Molière - Œuvres complètes, Tome 1
Part 4
Voici ce qui est arrivé.
LE DOCTEUR.
Je ne crois pas que vous soyez homme à me tenir longtemps, puisque je vous en prie. J'ai quelques affaires pressantes qui m'appellent à la ville; mais, pour remettre la paix dans votre famille, je veux bien m'arrêter un moment.
GORGIBUS.
J'aurai fait en un moment.
LE DOCTEUR.
Soyons donc bref.
GORGIBUS.
Voilà qui est fait incontinent.
LE DOCTEUR.
Il faut avouer, monsieur Gorgibus, que c'est une belle qualité que de dire les choses en peu de paroles, et que les grands parleurs, au lieu de se faire écouter, se rendent le plus souvent si importuns, qu'on ne les entend point. _Virtutem primam esse puta compescere linguam._ Oui, la plus belle qualité d'un honnête homme, c'est de parler peu.
GORGIBUS.
Vous saurez donc...
LE DOCTEUR.
Socrate recommandait trois choses fort soigneusement à ses disciples: la retenue dans les actions, la sobriété dans le manger, et de dire les choses en peu de paroles. Commencez donc, monsieur Gorgibus.
GORGIBUS.
C'est ce que je veux faire.
LE DOCTEUR.
En peu de mots, sans façon, sans vous amuser à beaucoup de discours, tranchez-moi d'un apophthegme, vite, vite, monsieur Gorgibus, dépêchons, évitez la prolixité.
GORGIBUS.
Laissez-moi donc parler.
LE DOCTEUR.
Monsieur Gorgibus, touchez là, vous parlez trop; il faut que quelque autre me dise la cause de leur querelle.
VILLEBREQUIN.
Monsieur le docteur, vous saurez que...
LE DOCTEUR.
Vous êtes un ignorant, un indocte, un homme ignare de toutes les bonnes disciplines, un âne en bon français. Eh quoi! vous commencez la narration sans avoir fait un mot d'exorde! Il faut que quelque autre me conte le désordre. Mademoiselle, contez-moi un peu le détail de ce vacarme.
ANGÉLIQUE.
Voyez-vous bien là mon gros coquin, mon sac à vin de mari?
LE DOCTEUR.
Doucement, s'il vous plaît; parlez avec respect de votre époux, quand vous êtes devant la moustache d'un docteur comme moi.
ANGÉLIQUE.
Ah! vraiment oui, docteur! Je me moque bien de vous et de votre doctrine, et je suis docteur quand je veux.
LE DOCTEUR.
Tu es docteur quand tu veux? Ouais! Je pense que tu es un plaisant docteur. Tu as la mine de suivre fort ton caprice: des parties d'oraison, tu n'aimes que la conjonction; des genres, que le masculin; des déclinaisons, le génitif; de la syntaxe, _mobile cum fixo_; et enfin de la quantité, tu n'aimes que le dactyle, _quia constat ex una longa et duabus brevibus_. Venez çà, vous, dites-moi un peu quelle est la cause, le sujet de votre combustion.
LE BARBOUILLÉ.
Monsieur le docteur...
LE DOCTEUR.
Voilà qui est bien commencé: monsieur le docteur, ce mot a quelque chose de doux à l'oreille, quelque chose plein d'emphase: monsieur le docteur!
LE BARBOUILLÉ.
A la mienne volonté...
LE DOCTEUR.
Voilà qui est bien... à la mienne volonté! La volonté présuppose le souhait, le souhait présuppose des moyens pour arriver à ses fins, et la fin présuppose un objet. Voilà qui est bien... à la mienne volonté!
LE BARBOUILLÉ.
J'enrage!
LE DOCTEUR.
Otez-moi ce mot, j'enrage; voilà un terme bas et populaire.
LE BARBOUILLÉ.
Eh! monsieur le docteur, écoutez-moi, de grâce!
LE DOCTEUR.
