Molière - Œuvres complètes, Tome 1

Part 22

Chapter 223,732 wordsPublic domain

DON GARCIE.

Madame, mon abord, comme je connois bien, Assez mal à propos trouble votre entretien; Et mes pas en ce lieu, s'il faut que je le die, Ne croyoient pas trouver si bonne compagnie

DONE ELVIRE.

Cette vue, en effet, surprend au dernier point; Et, de même que vous, je ne l'attendois point.

DON GARCIE.

Oui, madame, je crois que de cette visite, Comme vous l'assurez, vous n'étiez point instruite.

A don Sylve.

Mais, seigneur, vous deviez nous faire au moins l'honneur De nous donner avis de ce rare bonheur, Et nous mettre en état, sans nous vouloir surprendre, De vous rendre en ces lieux ce qu'on voudroit vous rendre.

DON ALPHONSE.

Les héroïques soins vous occupent si fort, Que de vous en tirer, seigneur, j'aurois eu tort; Et des grands conquérans les sublimes pensées Sont aux civilités avec peine abaissées.

DON GARCIE.

Mais les grands conquérans, dont on vante les soins, Loin d'aimer le secret, affectent les témoins; Leur âme, dès l'enfance à la gloire élevée, Les fait dans leurs projets aller tête levée, Et, s'appuyant toujours sur des[344] hauts sentimens, Ne s'abaisse jamais à des déguisemens, Ne commettez-vous point vos vertus héroïques, En passant dans ces lieux par des[345] sourdes pratiques; Et ne craignez-vous point qu'on puisse, aux yeux de tous, Trouver cette action trop indigne de vous?

DON ALPHONSE.

Je ne sais si quelqu'un blâmera ma conduite, Au secret que j'ai fait d'une telle visite, Mais je sais qu'aux projets[346] qui veulent la clarté, Prince, je n'ai jamais cherché l'obscurité; Et, quand j'aurai sur vous à faire une entreprise, Vous n'aurez pas sujet de blâmer la surprise: Il ne tiendra qu'à vous de vous en garantir, Et l'on prendra le soin de vous en avertir. Cependant demeurons aux termes ordinaires, Remettons nos débats après d'autres affaires; Et, d'un sang un peu chaud réprimant les bouillons, N'oublions pas tous deux devant qui nous parlons.

DONE ELVIRE, à don Garcie.

Prince, vous avez tort; et sa visite est telle Que vous...

DON GARCIE.

Ah! c'en est trop que prendre sa querelle, Madame; et votre esprit devroit feindre un peu mieux, Lorsqu'il veut ignorer sa venue en ces lieux. Cette chaleur si prompte à vouloir la défendre Persuade assez mal qu'elle ait pu vous surprendre.

DONE ELVIRE.

Quoi que vous soupçonniez, il m'importe si peu, Que j'aurois du regret d'en faire un désaveu.

DON GARCIE.

Poussez donc jusqu'au bout cet orgueil héroïque, Et que, sans hésiter, tout votre cœur s'explique: C'est au déguisement donner trop de crédit. Ne désavouez rien, puisque vous l'avez dit. Tranchez, tranchez le mot, forcez toute contrainte; Dites que de ses feux vous ressentez l'atteinte; Que pour vous sa présence a des charmes si doux...

DONE ELVIRE.

Et, si je veux l'aimer, m'en empêcherez-vous? Avez-vous sur mon cœur quelque empire à prétendre? Et, pour régler mes vœux, ai-je votre ordre à prendre? Sachez que trop d'orgueil a pu vous décevoir, Si votre cœur sur moi s'est cru quelque pouvoir; Et que mes sentimens sont d'une âme trop grande Pour vouloir les cacher, lorsqu'on me les demande. Je ne vous dirai point si le comte est aimé; Mais apprenez de moi qu'il est fort estimé; Que ses hautes vertus, pour qui je m'intéresse, Méritent mieux que vous les vœux d'une princesse; Que je garde aux ardeurs[347], aux soins qu'il me fait voir, Tout le ressentiment[348] qu'une âme puisse avoir; Et que si des destins la fatale puissance M'ôte la liberté d'être sa récompense, Au moins est-il en moi de promettre à ses vœux Qu'on ne me verra point le butin de vos feux. Et, sans vous amuser d'une attente frivole, C'est à quoi je m'engage, et je tiendrai parole. Voilà mon cœur ouvert, puisque vous le voulez, Et mes vrais sentimens à vos yeux étalés. Êtes-vous satisfait? et mon âme attaquée S'est-elle, à votre avis assez bien expliquée? Voyez, pour vous ôter tout lieu de soupçonner S'il reste quelque jour encore à vous donner.

