Molière - Œuvres complètes, Tome 1
Part 21
DON GARCIE, bas, à part.
Ah! qu'elle cache bien...
DONE ELVIRE.
On vient de nous apprendre Que le roi votre père approuve vos projets, Et veut bien que son fils nous rende nos sujets; Et mon âme en a pris une allégresse extrême.
DON GARCIE.
Oui, madame, et mon cœur s'en réjouit de même; Mais...
DONE ELVIRE.
Le tyran sans doute aura peine à parer Les foudres que partout il entend murmurer; Et j'ose me flatter que le même courage Qui put bien me soustraire à sa brutale rage, Et, dans les murs d'Astorgue arrachés de ses mains, Me faire un sûr asile à braver ses desseins, Pourra, de tout Léon achevant la conquête, Sous ses nobles efforts faire choir cette tête.
DON GARCIE
Le succès en pourra parler dans quelques jours. Mais, de grâce, passons à quelque autre discours. Puis-je, sans trop oser, vous prier de me dire A qui vous avez pris, madame, soin d'écrire Depuis que le destin nous a conduits ici?
DONE ELVIRE.
Pourquoi cette demande, et d'où vient ce souci?
DON GARCIE.
D'un désir curieux de pure fantaisie.
DONE ELVIRE.
La curiosité naît de la jalousie.
DON GARCIE.
Non, ce n'est rien du tout de ce que vous pensez, Vos ordres de ce mal me défendent assez.
DONE ELVIRE.
Sans chercher plus avant quel intérêt vous presse, J'ai deux fois à Léon écrit à la comtesse, Et deux fois au marquis don Louis de Burgos, Avec cette réponse êtes-vous en repos?
DON GARCIE.
Vous n'avez point écrit à quelque autre personne, Madame?
DONE ELVIRE.
Non, sans doute; et ce discours m'étonne.
DON GARCIE.
De grâce, songez bien, avant que d'assurer. En manquant de mémoire, on peut se parjurer.
DONE ELVIRE.
Ma bouche, sur ce point, ne peut-être parjure.
DON GARCIE.
Elle a dit toutefois une haute imposture.
DONE ELVIRE.
Prince!
DON GARCIE.
Madame!
DONE ELVIRE.
O ciel! quel est ce mouvement? Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?
DON GARCIE.
Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, Et que j'ai cru trouver quelque sincérité Dans les traîtres appas dont je fus enchanté.
DONE ELVIRE.
De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?
DON GARCIE.
Ah! que ce cœur est double, et sait bien l'art de feindre! Mais tous moyens de fuir lui vont être soustraits. Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits: Sans avoir vu le reste, il m'est assez facile De découvrir pour qui vous employez ce style.
DONE ELVIRE.
Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit?
DON GARCIE.
Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit?
DONE ELVIRE.
L'innocence à rougir n'est point accoutumée.
DON GARCIE.
Il est vrai qu'en ces lieux on la voit opprimée. Ce billet démenti pour n'avoir point de seing...
DONE ELVIRE.
Pourquoi le démentir, puisqu'il est de ma main[338]?
DON GARCIE.
Encore est-ce beaucoup que, de franchise pure, Vous demeuriez d'accord que c'est votre écriture, Mais ce sera sans doute, et j'en serois garant, Un billet qu'on envoie à quelque indifférent; Ou du moins ce qu'il a de tendresse évidente Sera pour une amie, ou pour quelque parente.
DONE ELVIRE.
Non, c'est pour un amant que ma main l'a formé; Et j'ajoute de plus, pour un amant aimé.
DON GARCIE.
Et je puis, ô perfide!...
DONE ELVIRE.