_Audi, quæso_, auroit dit Cicéron.
LE BARBOUILLÉ.
Oh! ma foi, si se rompt, si se casse, ou si se brise, je ne m'en mets guère en peine; mais tu m'écouteras, ou je te vais casser ton museau doctoral. Eh! que diable donc est ceci?
LE BARBOUILLÉ, ANGÉLIQUE, GORGIBUS, CATHAU, VILLEBREQUIN, voulant dire la cause de la querelle, et LE DOCTEUR disant que la paix est une belle chose, parlent tous à la fois. Au milieu de tout ce bruit, le Barbouillé attache le Docteur par le pied et le fait tomber; le Docteur se doit laisser tomber sur le dos: le Barbouillé l'entraîne par la corde qu'il lui a attachée au pied, et, pendant qu'il l'entraîne, le Docteur doit toujours parler, et compter par ses doigts toutes ses raisons, comme s'il n'étoit point à terre.--Le Barbouillé et le Docteur disparoissent.
GORGIBUS.
Allons, ma fille, retirez-vous chez vous, et vivez bien avec votre mari.
VILLEBREQUIN.
Adieu, serviteur et bonsoir.
Villebrequin, Gorgibus et Angélique s'en vont.
SCÈNE VII.--VALÈRE, LA VALLÉE.
VALÈRE.
Monsieur, je vous suis obligé du soin que vous avez pris, et je vous promets de me rendre dans une heure à l'assignation que vous me donnez.
LA VALLÉE.
Cela ne peut se différer; et, si vous tardez d'un quart d'heure, le bal sera fini dans un moment: vous n'aurez pas le bien d'y voir celle que vous aimez, si vous n'y venez tout présentement.
VALÈRE.
Allons donc ensemble de ce pas.
Ils s'en vont.
SCÈNE VIII.--ANGÉLIQUE, seule.
Cependant que mon mari n'y est pas, je vais faire un tour à un bal que donne une de mes voisines. Je serai revenue auparavant lui, car il est quelque part au cabaret; il ne s'apercevra pas que je suis sortie. Ce maroufle-là me laisse toute seule à la maison, comme si j'étais son chien.
Elle s'en va.
SCÈNE IX.--LE BARBOUILLÉ, seul.
Je savois bien que j'aurois raison de ce diable de docteur et de sa fichue doctrine. Au diable l'ignorant! j'ai bien envoyé toute sa science par terre. Il faut pourtant que j'aille un peu voir si ma bonne ménagère m'aura fait à souper.
Il entre.
SCÈNE X.--ANGÉLIQUE, seule.
Que je suis malheureuse! j'ai resté trop tard, l'assemblée est finie; je suis arrivée justement comme tout le monde sortoit; mais il n'importe, ce sera pour une autre fois. Je m'en vais cependant au logis comme si de rien n'étoit. Ouais! la porte est fermée! Cathau, Cathau!
SCÈNE XI.--LE BARBOUILLÉ, à la fenêtre, ANGÉLIQUE.
LE BARBOUILLÉ.
Cathau, Cathau! Eh bien, qu'a-t-elle fait, Cathau? et d'où venez-vous, madame la carogne, à l'heure qu'il est, et par le temps qu'il fait?
ANGÉLIQUE.
D'où je viens? ouvre-moi seulement, et je te le dirai après.
LE BARBOUILLÉ.
Oui, ah! ma foi, tu peux aller coucher là d'où tu viens, ou, si tu l'aimes mieux, dans la rue; je n'ouvre point à une coureuse comme toi. Comment diable! être toute seule à l'heure qu'il est! Je ne sais si c'est imagination, mais mon front m'en paroît plus rude de moitié.
ANGÉLIQUE.
Eh bien, pour être toute seule, qu'en veux-tu dire? Tu me querelles quand je suis en compagnie: comment donc faut-il faire?
LE BARBOUILLÉ.