A don Sylve.

Cependant, si vos soins s'attachent à me plaire, Songez que votre bras, comte, m'est nécessaire; Et, d'un capricieux quels que soient les transports, Qu'à punir nos tyrans il doit tous ses efforts. Fermez l'oreille enfin à toute sa furie; Et, pour vous y porter, c'est moi qui vous en prie.

SCÈNE IV.--DON GARCIE, DON ALPHONSE cru don Sylve.

DON GARCIE.

Tout vous rit et votre âme, en cette occasion, Jouit superbement de ma confusion. Il vous est doux de voir un aveu plein de gloire Sur les feux d'un rival marquer votre victoire: Mais c'est à votre joie un surcroît sans égal, D'en avoir pour témoins les yeux de ce rival; Et mes prétentions, hautement étouffées, A vos vœux triomphans sont d'illustres trophées. Goûtez à pleins transports ce bonheur éclatant; Mais sachez qu'on n'est pas encore où l'on prétend. La fureur qui m'anime a de trop justes causes. Et l'on verra peut-être arriver bien des choses. Un désespoir va loin quand il est échappé, Et tout est pardonnable à qui se voit trompé. Si l'ingrate à mes yeux, pour flatter votre flamme, A jamais n'être à moi vient d'engager son âme, Je saurai bien trouver, dans mon juste courroux, Les moyens d'empêcher qu'elle ne soit à vous.

DON ALPHONSE.

Cet obstacle n'est pas ce qui me met en peine. Nous verrons quelle attente en tous cas sera vaine; Et chacun, de ses feux, pourra, par sa valeur, Ou défendre la gloire ou venger le malheur. Mais, comme, entre rivaux, l'âme la plus posée A des termes d'aigreur trouve une pente aisée, Et que je ne veux point qu'un pareil entretien Puisse trop échauffer votre esprit et le mien, Prince, affranchissez-moi d'une gêne secrète, Et me donnez moyen de faire ma retraite.

DON GARCIE.

Non, non, ne craignez point qu'on pousse votre esprit A violer ici l'ordre qu'on vous prescrit. Quelque juste fureur qui me presse et vous flatte, Je sais, comte, je sais quand il faut qu'elle éclate. Ces lieux vous sont ouverts: oui, sortez-en, sortez, Glorieux des douceurs que vous en remportez; Mais, encore une fois, apprenez que ma tête Peut seule dans vos mains mettre votre conquête.

DON ALPHONSE.

Quand nous en serons là, le sort entre nos bras De tous nos intérêts videra les débats.

[342] Tirade transportée presque tout entière dans le _Misanthrope_, acte III, scène IV.

[343] Quatre vers transportés dans la scène II de l'acte IV des _Femmes savantes_.

[344] Pour: de. Faute de français. La distinction entre _de_ partitif et _des_ général ne s'est faite définitivement qu'après l'époque de Molière.

[345] même remarque.

[346] Pour: en fait de projets. Même remarque.

[347] Pour: le ressentiment des ardeurs. Faute de français, expression impropre.

[348] Ressentiment, pour: le sentiment intérieur réfléchi. Archaïsme regrettable. Racine disait avec raison: «Le ressentiment d'un bienfait.»

ACTE IV

SCÈNE I.--DONE ELVIRE, DON ALVAR.

DONE ELVIRE.

Retournez, don Alvar, et perdez l'espérance De me persuader l'oubli de cette offense. Cette plaie en mon cœur ne sauroit se guérir, Et les soins qu'on en prend ne font rien que l'aigrir. A quelques faux respects croit-il que je défère? Non, non: il a poussé trop avant ma colère; Et son vain repentir, qui porte ici vos pas, Sollicite un pardon que vous n'obtiendrez pas.

DON ALVAR.