Arrêtez, prince indigne, De ce lâche transport l'égarement insigne. Bien que de vous mon cœur ne prenne point de loi, Et ne doive en ces lieux aucun compte qu'à soi, Je veux bien me purger, pour votre seul supplice, Du crime que m'impose un insolent caprice. Vous serez éclairci, n'en doutez nullement. J'ai ma défense prête en ce même moment. Vous allez recevoir une pleine lumière; Mon innocence ici paroîtra tout entière; Et je veux, vous mettant juge en votre intérêt, Vous faire prononcer vous-même votre arrêt.
DON GARCIE.
Ce sont propos obscurs qu'on ne sauroit comprendre.
DONE ELVIRE.
Bientôt à vos dépens vous me pourrez entendre. Élise, holà!
SCÈNE VI.--DON GARCIE, DONE ELVIRE, ÉLISE.
ÉLISE.
Madame?
DONE ELVIRE, à don Garcie.
Observez bien au moins Si j'ose à vous tromper employer quelques soins; Si, par un seul coup d'œil ou geste qui l'instruise, Je cherche de ce coup à parer la surprise.
A Élise.
Le billet que tantôt ma main avait tracé, Répondez promptement, où l'avez-vous laissé?
ÉLISE.
Madame, j'ai sujet de m'avouer coupable. Je ne sais comme il est demeuré sur ma table; Mais on vient de m'apprendre en ce même moment Que don Lope, venant dans mon appartement, Par une liberté qu'on lui voit se permettre, A fureté partout, et trouvé cette lettre. Comme il la déplioit, Léonor a voulu S'en saisir promptement, avant qu'il eût rien lu; Et se jetant sur lui, la lettre contestée En deux justes moitiés dans leurs mains est restée; Et don Lope, aussitôt prenant un prompt essor, A dérobé la sienne aux soins de Léonor.
DONE ELVIRE. Avez-vous ici l'autre?
ÉLISE.
Oui, la voilà, madame.
DONE ELVIRE.
A don Garcie.
Donnez. Nous allons voir qui mérite le blâme. Avec votre moitié rassemblez celle-ci, Lisez, et hautement; je veux l'entendre aussi.
DON GARCIE.
_Au prince don Garcie._ Ah!
DONE ELVIRE.
Achevez de lire; Votre âme pour ce mot ne doit pas s'interdire.
DON GARCIE lit.
«Quoique votre rival, prince, alarme votre âme, »Vous devez toutefois vous craindre plus que lui; »Et vous avez en vous à détruire aujourd'hui »L'obstacle le plus grand que trouve votre flamme. »Je chéris tendrement ce qu'a fait don Garcie »Pour me tirer des mains de nos fiers ravisseurs. »Son amour, ses devoirs, ont pour moi des douceurs; »Mais il m'est odieux avec sa jalousie. »Otez donc à vos feux ce qu'ils en font paroître, »Méritez les regards que l'on jette sur eux; »Et lorsqu'on vous oblige à vous tenir heureux, »Ne vous obstinez point à ne pas vouloir l'être.»
DONE ELVIRE.
Eh bien, que dites-vous?
DON GARCIE.
Ah! madame, je dis Qu'à cet objet mes sens demeurent interdits; Que je vois dans ma plainte une horrible injustice, Et qu'il n'est point pour moi d'assez cruel supplice.
DONE ELVIRE.
Il suffit. Apprenez que si j'ai souhaité Qu'à vos yeux cet écrit pût être présenté, C'est pour le démentir, et cent fois me dédire De tout ce que pour vous vous y venez de lire. Adieu, prince.
DON GARCIE.
Madame, hélas! où fuyez-vous?
DONE ELVIRE.
Où vous ne serez point, trop odieux jaloux!
DON GARCIE.
Ah! madame, excusez un amant misérable, Qu'un sort prodigieux a fait vers[339] vous coupable, Et qui, bien qu'il vous cause un courroux si puissant, Eût été plus blâmable à rester innocent. Car enfin, peut-il être une âme bien atteinte, Dont l'espoir le plus doux ne soit mêlé de crainte? Et pourriez-vous penser que mon cœur eût aimé, Si ce billet fatal ne l'eût point alarmé; S'il n'avait point frémi des coups de cette foudre, Dont je me figurois tout mon bonheur en poudre? Vous mêmes, dites-moi si cet événement N'eût pas dans mon erreur jeté tout autre amant: Si d'une preuve, hélas! qui me sembloit si claire, Je pouvois démentir...
