Molière - Œuvres complètes, Tome 1

Part 5

Chapter 53,630 wordsPublic domain

Que monsieur votre père Est un autre vilain qui ne vous laisse pas, Comme vous voudriez bien, manier ses ducats; Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse. Mais tâchons de parler à Célie un moment, Pour savoir là-dessus quel est son sentiment. La fenêtre est ici.

LÉLIE.

Mais Truffaldin, pour elle, Fait de nuit et de jour exacte sentinelle. Prends garde.

MASCARILLE.

Dans ce coin demeurons en repos. O bonheur! la voilà qui paroît à propos.

SCÈNE III.--CÉLIE, LÉLIE, MASCARILLE.

LÉLIE.

Ah! que le ciel m'oblige, en offrant à ma vue Les célestes attraits dont vous êtes pourvue! Et, quelque mal cuisant que m'aient causé vos yeux. Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux!

CÉLIE.

Mon cœur, qu'avec raison votre discours étonne, N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne; Et, si dans quelque chose ils vous ont outragé, Je puis vous assurer que c'est sans mon congé[27].

LÉLIE.

Ah! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure! Je mets toute ma gloire à chérir ma blessure, Et...

MASCARILLE.

Vous le prenez là d'un ton un peu trop haut; Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut. Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle Ce que...

TRUFFALDIN, dans sa maison.

Célie!

MASCARILLE, à Lélie.

Eh bien!

LÉLIE.

O rencontre cruelle! Ce malheureux vieillard devoit-il nous troubler?

MASCARILLE.

Allez, retirez-vous, je saurai lui parler.

SCÈNE IV.--TRUFFALDIN, CÉLIE, LÉLIE, retiré dans un coin, MASCARILLE.

TRUFFALDIN, à Célie.

Que faites-vous dehors? et quel soin vous talonne, Vous à qui je défends de parler à personne?

CÉLIE.

Autrefois j'ai connu cet honnête garçon; Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon.

MASCARILLE.

Est-ce là le seigneur Truffaldin?

CÉLIE.

Oui, lui-même.

MASCARILLE.

Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême De pouvoir saluer en toute humilité Un homme dont le nom est partout si vanté.

TRUFFALDIN.

Très-humble serviteur.

MASCARILLE.

J'incommode peut-être; Mais je l'ai vue ailleurs, où, m'ayant fait connoître Les grands talens qu'elle a pour savoir l'avenir, Je voulois sur un point un peu l'entretenir.

TRUFFALDIN.

Quoi! te mêlerois-tu d'un peu de diablerie?

CÉLIE.

Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie.

MASCARILLE.

Voici donc ce que c'est. Le maître que je sers Languit pour un objet qui le tient dans ses fers. Il auroit bien voulu du feu qui le dévore Pouvoir entretenir la beauté qu'il adore; Mais un dragon, veillant sur ce rare trésor, N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor; Et ce qui plus le gêne et le rend misérable, Il vient de découvrir un rival redoutable: Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux Ont sujet d'espérer quelque succès heureux, Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.

CÉLIE.

Sous quel astre ton maître a-t-il reçu le jour?

MASCARILLE.

Sous un astre à jamais ne changer son amour.

CÉLIE.

Sans me nommer l'objet pour qui son cœur soupire, La science que j'ai m'en peut assez instruire. Cette fille a du cœur, et, dans l'adversité, Elle sait conserver une noble fierté; Elle n'est pas d'humeur à trop faire connoître Les secrets sentimens qu'en son cœur on fait naître. Mais je les sais comme elle, et, d'un esprit plus doux, Je vais en peu de mots vous les découvrir tous.

MASCARILLE.

O merveilleux pouvoir de la vertu magique!

CÉLIE.

Si ton maître en ce point de constance se pique, Et que la vertu seule anime son dessein, Qu'il n'appréhende pas de soupirer en vain; Il a lieu d'espérer, et le fort qu'il veut prendre N'est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre.

MASCARILLE.

C'est beaucoup; mais ce fort dépend d'un gouverneur Difficile à gagner.

CÉLIE.

C'est là tout le malheur.

MASCARILLE, à part, regardant Lélie.

Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire[28]!