Il faut être retirée à la maison, donner ordre au souper, avoir soin du ménage, des enfants; mais, sans tant de discours inutiles, adieu, bonsoir, va-t'en au diable, et me laisse en repos.
ANGÉLIQUE.
Tu ne veux pas m'ouvrir?
LE BARBOUILLÉ.
Non, je n'ouvrirai pas.
ANGÉLIQUE.
Eh! mon pauvre petit mari, je t'en prie, ouvre-moi, mon cher petit cœur.
LE BARBOUILLÉ.
Ah! crocodile! ah! serpent dangereux! tu me caresses pour me trahir.
ANGÉLIQUE.
Ouvre, ouvre donc!
LE BARBOUILLÉ.
Adieu, _vade retro, Satanas!_
ANGÉLIQUE.
Quoi! tu ne m'ouvriras pas?
LE BARBOUILLÉ.
Non.
ANGÉLIQUE.
Et tu n'as point de pitié de ta femme qui t'aime tant?
LE BARBOUILLÉ.
Non, je suis inflexible; tu m'as offensé, je suis vindicatif comme tous les diables; c'est-à-dire bien fort, je suis inexorable.
ANGÉLIQUE.
Sais-tu bien que, si tu me pousses à bout et que tu me mettes en colère, je ferai quelque chose dont tu te repentiras?
LE BARBOUILLÉ.
Et que feras-tu, bonne chienne?
ANGÉLIQUE.
Tiens, si tu ne m'ouvres, je m'en vais me tuer devant la porte: mes parents, qui sans doute viendront ici auparavant de se coucher, pour savoir si nous sommes bien ensemble, me trouveront morte, et tu seras pendu.
LE BARBOUILLÉ.
Ah, ah, ah, ah, la bonne bête! et qui y perdra le plus de nous deux? Va, va, tu n'es pas si sotte que de faire ce coup-là.
ANGÉLIQUE.
Tu ne le crois donc pas? Tiens, tiens, voilà mon couteau tout prêt; si tu ne m'ouvres, je m'en vais tout à cette heure m'en donner dans le cœur.
LE BARBOUILLÉ.
Prends garde, voilà qui est bien pointu.
ANGÉLIQUE.
Tu ne veux donc pas m'ouvrir?
LE BARBOUILLÉ.
Je t'ai déjà dit vingt fois que je n'ouvrirai point; tue-toi, crève, va-t'en au diable, je ne m'en soucie pas.
ANGÉLIQUE, faisant semblant de se frapper.
Adieu donc... Aïe! je suis morte!
LE BARBOUILLÉ.
Seroit-elle bien assez sotte pour avoir fait ce coup-là? il faut que je descende avec la chandelle pour aller voir.
ANGÉLIQUE.
Il faut que je t'attrape. Si je peux entrer dans la maison subtilement cependant que tu me chercheras, chacun aura bien son tour.
LE BARBOUILLÉ.
Eh bien, ne savois-je pas bien qu'elle n'étoit pas si sotte? Elle est morte, et si elle court comme le cheval de Pacolet[16]... Ma foi, elle m'avoit fait peur tout de bon. Elle a bien fait de gagner du pied; car, si je l'eusse trouvée en vie, après m'avoir fait cette frayeur-là, je lui aurois apostrophé cinq ou six clystères de coups de pied dans le cul, pour lui apprendre à faire la bête. Je m'en vais me coucher cependant. Oh! oh! je pense que le vent a fermé la porte. Hé! Cathau, Cathau, ouvre-moi.
ANGÉLIQUE.
Cathau, Cathau! Eh bien, qu'a-t-elle fait, Cathau? et d'où venez-vous, monsieur l'ivrogne? Ah! vraiment, va, mes parens, qui vont venir dans un moment, sauront tes vérités. Sac à vin, infâme, tu ne bouges du cabaret, et tu laisses une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir s'ils ont besoin de quelque chose, à croquer le marmot tout le long du jour!