DONE ELVIRE.
Oui, vous le pouviez faire; Et dans mes sentimens, assez bien éclairés, Vos doutes rencontroient des garans assurés: Vous n'aviez rien à craindre; et d'autres, sur ce gage, Auroient du monde entier bravé le témoignage.
DON GARCIE.
Moins on mérite un bien qu'on nous fait espérer, Plus notre âme a de peine à pouvoir s'assurer. Un sort trop plein de gloire à nos yeux est fragile, Et nous laisse aux soupçons une pente facile. Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, J'ai douté du bonheur de mes témérités[340]; J'ai cru que, dans ces lieux rangés sous ma puissance, Votre âme se forçoit à quelque complaisance; Que, déguisant pour moi votre sévérité...
DONE ELVIRE.
Et je pourrois descendre à cette lâcheté! Moi, prendre le parti d'une honteuse feinte! Agir par les motifs d'une servile crainte, Trahir mes sentimens, et, pour être en vos mains, D'un masque de faveur vous couvrir mes dédains! La gloire sur mon cœur auroit si peu d'empire! Vous pouvez le penser, et vous me l'osez dire! Apprenez que ce cœur ne sait point s'abaisser; Qu'il n'est rien sous les cieux qui puisse l'y forcer; Et, s'il vous a fait voir, par une erreur insigne, Des marques de bonté dont vous n'étiez pas digne, Qu'il saura bien montrer, malgré votre pouvoir, La haine que pour vous il se résout d'avoir, Braver votre furie, et vous faire connoître Qu'il n'a point été lâche, et ne veut jamais l'être.
DON GARCIE.
Eh bien, je suis coupable, et ne m'en défends pas: Mais je demande grâce à vos divins appas; Je la demande au nom de la plus vive flamme Dont jamais deux beaux yeux aient fait brûler une âme. Que si votre courroux ne peut être apaisé, Si mon crime est trop grand pour se voir excusé, Si vous ne regardez ni l'amour qui le cause, Ni le vif repentir que mon cœur vous expose, Il faut qu'un coup heureux, en me faisant mourir, M'arrache à des tourmens que je ne puis souffrir. Non, ne présumez pas qu'ayant su vous déplaire, Je puis vivre une heure avec votre colère. Déjà de ce moment la barbare longueur Sous ses cuisans remords fait succomber mon cœur, Et de mille vautours les blessures cruelles N'ont rien de comparable à ses douleurs mortelles. Madame, vous n'avez qu'à me le déclarer: S'il n'est point de pardon que je doive espérer, Cette épée aussitôt, par un coup favorable, Va percer, à vos yeux, le cœur d'un misérable; Ce cœur, ce traître cœur, dont les perplexités Ont si fort outragé vos extrêmes bontés: Trop heureux, en mourant, si ce coup légitime Efface en votre esprit l'image de mon crime, Et ne laisse aucuns traits de votre aversion Au foible souvenir de mon affection! C'est l'unique faveur que demande ma flamme[341].
DONE ELVIRE.
Ah! prince trop cruel!
DON GARCIE.
Dites, parlez, madame.
DONE ELVIRE.
Faut-il encor pour vous conserver des bontés, Et vous voir m'outrager par tant d'indignités?
DON GARCIE.
Un cœur ne peut jamais outrager quand il aime; Et ce que fait l'amour, il l'excuse lui-même.
DONE ELVIRE.
L'amour n'excuse point de tels emportemens.
DON GARCIE.
Tout ce qu'il a d'ardeur passe en ses mouvemens; Et plus il devient fort, plus il trouve de peine...