Madame, il fait pitié. Jamais cœur, que je pense, Par un plus vif remords n'expia son offense; Et, si dans sa douleur vous le considériez, Il toucheroit votre âme, et vous l'excuseriez. On sait bien que le prince est dans un âge à suivre Les premiers mouvemens où son âme se livre, Et qu'en un sang bouillant toutes les passions Ne laissent guère place à des réflexions. Don Lope, prévenu d'une fausse lumière, De l'erreur de son maître a fourni la matière. Un bruit assez confus, dont le zèle indiscret A de l'abord du comte éventé le secret, Vous avoit mis aussi de cette intelligence Qui, dans ces lieux gardés, a donné sa présence. Le prince a cru l'avis, et son amour séduit Sur une fausse alarme a fait tout ce grand bruit; Mais d'une telle erreur son âme est revenue: Votre innocence enfin, lui vient d'être connue, Et don Lope, qu'il chasse, est un visible effet Du vif remords qu'il sent de l'éclat qu'il a fait.

DONE ELVIRE.

Ah! c'est trop promptement qu'il croit mon innocence; Il n'en a pas encore une entière assurance; Dites-lui, dites-lui qu'il doit bien tout peser, Et ne se hâte point, de peur de s'abuser.

DON ALVAR.

Madame, il sait trop bien...

DONE ELVIRE.

Mais, don Alvar, de grâce, N'étendons pas plus loin un discours qui me lasse: Il réveille un chagrin qui vient, à contre-temps, En troubler dans mon cœur d'autres plus importans, Oui, d'un trop grand malheur la surprise me presse; Et le bruit du trépas de l'illustre comtesse Doit s'emparer si bien de tout mon déplaisir, Qu'aucun autre souci n'a droit de me saisir.

DON ALVAR.

Madame, ce peut être une fausse nouvelle; Mais mon retour au prince en porte une cruelle.

DONE ELVIRE.

De quelque grand ennui qu'il puisse être agité, Il en aura toujours moins qu'il n'a mérité.

SCÈNE II.--DONE ELVIRE, ÉLISE.

ÉLISE.

J'attendois qu'il sortît, madame, pour vous dire Ce qui veut maintenant que votre âme respire, Puisque votre chagrin, dans un moment d'ici, Du sort de done Ignès peut se voir éclairci. Un inconnu, qui vient pour cette confidence, Vous fait, par un des siens, demander audience.

DONE ELVIRE.

Élise, il faut le voir; qu'il vienne promptement.

ÉLISE.

Mais il veut n'être vu que de vous seulement; Et par cet envoyé, madame, il sollicite Qu'il puisse sans témoins vous rendre sa visite.

DONE ELVIRE.

Eh bien, nous serons seuls, et je vais l'ordonner, Tandis que tu prendras le soin de l'amener. Que mon impatience en ce moment est forte! O destin! est-ce joie ou douleur qu'on m'apporte?

SCÈNE III.--DON PÈDRE, ÉLISE.

ÉLISE.

Où?...

DON PÈDRE.

Si vous me cherchez, madame, me voici.

ÉLISE.

En quel lieu votre maître?

DON PÈDRE.

Il est proche d'ici. Le ferai-je venir?

ÉLISE.

Dites-lui qu'il s'avance, Assuré qu'on l'attend avec impatience, Et qu'il ne se verra d'aucuns yeux éclairé[349].

Seule.

Je ne sais quel secret en doit être auguré. Tant de précautions qu'il affecte de prendre... Mais le voici déjà.

SCÈNE IV.--DONE IGNÈS, déguisée en homme, ÉLISE.

ÉLISE.

Seigneur, pour vous attendre On a fait... Mais que vois-je? Ah! madame! mes yeux...

DONE IGNÈS.

Ne me découvrez point, Élise, dans ces lieux, Et laissez respirer ma triste destinée Sous une feinte mort que je me suis donnée. C'est elle qui m'arrache à tous mes fiers tyrans, Car je puis sous ce nom comprendre mes parens. J'ai par elle évité cet hymen redoutable Pour qui j'aurois souffert une mort véritable; Et, sous cet équipage et le bruit de ma mort, Il faut cacher à tous le secret de mon sort, Pour me voir à l'abri de l'injuste poursuite Qui pourroit dans ces lieux persécuter ma fuite.

ÉLISE.