LE BARBOUILLÉ.
Ouvre vite, diablesse que tu es, ou je te casserai la tête!
SCÈNE XII.--GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGÉLIQUE, LE BARBOUILLÉ.
GORGIBUS.
Qu'est ceci? toujours de la dispute, de la querelle et de la dissension!
VILLEBREQUIN.
Eh quoi! vous ne serez jamais d'accord?
ANGÉLIQUE.
Mais voyez un peu, le voilà qui est soûl, et revient, à l'heure qu'il est, faire un vacarme horrible; il me menace.
GORGIBUS.
Mais aussi ce n'est pas l'heure de revenir. Ne devriez-vous pas, comme un bon père de famille, vous retirer de bonne heure, et bien vivre avec votre femme?
LE BARBOUILLÉ.
Je me donne au diable si j'ai sorti de la maison: demandez plutôt à ces messieurs qui sont là-bas dans le parterre; c'est elle qui ne fait que de revenir. Ah! que l'innocence est opprimée!
VILLEBREQUIN.
Çà, çà, allons, accordez-vous; demandez-lui pardon.
LE BARBOUILLÉ.
Moi, pardon! j'aimerois mieux que le diable l'eût emportée. Je suis dans une colère que je ne me sens pas.
GORGIBUS.
Allons, ma fille, embrassez votre mari, et soyez bons amis.
SCÈNE XIII.--LE DOCTEUR, à la fenêtre, en bonnet de nuit et en camisole; LE BARBOUILLÉ, VILLEBREQUIN, GORGIBUS, ANGÉLIQUE.
LE DOCTEUR.
Eh quoi! toujours du bruit, du désordre, de la dissension, des querelles, des débats, des différends, des combustions, des altercations éternelles! Qu'est-ce? qu'y a-t-il donc? On ne sauroit avoir du repos.
VILLEBREQUIN.
Ce n'est rien, monsieur le docteur; tout le monde est d'accord.
LE DOCTEUR.
A propos d'accord, voulez-vous que je vous lise un chapitre d'Aristote, où il prouve que toutes les parties de l'univers ne subsistent que par l'accord qui est entre elles?
VILLEBREQUIN.
Cela est-il bien long?
LE DOCTEUR.
Non, cela n'est pas long; cela contient environ soixante ou quatre-vingts pages.
VILLEBREQUIN.
Adieu, bonsoir, nous vous remercions.
GORGIBUS.
Il n'en est pas besoin.
LE DOCTEUR.
Vous ne le voulez pas?
GORGIBUS.
Non.
LE DOCTEUR.
Adieu donc, puisque ainsi est; bonsoir: _latine bona nox_.
VILLEBREQUIN.
Allons-nous-en souper ensemble, nous autres.
[10] Sans doute la figure de l'acteur était couverte de farine.
[11] Idées générales, admises par la scolastique et combattues par Gassendi, maître de Molière. Dès son premier pas dans la carrière dramatique, Poquelin, écrivant pour les tréteaux, attaque les professeurs et soutient la philosophie pratique, expérimentale et positive.
[12] Jeu venu d'Italie, usité alors parmi les ramoneurs et les gens du peuple, et qui consiste à deviner et à nommer tout haut le nombre de doigts élevés ou abaissés par la partie adverse. Ce mot, _morra_, ne se trouve pas dans les dictionnaires.
[13] Mot composé dont il est inutile d'expliquer le sens et qui se trouve à la fois d'accord avec l'usage populaire et les tentatives de Ronsard.
[14] Deux signes du zodiaque.
[15] Allusion triviale aux cinq plus fortes cartes du jeu de piquet. Ce sont ici les cinq doigts de la main.
[16] Proverbe populaire.
FIN DE LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ.
L'ÉTOURDI OU LES CONTRE-TEMPS
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A LYON, EN 1653, ET A PARIS SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON, LE 3 NOVEMBRE 1658.