CÉLIE.

Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.

LÉLIE, les joignant.

Cessez, ô Truffaldin! de vous inquiéter. C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter, Et je vous l'envoyois, ce serviteur fidèle, Vous offrir mon service, et vous parler pour elle, Dont je vous veux dans peu payer la liberté, Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrêté.

MASCARILLE.

La peste soit la bête!

TRUFFALDIN.

Oh! oh! qui des deux croire? Ce discours au premier est fort contradictoire.

MASCARILLE.

Monsieur, ce galant homme a le cerveau blessé; Ne le savez-vous pas?

TRUFFALDIN.

Je sais ce que je sai. J'ai crainte ici-dessous de quelque manigance[29].

A Célie

Rentrez, et ne prenez jamais cette licence. Et vous, filous fieffés, ou je me trompe fort, Mettez, pour me jouer, vos flûtes mieux d'accord.

SCÈNE V.--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

C'est bien fait. Je voudrais qu'encor, sans flatterie Il nous eût d'un bâton chargés de compagnie. A quoi bon se montrer, et, comme un étourdi, Me venir démentir de tout ce que je di?

LÉLIE.

Je pensois faire bien.

MASCARILLE.

Oui, c'étoit fort l'entendre. Mais quoi! cette action ne me doit point surprendre? Vous êtes si fertile en pareils contre-temps, Que vos écarts d'esprit n'étonnent plus les gens.

LÉLIE.

Ah! mon Dieu! pour un rien me voilà bien coupable! Le mal est-il si grand qu'il soit irréparable? Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains, Songe au moins de Léandre à rompre les desseins; Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle. De peur que ma présence encor soit criminelle, Je te laisse.

MASCARILLE, seul.

Fort bien. A dire vrai, l'argent Seroit dans notre affaire un sûr et fort agent; Mais, ce ressort manquant, il faut user d'un autre.

SCÈNE VI.--ANSELME, MASCARILLE.

ANSELME.

Par mon chef, c'est un siècle étrange que le nôtre! J'en suis confus. Jamais tant d'amour pour le bien, Et jamais tant de peine à retirer le sien! Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie, Sont comme les enfants, que l'on conçoit en joie, Et dont avecque peine on fait l'accouchement. L'argent dans une bourse entre agréablement; Mais, le terme venu que nous devons le rendre, C'est lors que les douleurs commencent à nous prendre. Baste! ce n'est pas peu que deux mille francs, dus Depuis deux ans entiers, me soient enfin rendus; Encore est-ce un bonheur.

MASCARILLE, à part les quatre premiers vers.

O Dieu! la belle proie A tirer en volant! Chut, il faut que je voie Si je pourrois un peu de près le caresser. Je sais bien les discours dont il le faut bercer... Je viens de voir, Anselme...

ANSELME.

Et qui?

MASCARILLE.

Votre Nérine.

ANSELME.

Que dit-elle de moi, cette gente[30] assassine?

MASCARILLE.

Pour vous elle est de flamme.

ANSELME.

Elle?

MASCARILLE.

Et vous aime tant, Que c'est grande pitié.

ANSELME.

Que tu me rends content!

MASCARILLE.

Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure. Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure, Quand est-ce que l'hymen unira nos deux cœurs, Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs?

ANSELME.

Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celées? Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées! Mascarille, en effet, qu'en dis-tu? quoique vieux, J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.

MASCARILLE.

Oui, vraiment, ce visage est encore fort mettable; S'il n'est pas des plus beaux, il est des-agréable.

ANSELME.

Si bien donc...?

MASCARILLE veut prendre la bourse[31].

Si bien donc qu'elle est sotte de vous; Ne vous regarde plus...

ANSELME.

Quoi?

MASCARILLE.

Que comme un époux, Et vous veut...

ANSELME.

Et me veut...?

MASCARILLE.

Et vous veut, quoiqu'il tienne, Prendre la bourse...

ANSELME.

La...?

MASCARILLE prend la bourse et la laisse tomber.

La bouche avec la sienne.

ANSELME.

Ah! je l'entends. Viens çà: lorsque tu la verras, Vante-lui mon mérite autant que tu pourras.