DONE ELVIRE.
Non, ne m'en parlez point, vous méritez ma haine.
DON GARCIE.
Vous me haïssez donc?
DONE ELVIRE.
J'y veux tâcher, au moins, Mais, hélas! je crains bien que j'y perde mes soins, Et que tout le courroux qu'excite votre offense Ne puisse jusque-là faire aller ma vengeance.
DON GARCIE.
D'un supplice si grand ne tentez point l'effort, Puisque pour vous venger je vous offre ma mort; Prononcez-en l'arrêt, et j'obéis sur l'heure.
DONE ELVIRE.
Qui ne sauroit haïr ne peut vouloir qu'on meure.
DON GARCIE.
Et moi, je ne puis vivre, à moins que vos bontés Accordent un pardon à mes témérités. Résolvez l'un des deux, de punir ou d'absoudre.
DONE ELVIRE.
Hélas! j'ai trop fait voir ce que je puis résoudre. Par l'aveu d'un pardon n'est-ce pas se trahir, Que dire au criminel qu'on ne peut le haïr?
DON GARCIE.
Ah! c'en est trop; souffrez, adorable princesse...
DONE ELVIRE.
Laissez: je me veux mal d'une telle foiblesse.
DON GARCIE, seul.
Enfin, je suis...
SCÈNE VII.--DON GARCIE, DON LOPE.
DON LOPE.
Seigneur, je viens vous informer D'un secret dont vos feux ont droit de s'alarmer.
DON GARCIE.
Ne me viens point parler de secret ni d'alarme, Dans les doux mouvemens du transport qui me charme. Après ce qu'à mes yeux on vient de présenter, Il n'est point de soupçons que je doive écouter; Et d'un divin objet la bonté sans pareille A tous ces vains rapports doit fermer mon oreille: Ne m'en fais plus.
DON LOPE.
Seigneur, je veux ce qu'il vous plaît; Mes soins en tout ceci n'ont que votre intérêt. J'ai cru que le secret que je viens de surprendre Méritoit bien qu'en hâte on vous le vînt apprendre; Mais, puisque vous voulez que je n'en touche rien, Je vous dirai, seigneur, pour changer d'entretien, Que déjà dans Léon on voit chaque famille Lever le masque au bruit des troupes de Castille, Et que surtout le peuple y fait pour son vrai roi Un éclat à donner au tyran de l'effroi.
DON GARCIE.
La Castille du moins n'aura pas la victoire, Sans que nous essayions d'en partager la gloire; Et nos troupes aussi peuvent être en état D'imprimer quelque crainte au cœur de Mauregat. Mais quel est ce secret dont tu voulois m'instruire? Voyons un peu.
DON LOPE.
Seigneur, je n'ai rien à vous dire.
DON GARCIE.
Va, va, parle; mon cœur t'en donne le pouvoir.
DON LOPE.
Vos paroles, seigneur, m'en ont trop fait savoir; Et, puisque mes avis ont de quoi vous déplaire, Je saurai désormais trouver l'art de me taire.
DON GARCIE.
Enfin, je veux savoir la chose absolument.
DON LOPE.
Je ne réplique point à ce commandement. Mais, seigneur, en ce lieu le devoir de mon zèle Trahiroit le secret d'une telle nouvelle. Sortons pour vous l'apprendre: et, sans rien embrasser, Vous-même vous verrez ce qu'on en doit penser.
[337] Pour: d'une oreille avide. Expression impropre.
[338] Changement de scène transporté avec quelques modifications heureuses dans le _Misanthrope_, acte V, scène II.
[339] Pour: envers vous. Expression impropre plutôt qu'archaïsme.
[340] Passage transporté dans le _Tartuffe_, acte IV, scène VI de l'acte II d'_Amphitryon_.
[340] Passage transporté dans le _Tartuffe_, acte IV, scène V, avec quelques changements.