La France était en feu; le mouvement de la Fronde emportait dans un tourbillon confus princes, parlements et seigneurs, les femmes, les protestants et les catholiques. C'était le temps des ruses, des trames, des doubles et triples fourberies, des changements de parti les plus imprévus et des catastrophes les plus étourdies; l'époque où Mazarin fuyait à Sedan après avoir épousé secrètement Anne d'Autriche et préparé, avec cette rare finesse dont tout le monde riait et qui se riait de tous, le gouvernement de Louis XIV.
Molière avait quitté Paris à la tête de sa petite troupe, mécontent de sa famille, qui maudissait le comédien nomade. Ici commence pour lui une odyssée provinciale qui n'a point laissé de traces. Comme le jeune héros de sa première œuvre, il échappe aux _vieillards chagrins_, fuit les _vieux penards_ qui veulent «brider sa jeunesse,» fait librement _trotter son bidet_ comme Lélie, et, _poussé par son humeur inquiète, porte ses pas en divers lieux_[17]. Il vit à peu près comme Shakespeare, jetant la plume au vent et très-amoureux du hasard, des événements et des nouveautés de caractères. Laborieux aussi, au courant de la belle littérature contemporaine, il lit et relit les facéties du seizième siècle, même les satires du treizième; il aime Rabelais, Noël du Fail, l'Arioste, Cervantès; surtout il feuillette l'immense bibliothèque de comédies italiennes, filles de la Renaissance et sœurs jumelles de ces académies qui, dès le commencement du siècle précédent, avaient couvert la Péninsule, depuis Venise jusqu'à Rome. Il n'avait pas d'autres modèles. Le goût populaire était exécrable; _le Menteur_ de Corneille, traduit de l'espagnol d'Alarcon, et représenté en 1642, avait ouvert une nouvelle voie que personne n'avait suivie. Frappé de la supériorité du _Menteur_, Molière n'osait pas se hasarder sur cette trace. Il connaissait peu le monde; pendant son voyage à Narbonne il avait seulement entrevu la cour. Les tours d'adresse de Scaramouche amusaient encore les plus difficiles. En courant la province dans cette situation peu favorable au travail de l'esprit, il essaya sa première comédie, comédie d'intrigues et d'aventures: ce fut _l'Étourdi_.
[17] Voy. _l'Étourdi_, acte I, scène II.
Le personnage qui en occupe le centre, emprunté à l'_Emilia_ de «l'Aveugle de l'Adriatique,» Grotto, ingénieux dramaturge du seizième siècle[18], est le génie même de l'intrigue dans un rang subalterne. Valet à tout faire, dont le type remonte jusqu'à l'esclave antique, qui tient une grande place dans le théâtre italien moderne, Sicilien comme les Mazzarini, ce petit-fils de Dave et cet aïeul de Figaro aime la ruse pour la ruse et respecte profondément sa mission.
[18] _Il Cieco d'Adria._
En face de ce maître fripon, digne des galères, supérieur dans son ordre, et qui rappelle le _Sbratta_ de Bernardino Pino da Cagli, un garçon généreux et honnête dérange, par les maladresses de sa loyauté, les escroqueries et les ruses du fourbe qui veut le servir.
Ce personnage de _l'Étourdi_ appartient tout entier à _l'Innavertito_ du comédien Nicolo Barbieri, qui l'a esquissé avec grâce et vigueur. La plupart des ressorts subsidiaires du drame, l'esclave achetée par un amant, le valet qui feint d'avoir été chassé par son maître et qui entre au service du rival, la bague qui sert de signe de reconnaissance pour livrer l'esclave, tous ces détails sont de _l'Innavertito_. L'inexpérience de la jeunesse se trahit par plus d'un défaut de composition et de style: tels sont l'épisode du valet Ergaste, qui ne tient pas à l'action, le dénoûment romanesque emprunté maladroitement à Cervantès, la suture grossière des diverses parties de l'œuvre, l'expression emphatique et confuse des sentiments de l'amour, enfin la nullité des deux personnages de femmes. Le théâtre reste toujours vide; l'intérêt de cœur n'est pas même indiqué; les archaïsmes et les provincialismes surabondent.