MASCARILLE.

Laissez-moi faire.

ANSELME.

Adieu.

MASCARILLE, à part.

Que le ciel te conduise!

ANSELME, revenant.

Ah! vraiment, je faisois une étrange sottise, Et tu pouvois pour toi m'accuser de froideur. Je t'engage à servir mon amoureuse ardeur, Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle, Sans du moindre présent récompenser ton zèle Tiens, tu te souviendras...

MASCARILLE.

Ah! non pas, s'il vous plaît.

ANSELME.

Laisse-moi...

MASCARILLE.

Point du tout. J'agis sans intérêt.

ANSELME.

Je le sais; mais pourtant...

MASCARILLE.

Non, Anselme, vous dis-je: Je suis homme d'honneur, cela me désoblige.

ANSELME.

Adieu donc, Mascarille.

MASCARILLE, à part.

O longs discours!

ANSELME, revenant.

Je veux Régaler par tes mains cet objet de mes vœux; Et je vais te donner de quoi faire pour elle L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle Que tu trouveras bon.

MASCARILLE.

Non, laissez votre argent Sans vous mettre en souci, je ferai le présent; Et l'on m'a mis en main une bague à la mode, Qu'après vous payerez, si cela l'accommode.

ANSELME.

Soit; donne-la pour moi: mais surtout fais si bien, Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien.

SCÈNE VII.--LÉLIE, ANSELME, MASCARILLE.

LÉLIE, ramassant la bourse.

A qui la bourse?

ANSELME.

Ah! dieux! elle m'étoit tombée! Et j'aurois après cru qu'on me l'eût dérobée! Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant, Qui m'épargne un grand trouble et me rend mon argent. Je vais m'en décharger au logis tout à l'heure.

SCÈNE VIII.--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

C'est être officieux, et très-fort, ou je meure.

LÉLIE.

Ma foi! sans moi, l'argent étoit perdu pour lui.

MASCARILLE.

Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui D'un jugement très-rare et d'un bonheur extrême; Nous avancerons fort, continuez de même.

LÉLIE.

Qu'est-ce donc? Qu'ai-je fait?

MASCARILLE.

Le sot, en bon françois[32] Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois. Il sait bien l'impuissance où son père le laisse; Qu'un rival qu'il doit craindre étrangement nous presse: Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger, Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger...

LÉLIE.

Quoi! c'étoit...?

MASCARILLE.

Oui, bourreau, c'étoit pour la captive Que j'attrapois l'argent dont votre soin nous prive.

LÉLIE.

S'il est ainsi, j'ai tort; mais qui l'eût deviné?

MASCARILLE.

Il falloit, en effet, être bien raffiné!

LÉLIE.

Tu me devois par signe avertir de l'affaire.

MASCARILLE.

Oui, je devois au dos avoir mon luminaire. Au nom de Jupiter[33], laissez-nous en repos, Et ne nous chantez plus d'impertinens propos! Un autre, après cela, quitteroit tout peut-être Mais j'avois médité tantôt un coup de maître, Dont tout présentement je veux voir les effets A la charge que si...

LÉLIE.

Non, je te le promets, De ne me mêler plus de rien dire ou rien faire.

MASCARILLE.

Allez donc; votre vue excite ma colère.

LÉLIE.

Mais surtout hâte-toi, de peur qu'en ce dessein...

MASCARILLE.

Allez, encore un coup; j'y vais mettre la main.

Lélie sort.

Menons bien ce projet; la fourbe sera fine, S'il faut qu'elle succède[34] ainsi que j'imagine. Allons voir... Bon, voici mon homme justement.

SCÈNE IX.--PANDOLFE, MASCARILLE.

PANDOLFE.

Mascarille!

MASCARILLE.

Monsieur?

PANDOLFE.

A parler franchement, Je suis mal satisfait de mon fils.

MASCARILLE.

De mon maître? Vous n'êtes pas le seul qui se plaigne de l'être: Sa mauvaise conduite, insupportable en tout, Met à chaque moment ma patience à bout[35].

PANDOLFE.

Je vous croyois pourtant assez d'intelligence Ensemble.

MASCARILLE.

