Molière - Œuvres complètes, Tome 1

Part 17

Chapter 173,718 wordsPublic domain

C'est bien à vous, infâme que vous êtes, à vouloir faire l'homme d'importance!

DU CROISY.

Voilà qui vous apprendra à vous connoître.

SCÈNE XV.--CATHOS, MADELON, LUCILE, CÉLIMÈNE, MASCARILLE, JODELET, MAROTTE, VIOLONS.

MADELON.

Que veut donc dire ceci?

JODELET.

C'est une gageure.

CATHOS.

Quoi! vous laisser battre de la sorte!

MASCARILLE.

Mon Dieu! je n'ai pas voulu faire semblant de rien; car je suis violent, et je me serois emporté.

MADELON.

Endurer un affront comme celui-là, en notre présence!

MASCARILLE.

Ce n'est rien: ne laissons pas d'achever. Nous nous connoissons il y a longtemps, et entre amis on ne va pas se piquer pour si peu de chose.

SCÈNE XVI.--DU CROISY, LA GRANGE, MADELON, CATHOS, CÉLIMÈNE, LUCILE, MASCARILLE, JODELET, MAROTTE, VIOLONS.

LA GRANGE.

Ma foi, marauds, vous ne vous rirez pas de nous, je vous promets. Entrez, vous autres.

Trois ou quatre spadassins entrent.

MADELON.

Quelle est donc cette audace, de venir nous troubler de la sorte dans notre maison!

DU CROISY.

Comment, mesdames, nous endurerons que nos laquais soient mieux reçus que nous; qu'ils viennent vous faire l'amour à nos dépens, et vous donnent le bal?

MADELON.

Vos laquais!

LA GRANGE.

Oui, nos laquais: et cela n'est ni beau ni honnête de nous les débaucher comme vous faites.

MADELON.

O ciel! quelle insolence!

LA GRANGE.

Mais ils n'auront pas l'avantage de se servir de nos habits pour vous donner dans la vue; et, si vous les voulez aimer, ce sera, ma foi, pour leurs beaux yeux. Vite, qu'on les dépouille sur-le-champ.

JODELET.

Adieu notre braverie[285].

MASCARILLE.

Voilà le marquisat et la vicomté à bas.

DU CROISY.

Ah! ah! coquins, vous avez l'audace d'aller sur nos brisées! vous irez chercher autre part de quoi vous rendre agréables aux yeux de vos belles, je vous en assure.

LA GRANGE.

C'est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter avec nos propres habits.

MASCARILLE.

O fortune! quelle est ton inconstance!

DU CROISY.

Vite, qu'on leur ôte jusqu'à la moindre chose.

LA GRANGE.

Qu'on emporte toutes ces hardes, dépêchez. Maintenant, mesdames, en l'état qu'ils sont, vous pouvez continuer vos amours avec eux tant qu'il vous plaira; nous vous laissons toute sorte de liberté pour cela, et nous vous protestons, monsieur et moi, que nous n'en serons aucunement jaloux.

SCÈNE XVII.--MADELON, CATHOS, JODELET, MASCARILLE, VIOLONS.

CATHOS.

Ah! quelle confusion!

MADELON.

Je crève de dépit!

UN DES VIOLONS, à Mascarille.

Qu'est-ce donc que ceci? Qui nous payera, nous autres?

MASCARILLE.

Demandez à monsieur le vicomte.

UN DES VIOLONS, à Jodelet.

Qui est-ce qui nous donnera de l'argent?

JODELET.

Demandez à monsieur le marquis.

SCÈNE XVIII.--GORGIBUS, MADELON, CATHOS, JODELET, MASCARILLE, VIOLONS.

GORGIBUS.

Ah! coquines que vous êtes! vous nous mettez dans de beaux draps blancs, à ce que je vois; et je viens d'apprendre de belles affaires, vraiment, de ces messieurs et de ces dames qui sortent.

MADELON.

Ah! mon père, c'est une pièce sanglante qu'ils nous ont faite.

GORGIBUS.

Oui, c'est une pièce sanglante, mais qui est un effet de votre impertinence, infâmes! Ils se sont ressentis du traitement que vous leur avez fait, et cependant, malheureux que je suis, il faut que je boive l'affront.

MADELON.

Ah! je jure que nous en serons vengées ou que je mourrai en la peine. Et vous, marauds, osez-vous vous tenir ici après votre insolence?

