Molière - Œuvres complètes, Tome 1

Part 2

Chapter 23,803 wordsPublic domain

Il avait reconnu combien est impuissante la prétention de demander à la vie une perfection qu'elle refuse aux plus austères et aux plus indulgents: c'est là le _Misanthrope_. Il avait compris combien est facile la séduction de l'apparence et du simulacre, et dangereuse l'habileté qui se pare des dehors d'une perfection souveraine: voilà _Tartuffe_. Faire jouer la première de ces pièces n'était pas difficile; Molière, qui s'était donné le plaisir de faire entrer à la fois dans son drame Lauzun, M. de Guiche et sa femme, se rendit maître, par cette création, plus estimée à son apparition que populaire, du premier rang parmi les rois de la scène élégante et du drame de salon. Cinq années de diplomatie persévérante furent nécessaires pour que _Tartuffe_ prît possession du théâtre. Molière essaya trois actes de la pièce devant le roi, qui eut peur des interprétations que l'on pourrait donner à son consentement. Il lut le manuscrit devant le légat, trop habile pour ne pas faire mine de l'approuver. Dans des conférences particulières avec le roi, audiences intimes dont personne ne nous a révélé les détails, Molière obtint enfin l'autorisation verbale de jouer _Tartuffe_ à Villers-Cotterets, chez Monsieur, puis chez le prince de Condé, au Raincy. Il préparait les voies; il travaillait, si l'on peut le dire, avec la sape, pour atteindre un résultat éloigné mais certain. En 1667, se prévalant de la parole royale et profitant de l'absence du monarque, qui était en Flandre, il changea le titre de son œuvre de _Tartuffe_, fit _l'Imposteur_, adoucit quelques passages du dialogue et lui ouvrit hardiment le théâtre. Suspendu par ordre du premier président du parlement, excommunié par l'archevêque de Paris, _Tartuffe_ alla chercher protection auprès du roi lui-même, en Flandre, où deux camarades de Molière présentèrent à Louis XIV la requête modeste, mais urgente et presque sévère, de leur directeur. «Le roi avait donné sa parole, nul de ses sujets ne pouvait l'empêcher de la tenir. Il s'agissait d'ailleurs d'une lutte suprême entre les tartuffes qui en voulaient aux plaisirs de Sa Majesté et ceux qui avaient le soin de la divertir.» Le roi répondit avec bonté, sans donner une solution définitive, revint à Saint-Germain le 7 septembre 1668, vit Molière, écouta ses sollicitations et ses prières, et ne leva pas encore l'interdit. M. Bazin fait remarquer à ce propos avec beaucoup de justesse que les querelles du jansénisme n'étaient pas terminées, et que la représentation de _Tartuffe_ pouvait aigrir et envenimer de nouveau des plaies que Louis XIV avait intérêt à fermer. En effet, le grand athlète de Jansénius, Arnault, fait sa soumission le 4 décembre 1668; le bref définitif de réconciliation, daté du 19 janvier 1669, arrive à Paris vers la fin de janvier. Aussitôt Molière, mettant à profit la paix universelle, glisse son _Tartuffe_ à l'ombre du bref accordé par Clément IX, et le fait jouer de l'aveu de Louis XIV, le 5 février de la même année. La victoire reste à sa persévérance et à son adresse.

Molière avait touché le point culminant de sa gloire. Entre 1664 et 1673, il continua, sans s'élever plus haut que _Tartuffe_ et _le Misanthrope_, cette campagne contre les hypocrisies, qui est sa vie elle-même. Dans _l'Amour médecin_, dans _le Médecin malgré lui_, les tartuffes de la formule médicale et de la Faculté; dans les _Femmes savantes_, les hypocrites d'érudition et de bel esprit; dans _Georges Dandin_, _le Bourgeois gentilhomme_, _Amphitryon_, _M. de Pourceaugnac_, _la Comtesse d'Escarbagnas_, enfin dans le sublime et hardi _Don Juan_, les hypocrites de l'étiquette, de la formule héréditaire et du rang social substitué au mérite, furent frappés tour à tour. Il alla même, dans _l'Avare_, jusqu'à s'attaquer à l'excès du respect filial et à l'abus de l'autorité paternelle chez l'homme vicieux. Improvisateur incomparable, d'un génie toujours présent, il s'acquittait envers le roi son protecteur par la rapidité de son obéissance et la création de nombreux divertissements, mêlés de musique, de danses et de décorations presque magiques.

