel moyen vous dit-il de rencontrer son père?

MASCARILLE.

A part. A Truffaldin, après s'être escrimé.

Voyez s'il répondra[124]. Je repassois un peu Quelque leçon d'escrime; autrefois en ce jeu Il n'étoit point d'adresse à mon adresse égale, Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle.

TRUFFALDIN, à Mascarille.

Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir.

A Lélie.

Quel autre nom dit-il que je devois avoir?

MASCARILLE.

Ah! seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie Est celle maintenant que le ciel vous envoie!

LÉLIE.

C'est là votre vrai nom, et l'autre est emprunté.

TRUFFALDIN.

Mais où vous a-t-il dit qu'il reçut la clarté?

MASCARILLE.

Naples est un séjour qui paroît agréable; Mais pour vous ce doit être un lieu fort haïssable.

TRUFFALDIN.

Ne peux-tu sans parler souffrir notre discours?

LÉLIE.

Dans Naples son destin a commencé son cours.

TRUFFALDIN.

Où l'envoyai-je jeune, et sous quelle conduite?

MASCARILLE.

Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite D'avoir depuis Bologne accompagné ce fils, Qu'à sa discrétion vos soins avoient commis.

TRUFFALDIN.

Ah!

MASCARILLE, à part.

Nous sommes perdus si cet entretien dure.

TRUFFALDIN.

Je voudrois bien savoir de vous leur aventure, Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler[125]...

MASCARILLE.

Je ne sais ce que c'est, je ne fais que bâiller. Mais, seigneur Truffaldin, songez-vous que peut-être Ce monsieur l'étranger a besoin de repaître, Et qu'il est tard aussi?

LÉLIE.

Pour moi, point de repas.

MASCARILLE.

Ah! vous avez plus faim que vous ne pensez pas[126].

TRUFFALDIN.

Entrez donc.

LÉLIE.

Après vous.

MASCARILLE, à Truffaldin.

Monsieur, en Arménie Les maîtres du logis sont sans cérémonie.

A Lélie, après que Truffaldin est entré dans sa maison.

Pauvre esprit! pas deux mots!

LÉLIE.

D'abord il m'a surpris; Mais n'appréhende plus, je reprends mes esprits, Et m'en vais débiter avecque hardiesse...

MASCARILLE.

Voici notre rival, qui ne sait pas la pièce.

Ils entrent dans la maison de Truffaldin.

SCÈNE IV.--ANSELME, LÉANDRE.

ANSELME.

Arrêtez-vous, Léandre, et souffrez un discours Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours. Je ne vous parle point en père de ma fille, En homme intéressé pour ma propre famille, Mais comme votre père, ému pour votre bien, Sans vouloir vous flatter et vous déguiser rien; Bref, comme je voudrois, d'une âme franche et pure, Que l'on fît à mon sang en pareille aventure; Savez-vous de quel œil chacun voit cet amour Qui dedans une nuit vient d'éclater au jour? A combien de discours et de traits de risée Votre entreprise d'hier est partout exposée? Quel jugement on fait du choix capricieux Qui pour femme, dit-on, vous désigne en ces lieux Un rebut de l'Égypte, une fille coureuse, De qui le noble emploi n'est qu'un métier de gueuse J'en ai rougi pour vous encor plus que pour moi, Qui me trouve compris dans l'éclat que je voi: Moi, dis-je, dont la fille, à vos ardeurs promise, Ne peut sans quelque affront souffrir qu'on la méprise. Ah! Léandre, sortez de cet abaissement! Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement. Si notre esprit n'est pas sage à toutes les heures, Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures. Quand on ne prend en dot que la seule beauté, Le remords est bien près de la solennité; Et la plus belle femme a très-peu de défense Contre cette tiédeur qui suit la jouissance. Je vous le dis encor, ces bouillans mouvemens, Ces ardeurs de jeunesse et ces emportemens, Nous font trouver d'abord quelques nuits agréables; Mais ces félicités ne sont guère durables, Et, notre passion alentissant son cours, Après ces bonnes nuits donnent de mauvais jours: De là viennent les soins, les soucis, les misères, Les fils déshérités par le courroux des pères.

LÉANDRE.

Dans tout votre discours je n'ai rien écouté Que mon esprit déjà ne m'ait représenté. Je sais combien je dois à cet honneur insigne Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne; Et vois, malgré l'effort dont je suis combattu, Ce que vaut votre fille, et quelle est sa vertu: Aussi veux-je tâcher...

ANSELME.

On ouvre cette porte. Retirons-nous plus loin, de crainte qu'il n'en sorte Quelque secret poison dont vous seriez surpris.

SCÈNE V[127].--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Bientôt de notre fourbe on verra le débris, Si vous continuez des sottises si grandes.