MASCARILLE.

Traiter comme cela un marquis! Voilà ce que c'est que du monde, la moindre disgrâce nous fait mépriser de ceux qui nous chérissoient. Allons, camarade, allons chercher fortune autre part; je vois bien qu'on n'aime ici que la vaine apparence, et qu'on n'y considère point la vertu toute nue.

SCÈNE XIX.--GORGIBUS, MADELON, CATHOS, VIOLONS.

UN DES VIOLONS.

Monsieur, nous entendons que vous nous contentiez, à leur défaut, pour ce que nous avons joué ici.

GORGIBUS, les battant.

Oui, oui, je vais vous contenter, et voici la monnoie dont je vous veux payer. Et vous, pendardes, je ne sais qui me tient que je ne vous en fasse autant; nous allons servir de fable et de risée à tout le monde, et voilà ce que vous vous êtes attiré par vos extravagances. Allez vous cacher, vilaines, allez vous cacher pour jamais! (Seul.) Et vous, qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusemens des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez-vous être à tous les diables!

[250] Pour: mijaurées, affectées. Du languedocien _pécqua_, se rattachant à l'italien _pecora_, de _pecus_, animal insupportable.

[251] Pour: si ce n'est oui et non. Ellipse archaïque et d'excellent effet.

[252] Pour: air de raffinement excessif. Mot pris en bonne part entre 1650 et 1660; en mauvaise part depuis Molière.

[253] Verbe créé par Molière pour les besoins de la scène.

[254] _Faire estime et procédé irrégulier_, expressions qui sont aujourd'hui du commun usage, étaient alors nouvellement inventées et appartenaient au style précieux. Voyez, sur les mots de cette espèce, ridiculisés par Molière, et qui semblent aujourd'hui naturels, la notice de cette pièce.

[255] Héros et héroïnes des romans dont on raffolait, et que mademoiselle de Scudéry, leur véritable auteur, avait fait paraître par _préciosité_, non pas sous son propre nom, mais sous celui de son frère.

[256] Invention allégorique de mademoiselle de Scudéry, grande précieuse, dans son roman de _Clélie_, et qui eut un succès prodigieux, bien que ce ne soit, au fond, que le _Roman de la Rose_, accommodé au goût du siècle. C'est _Tendre_, ville capitale du pays de _Passion_, dont il faut s'emparer. On y est conduit par le fleuve d'_Inclination_, et l'on arrive à son but par le village des _Billets-Galants_, puis par le hameau des _Billets-Doux_, qui mène au château des _Petits-Soins_, après quoi tout est dit. Ces cartes allégoriques devinrent une manie, firent fureur; il y en eut pour la coquetterie et même pour le jansénisme. La comédie porta un coup mortel à cette géographie ridicule.

[257] Pour: cols rabattus, alors garnis de dentelles et noués avec deux cordons à glands. La cravate les a remplacés, laissant aux seuls hommes d'Eglise le rabat et la calotte que portaient autrefois les laïques. Voyez les portraits de Saint-Evremont et de Corneille.

[258] Mot renouvelé par madame de Staël, et qui, depuis elle, est resté de bon usage.

[259] Pour: accomplies. Archaïsme excellent.

[260] Pour: comme un chrétien, comme un homme civilisé. Archaïsme qui consiste à employer l'adjectif comme un adverbe.

[261] Liberté du cœur. Voiture, dans le même sens, dit: «J'ai perdu ma franchise.»

[262] Expression proverbiale, pour: comme les Turcs traitaient les Mores d'Afrique.

[263] Terme d'escrime.

[264] Pour: gagner du terrain en levant le pied.

[265] Pour: caution donnée par un bourgeois solvable, garantie suffisante.

[266] Pour: un personnage enjoué. Telle est la prétention de l'un des plus ridicules héros du grand _Cyrus_.

[267] Chaise à porteurs, inventée en Angleterre, que le marquis de Montbrun avait importée en France, et qui était devenue très à la mode.

[268] Depuis le règne de Henri IV, tous les beaux esprits s'étaient fait un devoir d'insérer leurs productions dans des recueils, qui sous le titre d'_Espadon satirique_, de _Cabinet des Muses_ et de _Recueil de Poésies_, faisaient les délices des gens à la mode.

[269] Pour: intellectuelles.