[341] Les traits nombreux de cette scène ont été rapportés par Molière dans la scène VI de l'acte II d'_Amphitryon_.
ACTE III
SCÈNE I.--DONE ELVIRE, ÉLISE.
DONE ELVIRE.
Élise, que dis-tu de l'étrange foiblesse Que vient de témoigner le cœur d'une princesse? Que dis-tu de me voir tomber si promptement De toute la chaleur de mon ressentiment? Et, malgré tant d'éclat, relâcher mon courage Au pardon trop honteux d'un si cruel outrage?
ÉLISE.
Moi, je dis que d'un cœur que nous pouvons chérir Une injure sans doute est bien dure à souffrir; Mais que, s'il n'en est point qui davantage irrite, Il n'en est point aussi qu'on pardonne si vite; Et qu'un coupable aimé triomphe à nos genoux De tous les prompts transports du plus bouillant courroux, D'autant plus aisément, madame, quand l'offense Dans un excès d'amour peut trouver sa naissance. Ainsi, quelque dépit que l'on vous ait causé, Je ne m'étonne point de le voir apaisé! Et je sais quel pouvoir, malgré votre menace, A de pareils forfaits donnera toujours grâce.
DONE ELVIRE.
Ah! sache, quelque ardeur qui m'impose des lois, Que mon front a rougi pour la dernière fois; Et que, si désormais on pousse ma colère, Il n'est point de retour qu'il faille qu'on espère. Quand je pourrois reprendre un tendre sentiment, C'est assez contre lui que l'éclat d'un serment: Car enfin, un esprit qu'un peu d'orgueil inspire Trouve beaucoup de honte à se pouvoir dédire; Et souvent, aux dépens d'un pénible combat, Fait sur ses propres vœux un illustre attentat, S'obstine par honneur, et n'a rien qu'il n'immole A la noble fierté de tenir sa parole. Ainsi, dans le pardon que l'on vient d'obtenir. Ne prends point de clartés pour régler l'avenir; Et, quoi qu'à mes destins la fortune prépare, Crois que je ne puis être au prince de Navarre, Que de ces noirs accès qui troublent sa raison Il n'ait fait éclater l'entière guérison, Et réduit tout mon cœur, que ce mal persécute, A n'en plus redouter l'affront d'une rechute.
ÉLISE.
Mais quel affront nous fait le transport d'un jaloux?
DONE ELVIRE.
En est-il un qui soit plus digne de courroux? Et, puisque notre cœur fait un effort extrême Lorsqu'il se peut résoudre à confesser qu'il aime, Puisque l'honneur du sexe, en tout temps rigoureux, Oppose un fort obstacle à de pareils aveux, L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle Doit-il impunément douter de cet oracle? Et n'est-il pas coupable, alors qu'il ne croit pas Ce qu'on ne dit jamais qu'après de grands combats[342]?
ÉLISE.
Moi, je tiens que toujours un peu de défiance En ces occasions n'a rien qui nous offense; Et qu'il est dangereux qu'un cœur qu'on a charmé Soit trop persuadé, madame, d'être aimé, Si...
DONE ELVIRE.
N'en disputons plus. Chacun a sa pensée. C'est un scrupule enfin dont mon âme est blessée; Et, contre mes désirs, je sens je ne sais quoi Me prédire un éclat entre le prince et moi, Qui, malgré ce qu'on doit aux vertus dont il brille... Mais, ô ciel! en ces lieux don Sylve de Castille!
SCÈNE II.--DONE ELVIRE, DON ALPHONSE cru don Sylve, ÉLISE.
DONE ELVIRE.
Ah! seigneur, par quel sort vous vois-je maintenant?
DON ALPHONSE.