Ma surprise en public eût trahi vos désirs. Mais allez là dedans étouffer des soupirs, Et des charmants transports d'une pleine allégresse Saisir à votre aspect le cœur de la princesse; Vous la trouverez seule: elle-même a pris soin Que votre abord fût libre et n'eût aucun témoin.

SCÈNE V.--DON ALVAR, ÉLISE.

ÉLISE.

Vois-je pas don Alvar?

DON ALVAR.

Le prince me renvoie Vous prier que pour lui votre crédit s'emploie. De ses jours, belle Élise, on doit n'espérer rien, S'il n'obtient par vos soins un moment d'entretien; Son âme a des transports... Mais le voici lui-même.

SCÈNE VI.--DON GARCIE, DON ALVAR, ÉLISE.

DON GARCIE.

Ah! sois un peu sensible à ma disgrâce extrême, Élise, et prends pitié d'un cœur infortuné, Qu'aux plus vives douleurs tu vois abandonné.

ÉLISE.

C'est avec d'autres yeux que ne fait la princesse, Seigneur, que je verrois le tourment qui vous presse; Mais nous avons du ciel, ou du tempérament, Que nous jugeons de tout chacun diversement: Et, puisqu'elle vous blâme, et que sa fantaisie Lui fait un monstre affreux de votre jalousie, Je serois complaisante, et voudrois m'efforcer De cacher à ses yeux ce qui peut les blesser. Un amant suit sans doute une utile méthode, S'il fait qu'à notre humeur la sienne s'accommode; Et cent devoirs font moins que ces ajustemens[350], Qui font croire en deux cœurs les mêmes sentimens, L'art de ces deux rapports fortement les assemble, Et nous n'aimons rien tant que ce qui nous ressemble.

DON GARCIE.

Je le sais; mais, hélas! les destins inhumains S'opposent à l'effet de ces justes desseins, Et, malgré tous mes soins, viennent toujours me tendre Un piége dont mon cœur ne sauroit se défendre. Ce n'est pas que l'ingrate, aux yeux de mon rival N'ait fait contre mes feux un aveu trop fatal, Et témoigné pour lui des excès de tendresse Dont le cruel objet me reviendra sans cesse: Mais, comme trop d'ardeur enfin m'avoit séduit, Quand j'ai cru qu'en ces lieux elle l'ait introduit, D'un trop cuisant ennui je sentirois l'atteinte A lui laisser sur moi quelque sujet de plainte. Oui, je veux faire au moins, si je m'en vois quitté, Que ce soit de son cœur pure infidélité; Et, venant m'excuser d'un trait de promptitude, Dérober tout prétexte à son ingratitude.

ÉLISE.

Laissez un peu de temps à son ressentiment, Et ne la voyez point, seigneur, si promptement.

DON GARCIE.

Ah! si tu me chéris, obtiens que je la voie; C'est une liberté qu'il faut qu'elle m'octroie; Je ne pars point d'ici qu'au moins son fier dédain...

ÉLISE.

De grâce, différez l'effet de ce dessein.

DON GARCIE.

Non, ne m'oppose point une excuse frivole.

ÉLISE, à part.

Il faut que ce soit elle, avec une parole, Qui trouve les moyens de le faire en aller.

A don Garcie.

Demeurez donc, seigneur, je m'en vais lui parler.

DON GARCIE.

Dis-lui que j'ai d'abord banni de ma présence Celui dont les avis ont causé mon offense; Que don Lope jamais...

SCÈNE VII.--DON GARCIE, DON ALVAR.

DON GARCIE, regardant par la porte qu'Élise a laissée entr'ouverte.

Que vois-je? ô justes cieux! Faut-il que je m'assure au rapport de mes yeux? Ah! sans doute ils me sont des témoins trop fidèles! Voilà le comble affreux de mes peines mortelles! Voici le coup fatal qui devoit m'accabler! Et, quand par des soupçons je me sentois troubler, C'étoit, c'étoit le ciel, dont la sourde menace Présageoit à mon cœur cette horrible disgrâce.

DON ALVAR.

Qu'avez-vous vu, seigneur, qui vous puisse émouvoir?

DON GARCIE.

J'ai vu ce que mon âme a peine à concevoir; Et le renversement de toute la nature Ne m'étonneroit pas comme cette aventure. C'en est fait... le destin... Je ne saurois parler.