[270] Pour: assemblées de gens à la mode. C'était l'espace, d'ailleurs meublé avec beaucoup d'élégance, qui séparait de la muraille le lit de la précieuse, et où se tenaient rangés, dans le temple de l'alcôve, les _alcôvistes_, c'est-à-dire les desservants de la prêtresse et de son temple.

[271] Pour: du chromatique. Archaïsme. Le mot est aujourd'hui masculin. Le chromatique se compose de demi-tons, et s'accorde avec le raffinement des précieuses.

[272] Allusion à la troupe de l'hôtel de Bourgogne, qui avait pris l'habitude de l'emphase.

[273] Menue garniture des vêtements, qui, à cette époque, étaient chargés de rubans, de plumes et de dentelles; il y en avait aux souliers, aux bas, aux gants, à l'épée, au chapeau et à l'habit.

[274] Nom du marchand qui avait la vogue pour la «petite oie,» c'est-à-dire pour les rubans. Le mot _perdrigon_ signifie aussi une belle couleur violette, et nous ignorons si c'est à la boutique de Perdrigeon qu'elle a dû son nom.

[275] Bande d'étoffe flottante au-dessus du genou et couvrant la moitié de la jambe. Mode qui remontait à Louis XIII.

[276] Pour: portant la moustache et la royale. Tous les portraits de la fin du seizième siècle et du commencement du dix-septième sont remarquables par la taille particulière et la pointe effilée de ces ornements du visage.

[277] Ici Molière-Mascarille s'adresse à Jodelet-Brécourt, comédien plus âgé que lui, et qui l'avait précédé sur le théâtre.

[278] 1654.

[279] 1659.

[280] Pour: au delà de l'enceinte, qui, sous Louis XIII, renfermait 56,780 hectares, et qui était bornée par des fossés et des remparts. Nos boulevards actuels occupent l'emplacement de cette promenade alors à la mode.

[281] Détail de mœurs et expression de l'époque. «Donner un repas, une fête, une partie de plaisir,» surtout à la campagne. Je ne cite que pour mémoire l'étymologie du P. Bouhours, _cadendo_, parce que les buveurs tombent; et celle d'un spirituel musicien, _cadit_, parce que ces plaisirs tombent des nues et nous surprennent. Néanmoins le mot anglais _godsend_, qui a le même sens (envoyé par le bon Dieu), semblerait autoriser cette dernière origine.

[282] Expression proverbiale d'une vulgarité très-énergique, pour: sortir d'affaires sans accident désagréable. Du latin, ou plutôt du celtique, _bracca_, pantalon gaulois.

[283] Allusion assez piquante à la manie poétique de Brécourt-Jodelet, qui écrivait beaucoup et sans aucun talent.

[284] Une «chère» était une précieuse. Le second de ces mots se rapportait à l'intelligence, et le premier aux qualités du cœur. «Ma chère,» expression restée dans la langue, nous vient des précieuses.

[285] Pour: beaux habits, du mot celtique _brav_, dont le sens s'est détourné depuis. On dit encore dans le nord de la France: «Comme il est brave!» pour: Comme il est fier de son costume! Archaïsme passé de mode.

FIN DES PRÉCIEUSES RIDICULES.

SGANARELLE

OU LE COCU[286] IMAGINAIRE

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, LE 23 MAI 1660 SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON

Six mois se sont écoulés depuis la représentation et le succès des _Précieuses_. Molière a trente-huit ans. Le roi le protége. Marquis, partisans de Hardy et de Garnier, grands hommes des ruelles, ont beau l'attaquer et le combattre, la bourgeoisie, la jeunesse et le roi marchent avec lui.

[286] Mot qui ne s'emploie plus que dans la mauvaise compagnie, et dont il est inutile d'expliquer le sens. Les étymologistes le font dériver de l'italien _cocuza_, citrouille, haut de la tête; ou du latin _concumbere_, ou enfin de _cuculus_, coucou. La plus spirituelle de ces hypothèses, toutes assez arbitraires, est celle qui fait du «cocu» le mari de la «coquette.» Archaïsme qui n'avait rien d'indécent à l'époque de Molière.

Cependant il faut faire vivre une troupe de douze personnes dévouées qui ont suivi sa fortune et dont il est l'unique soutien.