_Les Fâcheux_, _l'Amour médecin_, _Mélicerte_, _M. de Pourceaugnac_, apparurent ainsi, évoqués par le génie de l'artiste. On n'explique la prodigieuse fécondité de ces rapides enfantements mêlés de plusieurs chefs-d'œuvre que par les ressources dont le roi lui permettait de disposer, l'autorité qui lui était accordée, l'ordre sévère qu'il apportait dans sa vie, enfin la combinaison des qualités les plus rares et des conditions les plus heureuses qui aient pu développer et favoriser le génie de l'artiste.

Il avançait ainsi, et tout était vaincu, marquis, médecins, précieuses, jansénistes, jésuites, lorsque la plaie originelle de cette âme tendre saigna de nouveau, et acheva en peu de temps une carrière si courte et si remplie. La jeune Armande rentra dans la maison de son mari; le 15 septembre 1672, Molière devint père d'un enfant qui mourut presque aussitôt. Le régime était abandonné, la vie devint plus dissipée et plus bruyante, la toux plus fréquente et plus âpre. Molière, qui avait raillé sa propre misanthropie comme le type de la fausse sagesse, et ses jalousies effrénées comme l'apanage de Sganarelle et de Georges Dandin, se mit, dans une œuvre nouvelle, la dernière qu'il ait produite, à railler à la fois médecins et malades: ceux-là comme impuissants, ceux-ci comme crédules. Le monde demi-sceptique et élégant au milieu duquel vivait Molière, la société de Chapelle et de Ninon, trouva la plaisanterie excellente, fournit à l'envi des traits au pauvre Molière, et se réjouit fort de composer à frais communs la cérémonie burlesque du _Malade imaginaire_; réunis autour d'une table bien servie, les convives de Ninon furent les sacrificateurs et la Faculté de médecine fut la victime.

Enfin _le Malade imaginaire_ parut sur la scène. C'était un malade véritable, ou plutôt un mourant, qui se moquait de la mort et de l'impuissance humaine à la prévenir et à la suspendre. La _Danse Macabre_ du moyen âge n'a pas d'enseignement plus douloureux que ce bouffon homme de génie et ce philosophe artiste venant en robe de chambre de malade plaisanter à la fois la santé qui s'ignore et la mort qui arrive, l'imprudence niaise de ceux qui prétendent guérir et la stupide fantaisie des imaginations frappées. C'est le comble de l'incertitude et de la débilité humaines dont Molière a fait la satire, et c'est au milieu de cette œuvre si triste et si grotesque qu'il a expiré, à la quatrième représentation du _Malade imaginaire_, en prononçant le mot _juro_ de la célèbre cérémonie. Dévoué, comme toujours, aux intérêts de sa troupe, il avait résisté aux prières de ceux que l'état de sa santé effrayait et qui ne voulaient pas qu'il se rendît au théâtre. «Non, dit-il; que deviendroient tous ces pauvres gens?»

On le reporta chez lui après la représentation, qu'il eut le courage de soutenir jusqu'au bout. Il était épuisé et sentait l'approche de ses derniers moments. Deux prêtres de sa paroisse, qu'il envoya chercher, refusèrent leur secours. Suffoqué par le sang, et assisté, dit Grimarest, par deux sœurs religieuses, il mourut le 17 février 1673, avant l'arrivée d'un troisième ecclésiastique, plus compatissant et plus chrétien.