Mais il y a dans toute l'œuvre un air vif et charmant d'aventure qui va bien à l'époque de Louis XIII et qui s'effacera sous Louis XIV; rien ne ressemble davantage à une brillante et leste gravure de Callot.
Représentée à Lyon en 1653 pour la première fois, la pièce avait eu beaucoup de succès en province. Le 3 novembre 1658, elle fut jouée sur le théâtre du Petit-Bourbon, que le roi venait de concéder à Molière, en partage avec la troupe italienne, à laquelle la troupe nouvelle dut payer un droit.
«Cette salle, dit un contemporain, est de dix-huit toises de longueur sur huit de largeur, au bout de laquelle il y a encore un demi-rond de sept toises de profondeur sur huit et demi de large, le tout en voûte semée de fleurs de lis. Son pourtour est orné de colonnes avec leurs bases, chapiteaux, architraves, frises et corniches d'ordre dorique, et entre icelles corniches, des arcades en niches. En l'un des bouts de la salle, directement opposé au dais de Leurs Majestés, étoit élevé un théâtre de six pieds de hauteur, de huit toises de largeur et d'autant de profondeur.» _L'Étourdi_ obtint un succès si brillant à Paris, que le jeune Quinault, contemporain et rival de Molière, se plut à l'imiter et à le versifier quelques années plus tard.
Au fond de l'œuvre se trouve cachée et comme en germe la pensée secrète du futur contemplateur. Deux types, l'un de générosité étourdie, l'autre de fourberie vigilante, luttent ensemble et se déjouent l'un l'autre. Donnée profonde et douloureuse! Lélie n'est pas seulement étourdi, il est loyal, il est plein de cœur: c'est ce qui le perd. M. Sainte-Beuve a eu raison de le dire: «Molière est plus triste que Pascal.»
PERSONNAGES ACTEURS
LÉLIE, fils de Pandolfe. LA GRANGE. CÉLIE[19], esclave de Truffaldin. Mlle DEBRIE. MASCARILLE[20], valet de Lélie. MOLIÈRE. HIPPOLYTE, fille d'Anselme. Mlle DUPARC. ANSELME, père d'Hippolyte. Louis BÉJART. TRUFFALDIN[21], vieillard. PANDOLFE, père de Lélie. BÉJART aîné. LÉANDRE, fils de famille. ANDRÈS, cru Égyptien. ERGASTE, ami de Mascarille. UN COURRIER. DEUX TROUPES DE MASQUES.
La scène est à Messine[22].
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--LÉLIE.
Eh bien, Léandre, eh bien, il faudra contester; Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter, Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle, Aux vœux de son rival portera plus d'obstacle. Préparez vos efforts, et vous défendez bien, Sûr que de mon côté je n'épargnerai rien.
SCÈNE II.--LÉLIE, MASCARILLE.
LÉLIE.
Ah! Mascarille!
MASCARILLE.
Quoi?
LÉLIE.
Voici bien des affaires; J'ai dans ma passion toutes choses contraires: Léandre aime Célie, et, par un trait fatal, Malgré mon changement, est toujours mon rival.
MASCARILLE.
Léandre aime Célie!
LÉLIE.
Il l'adore, te dis-je.
MASCARILLE.
Tant pis.
LÉLIE.
Eh, oui, tant pis; c'est là ce qui m'afflige. Toutefois j'aurois tort de me désespérer: Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer; Je sais que ton esprit, en intrigues fertile, N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile: Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs, Et qu'en toute la terre...
MASCARILLE.
Eh! trêve de douceurs. Quand nous faisons besoin, nous autres misérables, Nous sommes les chéris et les incomparables; Et dans un autre temps, dès le moindre courroux, Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.