Moi? Monsieur, perdez cette croyance; Toujours de son devoir je tâche à l'avertir, Et l'on nous voit sans cesse avoir maille à partir[36]. A l'heure même encor nous avons eu querelle Sur l'hymen d'Hippolyte, où[37] je le vois rebelle, Où, par l'indignité d'un refus criminel, Je le vois offenser le respect paternel.

PANDOLFE.

Querelle?

MASCARILLE.

Oui, querelle, et bien avant poussée.

PANDOLFE.

Je me trompois donc bien; car j'avois la pensée Qu'à tout ce qu'il faisoit tu donnois de l'appui.

MASCARILLE.

Moi? Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui, Et comme l'innocence est toujours opprimée! Si mon intégrité vous étoit confirmée, Je suis auprès de lui gagé pour serviteur, Vous me voudriez encor payer pour précepteur: Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage Que ce que je lui dis pour le faire être sage. Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je[38] assez souvent, Cessez de vous laisser conduire au premier vent; Réglez-vous; regardez l'honnête homme de père Que vous avez du ciel, comme on le considère; Cessez de lui vouloir donner la mort au cœur, Et, comme lui, vivez en personne d'honneur.

PANDOLFE.

C'est parler comme il faut. Et que peut-il répondre?

MASCARILLE.

Répondre? Des chansons dont il me vient confondre. Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son cœur, Il ne tienne de vous des semences d'honneur; Mais sa raison n'est pas maintenant la maîtresse. Si je pouvois parler avecque hardiesse, Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.

PANDOLFE.

Parle.

MASCARILLE.

C'est un secret qui m'importeroit fort[39] S'il étoit découvert; mais à votre prudence Je le puis confier avec toute assurance.

PANDOLFE.

Tu dis bien.

MASCARILLE.

Sachez donc que vos vœux sont trahis Par l'amour qu'une esclave imprime à votre fils.

PANDOLFE.

On m'en avoit parlé; mais l'action me touche De voir que je l'apprenne encore par ta bouche.

MASCARILLE.

Vous voyez si je suis le secret confident...

PANDOLFE.

Vraiment je suis ravi de cela.

MASCARILLE.

Cependant A son devoir, sans bruit, désirez-vous le rendre? Il faut... J'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre: Ce seroit fait de moi, s'il savoit ce discours. Il faut, dis-je, pour rompre à toute chose cours, Acheter sourdement l'esclave idolâtrée, Et la faire passer en une autre contrée. Anselme a grand accès auprès de Truffaldin; Qu'il aille l'acheter pour vous dès ce matin: Après, si vous voulez en mes mains la remettre, Je connois des marchands, et puis bien vous promettre D'en retirer l'argent qu'elle pourra coûter, Et, malgré votre fils, de la faire écarter; Car enfin, si l'on veut qu'à l'hymen il se range A cet amour naissant il faut donner le change; Et de plus, quand bien même il seroit résolu[40], Qu'il auroit pris le joug que vous avez voulu, Cet autre objet, pouvant réveiller son caprice, Au mariage encor peut porter préjudice.

PANDOLFE.

C'est très-bien raisonner; ce conseil me plaît fort... Je vois Anselme; va, je m'en vais faire effort Pour avoir promptement cette esclave funeste, Et la mettre en tes mains pour achever le reste.

MASCARILLE, seul.

Bon; allons avertir mon maître de ceci. Vive la fourberie, et les fourbes aussi!

SCÈNE X.--HIPPOLYTE, MASCARILLE.

HIPPOLYTE[41].

Oui, traître, c'est ainsi que tu me rends service! Je viens de tout entendre, et voir ton artifice: A moins que de cela, l'eussé-je soupçonné? Tu couches d'imposture[42], et tu m'en as donné. Tu m'avois promis, lâche, et j'avois lieu d'attendre Qu'on te verroit servir mes ardeurs pour Léandre, Que du choix de Lélie, où l'on veut m'obliger, Ton adresse et tes soins sauroient me dégager; Que tu m'affranchirois du projet de mon père: Et cependant ici tu fais tout le contraire! Mais tu t'abuseras; je sais un sûr moyen Pour rompre cet achat où tu pousses si bien; Et je vais de ce pas...