Je sais que mon abord, madame, est surprenant, Et qu'être sans éclat entré dans cette ville, Dont l'ordre d'un rival rend l'accès difficile; Qu'avoir pu me soustraire aux yeux de ses soldats, C'est un événement que vous n'attendiez pas. Mais, si j'ai dans ces lieux franchi quelques obstacles, L'ardeur de vous revoir peut bien d'autres miracles; Tout mon cœur a senti par de trop rudes coups Le rigoureux destin d'être éloigné de vous, Et je n'ai pu nier au tourment qui le tue Quelques momens secrets d'une si chère vue. Je viens vous dire donc que je rends grâce au cieux De vous voir hors des mains d'un tyran odieux. Mais, parmi les douceurs d'une telle aventure, Ce qui m'est un sujet d'éternelle torture, C'est de voir qu'à mon bras les rigueurs de mon sort Ont envié l'honneur de cet illustre effort, Et fait à mon rival, avec trop d'injustice, Offrir les doux périls d'un si fameux service. Oui, madame, j'avois, pour rompre vos liens, Des sentimens sans doute aussi beaux que les siens; Et je pouvois pour vous gagner cette victoire, Si le ciel n'eût voulu m'en dérober la gloire.
DONE ELVIRE.
Je sais, seigneur, je sais que vous avez un cœur Qui des plus grands périls vous peut rendre vainqueur; Et je ne doute point que ce généreux zèle, Dont la chaleur vous pousse à venger ma querelle N'eût, contre les efforts d'un indigne projet, Pu faire en ma faveur tout ce qu'un autre a fait. Mais, sans cette action dont vous étiez capable, Mon sort à la Castille est assez redevable. On sait ce qu'en ami plein d'ardeur et de foi Le comte votre père a fait pour feu le roi: Après l'avoir aidé jusqu'à l'heure dernière, Il donne en ses États un asile à mon frère; Quatre lustres entiers il y cache son sort Aux barbares fureurs de quelque lâche effort; Et, pour rendre à son front l'éclat d'une couronne, Contre nos ravisseurs vous marchez en personne. N'êtes-vous pas content? et ces soins généreux Ne m'attachent-ils point par d'assez puissans nœuds? Quoi! votre âme, seigneur, seroit-elle obstinée A vouloir asservir toute ma destinée? Et faut-il que jamais il ne tombe sur nous L'ombre d'un seul bienfait qu'il ne vienne de vous Ah! souffrez, dans les maux où mon destin m'expose, Qu'au soin d'un autre aussi je doive quelque chose; Et ne vous plaignez point de voir un autre bras Acquérir de la gloire où le vôtre n'est pas.
DON ALPHONSE.
Oui, madame, mon cœur doit cesser de s'en plaindre; Avec trop de raison vous voulez m'y contraindre; Et c'est injustement qu'on se plaint d'un malheur Quand un autre plus grand s'offre à notre douleur Ce secours d'un rival m'est un cruel martyre; Mais, hélas! de mes maux ce n'est pas là le pire. Le coup, le rude coup dont je suis atterré C'est de me voir par vous ce rival préféré. Oui, je ne vois que trop que ses feux pleins de gloire Sur les miens dans votre âme emportent la victoire Et cette occasion de servir vos appas, Cet avantage offert de signaler son bras, Cet éclatant exploit qui vous fut salutaire, N'est que le pur effet du bonheur de vous plaire Que le secret pouvoir d'un astre merveilleux Qui fait tomber la gloire où s'attachent vos vœux. Ainsi tous mes efforts ne seront que fumée. Contre vos fiers tyrans je conduis une armée; Mais je marche en tremblant à cet illustre emploi, Assuré que vos vœux ne seront pas pour moi; Et que, s'ils sont suivis, la fortune prépare L'heur des plus beaux succès aux soins de la Navarre. Ah! madame, faut-il me voir précipité De l'espoir glorieux dont je m'étois flatté? Et ne puis-je savoir quels crimes on m'impute, Pour avoir mérité cette effroyable chute?