_Philarète Chasles._

OEUVRES COMPLÈTES DE MOLIÈRE

PREMIÈRE ÉPOQUE

1645-1658

PREMIÈRES OEUVRES; ESSAIS DE JEUNESSE ET IMITATIONS DE LA COMMEDIA DELL'ARTE

I. -- LE MÉDECIN VOLANT, canevas italien. II. -- LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ, canevas italien. III. 1653. L'ÉTOURDI, imitation de l'italien. IV. 1654. LE DÉPIT AMOUREUX, imitation de l'italien.

LE MÉDECIN VOLANT[3]

COMÉDIE

Des personnages dont le caractère est convenu, le costume arrêté d'avance, le langage différent, le type invariable, et qui, sur un plan tracé, improvisent un dialogue pittoresque, conforme aux situations, telle est la comédie «all' improviso» que les Italiens ont inventée; celle que Trivelin, Scaramouche et Mezzetin ont fait applaudir en France. La souplesse physique et la facilité du dialogue prêtent, si ce n'est de la valeur, au moins du charme à cette vive forme de l'art, forme enfantine, la seule qui, au commencement du dix-septième siècle et à la fin du seizième, fût populaire dans le midi de l'Europe.

[3] Le titre de l'arlequinade italienne est: _Il Medico volante_, le _Médecin sauteur_; épithète justifiée par les singuliers tours de force que le héros de la farce accomplit.

Poquelin enfant, lorsqu'il allait du collége de Clermont aux Saints-Innocents et de la halle au collége, dut admirer souvent la farce italienne, ses tréteaux, ses masques, ses lazzi déjà imités par nos farceurs qui tenaient en plein air leurs assises sur le pont Neuf. Très-jeune il essaya d'adapter à nos mœurs, de traduire et d'arranger quelques-uns de ces canevas qui lui plaisaient; la traduction du _Medico volante_ fut un des premiers efforts de ce jeune esprit qui débutait par l'admiration docile.

Je ne doute pas que sa troupe nomade n'ait souvent représenté, pour divertir les provinciaux, cette charge populaire, favorable à l'agilité du jeune acteur, valet et médecin à la fois, et qui, pour s'acquitter de son double personnage, saute d'une fenêtre à l'autre, et de la rue dans la maison. Boursault versifia plus tard ce canevas, qu'il fit jouer en 1661. La pièce de Boursault finit par un vers insolent:

«Faisons des médecins, ou volans ou volés!»

La prétendue comédie de _la Casaque_, représentée ensuite à Paris, par la troupe de Molière, le 25 mai 1666, ne doit faire qu'un avec le canevas du _Médecin volant_. Quelques traits du rôle de l'avocat semblent révéler la touche de Molière; les germes obscurs du _Médecin malgré lui_, de _l'Amour médecin_ et des _Fourberies de Scapin_ apparaissent confusément dans cette ébauche.

PERSONNAGES

GORGIBUS, père de Lucile. LUCILE, fille de Gorgibus. VALÈRE, amant de Lucile. SABINE, cousine de Lucile. SGANARELLE, valet de Valère. GROS-RENÉ, valet de Gorgibus. UN AVOCAT.

SCÈNE I.--VALÈRE, SABINE.

VALÈRE.

Eh bien, Sabine, quel conseil me donnes-tu?

SABINE.

Vraiment, il y a bien des nouvelles. Mon oncle veut résolûment que ma cousine épouse Villebrequin, et les affaires sont tellement avancées, que je crois qu'ils eussent été mariés dès aujourd'hui, si vous n'étiez aimé; mais, comme ma cousine m'a confié le secret de l'amour qu'elle vous porte, et que nous nous sommes vues à l'extrémité par l'avarice de mon vilain oncle, nous nous sommes avisées d'une bonne invention pour différer le mariage. C'est que ma cousine, dès l'heure que je vous parle, contrefait la malade; et le bon vieillard, qui est assez crédule, m'envoie querir un médecin. Si vous en pouviez envoyer quelqu'un qui fût de vos bons amis, et qui fût de notre intelligence, il conseilleroit à la malade de prendre l'air à la campagne. Le bonhomme ne manquera pas de faire loger ma cousine à ce pavillon qui est au bout de notre jardin, et, par ce moyen, vous pourriez l'entretenir à l'insu de notre vieillard, l'épouser, et le laisser pester tout son soûl avec Villebrequin.