La cour n'est pas revenue encore des frontières d'Espagne, où Louis XIV va chercher sa fiancée, Marie-Thérèse d'Autriche, compagne de son trône et de sa couche royale, qui ne put jamais apprendre notre langue ni s'associer à nos mœurs. L'été va commencer. Le beau monde a quitté Paris; Monsieur, frère du roi, protecteur en titre de la troupe qui porte son nom, ne paye point aux acteurs la pension promise. On est embarrassé; la petite république formée des mains de Molière est en danger dès sa naissance.

Elle est organisée cependant et ne demande qu'à marcher. Molière, pour rendre ses acteurs plus complets dans leurs rôles, pour ménager leur temps et leurs peines, a déjà spécialisé leurs talents et assigné à chacun le type approprié à sa nature, à sa voix, même à son caractère. Le gros Duparc, avec sa lourde panse et la rondeur de ses allures, est Gros-René; le médiocre l'Espy prononce d'une voix caverneuse les sentences de Gorgibus; le pâle et élégant Brécourt est le vicomte de Jodelet. Molière se rapproche autant que possible des masques italiens qu'il admire, et ramène à l'unité de la nature humaine la fantasque variété de ces types convenus. Lui-même, admirablement divertissant dans le comique, «habile (disent les contemporains) à monter et à démonter vingt fois son visage dans la même scène,» d'une grande agilité de corps (le journaliste Loret l'appelle _ce fameux danseur_), artiste et pour ainsi dire peintre de ses rôles, habitué de bonne heure aux lazzi que lui avait enseignés Scaramouche, il a mis en réserve pour son usage les rôles bouffons, hargneux et quinteux, impossibles et grotesques, passionnés et bizarres; le public y a pris goût.

Pour utiliser la troupe et lui venir en aide, Molière choisit une vieille pièce italienne en trois actes, œuvre naïve fondée sur un quiproquo plaisant, esquisse sans élévation, sans moralité, mais non sans gaieté populaire, puisque les bouffons la firent encore applaudir à Paris en 1716;--un de ces fruits corrompus de l'Italie dans sa décadence. Molière effaça les grossièretés les plus choquantes du _Ritratto, ouvero Arlichino cornuto per opinione_ (le _Portrait, ou Arlequin cornu d'imagination_), renforça le canevas italien de plusieurs emprunts habilement faits au _Francion_ de Sorel, à Sabadino, contemporain de Boccace, à Scarron, à Rabelais, à Montaigne; prêta la vigueur de cette versification mordante qu'il avait apprise chez Lucrèce à l'ingénuité des mœurs bourgeoises; se chargea du rôle principal, rôle fatigant au dernier point; n'oublia pas ses anciens amis Villebrequin et Gros-René, et obtint un succès de rire fou qui se prolongea et grandit pendant quarante représentations.

Le _Cocu imaginaire_ trouva des fanatiques. «Joué à l'époque où chacun quitte Paris pour aller se divertir à la campagne (ainsi parle Donneau, dans la préface de sa Cocue _imaginaire_, qui fut imprimée à la fin de 1660, mais non jouée)... quoique Paris fût, ce semble, désert... il s'est trouvé assez de personnes de condition pour remplir plus de quarante fois les loges et le théâtre du Petit-Bourbon, et assez de bourgeois pour remplir autant de fois le parterre.» Un autre fanatique, nommé Neufvillenaine, allait répéter de maison en maison des fragments de la pièce nouvelle dont il ne manquait pas une représentation. Après la sixième, il la savait par cœur. Alors il se hâta de la faire imprimer en la dédiant à Molière, ornée d'arguments admiratifs où il notait les diverses nuances de son jeu.

Molière ne se formalisa pas. Dans l'édition qu'il publia lui-même de ses premières comédies, il reproduisit même les observations et «argumens» de Neufvillenaine, qu'il remercia de sa sympathie et de son larcin.

C'est encore ici une œuvre inhabile où la scène reste souvent vide, où la répétition des mêmes moyens, la grossièreté de quelques détails, le calque trop fidèle du canevas original, le double évanouissement de Lélie et de Célie sont rachetés par la mâle et simple vigueur du style. Point de but moral, quoi qu'on en ait dit. C'est le mariage tel qu'il est ou peut être, la franche reproduction des angoisses triviales de la vie. C'est le ménage de Sganarelle avec ses ridicules et ses déboires; le vulgaire époux aussi malheureux de se croire trompé que de l'être;--enfin le double commentaire du mot de La Fontaine:

«En met-on son bonnet »Moins aisément que de coutume?»

et du mot tout aussi fameux de Montaigne: «Où diable a-t-on placé l'honneur des femmes?»