LÉLIE.
Ma foi! tu me fais tort avec cette invective. Mais enfin discourons un peu de ma captive: Dis si les plus cruels et plus durs sentiments Ont rien d'impénétrable à des traits si charmans[23]. Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage. Je vois pour sa naissance un noble témoignage; Et je crois que le ciel dedans un rang si bas Cache son origine, et ne l'en tire pas.
MASCARILLE.
Vous êtes romanesque avecque[24] vos chimères; Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires? C'est, monsieur, votre père, au moins à ce qu'il dit: Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit; Qu'il peste contre vous d'une belle manière, Quand vos déportements lui blessent la visière. Il est avec Anselme en parole pour vous Que de son Hippolyte on vous fera l'époux, S'imaginant que c'est dans le seul mariage Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage; Et, s'il vient à savoir que, rebutant son choix, D'un objet inconnu vous recevez les lois, Que de ce fol amour la fatale puissance Vous soustrait au devoir de votre obéissance, Dieu sait quelle tempête alors éclatera, Et de quels beaux sermons on vous régalera.
LÉLIE.
Ah! trêve, je vous prie, à votre rhétorique!
MASCARILLE.
Mais vous, trêve plutôt à votre politique! Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher...
LÉLIE.
Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher, Que chez moi les avis ont de tristes salaires, Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires?
MASCARILLE.
A part. Haut.
Il se met en courroux. Tout ce que j'en ai dit N'était rien que pour rire et vous sonder l'esprit. D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure? Et Mascarille est-il ennemi de nature[25]? Vous savez le contraire, et qu'il est très-certain Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain. Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de père: Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire. Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards[26] chagrins Nous viennent étourdir de leurs contes badins, Et, vertueux par force, espèrent par envie Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie. Vous savez mon talent, je m'offre à vous servir.
LÉLIE.
Ah! c'est par ces discours que tu peux me ravir. Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paroître, N'a point été mal vu des yeux qui l'ont fait naître. Mais Léandre, à l'instant, vient de me déclarer Qu'à me ravir Célie il va se préparer: C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête. Trouve ruses, détours, fourbes, inventions, Pour frustrer un rival de ses prétentions.
MASCARILLE.
Laissez-moi quelque temps rêver à cette affaire.
A part.
Que pourrois-je inventer pour ce coup nécessaire?
LÉLIE.
Eh bien, le stratagème?
MASCARILLE.
Ah! comme vous courez! Ma cervelle toujours marche à pas mesurés. J'ai trouvé votre fait: il faut... Non, je m'abuse. Mais si vous alliez...
LÉLIE.
Où?
MASCARILLE.
C'est une foible ruse. J'en songeois une.
LÉLIE.
Et quelle?
MASCARILLE.
Elle n'iroit pas bien. Mais ne pourriez-vous pas?
LÉLIE.
Quoi?
MASCARILLE.
Vous ne pourriez rien. Parlez avec Anselme.
LÉLIE.
Et que lui puis-je dire?
MASCARILLE.
Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire. Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Truffaldin.
LÉLIE.
Que faire?
MASCARILLE.
Je ne sais.
LÉLIE.
C'en est trop, à la fin, Et tu me mets à bout par ces contes frivoles.
MASCARILLE.
Monsieur, si vous aviez en main force pistoles, Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver A chercher les biais que nous devons trouver, Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave, Empêcher qu'un rival vous prévienne et vous brave. De ces Égyptiens qui la mirent ici, Truffaldin, qui la garde, est en quelque souci; Et trouvant son argent qu'ils lui font trop attendre, Je sais bien qu'il seroit très-ravi de la vendre; Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu: Il se feroit fesser pour moins d'un quart d'écu; Et l'argent est le dieu que surtout il révère. Mais le mal, c'est...
LÉLIE.
Quoi? c'est...
MASCARILLE.