VALÈRE.

Mais le moyen de trouver sitôt un médecin à ma porte, et qui voulût tant hasarder pour mon service! Je te le dis franchement, je n'en connois pas un.

SABINE.

Je songe à une chose; si vous faisiez habiller votre valet en médecin: il n'y a rien de si facile à duper que le bonhomme.

VALÈRE.

C'est un lourdaud qui gâtera tout; mais il faut s'en servir faute d'autre. Adieu, je le vais chercher. Où diable trouver ce maroufle à présent? Mais le voici tout à propos.

SCÈNE II.--VALÈRE, SGANARELLE.

VALÈRE.

Ah! mon pauvre Sganarelle, que j'ai de joie de te voir. J'ai besoin de toi dans une affaire de conséquence; mais, comme je ne sais pas ce que tu sais faire...

SGANARELLE.

Ce que je sais faire, monsieur? employez-moi seulement en vos affaires de conséquence, ou pour quelque chose d'importance: par exemple, envoyez-moi voir quelle heure il est à une horloge, voir combien le beurre vaut au marché, abreuver un cheval, c'est alors que vous connoîtrez ce que je sais faire.

VALÈRE.

Ce n'est pas cela; c'est qu'il faut que tu contrefasses le médecin.

SGANARELLE.

Moi, médecin, monsieur! Je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira; mais, pour faire le médecin, je suis assez votre serviteur pour n'en rien faire du tout; et par quel bout m'y prendre, bon Dieu? Ma foi, monsieur, vous vous moquez de moi.

VALÈRE.

Si tu veux entreprendre cela, va, je te donnerai dix pistoles.

SGANARELLE.

Ah! pour dix pistoles, je ne dis pas que je ne sois médecin; car, voyez-vous bien, monsieur, je n'ai pas l'esprit tant, tant subtil, pour vous dire la vérité. Mais, quand je serai médecin, où irai-je?

VALÈRE.

Chez le bonhomme Gorgibus, voir sa fille qui est malade; mais tu es un lourdaud qui, au lieu de bien faire, pourrois bien...

SGANARELLE.

Eh! mon Dieu, monsieur, ne soyez point en peine; je vous réponds que je ferai aussi bien mourir une personne qu'aucun médecin qui soit dans la ville. On dit un proverbe, d'ordinaire: Après la mort, le médecin; mais vous verrez que, si je m'en mêle, on dira: Après le médecin, gare la mort! Mais, néanmoins, quand je songe, cela est bien difficile de faire le médecin; et si je ne fais rien qui vaille?

VALÈRE.

Il n'y a rien de si facile en cette rencontre: Gorgibus est un homme simple, grossier, qui se laissera étourdir de ton discours, pourvu que tu parles d'Hippocrate et de Galien, et que tu sois un peu effronté.

SGANARELLE.

C'est-à-dire qu'il faudra lui parler philosophie, mathématique. Laissez-moi faire; s'il est un homme facile, comme vous le dites, je vous réponds de tout; venez seulement me faire avoir un habit de médecin, et m'instruire de ce qu'il me faut faire, et me donner les licences, qui sont les dix pistoles promises.

Valère et Sganarelle s'en vont.

SCÈNE III.--GORGIBUS, GROS-RENÉ.

GORGIBUS.

Allez vitement chercher un médecin, car ma fille est bien malade, et dépêchez-vous.

GROS-RENÉ.