Le bon sens pratique de Gassendi descend ici jusqu'à la raillerie cynique. De nouveau les sornettes romanesques sont vilipendées; la raison triviale de Sancho devenu Gros-René plane sur l'ensemble; enfin la servante «forte en gueule,» qui deviendra la Martine des _Femmes savantes_, fait sa première apparition.

La cour, à son retour de l'île des Faisans, approuve la pièce et l'applaudit. Bientôt Molière, dans l'espoir de la séduire et de la capter, va s'éloigner de ce sillon populaire et essayer l'imitation espagnole, qui ne lui réussira pas.

PERSONNAGES ACTEURS

GORGIBUS, bourgeois de Paris. L'ESPY. CÉLIE, sa fille. Mlle DUPARC. LÉLIE, amant de Célie. LA GRANGE. GROS-RENÉ, valet de Lélie. DUPARC. SGANARELLE, bourgeois de Paris, et cocu MOLIÈRE. imaginaire. LA FEMME de Sganarelle. Mlle DEBRIE. VILLEBREQUIN, père de Valère. DEBRIE. LA SUIVANTE de Célie. Mad. BÉJART. UN PARENT de la femme de Sganarelle.

La scène est sur une place publique.

SCÈNE I.--GORGIBUS, CÉLIE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

CÉLIE, sortant tout éplorée, et son père la suivant.

Ah! n'espérez jamais que mon cœur y consente.

GORGIBUS.

Que marmottez-vous là, petite impertinente? Vous prétendez choquer ce que j'ai résolu? Je n'aurai pas sur vous un pouvoir absolu? Et, par sottes raisons, votre jeune cervelle Voudroit régler ici la raison paternelle? Qui de nous deux à l'autre a droit de faire loi? A votre avis, qui mieux, ou de vous, ou de moi, O sotte! peut juger ce qui vous est utile? Par la corbleu! gardez d'échauffer trop ma bile; Vous pourriez éprouver, sans beaucoup de longueur[287], Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur. Votre plus court sera, madame la mutine, D'accepter sans façon l'époux qu'on vous destine. J'ignore, dites-vous, de quelle humeur il est, Et dois auparavant consulter s'il vous plaît: Informé du grand bien qui lui tombe en partage, Dois-je prendre le soin d'en savoir davantage? Et cet époux, ayant vingt mille bons ducats[288], Pour être aimé de vous doit-il manquer d'appas? Allez, tel qu'il puisse être, avecque cette somme Je vous suis caution qu'il est très-honnête homme.

CÉLIE.

Hélas!

GORGIBUS.

Eh bien, hélas! Que veut dire ceci? Voyez le bel hélas qu'elle nous donne ici! Eh! que si la colère une fois me transporte, Je vous ferai chanter hélas de belle sorte! Voilà, voilà le fruit de ces empressemens Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans; Des quolibets d'amour votre tête est remplie, Et vous parlez de Dieu bien moins que de Clélie. Jetez-moi dans le feu tous ces méchans écrits Qui gâtent tous les jours tant de jeunes esprits; Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornettes, Les Quatrains de Pibrac, et les doctes Tablettes Du conseiller Matthieu[289]; l'ouvrage est de valeur, Et plein de beaux dictons à réciter par cœur. Le Guide des pécheurs[290] est encore un bon livre, C'est là qu'en peu de temps on apprend à bien vivre; Et, si vous n'aviez lu que ces moralités, Vous sauriez un peu mieux suivre mes volontés.

CÉLIE.

Quoi! vous prétendez donc, mon père, que j'oublie La constante amitié que je dois à Lélie? J'aurois tort, si, sans vous, je disposois de moi: Mais vous-même à ses vœux engageâtes ma foi.

GORGIBUS.

Lui fût-elle engagée encore davantage, Un autre est survenu, dont le bien l'en dégage. Lélie est fort bien fait; mais apprends qu'il n'est rien Qui ne doive céder au soin d'avoir du bien; Que l'or donne aux plus laids certains charmes pour plaire, Et que sans lui le reste est une triste affaire. Valère, je crois bien, n'est pas de toi chéri, Mais, s'il ne l'est amant, il le sera mari. Plus que l'on ne le croit, ce nom d'époux engage, Et l'amour est souvent un fruit du mariage, Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner Où de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner? Trêve donc, je vous prie, à vos impertinences; Que je n'entende plus vos sottes doléances. Ce gendre doit venir vous visiter ce soir; Manquez un peu, manquez à le bien recevoir; Si je ne vous lui vois faire un fort bon visage, Je vous... Je ne veux pas en dire davantage.