MASCARILLE.

Ah! que vous êtes prompte! La mouche tout d'un coup à la tête vous monte[43], Et, sans considérer s'il a raison ou non, Votre esprit contre moi fait le petit démon. J'ai tort, et je devrois, sans finir mon ouvrage, Vous faire dire vrai, puisque ainsi l'on m'outrage.

HIPPOLYTE.

Par quelle illusion penses-tu m'éblouir? Traître, peux-tu nier ce que je viens d'ouïr?

MASCARILLE.

Non. Mais il faut savoir que tout cet artifice Ne va directement qu'à vous rendre service; Que ce conseil adroit, qui semble être sans fard, Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard, Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie, Qu'à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie; Et faire que l'effet de cette invention Dans le dernier excès[44] portant sa passion, Anselme, rebuté de son prétendu gendre, Puisse tourner son choix du côté de Léandre.

HIPPOLYTE.

Quoi! tout ce grand projet, qui m'a mise en courroux, Tu l'as formé pour moi, Mascarille?

MASCARILLE.

Oui, pour vous. Mais, puisqu'on reconnoît si mal mes bons offices, Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices, Et que, pour récompense, on s'en vient, de hauteur[45], Me traiter de faquin, de lâche, d'imposteur, Je m'en vais réparer l'erreur que j'ai commise, Et dès ce même pas rompre mon entreprise.

HIPPOLYTE, l'arrêtant.

Eh! ne me traite pas si rigoureusement, Et pardonne aux transports d'un premier mouvement.

MASCARILLE.

Non, non, laissez-moi faire; il est en ma puissance De détourner le coup qui si fort vous offense. Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais. Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets.

HIPPOLYTE.

Eh! mon pauvre garçon, que ta colère cesse! J'ai mal jugé de toi, j'ai tort, je le confesse.

Tirant sa bourse.

Mais je veux réparer ma faute avec ceci. Pourrois-tu te résoudre à me quitter ainsi?

MASCARILLE.

Non, je ne le saurois, quelque effort que je fasse; Mais votre promptitude est de mauvaise grâce. Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble cœur Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur.

HIPPOLYTE.

Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures: Mais que ces deux louis guérissent tes blessures.

MASCARILLE.

Eh! tout cela n'est rien; je suis tendre à ces coups. Mais déjà je commence à perdre mon courroux; Il faut de ses amis endurer quelque chose.

HIPPOLYTE.

Pourras-tu mettre à fin ce que je me propose, Et crois-tu que l'effet de tes desseins hardis Produise à mon amour le succès que tu dis?

MASCARILLE.

N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des épines. J'ai des ressorts tout prêts pour diverses machines, Et, quand ce stratagème à nos vœux manqueroit, Ce qu'il ne feroit pas, un autre le feroit.

HIPPOLYTE.

Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate.

MASCARILLE.

L'espérance du gain n'est pas ce qui me flatte.

HIPPOLYTE.

Ton maître te fait signe, et veut parler à toi: Je te quitte; mais songe à bien agir pour moi.

SCÈNE XI.--LÉLIE, MASCARILLE.

LÉLIE.

Que diable fais-tu là? Tu me promets merveille; Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille. Sans que[46] mon bon génie au-devant m'a poussé, Déjà tout mon bonheur eût été renversé. C'étoit fait de mon bien, c'étoit fait de ma joie, D'un regret éternel je devenois la proie; Bref, si je ne me fusse en ces lieux rencontré, Anselme avoit l'esclave, et j'en étois frustré, Il l'emmenoit chez lui: mais j'ai paré l'atteinte, J'ai détourné le coup, et tant fait que, par crainte, Le pauvre Truffaldin l'a retenue.

MASCARILLE.

Et trois: Quand nous serons à dix, nous ferons une croix. C'étoit par mon adresse, ô cervelle incurable! Qu'Anselme entreprenoit cet achat favorable; Entre mes propres mains on la devoit livrer; Et vos soins endiablés nous en viennent sevrer. Et puis pour votre amour je m'emploierois encore! J'aimerois mieux cent fois être grosse pécore, Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou, Et que monsieur Satan vous vînt tordre le cou!