Que diable aussi! pourquoi vouloir donner votre fille à un vieillard? Croyez-vous que ce ne soit pas le désir qu'elle a d'avoir un jeune homme qui la travaille? Voyez-vous la connexité qu'il y a, etc. (_galimatias_).

GORGIBUS.

Va-t'en vite; je vois bien que cette maladie-là reculera bien les noces.

GROS-RENÉ.

Et c'est ce qui me fait enrager; je croyois refaire mon ventre d'une bonne carrelure[4], et m'en voilà sevré. Je m'en vais chercher un médecin pour moi, aussi bien que pour votre fille; je suis désespéré.

Il sort.

SCÈNE IV.--SABINE, GORGIBUS, SGANARELLE.

SABINE.

Je vous trouve à propos, mon oncle, pour vous apprendre une bonne nouvelle. Je vous amène le plus habile médecin du monde, un homme qui vient des pays étrangers, qui sait les plus beaux secrets, et qui sans doute guérira ma cousine. On me l'a indiqué par bonheur, et je vous l'amène. Il est si savant, que je voudrois de bon cœur être malade, afin qu'il me guérît.

GORGIBUS.

Où est-il donc?

SABINE.

Le voilà qui me suit; tenez, le voilà.

GORGIBUS.

Très-humble serviteur à monsieur le médecin. Je vous envoie querir pour voir ma fille qui est malade; je mets toute mon espérance en vous.

SGANARELLE.

Hippocrate dit, et Galien, par vives raisons, persuade qu'une personne ne se porte pas bien quand elle est malade. Vous avez raison de mettre votre espérance en moi, car je suis le plus grand, le plus habile, le plus docte médecin qui soit dans la Faculté végétale, sensitive et minérale.

GORGIBUS.

J'en suis fort ravi.

SGANARELLE.

Ne vous imaginez pas que je sois un médecin ordinaire, un médecin du commun. Tous les autres médecins ne sont, à mon égard, que des avortons de médecins. J'ai des talents particuliers, j'ai des secrets. Salamalec, salamalec, Rodrigue, as-tu du cœur[5]? _signor, si; signor, no. Per omnia sæcula sæculorum._ Mais encore, voyons un peu.

SABINE.

Eh! ce n'est pas lui qui est malade, c'est sa fille.

SGANARELLE.

Il n'importe; le sang du père et de la fille ne sont qu'une même chose; et, par l'altération de celui du père, je puis connoître la maladie de la fille. Monsieur Gorgibus, y auroit-il moyen de voir de l'urine de l'égrotante?

GORGIBUS.

Oui-da; Sabine, vite allez querir de l'urine de ma fille. (Sabine sort.) Monsieur le médecin, j'ai grand'peur qu'elle ne meure.

SGANARELLE.

Ah! qu'elle s'en garde bien! il ne faut pas qu'elle s'amuse à se laisser mourir sans l'ordonnance de la médecine. (Sabine rentre[6].) Voilà de l'urine qui marque grande chaleur, grande inflammation dans les intestins; elle n'est pas tant mauvaise pourtant.

GORGIBUS.

Eh quoi! monsieur, vous l'avalez?

SGANARELLE.

Ne vous étonnez pas de cela: les médecins, d'ordinaire, se contentent de la regarder; mais moi, qui suis un médecin hors du commun, je l'avale, parce qu'avec le goût je discerne bien mieux la cause et les suites de la maladie; mais, à vous dire la vérité, il y en avoit trop peu pour avoir un bon jugement: qu'on la fasse encore pisser.

SABINE sort et revient.

J'ai bien eu de la peine à la faire pisser.

SGANARELLE.

Que cela! voilà bien de quoi! Faites-la pisser copieusement, copieusement. Si tous les malades pissent de la sorte, je veux être médecin toute ma vie.

SABINE sort et revient.

Voilà tout ce qu'on peut avoir; elle ne peut pas pisser davantage.

SGANARELLE.