DONE ELVIRE.
Ne me demandez rien avant que regarder Ce qu'à mes sentiments vous devez demander; Et, sur cette froideur qui semble vous confondre, Répondez-vous, seigneur ce que je puis répondre: Car enfin tous vos soins ne sauroient ignorer Quels secrets de votre âme on m'a su déclarer; Et je la crois, cette âme, et trop noble et trop haute, Pour vouloir m'obliger à commettre une faute. Vous-même, dites-vous s'il est de l'équité De me voir couronner une infidélité; Si vous pouviez m'offrir, sans beaucoup d'injustice, Un cœur à d'autres yeux offert en sacrifice; Vous plaindre avec raison, et blâmer mes refus, Lorsqu'ils veulent d'un crime affranchir vos vertus. Oui, seigneur, c'est un crime; et les premières flammes Ont des droits si sacrés sur les illustres âmes, Qu'il faut perdre grandeurs, et renoncer au jour, Plutôt que de pencher vers un second amour[343]. J'ai pour vous cette ardeur que peut prendre l'estime Pour un courage haut, pour un cœur magnanime; Mais n'exigez de moi que ce que je vous dois, Et soutenez l'honneur de votre premier choix. Malgré vos feux nouveaux, voyez quelle tendresse Vous conserve le cœur de l'aimable comtesse; Ce que pour un ingrat (car vous l'êtes, seigneur), Elle a d'un choix constant refusé le bonheur! Quel mépris généreux, dans son ardeur extrême, Elle a fait de l'éclat que donne un diadème! Voyez combien d'efforts pour vous elle a bravés! Et rendez à son cœur ce que vous lui devez.
DON ALPHONSE.
Ah! madame, à mes yeux n'offrez point son mérite: Il n'est que trop présent à l'ingrat qui la quitte; Et, si mon cœur vous dit ce que pour elle il sent, J'ai peur qu'il ne soit pas envers vous innocent. Oui, ce cœur l'ose plaindre, et ne suit pas sans peine L'impérieux effort de l'amour qui l'entraîne: Aucun espoir pour vous n'a flatté mes désirs, Qui ne m'ait arraché pour elle des soupirs; Qui n'ait dans ces douceurs fait jeter à mon âme Quelques tristes regards vers sa première flamme! Se reprocher l'effet de vos divins attraits, Et mêler des remords à mes plus chers souhaits. J'ai fait plus que cela, puisqu'il vous faut tout dire: Oui, j'ai voulu sur moi vous ôter votre empire, Sortir de votre chaîne, et rejeter mon cœur Sous le joug innocent de son premier vainqueur. Mais, après mes efforts, ma constance abattue Voit un cours nécessaire à ce mal qui me tue; Et, dût être mon sort à jamais malheureux, Je ne puis renoncer à l'espoir de mes vœux. Je ne saurois souffrir l'épouvantable idée De vous voir par un autre à mes yeux possédée; Et le flambeau du jour, qui m'offre vos appas, Doit avant cet hymen éclairer mon trépas. Je sais que je trahis une princesse aimable; Mais, madame, après tout, mon cœur est-il coupable? Et le fort ascendant que prend votre beauté Laisse-t-il aux esprits aucune liberté? Hélas! je suis ici bien plus à plaindre qu'elle: Son cœur, en me perdant, ne perd qu'un infidèle, D'un pareil déplaisir on se peut consoler: Mais moi, par un malheur qui ne peut s'égaler, J'ai celui de quitter une aimable personne, Et tous les maux encor que mon amour me donne.
DONE ELVIRE.
Vous n'avez que les maux que vous voulez avoir, Et toujours notre cœur est en notre pouvoir. Il peut bien quelquefois montrer quelque foiblesse; Mais enfin sur nos sens la raison, la maîtresse...
SCÈNE III.--DON GARCIE, DONE ELVIRE, DON ALPHONSE, cru don Sylve.