LÉLIE.

Dois-je éternellement ouïr tes réprimandes? De quoi te peux-tu plaindre? Ai-je pas réussi En tout ce que j'ai dit depuis?

MASCARILLE.

Couci-couci. Témoin les Turcs par vous appelés hérétiques, Et que vous assurez, par serments authentiques Adorer pour leurs dieux la lune et le soleil. Passe. Ce qui me donne un dépit nonpareil, C'est qu'ici votre amour étrangement s'oublie; Près de Célie, il est ainsi que la bouillie, Qui par un trop grand feu s'enfle, croît jusqu'aux bords, Et de tous les côtés se répand au dehors.

LÉLIE.

Pourroit-on se forcer à plus de retenue? Je ne l'ai presque point encore entretenue.

MASCARILLE.

Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas; Par vos gestes, durant un moment de repas, Vous avez aux soupçons donné plus de matière Que d'autres ne feroient dans une année entière.

LÉLIE.

Et comment donc?

MASCARILLE.

Comment? Chacun a pu le voir: A table, où Truffaldin l'oblige de se seoir, Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle. Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle, Sans prendre jamais garde à ce qu'on vous servoit, Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvoit; Et, dans ses propres mains vous saisissant du verre, Sans le vouloir rincer, sans rien jeter à terre, Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter Le côté qu'à sa bouche elle avoit su porter. Sur les morceaux touchés de sa main délicate, Ou mordus de ses dents, vous étendiez la patte Plus brusquement qu'un chat dessus une souris, Et les avaliez tous ainsi que des pois gris[128]. Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table Un bruit, un triquetrac[129] de pieds insupportable, Dont Truffaldin, heurté de deux coups trop pressans, A puni par deux fois deux chiens très-innocens, Qui, s'ils eussent osé, vous eussent fait querelle. Et puis après cela votre conduite est belle? Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps. Malgré le froid, je sue encor de mes efforts. Attaché dessus vous comme un joueur de boule Après le mouvement de la sienne qui roule, Je pensais retenir toutes vos actions, En faisant de mon corps mille contorsions.

LÉLIE.

Mon Dieu! qu'il t'est aisé de condamner des choses Dont tu ne ressens point les agréables causes! Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois, Faire force à l'amour qui m'impose des lois. Désormais...

SCÈNE VI.--TRUFFALDIN, LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Nous parlions des fortunes d'Horace.

TRUFFALDIN.

A Lélie.

C'est bien fait. Cependant me ferez-vous la grâce Que je puisse lui dire un seul mot en secret?

LÉLIE.

Il faudroit autrement être fort indiscret.

Lélie entre dans la maison de Truffaldin.

SCÈNE VII.--TRUFFALDIN, MASCARILLE.

TRUFFALDIN.

Écoute: sais-tu bien ce que je viens de faire?

MASCARILLE.

Non; mais, si vous voulez, je ne tarderai guère, Sans doute, à le savoir.

TRUFFALDIN.

D'un chêne grand et fort, Dont près de deux cents ans ont fait déjà le sort, Je viens de détacher une branche admirable, Choisie expressément de grosseur raisonnable, Dont j'ai fait sur-le-champ, avec beaucoup d'ardeur,

Il montre son bras.

Un bâton à peu près... oui, de cette grandeur, Moins gros par l'un des bouts, mais, plus que trente gaules, Propre, comme je pense, à rosser les épaules; Car il est bien en main, vert, noueux et massif.

MASCARILLE.

Mais pour qui, je vous prie, un tel préparatif?

TRUFFALDIN.

Pour toi premièrement; puis pour ce bon apôtre Qui veut m'en donner d'une[130] et m'en jouer d'une autre: Pour cet Arménien, ce marchand déguisé, Introduit sous l'appât d'un conte supposé.

MASCARILLE.

Quoi! vous ne croyez pas?...

TRUFFALDIN.

Ne cherche point d'excuse: Lui-même heureusement a découvert sa ruse, En disant à Célie, en lui serrant la main, Que pour elle il venoit sous ce prétexte vain; Il n'a pas aperçu Jeannette, ma fillole[131], Laquelle a tout ouï, parole pour parole; Et je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit, Que tu ne sois de tout le complice maudit.

MASCARILLE.

Ah! vous me faites tort. S'il faut qu'on vous affronte, Croyez qu'il m'a trompé le premier à ce conte.

TRUFFALDIN.

Veux-tu me faire voir que tu dis vérité? Qu'à le chasser mon bras soit du tien assisté; Donnons-en à ce fourbe et du long et du large, Et de tout crime après mon esprit te décharge.

MASCARILLE.

Oui-da, très-volontiers, je l'épousterai[132] bien, Et par là vous verrez que je n'y trempe en rien.