Quoi! monsieur Gorgibus, votre fille ne pisse que des gouttes? voilà une pauvre pisseuse que votre fille; je vois bien qu'il faudra que je lui ordonne une potion pissatrice. N'y auroit-il pas moyen de voir la malade?

SABINE.

Elle est levée; si vous voulez, je la ferai venir.

SCÈNE V.--SABINE, GORGIBUS, SGANARELLE, LUCILE.

SGANARELLE.

Eh bien, mademoiselle, vous êtes malade?

LUCILE.

Oui, monsieur.

SGANARELLE.

Tant pis, c'est une marque que vous ne vous portez pas bien. Sentez-vous de grandes douleurs à la tête, aux reins?

LUCILE.

Oui, monsieur.

SGANARELLE.

C'est fort bien fait. Oui, ce grand médecin, au chapitre qu'il a fait de la nature des animaux, dit... cent belles choses; et, comme les humeurs qui ont de la connexité ont beaucoup de rapport; car, par exemple, comme la mélancolie est ennemie de la joie, et que la bile qui se répand par le corps nous fait devenir jaunes, et qu'il n'est rien de plus contraire à la santé que la maladie, nous pouvons dire, avec ce grand homme, que votre fille est fort malade. Il faut que je vous fasse une ordonnance.

GORGIBUS.

Vite une table, du papier, de l'encre.

SGANARELLE.

Y a-t-il quelqu'un qui sache écrire?

GORGIBUS.

Est-ce que vous ne le savez point?

SGANARELLE.

Ah! je ne m'en souvenois pas; j'ai tant d'affaires dans la tête, que j'oublie la moitié... Je crois qu'il seroit nécessaire que votre fille prît un peu l'air, qu'elle se divertît à la campagne.

GORGIBUS.

Nous avons un fort beau jardin, et quelques chambres qui y répondent; si vous le trouvez à propos, je l'y ferai loger.

SGANARELLE.

Allons visiter les lieux.

Ils sortent tous.

SCÈNE VI.--L'AVOCAT, seul.

J'ai ouï dire que la fille de monsieur Gorgibus étoit malade; il faut que je m'informe de sa santé, et que je lui offre mes services comme ami de toute sa famille. Holà, holà! monsieur Gorgibus y est-il?

SCÈNE VII.--GORGIBUS, L'AVOCAT.

L'AVOCAT.

Ayant appris la maladie de mademoiselle votre fille, je vous suis venu témoigner la part que j'y prends, et vous faire offre de tout ce qui dépend de moi.

GORGIBUS.

J'étois là dedans avec le plus savant homme!

L'AVOCAT.

N'y auroit-il pas moyen de l'entretenir un moment?

SCÈNE VIII.--GORGIBUS, L'AVOCAT, SGANARELLE.

GORGIBUS.

Monsieur, voilà un fort habile homme de mes amis, qui souhaiteroit de vous parler et vous entretenir.

SGANARELLE.

Je n'ai pas le loisir, monsieur Gorgibus; il faut aller à mes malades. Je ne prendrai pas la droite avec vous, monsieur.

L'AVOCAT.

Monsieur, après ce que m'a dit monsieur Gorgibus de votre mérite et de votre savoir, j'ai eu la plus grande passion du monde d'avoir l'honneur de votre connoissance, et j'ai pris la liberté de vous saluer à ce dessein; je crois que vous ne le trouverez pas mauvais. Il faut avouer que ceux qui excellent en quelque science sont dignes de grande louange, et particulièrement ceux qui font profession de la médecine, tant à cause de son utilité que parce qu'elle contient en elle plusieurs autres sciences, ce qui rend sa parfaite connoissance fort difficile: et c'est fort à propos qu'Hippocrate dit dans son premier aphorisme: _Vita brevis, ars vero longa, occasio autem præceps, experimentum, judicium periculosum, difficile._

SGANARELLE, à Gorgibus.

_Ficile tantinapota baril cambustibus._

L'AVOCAT.