DON ALVAR.

Seigneur, que votre esprit tâche à se rappeler.

DON GARCIE.

J'ai vu... Vengeance!... O ciel!...

DON ALVAR.

Quelle atteinte soudaine...

DON GARCIE.

J'en mourrai, don Alvar; la chose est bien certaine.

DON ALVAR.

Mais, seigneur, qui pourroit...

DON GARCIE.

Ah! tout est ruiné; Je suis, je suis trahi, je suis assassiné[351]; Un homme (sans mourir te le puis-je bien dire?), Un homme dans les bras de l'infidèle Elvire!

DON ALVAR.

Ah! seigneur, la princesse est vertueuse au point...

DON GARCIE.

Ah! sur ce que j'ai vu ne me contestez point, Don Alvar: c'en est trop que soutenir sa gloire, Lorsque mes yeux font foi d'une action si noire.

DON ALVAR.

Seigneur, nos passions nous font prendre souvent Pour chose véritable un objet décevant, Et de croire qu'une âme à la vertu nourrie Se puisse...

DON GARCIE.

Don Alvar, laissez-moi, je vous prie; Un conseiller me choque en cette occasion, Et je ne prends avis que de ma passion.

DON ALVAR, à part.

Il ne faut rien répondre à cet esprit farouche.

DON GARCIE.

Ah! que sensiblement cette atteinte me touche! Mais il faut voir qui c'est, et de ma main punir... La voici. Ma fureur, te peux-tu retenir?

SCÈNE VIII.--DONE ELVIRE, DON GARCIE, DON ALVAR.

DONE ELVIRE.

Eh bien, que voulez-vous? et quel espoir de grâce, Après vos procédés, peut flatter votre audace? Osez-vous à mes yeux encor vous présenter? Et que me direz-vous que je doive écouter?

DON GARCIE.

Que toutes les horreurs dont une âme est capable A vos déloyautés n'ont rien de comparable; Que le sort, les démons, et le ciel en courroux, N'ont jamais rien produit de si méchant que vous[352].

DONE ELVIRE.

Ah! vraiment, j'attendois l'excuse d'un outrage; Mais, à ce que je vois, c'est un autre langage.

DON GARCIE.

Oui, oui, c'en est un autre, et vous n'attendiez pas[353] Que j'eusse découvert le traître dans vos bras; Qu'un funeste hasard, par la porte entr'ouverte, Eût offert à mes yeux votre honte et ma perte. Est ce l'heureux amant sur ses pas revenu, Ou quelqu'autre rival qui m'étoit inconnu? O ciel! donne à mon cœur des forces suffisantes Pour pouvoir supporter des douleurs si cuisantes! Rougissez maintenant, vous en avez raison. Et le masque est levé de votre trahison. Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme; Ce n'étoit pas en vain que s'alarmoit ma flamme; Par ces fréquens soupçons qu'on trouvoit odieux, Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux; Et, malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre. Mais ne présumez pas que, sans être vengé, Je souffre le dépit de me voir outragé. Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance; Que l'amour veut partout naître sans dépendance; Que jamais par la force on n'entra dans un cœur; Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur: Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte, Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte, Et, son arrêt livrant mon espoir à la mort, Mon cœur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort. Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie. C'est une trahison, c'est une perfidie Qui ne sauroit trouver de trop grands châtimens; Et je puis tout permettre à mes ressentimens, Non, non, n'espérez rien après un tel outrage; Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage; Trahi de tous côtés, mis dans un triste état, Il faut que mon amour se venge avec éclat; Qu'ici j'immole tout à ma fureur extrême, Et que mon désespoir achève par moi-même.

DONE ELVIRE.

Assez paisiblement vous a-t-on écouté? Et pourrai-je à mon tour parler en liberté?

DON GARCIE.

Et par quel beau discours que l'artifice inspire...

DONE ELVIRE.

Si vous avez encore quelque chose à me dire, Vous pouvez l'ajouter, je suis prête à l'ouïr; Sinon, faites au moins que je puisse jouir De deux ou trois momens de paisible audience.

DON GARCIE.

Eh bien, j'écoute. O ciel! quelle est ma patience!

DONE ELVIRE.

Je force ma colère, et veux, sans nulle aigreur, Répondre à ce discours si rempli de fureur.