SCÈNE II.--CÉLIE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

LA SUIVANTE.

Quoi! refuser, madame, avec cette rigueur, Ce que tant d'autres gens voudroient de tout leur cœur! A des offres d'hymen répondre par des larmes, Et tarder tant à dire un oui si plein de charmes! Hélas! que ne veut-on aussi me marier! Ce ne seroit pas moi qui[291] se feroit prier: Et, loin qu'un pareil oui me donnât de la peine, Croyez que j'en dirois bien vite une douzaine. Le précepteur qui fait répéter la leçon A votre jeune frère a fort bonne raison Lorsque, nous discourant des choses de la terre, Il dit que la femelle est ainsi que le lierre, Qui croît beau[292] tant qu'à l'arbre il se tient bien serré, Et ne profite point s'il en est séparé. Il n'est rien de plus vrai, ma très-chère maîtresse, Et je l'éprouve en moi, chétive pécheresse! Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin! Mais j'avois, lui vivant, le teint d'un chérubin, L'embonpoint merveilleux, l'œil gai, l'âme contente; Et je suis maintenant ma commère dolente. Pendant cet heureux temps, passé comme un éclair, Je me couchois sans feu dans le fort de l'hiver; Sécher même les draps me sembloit ridicule, Et je tremble à présent dedans la canicule. Enfin il n'est rien tel, madame, croyez-moi, Que d'avoir un mari la nuit auprès de soi: Ne fût-ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue D'un: Dieu vous soit en aide, alors qu'on éternue[293].

CÉLIE.

Peux-tu me conseiller de commettre un forfait, D'abandonner Lélie, et prendre ce mal fait?

LA SUIVANTE.

Votre Lélie aussi n'est, ma foi, qu'une bête, Puisque si hors de temps son voyage l'arrête; Et la grande longueur de son éloignement Me le fait soupçonner de quelque changement.

CÉLIE, lui montrant le portrait de Lélie.

Ah! ne m'accable point par ce triste présage. Vois attentivement les traits de ce visage: Ils jurent à mon cœur d'éternelles ardeurs; Je veux croire, après tout, qu'ils ne sont pas menteurs, Et que, comme c'est lui que l'art y représente, Il conserve à mes feux une amitié constante.

LA SUIVANTE.

Il est vrai que ces traits marquent un digne amant, Et que vous avez lieu de l'aimer tendrement.

CÉLIE.

Et cependant il faut... Ah! soutiens-moi.

Elle laisse tomber le portrait de Lélie.

LA SUIVANTE.

Madame, D'où vous pourroit venir... Ah! bons dieux! elle pâme[294]! Eh! vite, holà! quelqu'un!

SCÈNE III.--CÉLIE, SGANARELLE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

SGANARELLE.

Qu'est-ce donc? me voilà.

LA SUIVANTE.

Ma maîtresse se meurt!

SGANARELLE.

Quoi! n'est-ce que cela? Je croyois tout perdu, de crier de la sorte. Mais approchons pourtant. Madame, êtes-vous morte? Ouais! elle ne dit mot.

LA SUIVANTE.

Je vais faire venir Quelqu'un pour l'emporter; veuillez la soutenir.

SCÈNE IV.--CÉLIE, SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE.

SGANARELLE, en passant la main sur le sein de Célie.

Elle est froide partout, et je ne sais qu'en dire. Approchons-nous pour voir si sa bouche respire. Ma foi! je ne sais pas; mais j'y trouve encor, moi, Quelque signe de vie.

LA FEMME DE SGANARELLE, regardant par la fenêtre.

Ah! qu'est-ce que je voi? Mon mari dans ses bras... Mais je m'en vais descendre; Il me trahit sans doute, et je veux le surprendre.

SGANARELLE.

Il faut se dépêcher de l'aller secourir; Certes, elle auroit tort de se laisser mourir. Aller en l'autre monde est très-grande sottise, Tant que dans celui-ci l'on peut être de mise.

Il la porte chez elle avec un homme que la suivante amène.

SCÈNE V.--LA FEMME DE SGANARELLE.