Vous n'êtes pas de ces médecins qui ne s'appliquent qu'à la médecine qu'on appelle rationale ou dogmatique, et je crois que vous l'exercez tous les jours avec beaucoup de succès, _experientia magistra rerum_. Les premiers hommes qui firent profession de la médecine furent tellement estimés d'avoir cette belle science, qu'on les mit au nombre des dieux pour les belles cures qu'ils faisoient tous les jours. Ce n'est pas qu'on doive mépriser un médecin qui n'auroit pas rendu la santé à son malade, puisqu'elle ne dépend pas absolument de ses remèdes, ni de son savoir; _interdum docta plus valet arte malum_. Monsieur, j'ai peur de vous être importun: je prends congé de vous, dans l'espérance que j'ai qu'à la première vue j'aurai l'honneur de converser avec vous avec plus de loisir. Vos heures vous sont précieuses, etc.

L'avocat sort.

GORGIBUS.

Que vous semble de cet homme-là?

SGANARELLE.

Il sait quelque petite chose. S'il fût demeuré tant soit peu davantage, je l'allois mettre sur une matière sublime et relevée. Cependant je prends congé de vous. (Gorgibus lui donne de l'argent.) Eh! que voulez-vous faire?

GORGIBUS.

Je sais bien ce que je vous dois.

SGANARELLE.

Vous moquez-vous, monsieur Gorgibus? Je n'en prendrai pas, je ne suis pas un homme mercenaire. (Il prend l'argent.) Votre très-humble serviteur.

Sganarelle sort, et Gorgibus rentre dans sa maison.

SCÈNE IX.--VALÈRE, seul.

Je ne sais ce qu'aura fait Sganarelle: je n'ai point eu de ses nouvelles, et je suis fort en peine où je le pourrois rencontrer. (Sganarelle revient en habit de valet.) Mais bon, le voici. Eh bien, Sganarelle, qu'as-tu fait depuis que je ne t'ai pas vu?

SCÈNE X.--VALÈRE, SGANARELLE.

SGANARELLE.

Merveille sur merveille: j'ai si bien fait, que Gorgibus me prend pour un habile médecin. Je me suis introduit chez lui; je lui ai conseillé de faire prendre l'air à sa fille, laquelle est à présent dans un appartement qui est au bout de leur jardin, tellement qu'elle est fort éloignée du vieillard, et que vous pourrez l'aller voir commodément.

VALÈRE.

Ah! que tu me donnes de joie! Sans perdre de temps, je la vais trouver de ce pas.

Il sort.

SGANARELLE.

Il faut avouer que ce bonhomme de Gorgibus est un vrai lourdaud de se laisser tromper de la sorte! (Apercevant Gorgibus.) Ah! ma foi, tout est perdu; c'est à ce coup que voilà la médecine renversée; mais il faut que je le trompe.

SCÈNE XI.--SGANARELLE, GORGIBUS.

GORGIBUS.

Bonjour, monsieur.

SGANARELLE.

Monsieur, votre serviteur; vous voyez un pauvre garçon au désespoir: ne connoissez-vous pas un médecin qui est arrivé depuis peu en cette ville, qui fait des cures admirables?

GORGIBUS.

Oui, je le connois; il vient de sortir de chez moi.

SGANARELLE.

Je suis son frère, monsieur: nous sommes jumeaux; et, comme nous nous ressemblons fort, on nous prend quelquefois l'un pour l'autre.

GORGIBUS.

Je me donne au diable si je n'y ai été trompé. Et comment vous nommez-vous?

SGANARELLE.

Narcisse, monsieur, pour vous rendre service. Il faut que vous sachiez qu'étant dans son cabinet j'ai répandu deux fioles d'essence qui étoient sur le bord de sa table; aussitôt il s'est mis dans une colère si étrange contre moi, qu'il m'a mis hors du logis; il ne me veut plus jamais voir, tellement que je suis un pauvre garçon à présent, sans appui, sans support, sans aucune connoissance.

GORGIBUS.