DON GARCIE.

C'est que vous voyez bien...

DONE ELVIRE.

Ah! j'ai prêté l'oreille Autant qu'il vous a plu, rendez-moi la pareille. J'admire mon destin, et jamais sous les cieux Il ne fut rien, je crois, de si prodigieux, Rien dont la nouveauté soit plus inconcevable, Et rien que la raison rende moins supportable. Je me vois un amant qui, sans se rebuter, Applique tous ses soins à me persécuter; Qui, dans tout cet amour que sa bouche m'exprime, Ne conserve pour moi nul sentiment d'estime; Rien, au fond de ce cœur qu'ont pu blesser mes yeux, Qui fasse droit au sang que j'ai reçu des cieux, Et de mes actions défende l'innocence Contre le moindre effort d'une fausse apparence. Oui, je vois.

Don Garcie montre de l'impatience pour parler.

Ah! surtout ne m'interrompez point. Je vois, dis-je, mon sort malheureux à ce point, Qu'un cœur qui dit qu'il m'aime, et qui doit faire croire Que, quand tout l'univers douteroit de ma gloire, Il voudroit contre tous en être le garant, Est celui qui s'en fait l'ennemi le plus grand. On ne voit échapper aux soins que prend sa flamme Aucune occasion de soupçonner mon âme; Mais c'est peu des soupçons, il en fait des éclats Que, sans être blessé, l'amour ne souffre pas. Loin d'agir en amant, qui plus que la mort même, Appréhende toujours d'offenser ce qu'il aime, Qui se plaint doucement, et cherche avec respect A pouvoir s'éclaircir de ce qu'il croit suspect, A toute extrémité dans ses doutes il passe; Et ce n'est que fureur, qu'injure, et que menace. Cependant aujourd'hui je veux fermer les yeux Sur tout ce qui devroit me le rendre odieux, Et lui donner moyen, par une bonté pure, De tirer son salut d'une nouvelle injure. Ce grand emportement qu'il m'a fallu souffrir Part de ce qu'à vos yeux le hasard vient d'offrir. J'aurois tort de vouloir démentir votre vue, Et votre âme sans doute a dû paroître émue.

DON GARCIE.

Et n'est-ce pas...

DONE ELVIRE.

Encore un peu d'attention, Et vous allez savoir ma résolution. Il faut que de nous deux le destin s'accomplisse: Vous êtes maintenant sur un grand précipice, Et ce que votre cœur pourra délibérer Va vous y faire choir, ou bien vous en tirer. Si, malgré cet objet qui vous a pu surprendre, Prince, vous me rendez ce que vous devez rendre, Et ne demandez point d'autre preuve que moi, Pour condamner l'erreur du trouble où je vous voi; Si de vos sentimens la prompte déférence Veut sur ma seule foi croire mon innocence, Et de tous vos soupçons démentir le crédit, Pour croire aveuglément ce que mon cœur vous dit, Cette soumission, cette marque d'estime, Du passé dans ce cœur efface tout le crime, Je rétracte à l'instant ce qu'un juste courroux M'a fait, dans la chaleur, prononcer contre vous; Et, si je puis un jour choisir ma destinée Sans choquer les devoirs au rang où je suis née, Mon honneur, satisfait par ce respect soudain, Promet à votre amour et mes vœux et ma main. Mais prêtez bien l'oreille à ce que je vais dire: Si cette offre sur vous obtient si peu d'empire, Que vous me refusiez de me faire entre nous Un sacrifice entier de vos soupçons jaloux; S'il ne vous suffit pas de toute l'assurance Que vous peuvent donner mon cœur et ma naissance Et que de votre esprit les ombrages puissans Forcent mon innocence à convaincre vos sens Et porter à vos yeux l'éclatant témoignage D'une vertu sincère à qui l'on fait outrage; Je suis prête à le faire, et vous serez content; Mais il vous faut de moi détacher à l'instant, A mes vœux pour jamais renoncer de vous-même; Et j'atteste du ciel la puissance suprême Que, quoi que le destin puisse ordonner de nous, Je choisirai plutôt d'être à la mort qu'à vous. Voilà dans ces deux choix de quoi vous satisfaire: Avisez maintenant celui qui peut vous plaire[354].

DON GARCIE.