LÉLIE, seul.

Il nous le faut mener en quelque hôtellerie Et faire sur les pots[47] décharger sa furie.

[19] Célie devait être vêtue en Égyptienne; Truffaldin en vieillard sicilien; Mascarille portait le masque d'Arlequin.

[20] Mot espagnol, _mascarilla_, petit masque. Molière, en effet, joua ce rôle à Lyon et à Paris sous le masque; ses ennemis prétendirent qu'il n'osait pas le jouer autrement.

[21] Nom italien, _truffaldino_, le vieux trompeur; de _truffa_, tromperie.

[22] Sur une place publique, comme dans les comédies antiques.

[23] Galimatias. Ces deux vers, qui ne sont pas écrits en français, et qui attestent l'inexpérience du poëte, signifient: Dis-moi si l'âme la plus dure peut résister à tant de beautés.

[24] Ancienne forme de: avec.

[25] C'est-à-dire ennemi des penchants naturels qu'il faut diriger, mais non étouffer, selon la morale de Gassendi.

[26] Vieillard rusé et mécontent. Archaïsme.

[27] De l'italien _congedo_, licence.

[28] Pour: nous épie. _Éclairer_ quelqu'un, l'espionner, éclairer ses démarches. Mot vieilli. Nous avons conservé _éclaireur_.

[29] Du mot espagnol _manganilla_, tour de passe-passe fait à la main.

[30] Pour: agréable, bien élevée; c'est la même racine que _gent_ en anglais, dans le _gentleman_.

[31] Bourse qu'Anselme porte à la main depuis son entrée en scène et dans laquelle il a l'intention de placer l'argent qu'il espère toucher.

[32] Franç_ois_ pour franç_ais_, a rimé avec _dois_ jusqu'à la fin du dix-septième siècle.

[33] Juron italien: _per Jove, per Bacco_.

[34] Succéder, pour: réussir. Nous avons conservé _succès_.

[35] La fausse confidence de Mascarille pour gagner la confiance de Pandolfe se trouve dans l'_Épidique_ de Plaute, d'où elle a passé dans l'_Innavertito_ de Barbieri.

[36] Discussion à soutenir.--Selon les uns _maculam partiri_, se partager une monnaie trop petite pour qu'on la divise; selon les autres, _percer les mailles de l'armure_, c'est-à-dire se battre, se disputer.

[37] Où, pour: auquel. Archaïsme.

[38] Pour: dis-je. Archaïsme qui remonte au onzième siècle.

[39] Qui serait d'une grande portée pour moi, c'est-à-dire d'une influence fâcheuse.

[40] Pour: quand même ce serait une résolution accomplie. _Il_, ici, est neutre.

[41] Elle a paru sur la scène, au coin d'une rue, depuis l'avant-dernière réplique de Mascarille.

[42] Coucher d'imposture, pour: payer de ruses. Archaïsme emprunté au jeu. On couche de vingt pistoles. On met au jeu vingt pistoles. Ici, Mascarille a l'imposture pour enjeu.

[43] Proverbe italien: _salir le mosche al naso_, s'irriter.

[44] Pour: au dernier excès.

[45] Pour: de son haut.

[46] Pour: si ce n'était que.

[47] Bouteilles et verres de vin.

ACTE II

SCÈNE I.--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

A vos désirs enfin il a fallu se rendre: Malgré tous mes sermens, je n'ai pu m'en défendre, Et pour vos intérêts, que je voulois laisser, En de nouveaux périls viens de m'embarrasser. Je suis ainsi facile; et si de Mascarille Madame la nature avoit fait une fille, Je vous laisse à penser ce que ç'auroit été. Toutefois n'allez pas, sur cette sûreté, Donner de vos revers au projet que je tente, Me faire une bévue, et rompre mon attente. Auprès d'Anselme encor nous vous excuserons, Pour en pouvoir tirer ce que nous désirons, Mais, si dorénavant votre imprudence éclate, Adieu, vous dis[48], mes soins pour l'objet qui vous flatte.

LÉLIE.

Non, je serai prudent, te dis-je, ne crains rien; Tu verras seulement...

MASCARILLE.