A part.

Ah! vous serez rossé, monsieur de l'Arménie, Qui toujours gâtez tout!

SCÈNE VIII.--LÉLIE, TRUFFALDIN, MASCARILLE.

TRUFFALDIN, à Lélie, après avoir heurté à sa porte.

Un mot, je vous supplie. Donc, monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui Duper un honnête homme, et vous jouer de lui?

MASCARILLE.

Feindre avoir vu son fils en une autre contrée, Pour vous donner chez lui plus aisément entrée!

TRUFFALDIN bat Lélie.

Vidons, vidons sur l'heure[133].

LÉLIE, à Mascarille, qui le bat aussi.

Ah! coquin!

MASCARILLE.

C'est ainsi Que les fourbes...

LÉLIE.

Bourreau!

MASCARILLE.

Sont ajustés ici. Gardez-moi bien cela.

LÉLIE.

Quoi donc! je serois homme?...

MASCARILLE, le battant toujours en le chassant.

Tirez, tirez[134], vous dis-je, ou bien je vous assomme.

TRUFFALDIN.

Voilà qui me plaît fort; rentre, je suis content.

Mascarille suit Truffaldin, qui rentre dans sa maison.

LÉLIE, revenant.

A moi, par un valet, cet affront éclatant! L'auroit-on pu prévoir, l'action de ce traître, Qui vient insolemment de maltraiter son maître?

MASCARILLE, à la fenêtre de Truffaldin.

Peut-on vous demander comme va votre dos?

LÉLIE.

Quoi! tu m'oses encor tenir un tel propos?

MASCARILLE.

Voilà, voilà que c'est[135] de ne voir pas Jeannette, Et d'avoir en tout temps une langue indiscrète. Mais, pour cette fois-ci, je n'ai point de courroux, Je cesse d'éclater, de pester contre vous, Quoique de l'action l'imprudence soit haute, Ma main sur votre échine a lavé votre faute.

LÉLIE.

Ah! je me vengerai de ce trait déloyal!

MASCARILLE.

Vous vous êtes causé vous-même tout le mal.

LÉLIE.

Moi?

MASCARILLE.

Si vous n'étiez pas une cervelle folle, Quand vous avez parlé naguère à votre idole, Vous auriez aperçu Jeannette sur vos pas, Dont l'oreille subtile a découvert le cas.

LÉLIE.

On auroit pu surprendre un mot dit à Célie?

MASCARILLE.

Et d'où doncques[136] viendroit cette prompte sortie? Oui vous n'êtes dehors que par votre caquet. Je ne sais si souvent vous jouez au piquet: Mais au moins faites-vous des écarts[137] admirables.

LÉLIE.

O le plus malheureux de tous les misérables! Mais encore, pourquoi me voir chassé par toi?

MASCARILLE.

Je ne fis jamais mieux que d'en prendre l'emploi, Par là, j'empêche au moins que de cet artifice Je ne sois soupçonné d'être auteur ou complice.

LÉLIE.

Tu devois donc, pour toi, frapper plus doucement.

MASCARILLE.

Quelque sot. Truffaldin lorgnoit exactement: Et puis, je vous dirai, sous ce prétexte utile, Je n'étois point fâché d'évaporer ma bile. Enfin la chose est faite; et, si j'ai votre foi Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi, Soit ou directement, ou par quelque autre voie, Les coups sur votre râble assenés avec joie, Je vous promets, aidé par le poste où je suis, De contenter vos vœux avant qu'il soit deux nuits.

LÉLIE.

Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse. Qu'est-ce que dessus moi ne peut cette promesse?

MASCARILLE.

Vous le promettez donc?

LÉLIE.

Oui, je te le promets.

MASCARILLE.

Ce n'est pas encor tout. Promettez que jamais Vous ne vous mêlerez dans quoi que j'entreprenne.

LÉLIE.

Soit.

MASCARILLE.

Si vous y manquez, votre fièvre quartaine[138]!

LÉLIE.

Mais tiens-moi donc parole, et songe à mon repos.

MASCARILLE.

Allez quitter l'habit et graisser votre dos.

LÉLIE, seul.

Faut-il que le malheur, qui me suit à la trace, Me fasse voir toujours disgrâce sur disgrâce!

MASCARILLE, sortant de chez Truffaldin.

Quoi! vous n'êtes pas loin? Sortez vite d'ici; Mais surtout gardez-vous de prendre aucun souci; Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise; N'aidez point mon projet de la moindre entreprise; Demeurez en repos.

LÉLIE, en sortant.

Oui, va, je m'y tiendrai.

MASCARILLE, seul.

Il faut voir maintenant quel biais je prendrai.

SCÈNE IX.--ERGASTE, MASCARILLE.

ERGASTE.